CHAPITRE XIV
TROISIÈME OBJET D’UN BON GOUVERNEMENT, SE FORTIFIER CONTRE LES ATTAQUES OU DEHORS.
g 177. — Une Nation doit se fortifier contre les attaques du dehors.
Nous nous sommes étendus sur ce qui intéresse la vraie félicité d’une Nation : la matière est également riche et compliquée. Venons maintenant à un troisième chef des
» contradiction à avancer que l'on pourrait déclarer coupable un acte » dont on avance que les lois sont impuissantes à détruire la cause. » Pinheiro-Ferreira en conclut « qu’il ne saurait y avoir lieu à une loi » sur le duel, ou, pour parler plus exactement, qu’il n'y a nul besoin » d’une législation spéciale. Ce cas rentre dans la loi commune concer- » nant les délits de provocation. Le cas échéant, le jury connaissant » son siècle et ne consultant que sa conscience, a seulement à constater » s'il y a eu ou non provocation, et si le citoyen provoqué a été mis » dans la fâcheuse alternative de se battre ou d'encourir le mépris, tout » aussi injuste, mais non moins réel que la provocation. Les suites de » celles-ci, quelles qu'elles puissent être, doivent toutes retomber sur le » provocateur » (Note sur le g 176, p. 192). — En France, le législateur a généralement gardé le silence sur le duel, ou, s'il a parlé, son langage a été aussi obscur que celui des anciens oracles. En 1810 comme en 1791 les auteurs de la loi criminelle ont tenu à l’écart la grande difficulté du duel, probablement parce qu’ils ne se sentaient pas la force de la résoudre, et qu’ils préféraient laisser faire au temps, à l'opinion et aux tribunaux. Le silence du législateur a produit une jurisprudence irrésolue et changeante. Pendant près d’un demi-siècle avant 1837, on peut dire qu’à très-peu d'exceptions près, ou il n'y a pas eu de poursuites dirigées contre les duellistes, ou bien les poursuites, ainsi que les arrêts ou jugements, ont été annulés par la Cour de cassation. L'arrêt célèbre de cette cour du 22 juin 1837, a été le point de départ d'une jurisprudence toute nouvelle, qui place le duel sous l’empire du droit pénal ordinaire. On admet, toutefois, en général, la nécessité d'une décision législative qui dissipe les doutes, fasse cesser les controverses, et s'applique à tous sans exception. Depuis plus de trente ans, de nombreuses
devoirs d’une Nation envers elle-même, à un troisième objet d’un bon gouvernement, line des fins de la société politique est de se défendre à forces réunies, de toute in-
pétitions ont été présentées dans ce sens aux diverses assemblées législatives. Des cours d'appel, la Cour de cassation elle-même, avant sa dernière jurisprudence, ont, à diverses reprises, émis un vceu semblable. Le législateur, de son côté, a souvent montré l’intention de combler une lacune tant de fois signalée. Voir, sur cette question, et sur l’ensemble des travaux entrepris dans cette direction, le remarquable Rapport sur le Duel, prépari * en 1851 pour être soumis à l'Assemblée nationale législative, au nom d'une commission spéciale, par M. A. Valette, Extrait de la llevue critique de législation et de jurisprudence, t. XI et XII, nov. 1857 et janv. 1858. — Voir aussi dans le t. II de l’ouvrage de M. Cauchy sur le duel, les lois édictées dans les pays suivants : Angleterre, États-Unis, Belgique, États sardes, Autriche, Prusse, Saxe, Wurtemberg, Bavière, Hanovre, grand-duché de Hesse, États de l'Église, . Espagne, Portugal, Suède. « Les peuples même, dit M Cauchy, qui ont » gardé nos codes comme un bienfait de nos victoires, en viennent l’un » après l'autre à faire, en dehors de la loi sur l'homicide, une loi spé- » ciale sur le duel » (t II, p 218). M. Valette partant du principe qu'une loi répressive du duel est conforme à la justice (p. 10), et qu'elle est opportune (p. 19), formule les conclusions suivantes : le duel est un délit sui generis, qui doit être qualifié et puni comme tel (p. 32); les peines du duel doivent être correctionnelles (p. 3-11; la peine doit être variable dans une certaine mesure, eu égard à la nature de scs résultats (p. 37); l'interdiction de certains droits énumérés dans l’art. 42 du Code pénal ne doit être applicable que dans des cas d'une gravité particulière (p. 39); la loi doit atteindre, non-seolement le duel proprement dit, mais encore certains faits qui s’y rattachent, soit comme causes déterminantes, soit comme moyens d’exécution (p. 42); les témoins du duel ne doivent pas, en princi|ie, être considérés comme complices; ils ne doivent pas non plus, en thèse générale, être affranchis de toute peine ; à ce sujet il y a des distinctions à faire, d'après les circonstances (p. 47); en matière de duel, la juridiction doit être réglée d’après le droit commun, et appartenir aux tribunaux de police correctionnelle (p. 49). — Voir encore sur ce sujet, Re vue de législation, t. III, p. 194, t. XVII, p 474 ; Théorie du Code pénal, t. III, p. 505 et suiv.; pour la législation ancienne : Jousse, t III, p. 320-338; Muyard de Vouclaxs, p. 194-206. — Pour les législations étrangères : Russie, Revue étrangère, avril 1837; Danemaik et Suède, Abrégé chronologique de l’histoire du Nord, t. Il; Prusse, Revue de législation, 1840, p. 55; Revue de l'État , par M. Wcb-
suite ou violence du dehors (§ 15). Si la société n’est pas en état de repousser un agresseur, elle est très-imparfaite, elle manque à sa principale destination, et ne peut subsister longtemps. La Nation doit se mettre en état de repousser et de dompter un injuste ennemi; c’est un devoir important, que le soin de sa perfection, de sa conservation même, lui impose, et à son conducteur.
I 178. — De ta puissance d'une Nation.
C’est par sa puissance qu’une Nation peut repousser des agresseurs, assurer ses droits, et se rendre partout respectable. Tout l’invite à ne rien négliger pour se mettre dans cette heureuse situation. La puissance d’un État consiste en trois choses : le nombre des citoyens, leurs vertus militaires, et les richesses. On peut comprendre sous ce dernier article les forteresses, l'artillerie, les armes, les chevaux, les munitions, et généralement tout cet attirail immense qui est aujourd’hui nécessaire A la guerre, puisque l’on peut se procurer tout cela è prix d’argent.
I 179. — Multiplication des citoyens.
L’État, ou son conducteur, doit donc s’appliquer premièrement à multiplier le nombre des citoyens, autant que cela est possible et convenable. Il y réussira en faisant régner l’abondance dans le pays, comme il y est obligé; en procurant au peuple les moyens de gagner par son travail de quoi nourrir une famille, en donnant de bons ordres pour que les sujets faibles, et surtout les laboureurs,
Niger; Autriche, Code pénal autrichien, traduit par M. V. Foccher; Bavière, Revue étrangère, 1845, p. 318; Portugal et Espagne, Histoire des Duels, t. Il, p 99; Pacheco, Leçon sur le Duel; Angleterre, Taillandier, Lois pénales d'Angleterre, p. 73; Blackstone, liv. IV, chap. il et xiv ; États Unis, Revue de législation, 1840, p. 38-05; Belgique, Histoire des Duels, t. Il, p. 52; Hollande, Revue de législation, 1842, p. 175 et suiv. Voir aussi Ach. Morin, Répertoire du Droit criminel, t. I, p. 792 et suiv. P. P. F.
ne soient pas vexés et opprimés par la levée des impôts ; en gouvernant avec douceur, et d’une manière qui, bien loin de dégoûter et de disperser les sujets, en attire plutôt de nouveaux; enfin, en encourageant le mariage à l’exemple des Romains. Nous avons déjà remarqué (§ 149) que ce peuple si attentif à tout ce qui pouvait accroître et soutenir sa puissance, fit de sages lois contre les célibataires, et accorda des privilèges et des exemptions aux gens mariés, principalement à ceux dont la famille était nombreuse : lois aussi justes que sages, puisqu’un citoyen qui élève des sujets pour l’État, a droit d’en attendre plus de faveurs que celui qui ne veut y vivre que pour lui-même (*).
Tout ce qui est contraire à la population est un vice dans un État qui ne regorge pas d’habitants. Nous avons déjà parlé des couvents et du célibat des prêtres. Il est étrange que des établissements directement contraires aux devoirs de l’homme et du citoyen, au bien et au salut de la société, aient trouvé tant de faveur, et que les princes, loin de s’y opposer comme ils le devaient, les aient protégés et enrichis. Une politique habile à profiter de la superstition pour étendre son pouvoir, fit prendre le change aux puissances et aux sujets sur leurs véritables devoirs; elle sut aveugler les princes, même sur leurs intérêts. L’expérience semble enfin ouvrir les yeux aux Nations et à leurs conducteurs. Le pape même, disons-le à la gloire de Benoit XIV, le pape cherche à réduire peu à peu un abus si palpable; par ses ordres, on n’admet plus personne, dans ses États, à faire des vœux avant l’âge de vingt-cinq ans. Ce savant
(*) On ne peut lire, sans éprouver une sorte d’indignation, ce que quelques pères de l’Église ont écrit contre le mariage, et pour recommander le célibat. Terlullien disait : Videtur esse matrimonii et stupri différentiel, sed utrobique est communicatio. Ergo, inquis, et primas nuptias damnas A ’ec immerito, quoniam et ipsæ constant ex eo quod est stuprum. De Exhort. Castit.
Et saint Jérôme : Hanc tantam esse differentiam inter uxorem et scortum, quod tolerabilius sit uni esseprostitutam quam plurtmis.
pontife donne aux souverains de sa communion un exemple salutaire; il les invite à se réveiller enfin sur le salut de leurs États, à resserrer au moins les avenues du gouffre qui les épuise, s’ils ne peuvent les fermer entièrement. Parcourez l’Allemagne, et dans des contrées d’ailleurs parfaitement semblables, vous verrez les États protestants deux fois plus peuplés que les États catholiques ; comparez l’Espagne déserte à l’Angleterre regorgeante d’habitants; voyez de belles provinces, même en France, manquant de cultivateurs, et dites-nous si des milliers de reclus et de recluses ne serviraient pas infiniment mieux et Dieu et la patrie, en donnant des laboureurs à ces riches campagnes? Il est vrai que la Suisse catholique ne laisse pas d’être très-peuplée ; mais c’est qu’une paix profonde, c’est surtout que la nature du gouvernement répare abondamment les pertes causées par les couvents. La liberté est capable de remédier aux plus grands maux ; elle est l’àme d’un État, et c’est avec grand sujet que les Romains l’appelaient aima liber tas l.
« 1 Toute cette doctrine, dit Pinhciro-Ferreira, sur des moyens à employer pour accroître la population d'un pays, est surannée. La loi, aussi bien que les gouvernements, n’a qu’à écarter les obstacles qui peuvent contrarier le penchant naturel des deux sexes à s’unir entre eux. Tous les moyens d'encouragements inventés par de subtils législateurs, ne pouvant être que des privilèges, ne font que sacrifier la grande masse des intérêts sociaux à des vues tout à fait spéciales et d'une utilité trèsbornée. Ainsi, en portant atteinte à la source même de la prospérité générale, ils finissent par amener un résultat tout à fait contraire à ce qu'ils s'étaient flattés d'obtenir.
» Quant au célibat, le législateur a aussi peu d’autorité pour le défendre que pour le commander. C'est un acte de cette liberté individuelle qu’il a reçu mandat de protéger, et il ne saurait l’entraver » (Note sur le 'i 179, p. 194). — Jusqu’au xvni* siècle la reproduction de l’espèce humaine avait été considérée comme une loi providentielle de la création, en vertu de la tradition suivant laquelle l'humanité, qui a commencé par un seul couple, doit finir par couvrir toute la terre. Dans les premiers âges de l'histoire, l'accroissement de la population avait été lent et difficile; des causes fréquentes de mortalité, des pestes générales qui parcou-
8 180. — De la valeur.
Une multitude lâche et sans discipline est incapable de repousser un ennemi aguerri : la force de l’État consiste moins dans le nombre que dans les vertus militaires des
rurent, en le dévastant, l’ancien monde, des guerres d’extermination, l’esclavage et de mauvaises conditions sociales, établissaient sur une vaste échelle l'empire de la mort. Voilà pourquoi toutes les législations faisaient de la reproduction un devoir, protégeaient et favorisaient les mariages, flétrissaient le célibat, et réglementaient la colonisation. Ces principes avaient passé dans les sociétés modernes. On pensait généralement qu'il est du plus grand intérêt des nations de favoriser l'accroissement de la population, et certains gouvernements accordaient même des primes d'encouragement aux familles les plus nombreuses. Lorsqu’en 1798 Malthus publia son Essai sur le principe de la population, la sensation fut grande. Cet économiste constatait que l'homme, comme tout être organique, possède une puissance reproductive qui parviendrait à couvrir le globe entier, si elle n'en était pas empêchée. Or, trois sortes d’obstacles peuvent entraver le développement de la population : la contrainte morale, le vice et le malheur. « Un homme qui naît dans un monde déjà » occupé, si sa famille n'a pas les moyens de le nourrir, ou si la société » n’a pas besoin de son travail, cet homme n’a pas le moindre droit à ré- » clamer une portion quelconque de nourriture, et il est réellement de » trop sur la terre. Au grand banquet de la nature il n’y a pas de couvert » mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et elle ne tarde » pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. » Mais l’homme est imprévoyant; il faut donc prévoir pour lui, d'autant plus que si la population tend à doubler, par exemple, tous les vingt-cinq ans, l’accroissement des subsistances ne suit pas une progression pareille. Comment arrêter l’essor de la population? par la contrainte morale. La conclusion de cette théorie était donc que, pour les classes malheureuses, qui sont elles-mêmes les principales causes de leurs souffrances, il n'est qu’un seul moyen de s'atTranchir de leurs maux : la contrainte morale. A défaut de l'emploi de ce moyen, il faut abandonner les individus aux conséquences de leur imprudence, et laisser agir la nature, qui ne tardera pas à rétablir l'cquilibre.
Le système de Malthus suscita quelques contradicteurs, mais fut adopté par beaucoup de partisans. De toute part on se mit à l'œuvre pour imaginer les moyens les plus propres à empêcher le surcroît de population. Malheureusement pour l’honneur de l’esprit humain, les disciples de cette école tombèrent dans les exagérations les plus honteuses; quelques-uns d’entre eux allèrent jusqu’à défendre le mariage aux classes pauvres, à
citoyens. La valeur, cette vertu héroïque, qui brave les dangers pour le salut de la patrie, est le plus ferme appui de l’État : elle le rend formidable à ses ennemis, et lui
recommander le développement de la prostitution, l’avortement des femmes, l'étouffement des enfants nouveau-ncs, etc.; ils proposèrent aussi la suppression de toutes les institutions de charité, afin qu'aucune miette du banquet de la nature n’arrivàt au pauvre, et ne le berçât d'un vain espoir. Ces excès jetèrent sur la théorie de Malthus un discrédit immérité.
Ce qu'il y a de certain, c'cst que la population s'accroît non-seulement par l'augmentation du nombre des naissances, mais encore par la diminution du nombre des décès et par les immigrations. Ce qu’il y a de certain encore, c’est que la production qui s’accroît par le travail joint au capital est soumise à une limite inévitable, car la production ne suit pas la progression du capital que l'on y consacre. Est-il permis de prévoir le moment où, le sol arrivé au maximum de la production possible, la population excédera les ressources? Des économistes ont jeté leurs regards sur cet avenir lointain, et se sont préoccupés d’en retarder la réalisation. On a proposé d'organiser l'émigration et d’en faire une institution régulière, de donner aux jeunes générations une éducation plus austère; quelquesuns même ont imaginé de faire du célibat une vertu au point de vue social, à l’inverse des législations antiques. Mais la question est insoluble, et les moyens téméraires. Ce n’est ni à la prévoyance, ni à la contrainte morale qu’il faut recourir, mais à l’action de la Providence qui veille sur les peuples comme sur les individus, et répand sur eux la richesse ou la pauvreté, la vie ou la mort, suivant les lois mystérieuses de ses impénétrables desseins (Pramcu-Fodéri!, Précis de Droit politique et d’ Économie sociale, p. 3GG). Voir sur ces questions : A. Ott, Traité d'Économic sociale, 1851, p. G5 > et suiv.; J. Garnier, Éléments de l'Économie politique, 3' édit., p. 289, 352, 411, 423, 4G7 ; jVote.s et petits Traités faisant suite aux Éléments de l'économie politique; Fodéré, Essai historique et moral sur la pauvreté des nations, 1825, chap. tu, p. 83, chap. tv, p. 100; Malthus, Essai sur le principe delà population, édition Guillaumin; Proudhox, Contradictions économiques ; Carey. Principles vf political Economy, 3' part. Philad. , 1840; Villeneuve Darcemoxt, Économie politique chrétienne ; Moreau de Jonnès, Éléments de statistique, 185G, chap. t à vi, et notamment, chap. ix, p. 302 et 425. — Dans la séance de novembre I8G2 de la Société d'économie politique, M. Beaudrillart a démontré que la cause de la misère n’est point dans l’excès de la population, mais dans les mauvaises lois qui favorisent les vices. M. Villiaumé a soutenu ensuite que la prétendue doctrine de Malthus n’est appuyée que sur des hypothèses et non sur des faits; que cet
épargne jusqu’à la peine de se défendre. Un peuple dont la réputation à cet égard est une fois bien établie, sera rarement attaqué, s’il ne provoque personne par ses entreprises. Depuis plus de deux siècles, les Suisses jouissent d’une paix profonde, tandis que le bruit des*armcs retentit autour d’eux, et que la guerre désole tout le reste de l’Europe. La nature donne le fonds de la valeur ; mais diverses causes peuvent l’échauffer, ou l'affaiblir, et même la détruire. Une Nation doit donc rechercher et cultiver cette vertu si utile, et le souverain prudent mettra tout en œuvre pour l’inspirer à ses sujets. La sagesse lui en marquera les moyens. C’est ce beau feu qui anime la noblesse française : enflammée pour la gloire et pour la patrie, elle vole au combat, et répand gaiment son sang dans le champ d’honneur. Où n’iraient point ses conquêtes, si ce royaume était environné de peuples moins belliqueux? L 'Anglais, généreux et intrépide, est un lion dans les combats; et en général les Nations de l’Europe surpassent en bravoure tous les peuples du monde 1 .
écrivain anglais a simplement voulu se singulariser, et qu’il se trouve en contradiction complète avec toutes les lois morales et religieuses, comme avec celles de la politique et avec l’expérience. P. P. F.
1 « La bravoure, dit Pinheiro-Ferreira, n’est le privilège d'aucun peu- » pie. Elle l'est encore moins de la noblesse française. Lorsqu’il y en » avait une, le soldat appelé de la charrue, ou recruté dans les ateliers, » ne se montrait pas moins brave que ses officiers ou ses généraux Les » Suédois, les Allemands, les Russes, les Espagnols, les Portugais, ne se » sont pas montrés moins braves, dans de longues guerres qu'ils ont eues » à soutenir, que les Français ou les Anglais. Ces deux nations ont pu » apprécier la bravoure des Hollandais.
» Quand les écrivains aux paraboles cesseront- ils de croire qu’une » nation en niasse possède des qualités supérieures à une autre nation? » Tout ce qu’on peut affirmer avec vérité à cet égard, c’est qu’en pre- » nant deux nations à une même époque, il peut se faire qu’à proportion » de leur population, l’une possède un plus grand nombre de tels ou tels » éléments de civilisation et de force que l'autre ; mais on trouvera toub jours que si elles échangeaient entre elles leurs gouvernements, on ver-
g 181. — Des autres vertus militaires.
Mais la valeur seule ne réussit point toujours à la guerre; les succès constants ne sont dus qu’à l’assemblage de toutes les vertus militaires. L’histoire nous apprend de quelle importance sont les lumières des généraux, la discipline militaire, la frugalité, la force du corps, l’adresse, l’endurcissement aux fatigues et au travail. Ce sont là tout autant de parties qu’une Nation doit cultiver avec soin. Voilà ce qui porta si haut la gloire des Romains, et les rendit maîtres du monde. Ce serait une erreur de croire que la valeur seule ait produit ces actions éclatantes des anciens Suisses, ces victoires de Morgarten, de Sempach, de Laupen, de Morat, etlant d’autres : non-seulement les Suisses combattaient avec intrépidité; ils étudiaient la guerre, ils s’endurcissaient à ses travaux, ils se formaient à l’exécution de toutes les manœuvres, et l’amour môme de la liberté les soumettait à une discipline, qui pouvait seule leur assurer ce trésor et sauver la patrie. Leurs troupes n’étaient pas moins célèbres par leur discipline que par leur bravoure. Mézeray, après avoir rapporté ce que firent les Suisses à la bataille de Dreux, ajoute ces paroles remarquables : « Au jugement de tous les capitaines d’une » part et d’autre qui se trouvèrent là, les Suisses gagnèrent
» rail bientôt éclore au milieu de celle qui semblait la moins avancée des » germes de civilisation dont on ne s'était pas aperçu, et qui pousseraient » avec d’autant plus d'énergie, qu’ils seraient fécondés par des qualités » primitives que la civilisation trop avancée avait peut-être étouffées » chez la nation à laquelle un coup d'œil superficiel avait donné la pré- » férencc. L’histoire des nations est là pour confirmer cet aperçu sur la » marche ordinaire de la civilisation (Note sur le g 180, p. 195).
Si l’histoire militaire de la France ne permet pas d'accepter sans réserve ces observations du publiciste étranger, l’épopée des guerres de la Révolution et de l’Empire donne raison à Pinhciro-Ferreira sur le soidisant monopole de courage de la noblesse française. Voir dans l’histoire de la Révolution de M. Thiers « l’historien national, » les admirables campagnes des armées révolutionnaires et les intrigues des émigrés. P. P. F.
» en cette journée, par toutes sortes d’épreuves, contre » l’infanterie et la cavalerie, contre les Français et les » Allemands, le prix de la discipline militaire et la répu- » tation d’être les meilleurs fantassins du monde (*) *. »
8 182. — Des richesses.
Enfin, les richesses d’une Nation font une partie considérable de sa puissance, aujourd’hui principalement que la guerre exige des dépenses immenses. Ce ne sont pas seulement les revenus du souverain, ou le trésor public, qui font la richesse d’une Nation; son opulence s’estime aussi par les richesses des particuliers. On appelle communément une Nation riche, celle où il se trouve un grand nombre de citoyens aisés et puissants. Les biens des particuliers augmentent réellement les forces de l’État, puisque ces particuliers sont capables de contribuer de grosses sommes pour les besoins publics, et même que, dans une extrémité, le souverain peut employer toutes les richesses des sujets à la défense et au salut de l État, en vertu du domaine éminent qui lui appartient, comme nous le ferons voir dans la suite. La Nation doit donc s’appliquer à acquérir ces richesses publiques et particulières, qui lui sont utiles; et c’est ici une nouvelle raison de cultiver le commerce extérieur, qui en est la source; un nouveau motif pour le souverain, d’avoir l’œil ouvert sur tous les commerces étrangers que son peuple peut exercer, afin de soutenir, de protéger les branches profitables, et de couper celles qui font sortir l’or et l’argent 2.
(”) Histoire de France, t. II, p. 888.
1 Sur l’organisation üe l’armée en France, voir : Vacciielle, Cours d'administration militaire, 2* édit., 1861; G. Dufour, Train1 général de Droit admin. appliqué, 2' édit., t. II, p. 418 et suiv ; Lafkrhikue, Cours de Droit public et admin., 5' édit., 1. 1, p. 493 cl suiv.; Pradier- Fodéré, Commentaire des Lois sur le recrutement, 1854. — P. P. F.
2 « Un particulier, dit J. -B. Say ( OEuvres diverses, Commentaires sur Stohch), est pauvre, lorsqu'il n’a point de revenus pour satisfaire à
g 183 — Revenus de l’État et impôts.
Il est nécessaire que l’État ait des revenus proportionnés aux dépenses qu’il est obligé de faire. On peut lui former ces revenus de plusieurs manières : par le domaine que la Nation lui réserve, par des contributions, par divers impôts, etc. Nous traiterons ailleurs celte matière.
g 184. — La Nation ne doit pas augmenter sa puissance par des moyens illicites.
Voilà en quoi consiste cette puissance, que la Nation doit augmenter et accroître. Est-il nécessaire de faire observer qu’elle ne peut y travailler que par des voies justes et innocentes? Une fin louable ne suffit pas pour légitimer les moyens -. ceux-ci doivent être légitimes en eux-mêmes. Car la loi naturelle ne peut se contredire; si elle proscrit une action, comme injuste ou déshonnête en elle-même, elle ne la permet jamais, pour quelque vue
ses besoins. Or, de quelle source tire-t-on des revenus? C’est : ou des facultés industrielles que l'on possède, c'est-à-dire de la force corporelle, des talents acquis, desquels peuvent naitre un profit, un salaire ; ou bien d’un capital, petit ou grand, duquel peut naitre un intérêt; ou bien des terres cultivables, desquelles on peut tirer des produits, un loyer. Tels sont les fonds d’où naissent tous nos revenus. Un particulier est riche ou pauvre, selon qu'il en est bien ou mal pourvu, selon qu'il en tire un bon ou un mauvais parti... Ce sont exactement les mêmes éléments qui font les Nations riches ou (ouvres. Les Nations riches sont celles qui ont beaucoup de facultés industrielles, beaucoup de capitaux, beaucoup de terres cultivées; les pauvres sont celles qui en ont peu. Sous le rapport économique, une Nation n’est ni plus ni moins dépendante d'une autre, que le ménage du tailleur n'est dépendant du ménage du boulanger. Si le tailleur a besoin d’acheter du pain au boulanger, celui-ci a besoin d'en vendre au tailleur. — Un homme peut être dépendant d'un autre, parce qu’il est possible que, n’ayant aucun revenu, il soit obligé d’avoir recours au revenu des autres. Mais une Nation ne vit jamais que de ses propres revenus; car on ne voit pas un peuple recevoir la charité d’un autre... n — V. Essai historique et moral sur la pauvreté des .Salions, par F.-E. Fodkuk, 1825. P. P. F.
que ce soit. F.t dans les cas où on ne peut atteindre à une fin si bonne et si louable sans employer des moyens illégitimes, on doit tenir cette fin pour impossible et l’abandonner. Ainsi nous ferons voir, en traitant des justes causes de la guerre, qu’il n’est point permis à une Nation d’en attaquer une autre, dans la vue de s’agrandir en la soumettant à ses lois. C’est comme si un particulier voulait s’enrichir en ravissant le bien d’autrui.
fi 185. — La puissance est relative à celle d’autrui.
La puissance d’une Nation est relative; on doit la mesurer sur celle de ses voisins, ou de tous les peuples dont elle peut avoir quelque chose à craindre. L’État est assez puissant, lorsqu’il est capable de se faire respecter, et de repousser quiconque voudrait l’attaquer. Il peut se procurer cette heureuse situation, soit par ses propres forces, en les tenant au niveau ou même au-dessus des forces de ses voisins, soit en empêchant que ceux-ci ne s’élèvent à une puissance prédominante et formidable. Mais nous ne pouvons marquer ici en quels cas et par quels moyens un État peut avec justice mettre des bornes à la puissance d’un autre État; il faut auparavant expliquer les devoirs d’une Nation envers les autres, pour les combiner ensuite avec ses devoirs envers elle-même. Disons seulement, pour le présent, qu’en suivant à cet égard les règles de la prudence et d’une sage politique, elle ne doit jamais perdre de vue celles de la justice.