MODES DE FEMMES
LE COSTUME ET LES MODES
berceau d'amour , au mirliton , etc. Lorsque l’avocat Marchand, censeur royal , avait publié son Encyclopédie perruquiére , ouvrage curieux a l'usage de toutes sortes de têtes (1757), et plus tard sa Comédie des Panaches , <( représentée sur le grand théâtre du monde, et surtout
Fig. 308. — Fac-similé d'une caricature de l’époque.
Soutiens, Jasmin, je succombe, Que si ma coiffure tombe,
Et prends bien garde, faquin, Tu auras ton compte demain.
à Paris (1769), )) les coiffures qu’il ridiculisait n’étaient portées que par des folles ou des coquettes de la finance ; mais , sous le règne de Louis XVI, les femmes les plus honorables et les plus sensées se trouvaient entraînées par le torrent de la mode et s’excusaient à leurs propres yeux, en ne faisant qu’imiter la reine.
La satire, l’épigramme , la caricature (voir -fig. 307 à 309), obéissant à des ordres indirects du roi, essayaient en vain de battre en brèche les grandes coiffures : une estampe représentait, par exemple, un architecte-coiffeur qui avait bâti un échafaudage pour parvenir à poser les
INSTITUTIONS, USAGES, ETC
dernières assises d’une coiffure ; une autre estampe préconisait l’invention d’une nouvelle échelle portative, à l’aide de laquelle les artistes de la coiffure pourraient circuler à l’entour d’une tête de femme sans la défriser en la coiffant. Les caricaturistes en furent pour leurs frais de malice et de gaieté. La police aurait voulu intervenir dans la question ,
Tig. 309. — Tentative de fraude à l’octroi de Paris; fac-similé d'une caricature de l’époque.
mais elle dut se borner à interdire, dans les théâtres, aux femmes coiffées avec trop d’ampleur ou d’élévation, les places où elles deviendraient gênantes pour leurs voisins. Mais il fallait bien , malgré tout, que les principaux faits de la politique et de la guerre fussent annoncés par des coiffures ; ainsi les victoires maritimes de 1778 firent naître une vingtaine de coiffures nouvelles : à V insurgente, à la Boston, à la Philadelphie., à la grenade , au glorieux d' Estaing , à la Belle- Poule
LE COSTUME ET LES MODES
(voir fig. 306). Cette dernière coiffure, inventée à l’occasion du combat naval où la frégate la B elle- Poule avait si glorieusement figuré (17 juin 1778), édifiait sur la tête des dames un simulacre de la frégate ellemême avec ses mâts, ses agrès et ses batteries. On s’explique sans peine comment un coiffeur, infatué des mérites et des avantages de
Fig. 310. — Les mystères de la toilette; fragment d'un tableau de Pater (musée du Louvre).
sa profession , a pu dire dans un petit livre consacré à l’éloge de la coiffure : « L’art du coiffeur est sans contredit le plus brillant des arts, puisqu’il met tous les jours l’artiste à portée d’approcher tout ce qu’il y a de plus grand, de plus beau et de plus précieux au monde. » Cet orgueilleux coiffeur laissait entendre par là qu’il était admis à la toilette des plus grandes et des plus belles dames.
La toilette d’une jolie femme était une espèce de réception intime, dans le sanctuaire où s’élaborait la coiffure : la déesse du lieu recevait son petit monde d’habitués , vêtue d’un simple peignoir de mousseline
XVIIIe SIÈCLE , III. — INSTITUTIONS. — 64
brodée et les cheveux épars, lorsqu’elle se mettait dans les mains du coiffeur , qui passait une heure et davantage à Y accommoder. Pendant ce temps, la conversation était générale et souvent très-animée ; on parlait de toutes choses, mais seulement de ce qui était nouveau. Sous Louis XVI, le bon ton exigeait que l’entretien fût à la fois littéraire, scientifique et philosophique. La table de toilette était couverte de brochures et de livres qui venaient de paraître : les plus sérieux et les plus ennuyeux avaient succédé aux plus frivoles. Monsieur faisait dire à Madame qu’elle était servie, et Madame répondait invariablement qu’il ne fallait pas l’attendre et qu’on pouvait se mettre à table sans elle. Si la toilette avait duré longtemps, dans la matinée et dans l’après-midi, la toilette de nuit était presque aussi longue que celle de jour, quoique personne n’y fût admis. C’est qu’il s’agissait de défaire tout l’attirail de la coiffure , de peigner et de dépoudrer les cheveux : il s’agissait aussi de tenir conseil avec la femme de chambre pour savoir comment on s’habillerait le lendemain. On examinait donc la nouvelle parure que la couturière avait apportée, et souvent on l’essayait provisoirement, afin de se faire une idée de l’effet qu’elle devait produire.
Il faut renoncer à énumérer les modes qui se succédèrent si rapidement depuis 1781 jusqmen 1788, lors même que la reine, regrettant peut-être cette frénésie de toilette qu’elle avait provoquée et portée à l’excès , essaya d’y remédier en cessant d’en donner l’exemple et de l’encourager. Elle affecta inutilement de revenir à une simplicité élégante et gracieuse ; les femmes trouvèrent dans cette simple élégance le prétexte de nouvelles modes qui leur permettaient encore de renchérir sur le luxe des étoffes et des bijoux. La naissance du dauphin (22 octobre 1781) fut célébrée par la création des coiffures et des parures qui rappelaient cet heureux événement ; la couleur cacadauphin eut aussitôt la vogue. La reine était parvenue alors à diminuer la hauteur des coiffures, en portant des bonnets à la Henri IV , à la Gertrude , aux cerises, a la fanfan , aux sentiments repliés , à V esclavage brisé , à Colin-Maillard , etc. Toutes ces coiffures disparurent aussitôt pour faire place à la coiffure au dauphin , puis à la coiffure aux relevailles de la reine. Ce n’était déjà plus la reine qui dirigeait ces