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CHAPITRE DIXIEME

L’ÉDUCATION

L'Éducation publique. — L’Université. — L’École et le Collège. — Le Collège Louis le Grand. — L’École de Droit et les étudiants, -r- L’Éducation privée. — L'Éducation des filles. — L'Éducation de l’enfant. — Réformes et Utopies.

l y aurait lieu de s’étonner si la philosophie du dix-huitième siècle, qui eut la présomption et la manie de tout changer, sous prétexte de réforme, eût laissé subsister l’arche sainte de l’éducation publique, sans y porter la main, une main hardie et quelquefois sacrilège. L’Université, depuis cinq ou six siècles, était la gardienne jalouse et fidèle de cette arche sainte; elle eut donc, pour la défendre, à soutenir ces attaques redoublées des philosophes modernes, acharnés à battre en brèche et à renverser tout ce qui servait de base à l’ancienne société. On ne se bornait pas à signaler et à blâmer les vices de l’éducation, telle que les mœurs et les usages l’avaient organisée ; on voulait la remanier et la transformer de fond en comble, et les systèmes les plus bizarres, les plus insensés, les plus monstrueux, étaient soumis tour à tour au pu-

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blic, qui n’en adoptait aucun de toutes pièces, mais qui s’en faisait des armes dangereuses et perfides pour saper et pour détruire ce que nos pères avaient construit avec tant de sagesse et de prévoyance. Déjà, il est vrai , les moralistes du règne de Louis XIV avaient pressenti l’impossibilité d’obtenir de l'éducation un résultat toujours utile et satisfaisant : « C’est un excès de confiance dans les parents, disait avec son inflexible bon sens l’auteur des Caractères , d’espérer tout de la bonne éducation des enfants; et une grande erreur de n’en attendre rien et de la négliger. » La Bruyère était bien forcé de reconnaître que l’éducation ne donne point à l’homme un autre cœur ni une autre complexion, et que généralement, (( elle ne change rien dans son fond et ne touche qu’aux superficies. »

Des doutes sérieux s’étaient formulés, dès cette époque, sur les avantages et les bons résultats de l’éducation publique. Ces doutes devaient prendre un grand poids en s’appuyant de l’autorité de Montesquieu : « Aujourd’hui, dit-il dans X Esprit des lois (1748), nous recevons trois éducations différentes ou contraires : celle de nos pères, celle de nos maîtres et celle du monde. Ce qu’on nous dit dans la dernière renverse toutes les idées des premières. )> Le même philosophe avait encore insisté sur ces défiances en disant : « Ce n’est point dans les maisons publiques oh l’on instruit l’enfance, que l’on reçoit, dans les monarchies, la principale éducation ; c’est lorsqu’on entre dans le monde que l’éducation, en quelque façon , commence. Là est l’école de ce qu’on appelle honneur , ce maître universel qui doit partout nous conduire, r Duclos, approuvant la critique de Montesquieu contre l’éducation publique de son temps, indiquait ainsi les réformes qu’il aurait désiré d’y apporter : « On trouve parmi nous beaucoup d’instruction et peu d’éducation. On y forme des savants, des artistes de toute espèce : chaque partie des lettres, des sciences et des arts y est cultivée avec succès par des méthodes plus ou moins convenables ; mais on ne s’est pas encore avisé de former des hommes, c’est-à-dire de les élever respectivement les uns pour les autres, de faire porter sur une base d’éducation générale toutes les instructions particulières.... Nous avons tous dans le cœur des germes de vertus et de vices, cou-

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tinue-t-il dans ses Considérations sur les mœurs : il s’agit d’étouffer les uns et de développer les autres. Toutes les facultés de l’âme se réduisent à sentir et à penser; nos plaisirs consistent à aimer et connaître ; il ne faudrait donc que régler et exercer ces dispositions, pour rendre les hommes utiles et heureux par le bien qu’ils feraient et qu’ils

Fig. 141. — Rollin; d'après le portrait de C. Coypel, gravé par Baléchou.

éprouveraient eux-mêmes. Telle est l’éducation qui devrait être générale, uniforme, et préparer l’instruction, qui doit être suffisante selon l’état, l’inclination et les dispositions de ceux qu’on veut instruire. » Duclos ne faisait, d’ailleurs, que répéter d’un ton solennel ce que le bon Rollin avait dit plus simplement dans son admirable livre sur la Manière d'enseigner et d'étudier les belles-lettres par rapport à V esprit et aucœur (1726). Rollin expose que l’instruction a pour but de former les

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mœurs, et que la fin de toutes les études est de rendre l’homme meilleur : « Voilà, disait-il, ce que se proposent les bons maîtres dans l’éducation de lajeunesse. Ils estiment peu les sciences, si elles ne conduisent à la vertu; ils comptent pour rien la plus vaste érudition, si elle est sans probité ; ils préfèrent l’honnête homme à l’homme savant. )) Tous les utopistes en fait d’éducation que le dix-huitième siècle allait voir pulluler, comme une nuée de sauterelles malfaisantes, ne connaissaient pas, la plupart, le chef-d’œuvre de Rollin ; et l’on peut presque affirmer que J.-J. Rousseau, qui, dans son Emile , le cite une fois en passant, ne l’avait pas lu.

L’éducation, dès ce temps-là, était multiple, très-diverse et très- variée, selon la naissance, la condition, la fortune et le caractère des enfants. Elle ne manquait, à vrai dire, qu’à ceux qui la refusaient ou ne la cherchaient pas; elle pouvait être fort coûteuse, quand la famille voulait la payer; mais aussi elle était gratuite, elle pouvait être absolument gratuite, depuis l’instruction primaire jusqu’au terme des études classiques, si les parents n’avaient pas les moyens d’en faire les frais. C’était surtout en matière d’éducation que la générosité des congrégations enseignantes se manifestait avec une sorte d’émulation à laquelle tous les membres du clergé semblaient également intéressés ; car, disait Rollin, qui avait exercé la prêtrise avant de devenir recteur de l’université de Paris : (( Le but de tous nos travaux, la fin de toutes nos instructions, doit être la religion ; quoique nous n’en parlions pas toujours, nous devons l’avoir toujours dans l’esprit et ne la perdre jamais de vue. » On comprend que les philosophes du dix-huitième siècle se soient attaqués à l’éducation ecclésiastique, comme à un ennemi toujours en éveil qui gênait et arrêtait leurs complots de destruction.

L’éducation du peuple se trouvait donc exclusivement entre les mains de l’Eglise, par le curé et par son coadjuteur le maître d’école, qui était ordinairement chantre ou marguillier de la paroisse. En outre, l’école était partout, dans les couvents d’hommes et de femmes : filles et garçons trouvaient là, dès leur première enfance, un enseignement moral et religieux, qui suffisait aux conditions de leur existence, soit dans les campagnes, soit dans les villes. Marmontel ne rougit pas d’avouer, en

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écrivant ses Mémoires , qu’il apprit à lire dans un couvent de religieuses, amies de sa mère. « Elles n’élevaient que des filles, dit-il, mais, en ma faveur, elles firent une exception à la règle. Une demoiselle bien née, et qui depuis longtemps vivait retirée dans cet hospice, avait eu la bonté d’y prendre soin de moi. Je dois bien chérir sa mémoire et celle des religieuses, qui m’aimaient comme leur enfant! » Il

Fig. 142. — Un Maître d’école ; d'après une eau-forte de Boissieu.

passa ensuite à l’école d’un prêtre de la ville, qui, gratuitement et par goût, s’était voué à l’instruction des enfants. « Fils unique d’un cordonnier, le plus honnête du monde, ajoute Marmontel, cet ecclésiastique était un vrai modèle de la piété filiale. L’abbé Vaissière (c’était son nom), après avoir rempli ses fonctions à l’église, partageait le reste de son temps entre la lecture et les leçons qu’il nous donnait. » Marmontel étudia le latin sous cet excellent maître, et il fit de si rapides progrès, qu’à la fin de sa onzième année il fut en état d’être reçu en quatrième au collège de Mauriac.

Ce digne abbé Vaissière était un prêtre instruit, capable d’enseigner à ses élèves la langue latine ; le respectable Berthier, maître d’école de Nitry, village de Bourgogne, que Restif de la Bretonne a

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dépeint dans la Vie de mon père , n’était qu’un laïque de bonne volonté, qui donnait aux enfants les premiers éléments d’instruction et qui faisait, aux grands garçons et aux grandes filles, des leçons familières sur les devoirs sociaux et moraux. « Comme il était marié et père d’une nombreuse famille, rapporte Restif, ses conseils ne paraissaient que le fruit de son expérience : cependant on a su depuis que tout était prémédité avec le curé... Notre maître d’école ébauchait l’ouvrage du pasteur et l’achevait. )) Ces conférences naïves et touchantes valaient bien les discours du Vicaire savoyard, que l’on a tant admirés dans X Emile de J.-J. Rousseau. « Que pensez-vous que nous donnions par mois à ce bon maître? dit Restif (car nous n’avons jamais eu ici, comme on en a ailleurs, d’écoles gratuites) : trois sous par mois, quand on n’écrivait pas encore, et cinq sous pour les écrivains. Voilà quel était le prix de ses soins paternels. La communauté y ajoutait quinze bichets de froment et quinze d’orge par année, ce qui pouvait alors valoir de 70 à 72 livres. Ainsi l’honnête homme avait à peine de quoi vivre, et jamais il ne se plaignait. »

L’éducation universitaire, à Paris et dans les grandes villes, était sans doute beaucoup plus coûteuse, mais elle Savait pas certainement la forme patriarcale de l’éducation campagnarde. Les collèges, les petits collèges surtout, étaient nombreux en France, et l’instruction qu’y recevaient les élèves pouvait passer pour uniforme, quoique ces collèges ne dépendissent pas tous des treize universités, entre lesquelles celle de Paris était la plus ancienne (1200) et celle de Nancy la plus récente (1769). Mais les régents qui dirigeaient les classes appartenaient tous aux universités et à l’Eglise : ils n’étaient d’ailleurs guère mieux rétribués que les maîtres d’école, quoiqu’ils fussent maîtres ès arts ou gradués, car ils touchaient seulement, leurs honoraires n’étant pas taxés, ce que l’écolier pouvait leur donner. Ils avaient à payer euxmêmes, avant 1719, aux principaux , ou préfets des collèges, le droit d’enseigner. Ce n’est qu’à cette époque que l’Etat, écoutant enfin les remontrances des parlements, affecta aux gages du corps enseignant le vingt-huitième du produit brut des postes et des messageries, faible dotation évaluée à 14,000 livres, bien insuffisante pour subvenir

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aux frais de l'instruction gratuite. L’enfant ne commençait généralement à suivre les cours du collège qu’après sa première communion, c’est-à-dire vers onze ou douze ans ; jusque-là il était élevé, soit dans sa famille, soit dans des pensions où il recevait des instructions élémentaires. Ces pensions, conduites par de vieux ecclésiastiques sous la haute surveillance de l’Université, étaient destinées ordinairement à une catégorie spéciale d’élèves, ou nobles, ou bourgeois, quoique la première éducation des uns et des autres ne fût pas très-différente. Quelques pensions cependant avaient un caractère plus relevé. Le marquis de Dangeau, grand maître de l’ordre de Saint- Lazare, avait fondé une de ces pensions nobles, rue de Charonne, à Paris, où il faisait élever à ses frais vingt jeunes gentilshommes, qui étaient tous chevaliers de l’ordre. Duclos, quoique d’origine plébéienne, obtint la faveur d’être admis dans cette maison, au milieu des petits comtes et des petits marquis, ses compagnons d’études. Le fondateur avait consenti à l’admission d’autres enfants appartenant à la bonne bourgeoisie et dont les parents payaient la pension, ne fût-ce que pour exciter l’émulation des élèves, car ces enfants bourgeois travaillaient mieux que leurs nobles condisciples; <( ceux-ci étant trop jeunes pour les armes et l’équitation, la base des exercices était la lecture, l’écriture, le latin, l’histoire, la géographie et la danse. » La supériorité, dans les exercices d’intelligence, n’était pas toujours du côté des nobles, qui n’avaient pas toujours non plus l’avantage dans les exercices de corps. Duclos fait l’éloge de ces républiques d’enfants : « Le petit bourgeois vigoureux, dit-il, réprime le petit seigneur avantageux et faible, et celui qui prime dans sa classe jouit d’une considération marquée de la part de ses camarades. » Ces pensions, situées la plupart dans les faubourgs de Paris, en bon air et au milieu des jardins, remplaçaient sans trop de désavantage la maison paternelle, et les enfants qu’on y mettait pour commencer leur éducation ne se plaignaient pas d’y rester jusqu’à leur entrée au collège. Bury, dans son Essai historique et moral sur V éducation franqaise (1776), représente les heureux effets de cette éducation préparatoire : « Les maîtres de ces pensions, dit-il, conduisent les enfants avec beaucoup de douceur ; les

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instructions s'e donnent poliment, sans rudesse, avec raison et amitié. On fait mener aux enfants une vie fort réglée. Les heures de lever et de coucher, celles de l’étude, celles des repas, celles des récréations sont toujours les mêmes. La nourriture ordinaire, égale et simple, est excellente. »

Il n’en était pas de même, malheureusement, dans les collèges où passait l’enfant au sortir de ces pensions, dans lesquelles il avait trouvé tant de soins et d’égards. La vie de collège avait de quoi faire regretter la vie de famille. Là, l’enfant était généralement mal soigné, mal nourri, mal couché, mal vêtu, et trop souvent maltraité. Le principal d’un collège semblait n’avoir pas à s’occuper de la santé physique de ses élèves, comme si on ne lui eût confié que leur éducation morale et intellectuelle. Dans les collèges, il n’y avait plus de distinction d’origine entre les enfants qui suivaient les cours : noble et bourgeois, riche et pauvre, chacun avait les mêmes droits et les mêmes devoirs, une fois que les élèves étaient assis sur les mêmes bancs. Le privilège de la fortune se faisait sentir, cependant, par la force des choses : les fils de famille riches, nobles, bourgeois ou financiers, avaient des précepteurs qui les accompagnaient au collège et qui ne les quittaient pas, dans l’intervalle des classes. Ces privilégiés vivaient, en quelque sorte, séparés de leurs camarades d’études, non-seulement gardés à vue par leurs précepteurs, mais logeant, mangeant et travaillant à part, dans leurs chambres. L’égalité n’en était pas moins le principe de l’éducation en commun, et, par exemple, lorsque les jeunes seigneurs, rentrant au collège de Louis le Grand, après les jours de congé, descendaient de leurs équipages armoriés, l’épée au côté, et marchaient précédés d’un laquais en livrée qui proclamait leurs noms et qualités, ils allaient déposer leur épée dans le vestiaire des professeurs et ne la reprenaient qu’à la sortie du collège. Tous les collèges de Paris, comme ceux des anciennes villes de province, étaient établis dans de vieux bâtiments ou l’on manquait d’air et de lumière et dont les fenêtres grillées, les portes massives, à serrures énormes, donnaient à ces demeures sombres et lugubres un aspect de prison. Tout était triste, froid, austère, dans l’éducation de collège, les salles d’étude, les dortoirs, les réfectoires, les cours et les

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préaux, où les jeunes gens prenaient leurs récréations et se livraient aux jeux bruyants de leur âge. Aussi, se souvenait-on toute sa vie, avec une sorte de dégoût et d’horreur, des années de captivité et de souffrance qu’on avait passées au collège de Navarre, ou du Plessis, ou du Cardinal Lemoine, ou de Montaigu!

L’éducation était à peu près la même dans tous les collèges, quel que fût le corps enseignant chargé de la diriger. Tous les régents avaient pris leurs degrés en Sorbonne ou dans les universités de province ; ils étaient tous docteurs en théologie et maîtres ès arts. Leurs méthodes d’enseignement différaient donc peu 'entre elles. Ils enseignaient presque uniquement les belles-lettres et les humanités latines, depuis la quatrième jusqu’à la rhétorique, et ensuite la philosophie, qui terminait le cours d’études. On apprenait par cœur et on traduisait les poètes et les prosateurs de l’antiquité romaine ; on composait des thèmes et des vers latins ; on se bornait aux éléments de la langue grecque, le tout mêlé d’un peu de géographie classique et d’archéologie. C’est à peine si on s’occupait de langue française. Quant aux sciences, même aux mathématiques, il n’en était pas question, et tout ce qui se trouvait en dehors de l’instruction gréco-latine ne parvenait que par hasard â l’esprit des écoliers, qui, pendant cinq ou six années de collège, n’avaient vécu, pensé, raisonné et agi, pour ainsi dire, qu’avec les Grecs et les Romains. Il n’y avait que l’éducation religieuse qui eût le droit de prendre une grande place à côté de cette éducation classique. Dans toutes les classes, outre les exercices de piété, les écoliers récitaient chaque jour un certain nombre de sentences tirées de l’Ecriture sainte, « afin que les autres études, disait le règlement de l’université de Paris, fussent comme assaisonnées par ce divin sel. » Rollin rend hommage, en ces termes, au but que se proposait l’Université : (( 11 est aisé de reconnaître, dit-il, que l’intention de cette pieuse mère est de consacrer et de sanctifier les études des jeunes gens par la religion, et qu’elle ne les porte si longtemps dans son sein que pour les enfanter de nouveau à Jésus-Christ. » Marmontel, tout philosophe qu’il fût, se souvenait encore, dans sa vieillesse et non sans émotion, des habitudes religieuses qu’il avait contractées au collège

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de Mauriac : « Un avantage plus précieux encore que l’émulation, ditil, était, dans ce collège, l’esprit de religion, qu’on avait soin d’y entretenir. Quel préservatif salutaire pour les mœurs de l’adolescence, que l’usage et l’obligation d’aller tous les mois à confesse! La pudeur de cet humble aveu de ses fautes les plus cachées en épargnait peutêtre un plus grand nombre, que tous les motifs les plus saints. )) Voltaire, Voltaire lui-même, élève des jésuites au collège Louis le Grand, se soumettait avec respect aux prescriptions de cette éducation religieuse.

Le collège Louis le Grand était considéré, à juste titre, comme le meilleur modèle d’enseignement classique : il comptait parmi ses élèves les jeunes représentants de la haute noblesse, qui ne devaient quitter les bancs que pour entrer dans les écoles militaires et pour se préparer à la profession des armes. Les jésuites étaient alors en grande faveur à la cour, et ils recommandaient naturellement à leurs puissants protecteurs le collège Louis le Grand, qui fut, jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, affecté à l’éducation des nobles. En revanche, la magistrature n’avait garde d’y envoyer ses enfants, qu’elle faisait élever dans les collèges où ils pouvaient conserver leurs opinions jansénistes. Mais les financiers et les riches bourgeois tenaient à placer leurs fils dans un collège où la confraternité scolaire les mettait en rapport avec des fils de grands seigneurs. Au reste, l’éducation n’était ni plus sévère ni plus rigide au collège Louis le Grand que dans les autres collèges de Paris ; elle avait même quelque chose de plus paternel et de plus familier. On voyait souvent les maîtres participer aux jeux de leurs élèves, dont ils se faisaient les confidents et les amis, ce qui ne nuisait en rien à l’ordre et à la discipline, qui soumettait les plus grands et les plus riches à l’observation d’une règle inflexible. Le marquis d’Argenson raconte que, dans sa seconde année de rhétorique, en 1711, ayant osé, de concert avec le jeune duc de Boufflers, colonel du régiment qui portait son nom, lancer des pois secs à l’aide d'une sarbacane contre le vénérable nez de son professeur, le P. Lejay, il fut appréhendé au corps avec ses complices, par le père correcteur, et fustigé au milieu de la cour d’honneur, en présence de toute la classe. La pu-

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nition du fouet n’était pas même épargnée aux élèves de philosophie qui l’avaient méritée. Il y avait, d’ailleurs, tout un arsenal de châtiments, plus ou moins redoutables, qu’on appliquait aux coupables suivant la nature de leurs méfaits, depuis le pensum proverbial jusqu’à la prison

Fig. 143. — Sortie du Collège ; d'après Aug. Saint- Aubin. (Tiré de la suite des Petits Polissons de Paris, gravée par Tilliard et autres.)

au pain et à l’eau, jusqu’aux verges à huis clos ou devant témoins. Malgré ces châtiments, que prononçait la justice la plus impartiale, les élèves du collège Louis le Grand n’oubliaient jamais leurs maîtres et leurs condisciples, après avoir achevé une éducation qui ne leur laissait que de bons et honorables souvenirs. Voltaire, devenu Voltaire le déiste et l’incrédule, comme le lui avaient prédit ses professeurs, qui restèrent ses amis, ne rougissait pas de déclarer, en 1735, dans une

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lettre au P. Tournemine, que ces doctes jésuites lui avaient appris à aimer la vertu , la vérité et les lettres, cc II n’y a que les jésuites, écrivait-il à Moncrif en 1746, qui ne sachent pas que je leur suis attaché dès mon enfance ; assurez-les d’une vérité qu’ils doivent savoir, c’est qu’il n’est pas dans ma manière d’être d’oublier mes maîtres et ceux qui m’ont élevé. » Voltaire ne fit parade de son ingratitude qu’après l’expulsion des jésuites, qu’il avait d’abord jugée injuste ou du moins inutile.

Les études n’étaient nulle part aussi brillantes ni aussi solides qu’au collège Louis le Grand. On n’épargnait rien de ce qui pouvait animer l’émulation et développer l’intelligence des élèves. On les dressait à parler en public devant un nombreux auditoire ; ils soutenaient des luttes oratoires, et s’accoutumaient ainsi à la discussion sur toutes sortes de sujets. Les représentations dramatiques, qui avaient lieu avec une grande solennité aux distributions des prix et dans quelques circonstances mémorables, n’étaient pas non plus sans influence sur l’esprit des écoliers, qui y prenaient part comme acteurs ou comme spectateurs. Ces représentations attiraient toujours une foule choisie, qui s’en amusait et s’y intéressait, quoique les pièces représentées fussent écrites en latin. C’était là un des moyens que le P. Porée employait de préférence pour faire aimer le travail et donner de l’esprit à ses élèves. Voltaire avait surtout profité des leçons du P. Porée. Voici avec quelle effusion de reconnaissance il en parle dans une touchante lettre au P. de la Tour (7 février 1746) : (( J’ai été élevé, pendant sept ans, chez des hommes qui se donnent des peines gratuites et infatigables à former

l’esprit et les mœurs de la jeunesse Rien n’effacera dans mon cœur

la mémoire du P. Porée, qui est également cher à tous ceux qui ont étudié sous lui. Jamais homme ne rendit l’étude et la vertu plus aimables. Les heures de ses leçons étaient pour nous des heures délicieuses, et j’aurais voulu qu’il eût été établi, dans Paris, comme dans Athènes, qu’on pût assister à tout âge à de telles leçons; je serais revenu souvent les entendre. J’ai eu le bonheur d’être formé par plus d’un jésuite du caractère du P. Porée, et je sais qu’il a des successeurs dignes de lui. Enfin, pendant les sept années que j’ai vécu dans leur maison,

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qu’ai-je vu chez eux? La vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée; toutes leurs heures partagées entre les soins qu’ils nous donnaient et les exercices de leur profession austère. ))

Si les pères jésuites menaient une vie frugale dans leurs collèges, ils ne s’occupaient guère de donner à leurs élèves un ordinaire plus confortable. Les ouvrages du temps sont remplis de réminiscences indignées ou plaisantes contre la détestable nourriture qu’on trouvait au réfectoire, sans parler des jeûnes forcés qu’il fallait subir aux quatretemps et vigiles. Le pain était dur, sinon moisi ; le vin s’oubliait dans une abondance d’eau ; la viande n’était jamais bien cuite et les légumes grossiers qui l’accompagnaient, haricots et lentilles, nageaient dans une sauce nauséabonde. Le dortoir n’offrait pas aux sybarites plus de délices sensuelles que le réfectoire : le lit était dur, peu chargé de couvertures et trop souvent hanté par la vermine. Enfin, les salles de classe laissaient aussi à désirer sous le rapport de la propreté. Là était le vice indélébile du collège, administré par des religieux, nonseulement au fond des provinces, mais encore et surtout à Paris. L’éducation, à cette époque, n’avait affaire qu’à l’esprit et ne se souciait guère du corps. Aussi, les études étaient-elles partout très-soignées, trèslaborieuses et très-approfondies. Le moindre collège de province, où Tonne recevait pas de pensionnaire, entourait des soins les plus attentifs l’instruction de ses élèves, comme nous l’apprend Marmontel, qui suivit les cours au collège de Mauriac, en Auvergne, de 1732 à 1738 : ((Un usage que je n’ai vu établi que dans ce collège, dit-il, donnait aux études, vers la fin de Tannée, un redoublement de ferveur. Pour monter d’une classe à une autre, il y avait un sévère examen à subir, et Tune des tâches que nous avions à remplir pour cet examen était un travail de mémoire. Selon la classe, c’était, pour la poésie, du Phèdre, ou de l’Ovide, ou du Virgile, ou de THorace, et pour la prose, du Cicéron, du Tite-Live, du Quinte-Curce ou du Salluste : le tout ensemble, à retenir par cœur, formait une masse d’étude assez considérable. )) Mais à Mauriac, comme dans tous les collèges, le correcteur était l’effroi des écoliers. Ce redoutable correcteur, armé de verges, n’était autre pourtant que le frère portier ou le frère inspecteur. Marmontel eut plus

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d’une lutte à soutenir contre ce terrible homme, notamment lorsque plusieurs de ses condisciples furent accusés, ainsi que lui, d’avoir malicieusement dérangé la sonnerie d’horloge : « A l’heure' de la classe du soir, raconte-t-il dans ses Mémoires , le préfet me fait appeler. Je me rends dans sa chambre; j’y trouve dix à douze écoliers rangés en haie autour du mur, et, au milieu, le correcteur et ce préfet terrible qui les faisait successivement fustiger. )) Marmontel était déjà en rhétorique ; il ne voulut pas se soumettre à l’humiliation du fouet, et il s’enfuit en laissant un pan de son habit dans les mains du correcteur. La fustigation avait été plus d’une fois la cause de graves désordres, de révoltes sérieuses et même de luttes sanglantes ; mais la tradition et l’usage l’emportaient sur toutes les raisons de justice, de décence et de dignité. Le correcteur subsista dans tous les collèges jusqu’à l’expulsion des jésuites.

Ce fut là, pour bien des parents, un motif de répugnance contre l’éducation des collèges, caries externes eux-mêmes n’étaient pas à l’abri du honteux châtiment. Il en résulta que l’éducation particulière des enfants, dans l’intérieur des familles, fut plus fréquemment mise en pratique chez les nobles et chez les bourgeois riches. Cette éducation, confiée, tant que durait l’enfance, à des gouvernantes (fig. 144) et plus tard à des précepteurs, était loin de produire les bons résultats qu’on en attendait. Rien de plus difficile et de plus chanceux que de découvrir un précepteur digne de remplir ces fonctions délicates et pénibles à la fois. Généralement, on rétribuait mal les précepteurs, et surtout on ne leur accordait pas les égards et la déférence qu’ils eussent été en droit d’exiger.

Ces précepteurs, il est vrai, ne se recommandaient pas trop par leurs belles qualités, par leur caractère et par leurs talents ; c’étaient, bien souvent, des espèces de laquais ou de complaisants, sans instruction, sans probité, sans expérience et sans usage du monde. Il y avait pourtant d’honorables exceptions, puisque le grammairien Dumarsais, le poète Danchet et le célèbre J.-J. Rousseau furent précepteurs. On demandait d’eux plus qu’ils ne pouvaient donner, et l’on aurait voulu avoir des phénix, des génies, pour apprendre à de petits enfants la grammaire

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et le catéchisme. Mme Cornue], si fameuse par ses bons mots, répondit à une femme de province qui l’avait priée de lui désigner un précepteur ayanttoutes les vertus et tous les mérites requis pour son emploi : (( Je ne l’ai point encore trouvé, mais je continuerai à le chercher, et je vous

Fig. 114. — La Gouvernante; d’après le tableau de Chardin, gravé par Lépicié (1739).

promets que, dès que je l’aurai trouvé, je le garderai pour en faire mon mari. » On s’explique ainsi l’estime toute spéciale que d’Alembert avait pour les précepteurs, qui, chargés de remplir auprès des enfants qui leur étaient confiés les devoirs du père de famille, consacraient à cette tâche ingrate leur vie entière et tous leurs moments. Un de ces précepteurs, le savant abbé Blanchet, disait un jour à plu-

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sieurs pères de famille, avec un superbe dédain : cc Vous n’avez créé que des hommes, c’est à nous, c’est aux précepteurs à en faire des citoyens! )) Cependant ces précepteurs étaient parfois des êtres stupides et brutaux, qui ne se faisaient pas scrupule d’injurier leurs élèves, de les maltraiter, et de se venger sur ces pauvres enfants des mortifications qu’ils avaient à supporter eux-mêmes. Rollin avait donc raison de dire dans son Traité des études : a On est souvent obligé de confier l’éducation des enfants à de jeunes précepteurs qui sont sans expérience et ne peuvent pas encore avoir acquis beaucoup d’érudition. Pourvu qu’ils apportent de la bonne volonté et de la docilité, qu’ils 11e manquent pas d’esprit et dejugement, qu’ils aiment le travail et que surtout ils aient des moeurs pures et un fonds de religion et de piété , on doit être content. »

J.- J. Rousseau , il faut l’avouer, n’était pas un de ces précepteurs que Rollin recommandait aux familles. Il avait, pendant un an (1740), été chargé de l’éducation des deux fils de M. deMably, et il ne s’était pas acquitté de ses devoirs avec trop de sagesse et trop de conscience , lui qui devait plus tard , dans son Émile , exposer de si merveilleuses théories sur l’éducation : « Tant que tout allait bien et que je voyais réussir mes soins et mes peines, qu’alors je n’épargnais point, j’étais un ange; j’étais un diable quand les choses allaient de travers. Quand mes élèves ne m’entendaient pas, j’extravaguais, et quand ils marquaient de la méchanceté, je les aurais tués : ce n’était pas le moyen de les rendre savants et sages... Je ne manquais pas d’assiduité , mais je manquais d’égalité, surtout de prudence. Je ne savais employer, auprès d’eux, que trois instruments , toujours inutiles et souvent pernicieux auprès des enfants : le sentiment , le raisonnement et la colère. )) Mercier ne se rappelait pas ces aveux sincères de Rousseau dans ses Confessions , lorsqu’il prenait parti pour les précepteurs en général, contre les enfants et contre leurs parents : « Précepteurs , que vous êtes à plaindre et que l’on est injuste envers vous ! s’écrie-t-il dans son Tableau de Paris. Si votre élève ne profite point de vos soins assidus, ses parents en rejetteront la faute sur vous; si au contraire il fait des progrès, ses parents les attribueront aux

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heureuses dispositions de l’enfant et point à votre mérite, à vos travaux, à vos efforts. Vous serez payés d’ingratitude ! »

Après l’éducation classique, qui se terminait par les humanités latines, soit au collège, soit dans la maison paternelle, sous la direction du précepteur , les jeunes gens prenaient différentes routes qui devaient les conduire à l’achèvement de leur éducation professionnelle : les nobles, destinés à la carrière des armes, entraient dans les écoles militaires, après avoir fourni les preuves authentiques de leur noblesse ; les bour-

Fig. 145. — Les Précepteurs revenant des Tuileries ; d'après Cochin.

geois, qui aspiraient à devenir magistrats, avocats, professeurs, médecins, ou du moins à passer par les grades de maître ès arts, de bachelier, de licencié et de docteur, suivaient les cours de l’Université, à la Sorbonne, aux Ecoles de droit et de médecine. Les uns et les autres se rencontraient encore dans les académies, où l’on apprenait l’escrime , la danse et l’équitation. Tous portaient l’épée et s’en servaient, à l’occasion, avec plus ou moins d’adresse et de courage. Duclos, dans ses Mémoires de jeunesse , ne cache pas qu’il était alors aussi turbulent et aussi batailleur que ses camarades de l’Ecole de droit : « Je pris ma première inscription aux Ecoles , dit-il, mais , au lieu de les suivre, j’appliquai au maître d’armes ce qui était destiné à l’agrégé. Il est vrai que la plupart de mes camarades d’études n’en faisaient pas plus que moi. Aussi dirai-je, en passant, que le cours du droit se fait encore plus

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

mal que tous les autres, quoique les professeurs et les agrégés soient très-habiles et choisis au concours. )) Les étudiants en droit et en médecine n’étaient plus, à cette époque, les farouches et indomptables

Fig. 146. — L’Arrêt avec la bride seule. ( Figure tirée du Manège moderne dans sa ‘perfection • par le baron d’Eisenberg, gravé par Bernard Picart; 1727.)

écoliers du moyen âge, mais ils ne se refusaient pas cependant au plaisir de faire du tapage dans les rues, lorsqu’ils se trouvaient réunis sur le terrain de l’Université. Duclos raconte une de ces équipées, où il joua son rôle. Des archers avaient arrêté , près du pont Saint-Michel, un homme qui se débattait en criant au secours ; c’était un prisonnier pour dettes. Des jeunes gens, qui se connaissaient pour s’être rencontrés dans les salles d’armes, se proposèrent d’enlever aux archers ce malheureux. Les voilà tous l’épée à la main : le peuple se joignit à eux, et les archers

L’EDUCATION

se laissèrent arracher leur proie, sans faire usage de leurs armes. Quand la garde du Palais et du Châtelet accourut, tout était rentré dans l’ordre, et le pauvre débiteur se sauvait dans la rue de la Harpe. Au reste, les cours des Ecoles étaient peu suivis par cette brillante jeunesse, qui leur préférait des leçons d’armes et de danse. L’auditoire se trouvait rassemblé, à peine assis, dans une espèce de grange, glaciale en hiver,

Fig. 147. — Une Salle d'armes. (Adresse illustrée.) Commnniqué par M. Bonnardot.

chaude et infecte en été. Voltaire, qui montra toujours peu de dispositions pour l’état de la robe, ne fit qu’une courte apparition à l’Ecole de droit de Paris, et, comme il le raconte lui-même dans son Commentaire historique , il fut si choqué déjà manière dont on y enseignait la jurisprudence, que cela seul le tourna du côté des belles-lettres. Les écoles de droit étaient encore plus misérables en province. Bury rapporte, dans son Essai historique et moral sur V Education française , qu’un jeune homme, qui venait de passer son examen dans une de ces écoles et qui était tout étonné lui-même de son succès, fit un aveu implicite de son ignorance, en disant insolemment au professeur qui l’avait interrogé : « Monsieur, puisqu’il est si facile d’être reçu avocat,

xvm' SIÈCLE, III. — INSTITUTIONS. — 34

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je voudrais que vous me fissiez aussi le plaisir de recevoir mon clieval. — Monsieur, la chose est impossible, répondit gravement le professeur : nous ne recevons ici que des ânes ! »

Les enfants du peuple et de la petite bourgeoisie n’arrivaient pas souvent à faire leur éducation dans les collèges. Il fallait qu’ils montrassent de bonne heure une constante application à l’étude, pour se faire distinguer par leurs maîtres dans les écoles curiales ou monastiques, où ils ne trouvaient, avant leur première communion, qu’une instruction tout élémentaire; ils parvenaient alors, à l’aide de quelque protection, à être admis comme boursiers dans les collèges. Les autres enfants n’apprenaient qu’à lire, à écrire, à compter, en dehors de l’enseignement religieux. Ils en apprenaient quelquefois davantage dans leurs familles, ou chez les maîtres qui les avaient reçus comme apprentis. Mais cette éducation primaire restait toujours imparfaite, et l’enfant, en devenant homme, sans avoir fait plus de progrès dans la lecture ou dans l’écriture, n’apportait à ses travaux professionnels que son intelligence native, absolument dénuée de culture et insensible à l’ambition d’apprendre et de savoir. Les notions les plus simples des sciences humaines étaient lettres closes pour les ouvriers et pour les marchands, qui ne savaient que le catéchisme, et auxquels il suffisait de pouvoir écrire et signer un mémoire d’ouvrages fournis ou de marchandises vendues. Les parents, dans les classes inférieures, se bornaient à faire donner àleurs enfants l’éducation qu’ils avaient eue eux-mêmes, puisque ces enfants ne devaient pas exercer un autre métier que celui de leur père, ni aspirer à une condition sociale plus élevée que celle de leurs ancêtres. De là, dans les villes comme dans les campagnes, une ignorance crasse et naïve ; et, là même où le plus grand nombre savait lire, écrire et compter, on n’avait aucune teinture d’histoire, de géographie, on manquait des connaissances générales les plus nécessaires, et l’on ne se souciait pas même de les acquérir, malgré l’esprit naturel de la nation, malgré la curiosité inhérente au caractère français.

Au reste, la véritable éducation, celle de l’homme du monde, laquelle se compose surtout de politesse et de savoir-vivre, ne venait qu’ après les écoles et le collège. Elle se faisait surtout dans les fa-

L’EDUCATION

milles et dans la société. Cette politesse, ce savoir-vivre, qu’on regardait avec raison comme des devoirs sociaux, comme le complément indispensable de toute éducation honnête, s’apprenaient par l’exemple encore mieux que par des leçons. « Autrefois , dit le vicomte de Ségur dans son charmant ouvrage intitulé les Femmes , sous Louis XV et Louis XVI, un jeune homme entrant dans le monde y faisait ce qu’on appelait un début. Il cultivait les arts d’agrément ; le père indiquait et suivait la direction de ce travail, car c’en était un, mais la mère, la mère seule pouvait porter son fils à ce dernier degré de politesse, de grâce et d’amabilité qui finissait son éducation... De là venaient cette politesse si rare, ce goût exquis, cette mesure dans le discours, dans les plaisanteries, cette grâce de maintien, en un mot cet ensemble qui classait ce qu’ou appelait la bonne compagnie et qui distingua toujours la société française, même chez les étrangers. x> La jeunesse, en ce temps-là, sauf quelques libertins et quelques mauvais sujets, ne se rassemblait pas encore dans les tripots, dans les cafés, dans les tabagies. Il y avait, chez les bourgeois comme chez les nobles, des réunions intimes où se formaient, sous les yeux de la famille, les bons rapports, les liaisons amicales des jeunes gens de même âge et de même condition, cc J’ai été plusieurs fois de ces aimables plaisirs, dit Bury, et je puis dire qu’il s’y était contracté, entre les jeunes gens, une amitié quia toujours augmenté et qui a duré jusqu’à la fin de leur vie. »

L'éducationdesfemmes était souvent trop négligée, lorsque la mère ne s’occupait pas d’élever sa fille et la livrait, sans contrôle et sans souci, à des soins mercenaires. Ce n’était pas chose aisée que de trouver une bonne gouvernante , même en la payant fort cher, même en exigeant d’elle les plus sérieuses garanties. Il fallait trop souvent se contenter d’un sujet médiocre : « Ce n’est pas demander trop de ce sujet médiocre, dit Fénelon dans son admirable livre de V Éducation des filles, que de vouloir qu’il ait du moins le sens droit, une humeur traitable et une véritable crainte de Dieu. » Quand l’éducation n’était que superficielle et insuffisante, on devait se féliciter qu’elle ne fût pas mauvaise, et même dans ce cas, la faute pouvait être attribuée aux parents plutôt qu’aux gouvernantes. (( On ne voit, dans la plupart des maisons, écri-

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vait Fénelon à la fin du règne de Louis XIV, que confusion, que changement, qu’un amas de domestiques, qui sont autant d’esprits de travers, que division entre les maîtres. Quelle affreuse école pour des enfants! Souvent une mère qui passe sa vie au jeu, à la comédie et dans des conversations indécentes, se plaint, d’un ton grave, qu’elle ne peut trouver une gouvernante capable d’élever ses filles. )>

Fig. 148. — La Leçon de danse; d'après Cazot.

L’éducation des couvents portait de meilleurs fruits, surtout au point de vue moral, et les jeunes filles qui en sortaient, sans être plus instruites que celles qui avaient eu des gouvernantes, se trouvaient mieux préparées à devenir épouses et mères de famille, lors même que leur écriture restait incorrecte et que leur orthographe laissait beaucoup à désirer. Cependant, quelquefois, et principalement dans la bourgeoisie riche, on tenait à pousser aussi loin que possible l’instruction des filles, connue le voulaient les théoriciens de l’éducation philoso-

L’EDUCATION

phique. On allait jusqu’à faire donner des leçons de grec et de latin aux jeunes personnes, qui devenaient alors aussi instruites que les lauréats du collège, et qui risquaient fort de n’être que des pédantes insupportables. Telle fut l’origine des bas-bleus en Angleterre. Depuis longtemps en France, Molière les avait ridiculisées dans ses Femmes savantes. La comédie ne corrigea personne : au dix-huitième siècle, l’enseignement

Fig. 149. — La bonne Éducation ; d’après le tableau de Chardin, grayé par Le Bas.

encyclopédique était encore adopté par quelques mères de famille , comme le prouve cette lettre écrite par Laurette de Malboissière, une merveille d’esprit féminin, morte à dix-neuf ans : <( Aujourd’hui, après avoir lu Locke et Spinosa, fait mon thème espagnol et ma version italienne, j’ai pris ma leçon de mathématiques et ma leçon de danse. A cinq heures, est arrivé mon petit maître de dessin, qui est resté avec moi une heure et un quart. Après son départ, j’ai lu douze chapitres d’Épictète en grec, et la dernière partie du Timon T Atlienes , de Shakespeare. ))

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Les philosophes et les économistes, qui tramaient un vaste complot pour refaire la société suivant leurs systèmes à priori, avaient songé d’abord à modifier l’éducation publique et privée, et ce fut, pendant cin-

quante ans, un déluge de brochures et de gros livres qui avaient pour objet cette éducation, que chacun voulait modifier à sa guise. En ce qui touche l’enfance, l’influence de Y Émile de J.- J. Rousseau, cet ouvrage paradoxal qui passa de main en main par toutes les classes de la société, ne fut pas tout à fait inutile : les devoirs de la maternité autour d’un berceau, les soins matériels à donner à l’enfance, la minutieuse surveillance des instincts du cœur, du caractère et de l’esprit chez l’enfant, enfin la première éducation dans le sein de la famille, toutes

Fig. 150. — Les 'Délices de la Maternité; d'après Moreau le jeuue.

L’ÉDUCATION

ces idées, accueillies d’abord avec un engouement peut-être excessif, avaient un côté juste dont notre temps a su tirer parti.

Quant à l’enseignement des collèges, il était déjà condamné par les utopistes de l’instruction nationale, lorsque la société des jésuites fut dissoute et que les collèges si florissants, fondés et organisés avec tant

Fig. 151. — La Visite de la Nourrice; d’après Eisen.

d’amour par cette congrégation enseignante, turent livrés à la discrétion de leurs rivaux et de leurs ennemis. Le parlement n’avait fait que donner satisfaction à une vieille rancune janséniste, en ordonnant la fermeture de ces collèges, et notamment celle du collège Louis le Grand. La noblesse et la cour essayèrent en vain de soutenir les jésuites, qui avaient fait l’éducation de leurs enfants ; le roi dut à regret confirmer les arrêts du parlement (1762). Il y eut, à la suite de ces arrêts, une confusion, un bouleversement complet dans l’instruction publique, au moment même où les éclucoc/raplies , comme ils s’intitulaient fièrement, fulminaient contre l’éducation universitaire leurs anathèmes philosophiques. La publication de Y Emile de J.-J. Rousseau avait coïncidé

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fatalement avec l’arrêt qui enlevait aux jésuites l’éducation de la jeunesse. Vingt-deux ans auparavant, J.-J. Rousseau, dans une lettre à M. de Mailly, avait formulé ses théories, en disant : « Le but que l’on doit se proposer dans l’éducation d’un jeune homme, c’est de lui formelle coeur, le jugement et l’esprit, et cela dans l’ordre que je les nomme. La plupart des maîtres, les pédants surtout, regardent l’acquisition et l’entassement des sciences comme l’unique objet d’une belle éducation. ))

L’Université faillit être entraînée dans la chute des jésuites, mais le gouvernement la protégea et la conserva, pour ne pas faire écrouler à la fois tout l’édifice de l’enseignement ; il accepta toutefois, un peu à la légère, la plupart des réformes qui lui furent proposées de toutes parts. Un des plus implacables adversaires des jésuites, le fameux la Chalotais, président au parlement de Bretagne, s’était empressé de fournir un Plan <P éducation national : on adopta quelques-unes de ses idées, mais on ne fit rien pour conjurer l’anarchie des utopies en fait d’éducation.

L’expulsion des jésuites donna lieu à une liquidation générale des dettes de tous les collèges de Paris, qui avaient des boursiers en plus ou moins grand nombre et dont les revenus ne suffisaient pas à l’entretien de ces boursiers. Les biens des jésuites pourvurent atout. Un édit de 1763 avait établi auprès de chaque collège un bureau laïque et municipal, auquel fut attribuée, outre la surveillance de l’établissement, la nomination du principal et des professeurs. La position de ceux-ci fut améliorée et assurée pour la première fois ; leurs honoraires furent fixés d’une manière plus équitable, et on leur promit, en récompense de services effectués, une pension de retraite : de plus, par lettres patentes de 1764, ils devaient être exempts de toutes charges municipales. Cependant le nombre de ces professeurs diminuant de jour en jour, on créa, en 1768, un corps d’agrégés, nommés au concours, parmi lesquels le corps enseignant pourrait se recruter. Les bénédictins et les oratoriens avaient accepté en partie la succession des jésuites, sous le rapport de l'enseignement public, mais la secte des philosophes battait en brèche cet enseignement qu’il s’efforçait de faire

L’ÉDUCATION

passer dans les mains des laïques, pour en exclure tout à fait l’instruction religieuse. Ils n’avaient que trop réussi dans leur conspiration, en 1789, lorsque le P. Bonnefoux, supérieur général des prêtres de la Doctrine chrétienne, disait dans son Mémoire sur les principaux objets de V éducation publique : cc Le désordre sans doute le plus déplorable, celui qui entraîne après lui les suites les plus funestes, c’est l’abandon presque absolu de la religion dans les écoles publiques. » Quinze ans auparavant, l’assemblée du clergé n’avait que trop prévu ce qui devait advenir, lorsqu’elle dénonçait au roi les déplorables projets des prétendus réformateurs de l’éducation : « Nous n’ignorons pas, disait-elle, que les ennemis de la religion ont regardé comme un point essentiel pour le succès de leurs pernicieuses maximes, d’éloigner les ecclésiastiques du soin d’élever la jeunesse. ))

L’auteur d 'Emile était le principal auteur du désordre, de plus en plus inextricable, qui régnait dans le domaine de l’enseignement. L’Université perdait tous les jours son crédit et son autorité, quoique les 500 collèges qui dépendaient d’elle et qui étaient encore soumis à ses règlements comptassent plus de 70,000 élèves. Mais dans bien des familles, on essayait de mettre en pratique les rêveries pédagogiques de J.- J. Rousseau. L’exemple, un triste exemple! venait de haut :1e duc de Chartres avait abandonné l’éducation de ses trois fils à Mme de Genlis, qui s’était préparée à faire cette éducation en élevant leur soeur cadette. Louis XVI, consulté par le duc de Chartres au sujet de la nomination de ce gouverneur féminin, répondit avec dédain : « Gouverneur ou gouvernante! Vous êtes le maître de faire ce qu’il vous plaira; d’ailleurs, le comte d’Artois a des enfants! » Le duc de Chartres n’avait garde d’imiter le dauphin et la dauphine , père et mère de Louis XVI, qui n’eussent confié à personne le soin de surveiller l’éducation de leurs enfants. (( Toute la cour a vu, raconte Bury dans son ouvrage sur l’Education française, que ces deux illustres personnes présidaient à l’éducation des princes leurs enfants; elles les faisaient souvent venir en leur présence, les interrogeaient sur les leçons qu’on leur avait données ; elles leur faisaient réciter ce qu’ils avaient retenu. )> C est ainsi que le vénérable duc de Penthièvre avait élevé lui-même

XVIIIe SIÈCLE, ni. — INSTITUTIONS. — 35

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

sa nombreuse famille. C’est ainsi que Louis XVI agissait avec le dauphin, dont il était le principal précepteur, se promettant de faire de lui un citoyen avant d’en faire un roi ; les dernières leçons qu’il donna ainsi à son fils devaient avoir lieu dans la prison du Temple, et être brusquement interrompues par l’échafaud révolutionnaire.

Fig. 152. — La Leçon de chant; d’après Chodowieski. (Communiqué par M. Eug. Sauziy.)

LA BIENFAISANCE

La charité et la bienfaisance. — Les hôpitaux. — L’hôtel-Dieu. — Réformes dues à Piarron de Chamousset. — La Peyronie, Godinot, Tronchin. — Les mariages de bienfaisance. — Charité de Louis XVI, de Marie- Antoinette et de leurs enfants. — Les philanthropes.

i la charité existait depuis la prédication de l’Evangile du Christ, la bienfaisance, dans le sens que lui attache le langage moderne, n’a guère pris date d’origine qu’au commencement du dix-huitième siècle; la charité était une vertu chrétienne ; la bienfaisance fut, pour ainsi dire, une règle philosophique. On a cru longtemps que le mot même de bienfaisance avait été créé par l’abbé de Saint-Pierre ; mais l’abbé de Saint-Pierre n’avait fait qu’employer un mot déjà connu, pour exprimer une chose nouvelle, que les philosophes distinguaient de la charité, la bienfaisance n’étant à leurs yeux que l’action de faire le bien par amour de l’humanité. Une phrase caractéristique de l’abbé de Saint-Pierre, empruntée à son Mémoire pour la diminution des procès , prouve assez que la bienfaisance ne lui apparaisait que comme une vertu sociale :

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

(( Les lois doivent tendre à inspirer l’application, le travail, l’économie, la tempérance, l’équité, la b ienfaisance. »

On peut donc dire que le dix-huitième siècle fut le siècle de la bienfaisance. Sans doute, la charité, qui avait en France tant de nobles traditions, continua pendant ce siècle de jouissances égoïstes et d’indifférence religieuse, à donner d’innombrables exemples de sa puissance féconde , de sa généreuse initiative : il y eut alors, comme du temps de Louis XIII, comme au moyen âge, des âmes tendres et pieuses, qui, sous l’inspiration de l’Evangile, sous l’influence des idées catholiques, se vouaient à la consolation, au soulagement des êtres souffrants et malheureux; il y eut, il y aura toujours l’abnégation, le sacrifice, la passion du bien, dans ce que l’Eglise a nommé les oeuvres de miséricorde : des hôpitaux, des maisons de refuge, des établissements charitables furent fondés, enrichis et protégés par un sentiment de foi et de dévotion. Mais, il faut le reconnaître, la philosophie pure avait en outre favorisé en France cette bienfaisance, qui était une manifestation de la société civile, et qui devint presque une des formes de l’économie politique. Un pauvre prêtre, Vincent de Paul, avait été l’apôtre de la charité, au dix-septième siècle; au dix-huitième, le héros de la bienfaisance fut un noble riche, Piarron de Chamousset.

C’est Montesquieu qui, le premier, caractérise la bienfaisance dans les Lettres persanes : (( En quelque religion qu’on vive, dès qu’on en suppose une, il faut bien que l’on suppose aussi que Dieu aime les hommes, puisqu’il établit une religion pour les rendre heureux ; que s’il aime les hommes, on est sûr de lui plaire en les aimant aussi, c’està-dire en exerçant envers eux tous les devoirs de la charité et de l’humanité. » On commençait alors à définir philosophiquement le bienfait et le bienfaiteur. « Le bienfaiteur est celui qui fait du bien, disait Duclos, et les actes qu’il produit peuvent se considérer sous trois aspects : les bienfaits, les grâces et les services. Le bienfait est un acte libre de la part de son auteur, quoique celui qui en est l’objet puisse en être digne... Le vrai bienfaiteur cède à son penchant naturel, qui le porte à obliger, et il trouve dans le bien qu’il fait une satisfaction qui est à la fois et le premier mérite et la première récompense de son ac-

LA BIENFAISANCE

tion, mais tous les bienfaits ne partent pas de la bienfaisance. » Comme tout cela est sec, froid et décourageant, auprès de la vraie charité chrétienne! La charité émanait de l’amour de Dieu; la bienfaisance, de l’amour de l’humanité. On a peine à s’expliquer pourquoi cette dernière eut tant de puissance et tant d’action au dix-huitième siècle, où elle devint une habitude et une mode. Les philosophes n’avaient pourtant pas cherché à la rendre attrayante et communicative, lors meme que Moncrif disait, pour la recommander aux gens du monde légers et frivoles, auxquels il la prêchait à sa façon : « La bienfaisance est peutêtre la seule vertu qu’on ne conteste pas à celui qui la possède. )> Lamisère des populations, à la fin du règne de Louis XIV, les disettes, les épidémies, le ralentissement du travail, eussent suffi pour raviver la charité, si elle avait pu jamais se refroidir en France. Les aumônes, dont le clergé était le dispensateur éclairé, furent énormes à Paris et dans les provinces ; les ordres religieux firent partout le plus généreux emploi des biens ecclésiastiques, et, grâce à eux surtout, les familles indigentes ne moururent pas de faim : tous les jours, on distribuait aux pauvres des aliments à la porte des couvents, et ce vieil usage, si touchant et si respectable, que les philosophes considéraient comme dégradant pour l’espèce humaine, se perpétua jusqu’à la révolution. « Un tas de gueux s’assemblent le matin â la porte du couvent, écrivait dédaigneusement Mercier en 1782; ils sont déguenillés. Le moine ouvre, il ne les fait pas entrer chez lui, mais il jette dans chaque écuelle un peu de potage, et ces malheureux se chamaillent à qui obtiendra une plus grande portion de cette«soupe ! )>

Les pauvres ne se plaignaient pas, eux, des antiques institutions de la charité qui les faisait vivre; ils n’entraient pas dans le couvent, il est vrai, pour manger la soupe qu’on leur donnait, mais s’ils tombaient malades, s’ils devenaient infirmes, ils étaient sûrs de trouver des soins et un asile dans les hospices et les hôpitaux, où les moines et les religieuses se faisaient, en quelque sorte, leurs zélés serviteurs. Les évêques eux-mêmes ne dédaignaient pas de servir ainsi les malheureux. Pendant la grande disette de 1704, Gabriel de Caylus, évêque d’Auxerre, réunissait dans la cour de son évêché tous les pauvres de la ville et des en-

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

virons : il présidait lui-même à la distribution qu’il faisait faire de la soupe et du pain ; il épuisa toutes ses ressources et vendit enfin sa vaisselle d’argent, pour subvenir aux besoins d’une foule affamée. Il parcourait son diocèse en répandant des aumônes. Un jour, à Gien, où il arrivait la bourse vide et n’ayant pris aucune nourriture depuis le matin, il se vit tout à coup entouré d’une foule de pauvres : (( Hélas! mes enfants, leur dit-il en versant des larmes, je n’ai plus rien à vous donner! — • Ali! monseigneur, répondirent ces braves gens, nous ne sommes pas venus pour vous demander, mais pour vous remercier. )) Ils tombèrent à genoux devant lui et reçurent sa bénédiction.

Telle était la charité chrétienne, et l'évêque d’Auxerre ne faisait que mettre en pratique cette touchante parole de son collègue Pierre de la Broue, évêque de Mirepoix, qui employait en bonnes œuvres tous les revenus de l’épiscopat : (( Mon devoir est de rendre aux pauvres un bien qui leur appartient de droit. » Plusieurs évêques, entre autres celui de Boulogne (Pierre de Langle), vendirent aussi leur vaisselle épiscopale, pour nourrir les indigents de leurs diocèses pendant la terrible disette de 1709. Les exemples de charité que le haut clergé offrait aux riches ne contribuaient pas peu à multiplier les aumônes : toutes les bourses s’ouvraient, quand l’évêque ou le curé montait en chaire pour annoncer des misères à soulager. Le curé de Saint-Sulpice, J.-B. Languet, qui, après avoir vendu ses meubles, ses tableaux, ses collections d’art, au profit des pauvres, n’avait plus que trois petits couverts d’argent pour sa table et couchait dans un simple lit de serge, qu’une de ses paroissiennes, madame de Cavois, lui prêtait, recueillit, au moyen des quêtes, une somme si considérable, qu’il put fonder la maison de l’Enfant Jésus, où l’on élevait gratuitement, en 1741, quatorze cents demoiselles nobles, appartenant à des familles chargées d’enfants et appauvries par le service militaire.

Les fondations dues à la charité chrétienne furent assez nombreuses à Paris jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, mais il n’y eut guère ensuite que des fondations de bienfaisance. Outre la communauté des filles de l’Enfant Jésus, instituée parle curé Languet (1732), il suffit de citer les Orphelines du Saint-Enfant Jésus et de la Mère de pureté (1711),

Distribution de vivres faite au peuple en 1744, à Strasbourg.

LA BIENFAISANCE

les Filles de Saint-Michel ou de Notre-Dame de Charité (1724), la maison du Bon-Pasteur (1717), etc. Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, la bienfaisance publique s’attacha, de préférence, à la création des succursales destinées à suppléer à l’insuffisance de l’Hôtel- Dieu, et l’on vit successivement s’établir, à l’aide de subventions royales ou municipales, sinon avec les produits des legs ou des donations particulières, cinq ou six de ces hôpitaux, qui conservent encore les noms de leurs principaux fondateurs : l’hôpital de la Maison militaire du roi (1765), l’hôpital Necker (1779), l’hôpital Cochin (1780), la Maison royale de santé (1781), l’hôpital Beaujon (1784), etc. Quant à l’ Hôtel-Dieu, quoique dévasté et presque détruit de fond en comble par deux incendies en 1737 et en 1772, il n’avait pas cessé, en s’enrichissant, en s’augmentant de jour en jour, de recevoir les améliorations les plus indispensables, malgré l'incurie et la routine opiniâtre de l’administration de l’assistance publique.

Le réformateur de l'Hôtel-Dieu, ou du moins l’homme de bien qui demanda le premier la réforme de cet hôpital séculaire, fut le véritable type de la bienfaisance. Humbert Piarron de Chamousset, né à Paris en 1717, se consacra dès sa jeunesse au soulagement de l’humanité souffrante. Son panégyriste, l’abbé Cotton des Houssayes, suppose que la Bienfaisance divinisée le prit par la main et lui adressa cette allocution, en lui montrant sa voie : (( L’Auteur de la Nature vous créa surtout pour exercer l’art précieux et difficile de vaincre la mort et de prolonger la vie. Il mit dans vous cette heureuse sensibilité, ce goût impérieux, ce coup d’œil également juste, rapide, attentif, cette estime profonde de la vie des hommes, cette force héroïque pour triompher du spectacle hideux et dégoûtant des misères humaines. )) Chamousset avait eu en patrimoine une belle fortune, il la consacra presque tout entière à des œuvres charitables ; il était maître des comptes, il se fit médecin, chirurgien et apothicaire ; il possédait un hôtel luxueux, il en fit un hôpital. Mais toutes ses pensées, toutes ses combinaisons, tous ses efforts étaient dirigés vers un seul but : la fondation d’établissements philanthropiques. Il imagina d’abord une maison d’association, (( dans laquelle, au moyen d’une somme très-modique, chaque associé s’assu-

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rera, dans l’état de maladie, toutes les sortes de secours qu’on peut désirer. )) Ce projet utile et ingénieux fut approuvé et applaudi par les économistes et les philosophes, par les ministres du roi et par le prévôt des marchands, mais l’inventeur n’obtint pas les sommes qu’il attendait de l’initiative privée, pour mettre à exécution les plans de ce nouvel hôpital. C’est alors qu’il s’adressa plus directement à l’opinion publique, en la passionnant pour une réforme générale de l’ Hôtel-Dieu. Cette réforme était indispensable : depuis longtemps on signalait avec tristesse les funestes effets de l’organisation du grand hôpital de Paris. Chamousset ne fut que l’écho des plaintes du public : (( La nécessité du remède, dit-il, force à faire connaître l’étendue du mal. »

Le tableau qu’il fit de l’intérieur de l’Hôtel-Dieu émut de douleur et d’indignation tous ceux qui n’avaient jamais pénétré dans ce réceptacle de toutes les misères et de tous les désespoirs : « Qu’on se représente donc, disait-il, une salle où l’on rassemble des malades de toute espèce et où. le nombre force à en mettre souvent trois, quatre, cinq et six dans un même lit ; les mourants et les convalescents accumulés dans un même lieu, les vivants à côté des morts, l’air infecté des exhalaisons qui sortent de cette multitude de corps malsains et qui, portant avec elles le germe de plusieurs maladies, enveniment les maux dont on cherche la guérison et en procurent souvent de nouveaux. Cet air serait dangereux, quand on n’entasserait ainsi que des hommes qui jouiraient d’une santé parfaite. )) Cependant, chaque malade entré à l’Hôtel-Dieu, en dût-il sortir mort ou vivant, représentait une dépense* de 50 fr. pour l’administration hospitalière, et le quart des malades était condamné à une mort certaine. Ainsi, depuis 1737 jusqu’en 1748, c’est-à-dire dans un intervalle de dix ans, on avait admis à l’Hôtel-Dieu deux cent cinquante et un mille cent soixante-dix-huit malades, et il en était mort soixante et un mille quatre-vingt-onze. « Il y aurait donc, disait avec raison Chamousset, plus d’avantage à laisser de pauvres malades, chacun dans son réduit, sans autre secours que la commisération de leurs voisins. )> Chamousset comparait, d’ailleurs, avecl’Hôtel-Dieu, divers hôpitaux de Paris et de la province : l’hôpital de la Charité, où les malades étaient séparés et en bon air, ne perdait pas même le hui-

LA BIENFAISANCE

tième de ses malades; à Versailles, dans l’hôpital des pauvres, la mortalité n’était que du neuvième.

D’après le système proposé par Chamousset, l’administration de l’Hôtel-Dieu n’aurait eu à s’occuper que de la gérance des biens

Fig. 153. — La Dame de Charité; d'après Eisen.

meubles et immeubles de l’hôpital , en laissant le soin des malades à une société de bienfaisance, qui, moyennant un droit de cinquante livres par chaque malade guéri, se fût chargée de tous les frais du traitement, de la nourriture et du service des malades. Chamousset avait affaire à une administration riche et puissante, qui ne tint aucun compte de ses projets de réforme, si pratiques et si nécessaires qu’ils fussent, et qui résista jusqu’en 1781 aux prières des pauvres et aux voeux de

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tous les bons citoyens. (( Déjà, disait Louis XVI dans ses lettres patentes du 22 avril 1781, deux mille cinq cents malades seront couchés seuls dans un lit, et cinq cents, deux à deux, dans un grand lit, séparé dans sa longueur par une cloison ; il y aura des promenades et des salles particulières pour les convalescents ; des infirmeries seront établies dans les hôpitaux destinés aux valides ; des hospices assignés à certaines paroisses; les comptes de l’administration de l’Hôtel-Dieu rendus publics. ))

C’était là cette réforme que Chamousset avait en vain réclamée, non-seulement pour l’Hôtel-Dieu, mais encore pour tous les hôpitaux du royaume. Il n’existait plus depuis 1774, et les dernières années de sa vie avaient été consacrées à diverses tentatives d’assistance publique, qui n’eurent d’autre résultat que d’absorber une partie de sa fortune personnelle : il fonda une maison pour la conservation des enfants nouveau-nés, et voulut remplacer par de l’eau d’orge mélangée de lait de vache le mauvais lait des nourrices mercenaires ; il eut l’idée de faire distribuer dans tous les quartiers l’eau de Seine épurée et clarifiée; il chercha les moyens d’extirper la mendicité, en centralisant toutes les ressources des hôpitaux du royaume et en créant des hospices provinciaux. Il fut , pendant deux ans , intendant général des hôpitaux militaires de l’armée, mais il échoua dans le travail de réorganisation qu’il avait entrepris par le mauvais vouloir et- l’incapacité des chefs et des employés. Il essaya d’établir à Paris un bureau de placement pour les domestiques et pour les ouvriers, un asile pour les servantes infirmes, et d’autres institutions de bienfaisance : ce qui ne l’empêchait pas de visiter deux fois par semaine les prisonniers, et tous les jours un certain nombre de familles indigentes auxquelles il apportait des secours et des consolations. Tous les instants de sa vie étaient donnés à la bienfaisance, et il avait perdu le sommeil, à force de songer à ses innovations charitables, qui ne furent pas seulement, comme celles proposées par l’abbé de Saint-Pierre, les rêves d'un homme de bien , car elles offraient toutes une application facile et avantageuse, et elles ont été la plupart appliquées depuis d’une manière utile. Ce philosophe bienfaisant aurait pu dire, comme Fénelon : « J’aime mieux l’humanité que

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ma patrie , ma patrie que ma famille, ma famille que moi-meme. » C’étaient les pauvres et les infortunés qui formaient la famille de Chamousset.

La bienfaisance était devenue une habitude dans toutes les classes de la société, comme si chacun se fût pénétré de cette vérité formulée par le frivole Moncrif : c( On doit regarder la bienfaisance comme un fonds qui rapporte toujours d’une manière ou d’une autre. )) Les émules et les imitateurs n’avaient pas manqué à Chamousset. Les prévôts des marchands de Paris donnaient volontiers l’exemple. Sous l’administration de M. de Vastan, (( les pauvres ne s’aperçurent pas de leur misère, » selon la belle expression d’un conseiller de la ville qui prononça son éloge après sa mort. Le panégyriste ajoutait : (( On vit ces derniers nourris par une distribution de riz et d’aumônes dans toutes les paroisses ; chauffés par une quantité de bois considérable, fourni pendant l’hiver dans les carrefours et les places publiques; occupés, par ses soins paternels, au brisement des glaces et à d’autres travaux publics. )) Sous l’administration de Michel-Etienne Turgot (1729-45), les pauvres n’eurent à souffrir ni du froid ni de la disette : en accroissant de moitié les revenus delà ville, il trouvait des secours pour les classes nécessiteuses, et lors du grand incendie de l’Hôtel-Dieu en 1737, il fit d’abord enlever les malades, qui furent transportés dans l’église Notre-Dame, sous ses yeux : « Maintenant que nos malades sont en sûreté, dit-il en venant se mettre à la tête des travailleurs, occupons-nous de sauver l’hôpital et de combattre le feu! » Rien n’est plus contagieux que l’exemple. On ne s’étonna donc pas de voir la Peyronie, premier chirurgien du roi, changer son château en hospice et y admettre des centaines de malades, qu’il soignait lui-même et qu’il renvoyait guéris, en leur glissant une aumône dans la main : (( Je dois ma fortune aux maladies, disait-il; n’est-il pas juste que je la partage avec les malades ? » Chaque ville avait, en quelque sorte, son bienfaiteur. A Reims, un chanoine, nommé Godinot, fit abandon de tous ses biens pour doter sa ville natale d’hôpitaux, de fontaines, de promenades et de monuments publics : il se cachait sous le prête-nom de M. de Pouilly, chef du conseil municipal*

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et M. de Pouilly, encouragé par cette mystérieuse générosité, employa plus de 500,000 livres de sa propre fortune en oeuvres d’édilité charitable.

Tout Paris eut à louer aussi la bienfaisance de Tronchin, lorsque ce médecin célèbre fut venu de Genève se fixer dans la capitale (1766) : « 11 devint le médecin à la mode (voy. fig. 154); on le consultait de tous les pays de l’Europe Sensible et bienfaisant, il consacrait ré-

gulièrement deux heures par jour à ce qu'il appelait son bureau de philanthropie, c’est-à-dire à donner des consultations gratuites aux pauvres, à qui il fournissait meme l’argent nécessaire pour les médicaments. )) (Haag frères, France protestante.)

L’émulation émanait de plus haut : le roi et la reine, les princes et les princesses de la famille royale étaient toujours les premiers à tendre la main aux malheureux. Louis XIV avait dit, en mourant, à son arrièrepetit-fils, le dauphin Louis : « Tout votre bonheur dépendra de votre soumission à Dieu et du soin que vous aurez de soulager vos peuples. » Louis XV se souvint toute sa vie de ces derniers conseils de son aïeul : au siège de Menin, en 1744, un officier général lui ayant dit qu’on pourrait prendre la ville quatre jours plus tôt, en sacrifiant quelques hommes : c( Eh bien ! prenons-la quatre jours plus tard, répliqua le roi. J’aime mieux perdre ces quatre jours devant la place que de perdre un seul de mes sujets. )) En 1751, la ville de Paris célébra par des fêtes la naissance du nouveau duc de Bourgogne. Une somme de 600,000 livres avait été réservée, pour un superbe feu d’artifice à tirer sur la Seine, à l’occasion des relevailles de la dauphine. Le roi demanda que ces 600,000 livres fussent employées à marier six cents pauvres filles de Paris. Le désir du roi fut un ordre pour toute la France, et il y eut dans toutes les villes quantité de mariages analogues : (( Un feu d’artifice donne au peuple un' plaisir de quelques instants, disait Louis XV : une dot et un mari durent des années et ne causent pas moins de plaisir aux personnes qui en profitent; je payerai volontiers les dragées des baptêmes. )) La ville de Bordeaux dota et maria ainsi cent soixante-dix filles; la ville de Reims, vingt ; la ville de Châteauroux, six. Ce fut une manie, à la cour, de faire de pareils mariages de bienfaisance (voy. fig. 155, p. 287). « Cela vaut mieux que la guerre,

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disait le roi en riant, et cela me permet d’augmenter le nombre de mes sujets. ))

La reine Marie Leczinska n’était pas moins portée à la bienfaisance que le roi son époux ; elle ne faisait, d’ailleurs, que suivre les leçons

Fig. 154. — Le Médecin à, la mode (Tronchin) écrasant ses rivaux. (Composition allégorique.) Communiqué par M. Bonnardot.

de son père, le roi Stanislas de Pologne, surnommé, de même que Chamousset, \q philosophe bienfaisant. Elle dépensait en aumônes la plus grande partie de son épargne. On ne s’adressait jamais en vain à sa générosité, et l’on arrivait aisément jusqu’à elle quand il s’agissait d’une infortune à secourir. Elle s’occupait sans cesse à faire de la charpie pour les hôpitaux militaires et du linge pour les pauvres.

La charité et la bienfaisance se donnaient la main dans la famille • royale. Le duc d’Orléans, fils du régent, se retira dans l’abbaye de Sainte-Geneviève et y mourut saintement, après avoir dépensé son patrimoine en bonnes oeuvres. « C’est un bienheureux, dit la reine en apprenant sa mort, mais c’est un bienheureux qui laisse après lui bien des malheureux. » Le petit-fils de Marie Leczinska, ce duc de Bourgogne qui fut un sage et presque un saint à l’âge de neuf ans,

avait le sentiment inné de la bienfaisance. La première fois qu’on lui présenta la somme mensuelle que le roi destinait à ses menus plaisirs, il en préleva la moitié pour les pauvres, en disant : « Ce sera toujours pour mes menus plaisirs ! ))

Le second fils du dauphin, élevé sous les yeux de son auguste aïeule et de sa pieuse mère, Marie- Joséphine de Saxe, avait appris de bonne heure que la bienfaisance est un des plus beaux privilèges de la royauté : il se préparait, en l’exerçant, à monter un jour sur le trône. Après l’horrible catastrophe qui signala d’une manière si cruelle les fêtes données à Paris pour célébrer son mariage avec l’archiduchesse d’Autriche Marie- Antoinette (mai 1770), il versa des larmes, au récit du fatal accident qui coûtait la vie à tant de personnes étouffées ou blessées dans la foule, sur la place Louis XV : on venait de lui remettre les 6,000 livres que le roi lui assignait par mois pour ses menus plaisirs ; il ordonna de porter cet argent au lieutenant de police, avec une lettre autographe ainsi conçue : (( J’ai appris les malheurs arrivés à Paris, à mon occasion ; j’en suis pénétré. On m’apporte ce que le roi me donne pour mes menus plaisirs. Je ne puis disposer que de cela : je vous l’envoie; secourez les plus malheureux. » La dauphine avait déjà devancé le généreux élan de son mari, en faisant distribuer aux familles des victimes tout ce qu’elle avait dans sa bourse. L’exemple du dauphin et de la dauphine provoqua dans toutes les classes de la société française une sympathique émulation de bienfaisance, qui se traduisit par des dons anonymes et par des quêtes abondantes en faveur des indigents.

Le règne de Louis XVI fut, en quelque sorte, le règne de la bienfaisance ; quoique le trésor se trouvât trop souvent vide ou obéré, l’argent ne manquait jamais pour venir en aide à des infortunes intéressantes et pour diminuer la misère du peuple. Entre toutes les prodigalités qu’on reprocha souvent et avec raison à Marie-Antoinette, on aurait dû tenir compte de celles de ses bienfaits. Sous le règne précédent, le roi et la famille royale avaient été toujours prêts à donner, mais leurs dons, sans cesse renouvelés, devaient être restreints et parfois insuffisants : Louis XV pensionnait sur sa

LA BIENFAISANCE

foire Saint-Germain, il envoyait 100,000 livres à partager entre les marchands qui avaient le plus souffert. Sous Louis XVI, les dons étaient plus nombreux et beaucoup plus considérables. Dans le terrible hiver de 1784, le roi ordonna au contrôleur général d’employer une somme de trois millions à soulager les souffrances du peuple. Le contrôleur général, M. de Calonne, offrit à la reine de lui remettre en mains propres, sur ces trois millions, un million dont elle ferait l’usage qui lui conviendrait le mieux. La reine dissimula son indignation, et répondit au ministre « que le bienfait en entier devait être distribué au nom du roi et

cassette une foule d’officiers en retraite et de nobles tombés dans la détresse; en 1740, pendant la disette, il faisait distribuer du pain au peuple, dans la cour du Louvre ; en 1762, lors de l’incendie de la

Fig. 155. — Fondation pour marier dix filles pauvres, renouvelée en 1751 par les soins de M. le Mls de l'Hôpital, seigneur de Chàteauneuf-sur-Cher ; d’après Gravelot.

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qu’elle se priverait, cette année, des moindres jouissances, pour ajouter au soulagement des malheureux ce que ses épargnes lui permettaient de leur offrir. » Mme Campan, qui rapporte cette noble réponse de la reine, raconte que cette princesse avait fait des économies sur les fonds de sa cassette. « Elle employa donc, dit Mme Campan, en bonnes œuvres, une somme de deux à trois cent mille francs, que ses premières femmes (de chambre) répandirent elles-mêmes sur des familles indigentes ou qu’elles envoyèrent à M. Lenoir (lieutenant de police), aux curés de Paris, de Versailles, aux sœurs hospitalières. )) La reine, comme le dit Weber, s’occupait dès lors (( de semer et de faire croître dans le cœur de sa fille les grandes et bonnes qualités du sien : le respect des vertus, la reconnaissance des services, l’amour de l’humanité, la compassion pour l’infortune, la modération dans la grandeur, la charité, la bonté, l’indulgence. )) Elle lui parlait sans cesse des cruelles épreuves que le pauvre avait à subir pendant un si épouvantable hiver. Madame Royale avait amassé une somme de huit à dix mille francs pour ses charités, elle en fit distribuer une partie à ceux, dit-elle, (( qui avaient froid, faute de vêtements chauds. )) Cette année-là, la veille du jour de l’an, la reine avait fait venir de Paris tout ce qu’il y avait de plus nouveau et de plus cher en joujoux : tout fut étalé dans son cabinet, où. elle appela le dauphin et Madame Royale, pour leur montrer ces magnifiques ét.rennes : « Contentez-vous de les regarder, leur dit-elle, car je ne puis vous les donner : le froid qu’il fait rend les pauvres si malheureux, que tout mon argent a été employé en couvertures, en hardes, en bois de chauffage, pour garantir ces pauvres gens contre les rigueurs de la saison. » Madame Royale et le dauphin répondirent simultanément que les joujoux étaient bien beaux, mais qu’ils ne les désiraient plus, en présence de tant de familles mourant de froid et de faim.

Jamais la bienfaisance du roi et de la reine ne fut plus active ni plus éclatante que durant ce funeste hiver de 1784. Louis XVI avait écrit de sa main, au bas d’une lettre dans laquelle le lieutenant de police lui faisait un douloureux tableau de la misère de Paris : «Je vous autorise à faire donner tous les secours qui seront nécessaires pour adoucir le sort des pauvres. » Le contrôleur général , M. de Calonne , lui fit oh-

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server qu’il avait déjà employé trois millions à cet usage, et que les finances de l’Etat n’étaient pas trop florissantes. « Voilà pourtant la dépense la plus sacrée que j’aie à faire, répondit le roi : il n’y en a aucune qui ne doive être retranchée, s’il le faut, pour celle-là! » La reine,

Fig. 156. — La bienfaisance de Marie- Antoinette ; d'après Moreau le jeune.

qui avait déjà beaucoup donné, envoya 500 louis au lieutenant de police et la même somme à l’archevêque de Paris, pour les besoins les plus urgents. On avait établi des poêles dans les couvents, dans les églises, dans les casernes, et la population pauvre y accourait de toutes parts. Il y avait en outre de grands feux, entretenus jour et nuit, à la porte et dans la cour des hôtels. Tous les soirs, à Versailles, on rencontrait Louis XVI, à pied, dans la neige, s’assurant par lui-même que les feux étaient allumés et distribuant des aumônes de sa propre

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main. Un pareil exemple ne pouvait manquer d’exciter encore davantage la charité publique. Chacun voulut s’employer, selon ses moyens, à assister les malheureux. Après deux mois de souffrances généreusement adoucies, le peuple du quartier Saint-Honoré érigea, en face de la porte du Louvre, une pyramide de neige, sur laquelle les poètes attachèrent quantité d’inscriptions qui célébraient Y auguste bienfaisance de Louis XVI.

De tout temps, les Français, les Parisiens surtout, s’étaient montrés enclins à la pitié et à la charité : la bonté de leur cœur les portait à venir en aide à leurs semblables. Cette noble et généreuse disposition naturelle n’avait fait que s’augmenter et se propager, par l’exemple et l’imitation, sous le règne de Louis XV. A cette époque, suivant le témoignage d’un contemporain (Tr. de Vergy, qui écrivait en 1762), c( les aumônes montaient à des sommes énormes. » La plus grande partie de ces aumônes était appliquée alors au service des hôpitaux, qui, malgré leur richesse, répondaient assez mal à l’esprit de leur institution. On accusait généralement les administrateurs de ces hôpitaux de vivre et de s’enrichir scandaleusement aux dépens des pauvres. Vingt ans plus tard, ce déplorable état de choses n’avait pas changé; car Mercier écrivait, dans son Tableau de Paris : « Il y a en fondations charitables de quoi nourrir le tiers de la France. Comment se peut-il, après cela, qu’il y ait tant de misérables? Le vice vient donc de la distribution. Ce qu’il y a de plus difficile, ce n’est pas de faire le bien, c’est de le bien faire. Le peuple aveugle, et qui souffre, accuse les administrateurs des bureaux de charité.... Il pense que leur opulence est prise sur la part du pauvre. ))

Cependant la bienfaisance publique, dans ces vingt années, de 1762 à 1783, avait fait des progrès incessants et vraiment extraordinaires. « On fait le bien aujourd’hui amplement et de tous côtés, disait l’auteur ampoulé du Tableau de Paris; on le fait par un sentiment vif et rapide, qui se communique de proche en proche ; nos ancêtres ne connaissaient pas cette charité prompte, active, qui combat les maux de la nature, et qui s’oppose à la calamité au moment même où le courroux du ciel a frappé. Le Parisien, sensible et compatissant, est sans cesse aumônier , et dans

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toute la force du terme. » Mercier enregistrait ailleurs ce fait important : « Jamais siècle n’a vu la bienfaisance et la charité répandre plus libéralement leurs largesses. )) Voici la cause que Mercier attribuait à cette profusion de bonnes œuvres : <( Les écrits qui ont recommandé la bienfaisance, qui en ont fait la base des autres vertus, n’ont pas été infructueux. On doit beaucoup au mot humanité , que les écrivains ne se sont pas lassés de reproduire sous toutes les formes. »

C’est à ce sentiment d’humanité, c’est à ces idées de bienfaisance universelle, que le règne de Louis XVI fut redevable des deux plus belles institutions charitables du dix-huitième siècle. L’abbé de l’Épée créa l’école des Sourds et Muets (1778); Haüy, celle des Jeunes Aveugles (1784). La méthode de l’abbé de l’Epée, pour suppléer au défaut de l’ouïe et de la parole chez des enfants que cette double infirmité condamnait à l’isolement au milieu des hommes, avait été expérimentée dans des séances publiques, que Marie- Antoinette et son frère, l’empereur Joseph II, mirent en vogue; la méthode de Valentin Haiiy, qui apprenait aux aveugles de naissance la lecture, l’écriture, le calcul et la musique, fut particulièrement encouragée par Louis XVI, qui prenait un intérêt particulier au succès de l’ingénieux inventeur. La bienfaisance royale et la charité privée aidèrent puissamment à la création de ces deux célèbres établissements, qui servirent de modèle aux institutions analogues fondées en Europe. Le public se passionnait, à cette époque, pour toutes ces nouvelles fondations d’humanité. Là, comme toujours, l’excès engendra l’abus : sous prétexte d’humanité, on faisait appela la bienfaisance inépuisable des riches, pour des créations bizarres et même ridicules.

Mais déjà la bienfaisance, devenue trop vulgaire, s’attribuait un nom plus pompeux et s’intitulait philanthropie. Les philosophes étaient un peu coupables de ces exagérations déclamatoires, car ils ne voulaient plus qu’on parlât de charité ni d’aumônes, sous peine de ravaler, disaient-ils, la dignité humaine. Et pourtant la simple charité chrétienne luttait courageusement contre cet ostracisme philanthropique, et l’on trouvait un jour, en 1788, dix-sept mille livres en or dans le tronc des pauvres de Saint-Roch. Le préjugé et la malveillance s’obsti-

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naient à n’admettre que l’élément civil dans les nouveaux établissements charitables ; c’est à peine si, par force majeure, on tolérait des moines et des sœurs grises au service des malades. (( En s’acquittant avec zèle de leurs fonctions, disait timidement un écrivain catholique (l’abbé Bonnefoy, dans son traité de V Etat religieux), ils s’associent aux bienfaiteurs de l’humanité et méritent, comme eux, le tribut de la reconnaissance publique. )) Les événements et les préoccupations politiques de 1788 et 1789 refroidirent beaucoup cette fièvre de bienfaisance, qui se calma tout à fait pendant la période révolutionnaire, où les hôpitaux devaient recevoir néanmoins une meilleure organisation, quoique les dignes sœurs de charité en eussent été bannies.

Fig. 157. — La statue de la Bienfaisance, érigée dans un hôpital. (Composition allégorique, d’après Marillier.)

LA JUSTICE ET LA POLICE

La Justice. — Le droit de grâce. — Organisation des diverses juridictions. — Vénalité des offices de judicature. — Justice criminelle. — La torture et les exécutions. — La Police. — ■ Les lieutenants de police. — La police édilitaire.

n trouve dans X Ami des hommes , cette originale dissertation où le marquis de Mirabeau a exposé, sous une forme brutale et baroque, les plus grandes idées de la philosophie, un passage où il compare la justice à la circulation du sang dans le corps social, dont les cours souveraines forment les parties viriles, et dont les tribunaux de second ordre sont les artères et les veines, tandis que le monarque y représente le principe de vie. Cette ingénieuse comparaison était conforme, en effet, à l’opinion des défenseurs de la monarchie absolue, qui voulaient que les parlements ne fussent, dans tous leurs actes, que de dociles instruments de la volonté royale. C’est bien la pensée que le chancelier René de Maupeou exprimait dans cette réponse aux remontrances hardies que le parlement de Rouen avait adressées au roi en septembre 1753 : « C’est dans la personne seule de Sa

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Majesté que réside la plénitude de la justice, et les magistrats ne tiennent que d’elle leur état et le pouvoir de la rendre à ses sujets. »

La justice était donc rendue au nom du roi, qui cependant n’en était jamais responsable aux yeux de ses peuples, car le roi ne se réservait en réalité que le droit de grâce, droit qu’il n’exerçait pas toujours avec une juste mesure. Un jour, Louis XIV ordonna au chancelier Voysin (1714) de sceller les lettres de grâce d’un grand criminel qui ne méritait pas ce royal pardon. Voysin obéit en silence, et après avoir exécuté le devoir de sa charge, déposa les sceaux devant le roi. Louis XIV l’ayant invité à les reprendre: « Us sont souillés, Sire, je n’en veux plus ! » dit respectueusement le chancelier. Louis XIV répondit à ces nobles paroles par un mouvement digne d’un grand roi ; il jeta dans le feu les lettres de grâce qu’il venait de signer, et le chancelier conserva sa charge.

Il y eut, au reste, un bien petit nombre de lettres de rémission pendant le dix-huitième siècle. Les rois en avaient fait abus avant Louis XIV ; elles devinrent de plus en plus rares à partir du règne de Louis XV. Ce roi, âgé de treize ans, n’avait pas signé sans répugnance celles qu’on lui demandait pour son cousin le comte de Charolais, qui avait tué un homme. On peut dire, pour excuser le meurtrier, qu’il commit ce crime en état d’ivresse, et que d’ailleurs il était presque fou. C’est au retour de la chasse qu’il avait tiré un coup de fusil sur un malheureux habitant du village d’Anet, qui regardait sur le seuil de sa porte. Le lendemain, il était allé, la tête basse, faire amende honorable auprès du régent : « Monsieur, lui dit le duc d’Orléans, à qui ce crime stupide faisait horreur, la grâce que vous réclamez, après votre odieuse action, est due à votre rang et à votre titre de prince du sang ; le roi vous l’accorde, mais il l’accordera aussi, et encore plus volontiers, à celui qui vous en fera autant. » Devant cette impunité audacieuse, on comprend le mécontentement des cours de justice. « Dans une cause célèbre, raconte le marquis de Mirabeau, un juge, y voyant un gentilhomme et sachant que l’accusé allait avoir des lettres de grâce, dit à ses confrères :

« Messieurs, allons en avant, et faisons sentir à la noblesse notre autorité. » Il faut constater pourtant que cette préoccupation de voir un

LA JUSTICE ET LA POLICE

coupable riche et puissant échapper par la clémence du roi aux arrêts de la justice criminelle, n’avait que bien peu d’influence sur les décisions des tribunaux, qui appliquaient la loi sans avoir égard à la naissance, au rang et à la condition de l’accusé. Le jugé semblait avoir toujours présente à l’esprit cette belle maxime, que Voltaire a si bien formulée en ces termes : « Si l’on a peint la Justice avec un bandeau sur les yeux, il faut que la Raison soit son guide. )>

La justice était rendue au nom du roi dans tout le royaume, mais elle s’exerçait simultanément et contradictoirement dans une foule de juridictions différentes, qui ressortissaient les unes aux autres et qui n’offraient ni confusion ni incohérence, malgré la complication de leurs ressorts et de leurs usages, quoiqu’elles n’émanassent pas de la même autorité, qu’elles n’appliquassent pas les mêmes lois et qu’elles 11e frappassent pas de la même manière ceux qu’elles atteignaient. Au-dessus des parlements, qui étaient les cours souveraines d’appel et s’attribuaient une part d’action politique dans l’Etat, il y avait les tribunaux d’exception, dépendants de la cour du roi, pour juger les cas privilégiés, les causes évoquées directement par ordre du roi ou retirées des tribunaux ordinaires ; c’était le conseil privé, la chambre des requêtes de l’hôtel du roi, et le grand conseil ou le conseil d’Etat. Au-dessous des parlements, rayonnaient les présidiaux, qui étaient de grands tribunaux d’instance et des tribunaux d’appel du second rang, et, en outre, toutes les juridictions inférieures, telles que les bailliages et sénéchaussées, les prévôtés, les juridictions municipales et consulaires. Ces juridictions comprenaient les justices féodales et seigneuriales, qui, à vrai dire, n’existaient plus que de nom, bien que les anciennes fourches patibulaires, qui représentaient le droit de haute justice féodale, fussent encore debout et servissent aux exécutions pour crimes commis sur les terres du seigneur ; mais ces justices seigneuriales, qui étaient au nombre de 70 à 80,000, présidées quelquefois par un sénéchal et bailli d’épée, ne connaissaient que des droits féodaux, et bornaient leur intervention en matière criminelle aux premières informations relativement aux crimes et délits de droit commun.

Ce n’étaient pas là les seuls tribunaux qui se partageaient avec un

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ordre merveilleux la connaissance clés affaires civiles et administratives, criminelles et correctionnelles, en respectant toujours le principe hiérarchique qui les rattachait les uns aux autres, en assignant à chacun ses attributions fixes. Les chambres des comptes et les cours des aides, qui avaient, comme les parlements, le titre et le rang de cours souveraines, évoquaient devant leurs tribunaux particuliers toutes les causes en matière de finances, d’impôts, de comptabilité, d’eaux et forêts, de gabelles, etc. Ces tribunaux, ayant leurs sièges dans les élections et les intendances, étaient des juridictions spéciales, sous la dépendance directe des cours souveraines, et ne gênaient en rien l’exercice delà justice féodale et seigneuriale du roi, représentée par trois grandes juridictions établies près la table de marbre du palais de justice de Paris, savoir : la connétablie, l’amirauté, et le tribunal supérieur des eaux et forêts. La connétablie, cour d’appel des maréchaussées de France, commandait à 98 sièges de justice prévôtale, et l’amirauté, à 50 sièges ressortissant aux parlements. Quant au tribunal supérieur des eaux et forêts, lequel avait l’autorité d’une cour souveraine, il jugeait en dernier ressort les causes déjà jugées dans les vingt tribunaux de second ordre relevant des grandes maîtrises des eaux et forêts. Ce n’est pas tout : on pouvait encore considérer comme des justices seigneuriales qui avaient conservé la plus grande partie de leurs privilèges, les nombreux tribunaux ecclésiastiques, où se jugeaient les causes d’Eglise, c’est-à-dire celles qui se rattachaient à la discipline religieuse, sous la direction suprême de la chambre souveraine du clergé ; c’étaient les huit bureaux ecclésiastiques, les officialités primatiales, archiépiscopales et diocésaines, le tribunal de l’Université, et plusieurs autres juridictions, telles que les bailliages des évêchés, des chapitres et des abbayes.

Les sénéchaussées et bailliages royaux, qui, depuis les arrêts du conseil de 1719, n’étaient plus présidés par des baillis et sénéchaux à titre héréditaire, s’élevaient encore au nombre de 930 dans la première moitié du dix-huitième siècle ; mais ce nombre diminua successivement et se trouva réduit à moins de 480 en 1789. Les plus importants de ces bailliages et sénéchaussées se confondaient avec les présidiaux : les plus

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minimes portaient le titre cle prévôtés, de vigueries ou de sergenteries, et de gouvernances. Ce n’était alors que des sièges de simple police. Au surplus, dans toutes les grandes villes, et surtout à Paris, la police formait une justice imposante, représentée par différents degrés de juridiction. Le siège de la police de Paris était au Châtelet, qui renfermait toutes les juridictions de l’ancienne prévôté de la ville, divisées en quatre tribunaux : l’audience du Parc civil , présidée par le lieute-

Fig. 158. — Prévôt de la ville, prévôté et vicomté de Paris (Marquis de Boulainvilliers ; 1766).

nant civil ; l’audience du présidial et la chambre du conseil, présidées alternativement par les lieutenants particuliers ; et la chambre criminelle, présidée par le lieutenant criminel. Le prévôt de la ville, prévôté et vicomté de Paris, était le chef nominatif de ce grand tribunal, dans lequel le lieutenant général de police, qui devait tenir en personne l’audience de police, se faisait représenter ordinairement par un des lieutenants particuliers, dits de robe courte, à cette audience où se jugeaient sommairement les petites causes de police correctionnelle et les cas royaux , c’est-à-dire crimes commis sur les chemins, délits d’usure, de banqueroute frauduleuse, d’adultère, etc. La justice du prévôt de Paris ne comptait pas moins de 1,600 officiers ou agents, et toutes les charges de cette justice étaient vénales, comme celles des parlements et des cours souveraines. Quelques-uns de ces agents, tels que les juges auditeurs, les commissaires au Châtelet, les inspecteurs de police, etc., avaient aussi leurs audiences et prononçaient, en certain cas, des sentences, exécutoires par provision, nonobstant appel, mais toujours gra-

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tintement. Les autres suppôts du Châtelet, greffiers, audienciers, receveurs, notaires, procureurs, huissiers à cheval et huissiers à verge, concouraient, chacun pour sa part, aux opérations si complexes et si variées de cette vaste juridiction civile et criminelle. Le lieutenant général de police, qui en était le chef principal au dix-huitième siècle, et qui s’attribua bientôt un pouvoir indépendant presque égal à celui du garde des sceaux, devint le représentant véritable de l’autorité royale dans la ville de Paris, en laissant le prévôt des marchands représenter, dans un ordre inférieur et restreint, le principe politique de la municipalité parisienne, et le prévôt de Paris, qui fut toujours qualifié (( le premier de la ville après le roi et messieurs du parlement, )> représenter, dans sa plus haute expression, la justice urbaine et populaire.

On aurait tort de croire que ce fractionnement méthodique de la justice, minutieusement répartie entre tant de juridictions diverses, fût nuisible à la bonne exécution des lois et des coutumes. La justice était sans doute plus compliquée dans ses moyens d’action, mais elle était aussi plus minutieuse et plus exacte dans ses résultats. On ne pouvait lui reprocher que ses interminables lenteurs. Un procès se prolongeait à travers un dédale de procédures éternelles et ordinairement très-coûteuses : une cause, égarée hors de sa voie naturelle par la maladresse, le mauvais vouloir d’un avocat ou d’un procureur, arrivait enfin, après bien des dépenses de temps et d’argent, devant ses juges, qui trop souvent la tenaient encore en suspens pendant des mois et des années. (( La chicane, disait avec beaucoup de sens l’auteur des Amusements sérieux et comiques , est- plus à craindre que l’injustice même. L’injustice ouverte, en nous ruinant, nous laisse au moins la consolation d’avoir droit de nous plaindre ; mais la chicane, par ses formalités, nous donne le tort, en nous ôtant notre bien. » Tout ce que Louis XIV avait fait, à l’exemple de ses prédécesseurs, pour réduire les frais de justice et diminuer les retards des procédures, était resté à l’état de vœu et de promesse; ces frais de justice, toujours si onéreux et quelquefois si exorbitants , ne cessaient de s’accroître, par suite des vieilles rubriques de la chicane. « Quoiqu’il n’y ait rien de durable dans le monde, ajoutait Dufresny, on remarque néanmoins, au palais, une chose éter-

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nelle, c’est le procès. Certains ministres de la chicane s’appliquent à le perpétuer, et se font entre eux une religion d’entretenir l’ardeur des

Fig. 159. — Gabriel de Sartine, lieutenant de police (1759-1774) ; d’après le portrait de Vigée, gravé par Chevillet.

plaideurs, comme les vestales s’en faisaient une, entre elles, d’entretenir le feu sacré. ))

Il existait certainement, et sans cesse, des antagonismes et des conflits entre tant de juridictions diverses, dont chacune avait son code et sa règle, et qui, dans bien des cas, se disputaient le droit de compétence et de suprématie ; mais c’étaient là des questions accidentelles que le grand conseil décidait en dernier ressort. Dès le commencement du dix-huitième siècle, on avait demandé, dans l’école philosophique de l’abbé de Saint-Pierre, l’uniformité des lois et l’unité de la justice, rélormes générales qui n’eussent pu s’établir sans modifier profondément les conditions de la société française, et qui étaient plus admis-

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sibles en théorie qu’en pratique. Aussi, dès cette époque même, les esprits les plus éclairés se prononçaient-ils avec énergie contre une pareille révolution juridique et sociale. « On ne vit point à Dunkerque comme à Toulouse, à Marseille comme à Paris, en Normandie comme à Saint-Malo, disait le président Hénault, et les bourgeois, la noblesse et les marchands doivent être régis différemment.... Dans l’idée de faire des lois uniformes, quelle règle pourrait-on se prescrire? A quel ordre de citoyens aurait-on égard par préférence aux autres? » Il n’y eut donc pas de tentative de réforme dans la législation ni dans l’organisation judiciaire du royaume pendant le règne de Louis XY, et les essais timides et indécis que fit le gouvernement de Louis XVI, en attaquant la constitution séculaire des parlements, ne servirent qu’à ébranler l’édifice de la justice, qui devait s’écrouler en 1789. Malgré les critiques sérieuses qu’on était peut-être fondé à diriger sur quelques parties des institutions légales, il fallait reconnaître que la magistrature, en général, se montrait digne de sa haute mission. (( C’est encore de tous les états, dit le marquis de Mirabeau, celui où l’antique désintéressement des Français s’est le plus conservé. Nul ne fait plus pour l’Etat et ne lui coûte moins (bien entendu que je 11e comprends en ceci que les magistrats et nullement tout l’attirail de la chicane) : sa propre considération, beaucoup trop rétrécie selon moi, lui suffit. )) Dans un autre endroit de son Ami des hommes , le marquis de Mirabeau, qui n’avait pas le défaut d’être le flatteur de ses contemporains, insiste avec force sur les qualités personnelles de la plupart des magistrats, en disant qu’il a vu partout, dans plusieurs des parlements de province, (( des aigles en affaires, des hommes d’une probité antique et recommandable, des principes élevés d’honneur et de justice, une connaissance profonde des lois, des usages et du droit public. )) Il ajoute un exemple à l’appui de son opinion : « Je n’ai suivi qu’un procès en ma vie, dit-il, mais en différents tribunaux, et c’est bien assez pour un spéculateur, quand il l’a perdu. Je n’en dirai pas moins cependant que j’ai trouvé, chez les juges, des domestiques affables, des maîtres patients, attentifs, qui m’écoutaient et qui m’entendaient, et que je ne pouvais, en sortant, m’empêcher d’admirer. »

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Un auteur moderne, M. Paul Boiteau, dans un ouvrage remarquable mais trop partial ( Etat de la France en 1789), critique cette ancienne magistrature dans le principe de son organisation. « On atout dit, écritil, contre la vénalité des charges, qui établissait une aristocratie de justice. Quelques règlements fixaient l’âge où l’on pouvait les acquérir et quelquefois le maximum du prix qu’on en devait donner, mais, sinon pour les conditions d’âge, ils étaient toujours éludés. Pour défendre un tel système, on a parlé de l’esprit de corps, de la puissance des traditions de famille des magistrats, et même du peu que coûtaient à l’Etat des officiers qui lui demandaient à peine l’intérêt de l’argent déboursé pour l’achat des charges, quelques titres honorifiques, une influence morale, et des privilèges. )) En effet, ces motifs prépondérants, qui militent en faveur de l’ancienne magistrature, étaient d’accord avec les idées, les mœurs et les habitudes de la société du dix-huitième siècle. La magistrature formait un corps héréditaire, en quelque sorte, dans lequel se perpétuaient les grandes traditions de la justice ; les magistrats, à peu d’exceptions près, étaient dignes de l’estime et du respect qui les entouraient sur leurs sièges. Le prix des charges avait pourtant diminué des deux tiers depuis le dix-septième siècle : celle de président au parlement de Paris, laquelle avait valu 1,800,000 livres, n’en valait plus que 500,000; celle de conseiller était tombée de 355,000 livres à 40,000. Il fallait donc que ces charges rapportassent au moins l’intérêt normal de l’argent déboursé. De là les épices, qui étaient aux dépens des plaideurs et qui montaient, pour toute la magistrature de France, à 40 ou 50 millions de livres. L’Etat n’avait donc à payer que les menus frais de la justice ; ainsices menus frais ne représentaient pas plus de 70,075 livres, en 1759, pour le parlement de Paris. Les épices étaient ordinairement fixées au taux le plus bas par le tribunal, et comme elles n’auraient pas suffi pour faire vivre d’une manière convenable un magistrat qui n’avait ni patrimoine ni revenus personnels, la compagnie dont ce magistrat était membre se faisait un devoir d’y suppléer, en obtenant du roi quelque pension secrète, par l’entremise du chancelier, chef suprême de toute la magistrature.

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La justice criminelle, absolument gratuite, était plus expéditive et moins capricieuse que la justice civile. Les juges, qui la rendaient à tour de rôle, sans faiblesse et sans hésitation, devaient être bien convaincus de l’importance solennelle du devoir qu’ils remplissaient pour appliquer des lois impitoyables. La jurisprudence à l’égard des crimes de droit commun était presque aussi barbare qu’au moyen âge, et les exécutions conservaient, en dépit de l’adoucissement des mœurs, un caractère monstrueux de férocité. C’est en vain que les philosophes avaient essayé de protester, au nom de l’humanité, contre les sauvages prescriptions de la loi pénale. Les supplices persistèrent, avec toutes leurs horreurs, jusqu’aux dernières années du règne de Louis XVI. Les juges eux-mêmes eurent quelquefois honte d’appliquer la loi, surtout à la fin de ce règne, qui fit triompher la philosophie en ce qu’elle avait de généreux et de philanthropique. (( Sur cent malfaiteurs conduits aux galères, écrivait Mercier en 1782, trente au moins doivent la vie et l’exemption de leur supplice à des magistrats humains. » Il ne faudrait pas supposer cependant , comme l’auteur du Tableau de Paris le laisse entendre ailleurs, que dans aucun cas l’indulgence du tribunal pût être achetée : les juges en matière criminelle furent toujours incorruptibles. On raconte en revanche que, dans certaines affaires civiles, le juge ne s’était pas contenté des épices que lui allouait le tribunal et avait accepté, de la partie qui voulait gagner sa cause, des présents considérables. Le procès que Beaumarchais osa intenter contre Mme Goëzman (1774), femme d’un conseiller au parlement, et dans lequel il ne s’agissait que de quinze louis remis à cette dame pour le secrétaire de son mari et qu’elle refusait de restituer en niant les avoir reçus de la main du plaideur, ce procès scandaleux fut fatal à la haute magistrature, si respectée et si honorée jusque-là, et lui fit plus de mal que ne lui en avaient fait les horreurs de la question et les monstrueuses cruautés de la justice criminelle.

Ces dernières pratiques, étaient un reste de l’ancienne pénalité, un legs séculaire de la jurisprudence romaine et barbare. Les magistrats les plus recommandables, les plus vertueux, n’avaient jamais songé à s’élever contre ces excès judiciaires : ils appliquaient la loi purement

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et simplement sans se préoccuper de l’atrocité des supplices; ils en énuméraient les effrayants détails dans leurs sentences ; ils assistaient froidement et tranquillement à l’épouvantable spectacle de la question. Montesquieu lui-même, tout philosophe qu’il était, n’avait pas, dans

(fruit soi brau(idc w~iLsjrcctSoir - £ Tous le/m

Voir l/vs Camarade*) fous alàbimîoirf. / Poip' eitrt forçats **>

Fig. 160. — Grnet à la Tournelle, avec la chaîne des forçats.

Fac-similé, d’après une estampe populaire du temps.

X. F. J. Fr. Gruet, huissier à cheval au Châtelet, préposé au recouvrement de la capitation des communautés de Paris, fut condamné par la chambre de Justice, le 7 décembre 1716, à faire amende honorable comme prévaricateur et concussionnaire public, et, par trois jours de marché consécutifs, attaché au pilori (V. fig. 162), puis conduit ès Galères

du Roi à perpétuité.

X Esprit des lois, repoussé avec assez d’énergie les supplices en usage de son temps. Après avoir dit que « la peine de mort est comme le remède de la société malade, » il se borne à constater que cc les supplices arrêteront bien quelques conséquences du mal général, mais ne corrigeront pas ce mal. » Voltaire, au contraire, ne cessait, dans aucune occasion, de maudire les supplices et les tortures; il disait néanmoins: « Les supplices sont malheureusement nécessaires ; il faut effrayer le crime; mais il demandait sans cesse leur adoucissement, et il suppliait sans cesse le gouvernement d’abolir la question, excepté dans les cas « où il s’agirait évidemment du salut de l’Etat. » Malgré ces continuelles protestations, qui revenaient à chaque instant dans les écrits philosophiques du dix-huitième siècle, la question était toujours ap-

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pliqaée à l’égard du condamné qu’on voulait contraindre à nommer ses complices, et souvent aussi àl’égard de l’accusé auquel on prétendait arracher ainsi des aveux avant que le jugement fût prononcé. C’était la question préparatoire , qui pouvait être ordinaire ou extraordinaire, selon la volonté du juge. Quant à la question préalable, elle suivait

presque inévitablement toute condamnation à mort. La question extraordinaire avait été accompagnée autrefois d’un luxe inouï de tortures, qui n’était plus déployé que dans des cas d’exception, comme après l’attentat de Damiens sur la personne de Louis XV. On s’en tenait donc aux brodequins et à l’eau froide : on versait lentement dans la bouche du patient couché sur le dos le contenu de quatre ou cinq pots d’étain, appelés coquemars, équivalant ensemble à dix litres d’eau; ou bien on lui serrait étroitement les jambes avec des cordes, après avoir séparé les rotules des genoux et les chevilles des pieds par deux planches solides, entre lesquelles on enfonçait des coins de bois ou de fer à coups de maillet. Le nombre des coins, qui pouvaient aller jusqu’à douze dans la question extraordinaire, se bornait à six pour la question ordi-

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naire. Le bourreau, qui avait présidé à cette horrible opération, recevait 20 livres pour sa peine.

Mais c’était surtout dans les exécutions publiques que l’exécuteur

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Fig. 162. — Gruet au pilori des halles; fac-similé, d’après une estampe populaire du temps.

De tous les corps de métiers Voilà ce fléau redoutable,

Qui, malgré le temps misérable, Obligeait deux fois à payer.

C’est lui qui pour une pistole Faisait deux cents écus de frais.

A quel diable ce drôle allait-il à l’école Pour savoir de si beaux secrets?

Couplets chantés parmi le peuple de Paris, ravi de la punition de ce prévaricateur.

devait montrer son savoir-faire, son adresse et sa force à la fois. Ces exécutions avaient lieu dans les marchés, sur les places et dans les carrefours. Le vieux pilori des halles (fig. 162) n’était pas encore hors

xvmc siècle, ni. — institutions. — 39

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d’usage : on y voyait figurer, de temps à autre, quelques malfaiteurs ou banqueroutiers, exposés au carcan, avec un écriteau qui relatait leurs délits et leur condamnation. La marque, composée d’une fleur de lis et de plusieurs lettres infamantes , empreintes au fer chaud sur l’épaule du condamné, était l’accompagnementhabituel du carcan. L’exécuteur avait alors, pour ses gages, 30 à 35 livres par homme. Dans les provinces, les individus mis au carcan étaient souvent coiffés d’un chapeau de paille ridicule et armés d’une quenouille. La peine du fouet n’était plus aussi fréquente dans la juridiction du Châtelet de Paris, et l’exécution se faisait sous la cusiocle , c’est-à-dire à huis clos, dans la prison. Il y eut pourtant, au dix-huitième siècle, des fustigations publiques dans les rues : on fouettait ainsi les coupeurs de bourse, au cul dune charrette , suivant l’expression consacrée. Quant aux supplices qui entraînaient la mort avec un appareil plus ou moins solennel , ils étaient réservés pour la place de Grève, depuis que les anciens gibets permanents, dressés au delà des murs de la ville, notamment celui de Montfaucon, avaient disparu pour faire place à des habitations et à des quartiers nouveaux. Les grandes exécutions, qui furent maintenues jusqu’à la révolution, étaient l’écartèlement , la roue et la potence. La décapitation, malgré le privilège féodal qui l’attribuait aux nobles condamnés à la peine capitale, était tombée en désuétude; les bourreaux avaient absolument perdu le secret de trancher d’un seul coup de sabre (on ne se servait plus de la hache depuis la fin du règne de Louis XIII) la tête d’un gentilhomme, comme ne le prouva que trop la déplorable exécution du comte de Lally (1766). Les bûchers s’étaient éteints partout, même pour les faux monnayeurs ; mais, en revanche, dans tout le cours du siècle, le parlement de Paris ne se fit pas faute de faire brûler des livres , par la main du bourreau , au pied du grand escalier du palais.

La pendaison s’exécutait comme par le passé, mais les potences n’étaient plus en permanence dans les villes; on les dressait seulement sur les places, pour les exécutions, et on avait soin de les faire disparaître aussitôt qu’on n’en avait plus besoin. Généralement, par mesure d’économie, on pendait à la fois trois ou quatre individus et souvent davantage ; car, avec une exécution collective, on ne payait que 25 livres

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au bourreau pour chaque pendu, et le bourreau devait fournir la corde, laquelle coûtait 6 livres et ne pouvait servir que deux fois. Le supplice de F écartèlement demandait de plus grands apprêts et revenait à un prix fort élevé, à cause des chevaux et des hommes qu’il fallait employer, sous la direction de l’exécuteur, qui ne restait pas inactif : c’était lui seul qui liait les bras et les jambes du patient aux quatre

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