LES GRANDS DIGNITAIRES DU SACRE
LE KOI ET LA COUR
vant dans la croyance et la pratique de la religion, n’avait pas eu de peine à l’enchaîner à ses devoirs par une piété sincère, à laquelle il
Fig. IG. — Louis XV jeune; d’après le portrait de Michel Vanloo, gravé par X. de Larmessin.
ne manquait que d’être plus éclairée. Louis XV dépensa d’abord toute son ardeur et toute son action aux exercices de la chasse : il ne lisait jamais, écrivait peu, et faisait de la tapisserie. Sa beauté était de plus en plus remarquée : « Toutes les formes de son corps étaient si par-
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faites et si accomplies, à l’âge de dix-sept ans, dit Richelieu, qu’il était réputé le plus bel adolescent de son royaume. La nature n’avait rien oublié, ni dans les détails ni dans l’ensemble. » Il s’éloignait de la société des femmes, et il évitait même de les regarder en face. « Le roi ne tourne pas encore ses jeunes et beaux regards sur aucun objet! » écrivait le duc de Villars, dans son journal. L’infante d’Espagne, sa cousine, qu’on élevait auprès de lui, pour en faire une reine de France, avait été renvoyée, à Madrid. Les courtisans voyaient donc avec inquiétude que la monarchie n’avait pas encore d’héritier direct. Le duc de Bourbon, qui était premier ministre, employa toute sa politique à préparer le mariage du jeune roi, et celui-ci accepta, sans goût mais sans répugnance, l’épouse que ses ministres lui avaient choisie. C’était Marie Leczinska, fille du roi de Pologne, Stanislas, roi détrôné, errant et ne songeant pas à reprendre sa couronne.
La France, toujours enthousiaste pour ses rois, approuva ce mariage qui promettait d’être heureux (5 sept. 1725). Marie Leczinska ne pouvait passer pour belle ; ses traits n’avaient rien de remarquable, mais leur expression était douce et bienveillante ; sa taille était élégante et noble. La jeunesse et la grâce suppléaient à tout le reste. Quant à son esprit, il était médiocre, peu brillant et assez mal cultivé; mais elle avait le cœur droit, excellent : sa bonté faisait son plus grand charme. Louis XV la trouva agréable, intéressante et presque jolie, car il répondit plus d’une fois aux corrupteurs qui lui faisaient remarquer la beauté d’une de ses sujettes : (( Elle est moins belle que la reine! » Mais néanmoins les rapports du roi avec sa jeune épouse furent peu sympathiques, très-cérémonieux et très-froids. Cette froideur avait son principe dans la défiance exagérée de Marie Leczinska. Le roi n’en vécut pas moins en bonne intelligence avec la reine, qui lui donna deux fils et huit filles. Jusqu’en 1732 Louis XV fut à peu près irréprochable comme mari. C’est dans la société de la comtesse de Toulouse, au château de Rambouillet, qu’il apprenait les usages du grand monde, ces habitudes de bonne compagnie, ces manières décentes et polies, qu ajoutaient encore au prestige de la royauté. Un des plus judicieux historiens du dix-huitième siècle, M. de Lacretelle, représente ainsi la
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cour à cette époque : « La cour, ce pays où le mouvement n’est jamais plus vif, où les intrigues ne sont jamais plus animées que pendant la jeunesse du monarque, fut gouvernée comme une famille aisée, modeste et paisible... La licence fut écartée sans bruit, le scandale ne fut plus une mode. ))
Fig. 17. — Marie Leczinska, reine de France, épouse de Louis XV ; réduction d’après le portrait de J. M. Nattier, gravé par J. X. Tardieu.
La cour reprit, à mesure que le règne s’avançait, l’éclat et l’animation qu’elle avait perdus pendant la vieillesse de Louis XIV et la minorité de Louis XV. On peut citer, entre autres, les magnifiques fêtes données â Versailles pour le premier mariage du Dauphin, fils de Louis XV, avec Marie-Thérèse de Bourbon, infante d’Espagne, en 1745 (l’année même de la bataille de Fontenoy, c’est-à-dire pendant la période la plus brillante du règne). Le talent du graveur Cochin fils (Charles-Nicolas) a conservé le souvenir de ces fêtes, organisées par le duc de Richelieu, alors premier gentilhomme de la chambre , et dont les plus remarquables furent, avec un grand bal masqué dans la galerie des Glaces (voir la planche coloriée), une représentation, dans le
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manège de la Grande-Écurie converti en salle de spectacle, de la Princesse de Navarre , comédie-ballet de Voltaire, mise en musique par Rameau (23 fév. 1745; voir page 31), et le bal paré qui eut lieu le lendemain, dans la même salle (fi g. 15 et 18).
Fig. 18. — Billet d'invitation pour le bal de la cour ; d’après Cochin.
Tout changea quand Louis XV, refroidi entièrement pour la reine, qu’il respectait toujours, fut entraîné, par les mauvais conseils et par des séductions qui ne manquent jamais aux souverains, à lâcher la bride à ses passions. Il ne régnait que par ses ministres, il régna bientôt par ses favorites, et les fâcheux exemples qu’il donnait à sa cour ne furent que trop imités. Ses peuples l’avaient surnommé le bien-aimé , lorsqu’ils avaient craint de le perdre ; dans le cours de son long règne, il sembla ne plus se préoccuper de laisser après lui des regrets, ni même des souvenirs honorables. Il avait proclamé lui-même son égoïsme, en disant un jour : « Après nous la fin du monde! » Jamais roi de France ne fit plus triste usage des qualités personnelles que ses ennemis eux-mêmes lui reconnaissaient. Pidansat de Mairobert, qui le qualifie « le plus doux des liorn-
Représentation de la princesse de Navarre, à Versailles,
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mes, le plus affable des maîtres, le plus honnête homme de son royaume, » explique ainsi, dans l'Espion anglais, comment les actes du roi étaient sans cesse en désaccord avec ses idées et ses sentiments : « Il aime les honnêtes gens, et quand il en trouve il les néglige ; il voudrait entendre la vérité, et il écarte les seuls corps (les parlements) qui pouvaient la lui dire et en avaient le droit ; il est juste, et il n’ignore pas qu’il se commet toutes sortes d’injustices sous son nom. Il est bon, et il ne veut rien prendre sur lui ; il faut que ceux qui l’approchent de plus près passent par ses ministres, pour quelque grâce que ce soit. Il est homme d’ordre sur ses propres affaires, il est rangé, économe, et il prodigue le bien de l’Etat en bienfaits mal placés, en dépenses superflues; il sait qu’on le vole de toutes parts, et il n’arrête aucune déprédation. Et le mot de cette énigme, c’est qu’il est facile ! )) Les désordres de sa vie privée, qui n’avaient plus même l’excuse de l’âge, n’eurent peut-être pas d’autre origine que le besoin de distractions capables de faire diversion à son éternel ennui. (( Il est habitué à faire beaucoup d’exercice, disait l'Espion anglais; toutes les fois qu’il est plusieurs jours sans chasser, la bile le surmonte. Il a une maladie plus grande, c’est l’ennui qui le poursuit, qui l’oblige d’être toujours en mouvement, et qui lui fait prendre le train de vie errante dans le cercle étroit d’une douzaine de maisons de plaisance qu’il parcourt successivement. )) Lorsque le roi ne devait pas aller à la chasse, les courtisans se disaient entre eux : « Le roi ne fait rien aujourd’hui. »
Après les désastres militaires et maritimes de ce règne, après les disettes et les souffrances de la nation, après les querelles irritantes du clergé et des parlements, après les scandales de la domination de Mme de Pompadour et les hontes de la faveur de Mme du Barry, l’attachement du peuple pour Louis le Bien-aimé s’était transformé en haine et en mépris. On ne s’en aperçut que trop pendant la dernière maladie du roi, qui fut abandonné, à son lit de mort, par ses plus dévoués serviteurs. Le grand aumônier, avant de lui administrer les sacrements, avait formulé en ces termes l’amende honorable du moribond : « Quoique le roi ne doive compte de sa conduite qu’à Dieu seul, il est fâché d’avoir causé du scandale à ses sujets, et déclare qu’il ne veut
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vivre désormais que pour le soutien de la religion et pour le bonheur de ses peuples. )) A peine avait-il fermé les yeux (10 mai 1774) que son cadavre infect fut enseveli à la bâte et conduit à Saint-Denis, en poste, dans un carrosse de chasse, avec une escorte de quarante gardes du corps et de quelques pages tenant des flambeaux. Sur tous les chemins par lesquels passait ce misérable convoi, on ne voyait que gens du peuple, maudissant la mémoire du défunt, dansant, chantant, hurlant et buvant.
Le dauphin, son fils aîné, était mort en 1765, à l’âge de trente-six ans. Veuf, après un an de mariage, de Marie-Thérèse de Bourbon, il avait épousé une princesse de Saxe, Marie- Josèphe, qui lui donna beaucoup d’enfants, entre autres ceux qui furent, depuis, Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Ce prince était digne de regrets, si l’on s’en rapporte au jugement de Louis XV lui-même : « Mon fils, disait-il devant Mme du Hausset, qui a recueilli ses paroles, est paresseux, et son caractère est polonais, vif et changeant; il n’a aucun goût : la chasse, les femmes, la bonne chère, ne lui sont de rien. Il croit peut-être que s’il était à ma place il serait heureux. Dans les premiers temps il changerait tout, aurait l’air de recréer tout, et bientôt il serait ennuyé de l’état de roi comme il l’est du sien. Il est fait pour vivre en philosophe avec des gens d’esprit; il aime le bien, il est véritablement vertueux et a des lumières. )) Le peuple n’avait pas eu l’occasion de le connaître et de l’apprécier, mais il s’était enthousiasmé pour le nouveau dauphin, qui devait succéder à son aïeul, depuis que ce jeune prince avait épousé la fille de Marie-Thérèse, impératrice d’ Autriche (1770). Quand la fiancée du dauphin traversa Paris pour se rendre à Versailles, tous les habitants se pressaient sur son passage et entouraient ses équipages, en l’applaudissant avec ivresse. C’étaient ceux-là même qui devaient, quatre ans plus tard, jeter de la boue au cercueil de Louis XV. La dauphine avait feint de supposer que l’enthousiasme qu’elle inspirait ne s’adressait qu’au roi : « Les Français ne voient jamais assez leur roi, disait-elle; ils ne peuvent me traiter avec plus de bonté qu’en me prouvant qu’ils savent aimer celui que j’ai déjà 1 habitude de regarder comme un second père. » Cet empressement, ces