VI
(8) Marc, x, 21. — (4) Mat. X; 23.
en deux avec votre insulteur » (1). Loin d’alléger la loi ancienne, il la rend plus lourde; il proscrit le divorce; il défend de jeter sur une femme un regard de convoitise (2). « Celui qui ne quitte pas son père et sa mère pour être mon disciple, n’est pas digne de moi» (3). Il faut, pour lui obéir, dit-il encore, savoir supporter les souffrances : « Si votre œil vous scandalise, arrachez-le; ne craignez pas ceux qui peuvent tuer le corps; craignez ceux qui peuvent précipiter le corps et l'âme en enfer» (4).
«En outre, ceux qui prêchaient l'Évangile n’ont pu en imposer aux hommes par leur habileté, car c’étaient des ignorants et des pêcheurs, et cependant l'Évangile a fait des adeptes parmi les maîtres de la science et de l'intelligence, grecs ou autres, auxquels ne pouvait échapper aucune ruse, aucune supercherie; il n’a donc pas gagné les esprits pour une des raisons qui font accepter l’erreur ».
«Il s’est donc imposé par la force de la vérité. Or, nous savons qu'une chose est vraie, soit par le témoignage de nos sens, soit parce qu'il s’agit de principes qui s'imposent à notre intelligence, soit parce que nous nous trouvons en face de faits publics sur lesquels tout le monde est d’accord, soit, enfin, parce que les faits qu'on nous propose sont appuyés par des prodiges qui dépassent les forces humaines et que l’on doit attribuer à l'intervention du Créateur sage et tout-puissant, comme une preuve de la vérité que les hommes annoncent ».
« Eh bien! les nations n’ont pas cru aux récits de l'Évangile, sur le témoignage de leurs sens; ils ne s'imposent pas à l'intelligence comme les premiers principes de la raison, il ne s’agit pas de choses universellement admises
(OENat NAT.
(C)Mar., N° 97,038.
(3) Luc, XIV, 26.
(4) Mat., V, 29; Luc, XII, 4—5.
Périer. 15
bi? Y AHY À BEN ‘AD.
sur lesquelles il n'y: aucun désaccord parmi les hommes; il reste done que ce sont les miracles, et les miracles seuls, qui ont fait croire à l'Évangile » (4).
« L'Évangile qui témoigne de la véracité de ses auteurs et de tous les faits qui y sont rapportés, nous le trouvons accepté par une foule de nations dont Dieu seul sait le . nombre. L'on ne saurait supposer qu’elles se soient mises d'accord pour se laisser duper et l’on ne peut imaginer qu’elles se soient entendues pour composer des discours mensongers, tant sont éloignés leur pays, différentes leurs habitudes, et diverses leurs langues. Nous voyons dans l'Évangile que ses prédicateurs avaient le pouvoir de faire des prodiges, d'accomplir des miracles, tels qu'aucun homme n’en peut produire, comme de guérir les malades, de ressusciter les morts, de commander à la vie, à la mort, aux choses inanimées, et autres prodiges semblables qui dépassent la puissance des créatures. On ne peut donc s’empêcher de penser que ceux qui reçurent l'Évangile ont été capables de demander à ses prédicateurs d'opérer les merveilles rapportées dans ce livre, et il faut nécessairement admettre qu’ils leur ont demandé de les opérer, pour éprouver les prédicateurs et pour observer ce que valait leur enseignement. Si leur prédication n'avait pas été vraie, Dieu ne leur aurait pas permis d'opérer les prodiges annoncés dans ce livre auquel ils voulaient faire croire, et la fausseté du livre et de ses messagers aurait apparu en même temps. Ces derniers convaincus d’imposture, leurs adeptes auraient eu le même sort. Cela étant, si les messagers de l’Évangile ont été crus, il faut nécessairement que cette foi se soit produite à la suite de miracles manifestes et de prodiges évidents, et, dès lors, l’on ne saurait douter de la vérité de ce qui est raconté dans l'Évangile. Si cette conclusion est rigoureuse et si, en maints endroits de l'Évangile, le Christ
(4) J, ff. 707—74Y; K, ff. 100Y—101.
dit, et les auteurs de l'Évangile qui ont parlé sous l’inspiration &e Dieu disent que le Christ est un Dieu fait homme, il faut admettre que c’est vrai, et l’on doit croire que le Christ est Dieu» (1).
(1) H, ff. 40v—41; Petits traités, pp. 104—107.
Quelques lignes du célèbre historien Mas'oûdi (2), tirées de son livre de l’ Avertissement, nous font connaître la haute estime dont jouissait, même auprès des Musulmans, le philosophe chrétien dont nous terminons l’étude. «Je ne connais aujourd’hui personne d'aussi savant qu’al-Farâbî, si ce n’est un chrétien habitant Bagdad, connu sous le nom d’Aboû Zakariyâ fils d'Âdi, dont l’enseignement, les vues et la méthode font renaître le système de Mohammed fils de Zakariyà er-Râzi (3), et ce système est celui des Pythagoriciens sur la philosophie première » (4).
Un autre contemporain, on pourrait dire un ami de Yahyâ, l’auteur du Xit@b-al-Fihrist, Mohammed en-Nadîm dont Ben Abî Osaïbi'a et Aboû-l-Faraj reproduiront plus
(2) Auteur des Prairies d’or et du Livre de l’ Avertissement et de la Révision; né au début du 10: siècle, mort en 956. Quand il composa le Livre de l’ Avertissement, al-Farabi était déjà mort à Damas, en 951; Yahyà ben ‘Adî âgé de soixante ans environ était dans toute sa gloire. Voir plus haut, p. 58.
(3) Mohammed ben Zakariyà Aboû Bekr er-Razi. D'abord joueur de luth, il étudia ensuite la philosophie avec plus d’ardeur que d’orthodoxie et professa, au dire des historiens, les opinions les plus condamnables. C’est surtout comme médecin qu'il est resté fameux: il dirigea l’hôpital de Raï, puis de Bagdad, devint aveugle durant ses dernières années et mourut vers 320/932. Le Fihrist, Ben al- Qifti, Ben Abî Osaïbi'a nous donnent une longue liste de ses commentaires philosophiques, de ses traités de médecine et d'histoire naturelle.
(4) Livre de l’ Avertissement et de la Révision; traduction par Carra DE VAUX, p. 171.
tard textuellement le témoignage, n’emploie pas des termes moins élogieux : « Vahyâ ben ‘Adi est de nos jours le prince de la philosophie et le plus remarquable des hommes de sa religion parmi nos contemporains » (1).
Cette célébrité, si elle ne fut pas éphémère, ne s’étendit pas néanmoins en dehors de l'Orient. Les œuvres philosophiques de Ben ‘Adî n’ont pas eu, comme celles d’al-Kindi, d’al-Farâbî ou d’Avicenne, l'honneur d’être traduites et commentées dans les écoles d'Europe pendant le moyenâge, et, chose plus regrettable encore, nous pouvons les considérer comme définitivement perdues.
Ainsi, le passé nous paraît avoir été injuste à l’égard de notre philosophe, et nos contemporains ne le sont pas moins. Sans doute, il est fait mention de lui dans tous les traités de littérature ou de philosophie arabe; mais -les quelques lignes qu’on lui consacre se ressemblent toutes et se résument à ceci : « Yahyà ben ‘Adî à traduit les philosophes grecs du syriaque en arabe, et il a corrigé des traductions plus anciennes; il n’en est resté que le nom ». L'on serait d’ailleurs tenté Ge croire qu’il pèse sur lui une sorte de fatalité qui contraint d’en parler avec inexactitude.
Waxrion, nous l'avons déjà vu dans l'étude des manuscrits, lui attribue des traités qu’il n’a pas composés (2).
D’après BroCkELMANN, rien ne subsisterait de ses œuvres (3), alors qu’il aurait suffi, pour éviter cette erreur, d'examiner attentivement les catalogues de la Bibliothèque Nationale ou de la Vaticane.
(1) Lilo; Lo Als©l du, ail al. Mihrist, p. 264: — p 235. — id. dans Aboü-l-Faraj, p. 297.
(2) Voir plus haut, pp. 29, 31.
(3) Geschichte der arabischen Litleratur I, p.207; voir plus haut, p. 30.
216 YAHYÂÀ BEN ‘ADI.
Dans son Histoire de la médecine arabe, le Docteur LxoLero, en lui accordant deux notices distinctes, ferait croire qu'il y a eu deux auteurs de ce nom (1).
G. Grar, dans deux fascicules assez récents dont nous ne voulons pas déprécier le mérite, voit des traités différents dans des manuscrits qui donnent un texte absolument identique (2).
Mais la méprise la plus surprenante est celle de G. FLü- GEL qui, dans sa table analytique de Haji Khalfa, semble identifier Yahyâ ben ‘Adî avec Jean le Grammairien qui n’est autre que Jean Philopon (3).
Personne enfin n'avait signalé, jusqu’à ce jour, les traités de Yahyà qui constituaient son œuvre philosophique la plus originale, distincte des traductions et des ouvrages chrétiens. Ces traités, il est vrai, sont perdus, mais leur nombre et leurs titres seuls sont un indice significatif de l'activité intellectuelle de Ben ‘Adi, Ils nous montrent que ce n’était pas seulement un traducteur ou un habile logicien; mais qu'il abordait encore les questions de la métaphysique la plus épineuse ou des problèmes de mathématiques.
Nous n’éprouvons aucun besoin de grandir notre personnage. VYVahyà ben ‘Adi n’est pas un de ces génies puissants qui ont donné une orientation nouvelle à la pensée humaine, auxquels la science doit une découverte qui fait époque. Nous dirons même qu’on ne lit pas aisément d’un bout à l’autre ses longs traités théologiques. L’intrépide logicien écrit, sans doute, avec une pureté remarquable, dans la belle langue de la période des Abbassides, mais il nous semble diffus; il amoncelle les subtilités là où nous attendrions une argumentation claire et précise; et nous sommes enclins à juger avec quelque sévérité une
(1) T. I, pp. 188 et 376.
(2) Voir plus haut, p.22, note 2; p.25, note 2; p. 30, note 3 p. 81, in fine.
GMT pp 1247 M5:
richesse verbale, qui délaie la pensée et nous cache la suite des idées. Mais Ben ‘Adi est un oriental; il pense, il écrit comme les orientaux, et ce qui est pour nous un défaut passait peut-être pour une qualité au jugement des contemporains. Ces réserves faites, et elles ne s'adressent pas, d’ailleurs, aux petits traités dont la plupart sont d’une sobriété tout aristotélicienne, Yahyà nous apparaît un travailleur infatigable, une des plus belles intelligences de son temps, un savant aux connaissances encyclopédiques, et l’on ne saurait nier que ce ne soit un spectacle intéressant, ce chrétien du X°siècle, qui, dans cette voluptueuse Bagdad, la capitale des khalifes, emploie la philosophie d’Aristote et son talent de logicien, pour défendre pied à pied, contre les attaques des Musulmans, les deux dogmes de la Trinité et de l’Incarnation qui sont la base même du christianisme.
Yahyâ ben ‘Adî est, nous l’avons suffisamment démontré, un disciple d’Aristote. Dans ses traités, aucun emprunt à la doctrine de l'émanation qui domine tout le néoplatonisme, et que nous trouvons, à des degrés divers, chez les grands philosophes arabes (1). Il est probable, d’ailleurs, qu'il faut restreindre cette constatation aux seuls écrits qui nous restent de Ben Adi, puisque, d’après le témoignage de Mas'oûdi rapporté plus haut, notre philosophe faisait renaître le système des Pythagoriciens sur la philosophie première. Or, le faux Pythagore des Arabes expliquait le monde en accordant la théorie des nombres avec les hypostases alexanidrines (2).
(1) Voir Muxx, Mélanges : pour al-Farâbi, p. 345; pour Avicenne, p. 362; pour Averroès, p. 448, pour Ben Gebirol, p. 235.
(2) Muxx, Mélanges, p. 245. Pythagore, nous dit Curaurasrânt (texte arabe, p.268; traduction allemande, T. II, p. 102), met en rapport un et la cause première, deux et l’intellect, trois et l'âme, quatre et la nature, puis il compose le nombre avec la chose nombrée, et la mesure avec la chose mesurée. C’est cette conception pythagoricienne des rapports de l'un et de la cause première que Ben ‘Adi
218 YAHYÂÀ BEN ‘ADI.
Là doctrine de Yahya s’écarte, du reste, de ce que lon a appelé les principes fondamentaux du péripatétisme arabe : 1° La matière est éternelle et Dieu en est seulement l’ouvrier; il est à son ouvrage ce que la cause est à l'effet. Si l’on supposait que Dieu a commencé son ouvrage par sa volonté et dans un certain but, il aurait été incomplet avant d’avoir accompli sa volonté et atteint ce but. 2° La providence de Dieu s'étend sur les choses universelles, mais non sur les choses particulières; car si Dieu connaissait les sujets ou les accidents particuliers il se produirait des changements dans son existence. 3° L'âme humaine, c’est-à-dire l’âme rationnelle, n’étant que la faculté de recevoir toute espèce de perfection, cet intellect passif se rend propre, par l’étude des mœurs, à recevoir l’action de l’intellect actif qui émane de Dieu, et le but de son existence est de s'identifier avec l’intellect actif. Arrivée à cette perfection, l'âme obtient la béatitude éternelle, n’importe quelle religion l’homme ait professée (1). On comprend que les croyants orthodoxes aient vu de très mauvais œil les progrès de telles doctrines, et que la secte des philosophes ait été regardée comme hérétique.
Ben ‘Adi se prononce, en toute circonstance, pour la création ex nihilo. Dans le Traité de l'Unité notamment, il démontre que tous les êtres ont été produits après un temps où ils n’existaient pas, et que leur production a résulté d’un acte libre de la cause première qui ne peut être sujette à quelque contrainte (2). Ailleurs, il qualifie de bien étrange cette opinion d’après laquelle Dieu connaîtrait les choses universelles, sans avoir connaissance des
a développée et réfutée dans son Traité de l'unité. Voir plus haut, pp. 127—130. Sur ce point-là, du moins, nous ne trouvons pas une vérification de l’assertion de Mas‘oûdi.
(1) Muwx, Mélanges de philosophie juive et arabe, p. 318. :
(2) Voir p. 138.
choses particulières (1). Enfin, si dans son Zraité de la correclion des mœurs, il n’assigne pas à la vertu d'autre fin qu’elle-même, parce qu’elle suffit pour procurer à l’homme le bonheur dont la nature humaine est capable (2), les précisions qu'il nous apporte dans de courts traités où il commente certaines paroles de l'Évangile (3), nous révèlent une doctrine tout à l'opposé de celle des philosophes : l’âme humaine rachetée par le Christ et délivrée du péché (4) peut maintenant, en suivant les préceptes de la loi divine, jouir des béatitudes annoncées dans l'Évangile, et arriver à l'union avec Dieu, union qui est la suprême félicité de l’âme dans la vie éternelle (5). Nous trouvons formulé dans un autre passage le dogme de la résurrection (6).
Il est difficile de déterminer exactement ce que Yahyà ben ‘Adi doit à ses illustres devanciers al-Kindi et al- Farâbî et sa part d'inspiration dans les doctrines des écrivains postérieurs. Nous savons qu’al-Kindî avait composé un traité sur l’unité de Dieu où il professait des opinions peu orthodoxes relativement aux attributs divins (7). N'’estce pas pour le combattre que Ben ‘Adî a écrit sur le même sujet en s’efforçant de démontrer que les attributs de bonté, de sagesse, de puissance sont inséparables de l'essence di-
(1) Voir p. 141.
(2) Voir p. 119.
(3) Voir les titres p. 70. Deux passages de ces traités méritent d’être relevés pour la valeur que Yahya reconnaît à la Tradition : « Saint Jean nous dit que toutes les actions du Christ ne sont pas rapportées dans l'Évangile ». J.f. 100. «Nous vénérons la croix et les images des Saints, bien que cela ne soit pas prescrit dans l'Évanvile ou les écrits des Apôtres, parce que c’est une des pratiques qui nous viennent de la tradition. Les générations postérieures, suivent en cela, les traces de leurs aïeux». J, ff. 109Y—110.
COM EEAMIOT TTL.
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(7) Relation de l'Égypte, par ‘Abd al-Latif; traduction de Svr- VESTRE DE SACY, p. 463.
vine? La chose est d'autant plus vraisemblable que Yahyâ a encore écrit pour réfuter les objections que le même philosophe opposait au dogme de la Trinité.
Comme al-Farâbi, dont il avait été le disciple, notre philosophe montra toujours une grande prédilection pour la logique qui lui a inspiré de nombreux ouvrages, et l’on peut vanter ses divisions subtiles et les formes variées de ses syllogismes. Mais il simplifie la psychologie de son maître. Nulle trace dans Ben ‘Adî de cet intellect acquis, (latmell (J&all) qui, à s’en tenir aux termes mêmes d’al- Farâbî, est la simple persistance des formes intelligibles dans l'intellect du connaissant, lequel devient comme le sujet, le substratum (#5254)\) de ces formes. Il ne parle pas davantage de l’intellect actif universel (J\laall J&al) «forme séparée de la matière qui rend en acte l’intellect qui était seulement en puissance, comme la lumière du soleil rend en acte la faculté visuelle de l’œil» (1). I est vrai que nous pourrions peut-être identifier cet intellect actif d’al-Farâbî avec l’intellect séparé qui, d’après Ben ‘Adi, existe dans l’homme sans faire partie de son essence. Mais nous avons fait remarquer, en son lieu, combien la doctrine de notre philosophe manque de précision sur ce point. Si nous connaiïssions l’ordre chronologique de ses écrits, nous devrions peut-être conclure que Yahyâ a évolué dans sa doctrine, que d’abord disciple fidèle d’Aristote ou d'al-Farâbi, il a, dans la suite, donné à ses conceptions une note plus personnelle.
Aucun des grands philosophes arabes qui sont venus après lui ne l’a cité. Avicenne et Maimonide paraissent cependant avoir fait quelques emprunts à sa théodicée (2) et il n’est peut-être pas téméraire de croire qu’Averroës,
(1) Alfardbis Philosophische Abhandlungen; texte arabe, pp.42—47, traduction allemande, pp. 66—74.
(2) Voir plus haut, p. 163, note 2.
dans le Traité de l’intellect matériel (1) ou de la Possibilité de la conjonction, fait allusion à une doctrine de Ben ‘Adi.
Pour démontrer le mode et la possibilité de l’Incarnation, Yahyâ avait eu recours à la théorie de la connaissance : «L'homme peut percevoir par son intellect l'essence séparée, et par cette opération de son esprit il ressemble au Fils que nous avons comparé à ce qui perçoit l’essence séparée. Telle est la nature de l'union de l’homme avec Dieu le Fils. Comme, d’autre part, l'homme connaît son Créateur, et que la connaissance qu’il en a est seulement l'union de l’intellect de l’homme avec la forme du Créateur, il faut done que l’homme, quand il connaît le Créateur, soit uni avec lui par l'intermédiaire de son intellect» (2). « Quelqu'un dira peut-être : Si la signification de l’union est ce que vous venez d'affirmer, c’est-à-dire l'intelligence que l’homme a de son Créateur, puisque tous les prophètes et tous les justes ont eu cette intelligence pourquoi attribuezvous au Christ plutôt qu'à eux l’union avec le Créateur, et ne dites-vous pas qu’ils sont sous le rapport de l’union comme le Christ?» (3). Et Yahyà continue en montrant la supériorité du Christ sur les prophètes; mais à s’en tenir à ses expressions, il semblerait qu'entre l'union de l'humanité avec Dieu dans la personne du Christ et l’union de l’âme des prophètes et des justes avec Dieu, il n’y a que la différence du plus ou moins haut degré de perfection.
Averroès voit également la perfection de l’âme dans son union avec Dieu. Il démontre, par divers arguments, qu'il doit exister un lien entre l’intellect séparé et l’intellect humain et qu’il faut que ce soit l’intellect en acte.
(1) K5Ys4#; voir p.92, note 1. Nous ne voyons pas de raison pour maintenir la traduction hylique qu'a adoptée Muxk.
(2) H, £. 98v; Petits traités, pp. 24—926.
(3) H, f. 84; Petits traités, p, 83—84.
222 YAHYÂÀ BEN ‘ADI.
Or, une substance éternelle comme l’intellect actif universel ne saurait être sujette à des accidents nouveaux : il faut done que ce soit l’intellect humain qui puisse percevoir l'intellect universel, s'élever à lui et s'identifier en quelque sorte avec lui. Dans cette union, tout ce qu’il y a de personnel en l’homme, et l’intellect actif lui-même, s’efface en s’unissant à Dieu qui est l'être véritable; car il n’y a d’être que Dieu seul, et c’est là l'unité de Dieu, contrairement à ce qu'ont dit ceux qui sont dans l'erreur, à savoir que le Messie est le fils de Dieu et que la divinité est sortie d’une femme (1).
On le voit, nous trouvons, dans les deux philosophes, la même doctrine sur la possibilité et le mode d'union de notre intellect avec l’intellect séparé. Mais c’est surtout la conclusion d’Averroës qui est frappante. Elle ne paraît découler de ce qui précède, qu’autant que l’union du Verbe avec la nature humaine à pu être assimilée à l’union qui résulte, du fait de la connaissance, entre notre âme et le Créateur; or, rencontrons-nous cette comparaison ailleurs que chez Ben ‘Adî?
L'influence de Yahyà a été, en tout cas, très grande sur les Motekallemin ou théologiens musulmans, ses contemporains. Si nous en croyons le témoignage de Maimonide, il fut, avec Jean Philopon, leur véritable maître, en leur fournissant la méthode et les arguments empruntés à la philosophie pour combattre les objections que les incrédules tiraient de cette même philosophie contre les dogmes révélés (2). Un siècle après lui, Gazâli n'avait qu’à marcher sur ses traces pour affirmer la création du monde, l'existence des attributs divins, la résurrection des corps, la connaissance que Dieu a des choses particulières (3).
(1) Muxx, Mélanges de philosophie juive et arabe, pp. 448—454.
(2) Guide des égarés, l'e partie, p.341. Voir plus haut, p. 51, noter’:
(3) Munx, Mélanges, p. 377.
Ainsi ce chrétien, qui défendait sa foi contre les musulmans, obtenait cette gloire qu'il n’avait pas, sans doute, ambitionnée de s'imposer à l’imitation de ses adversaires.
C’est surtout comme interprète et apologiste du dogme chrétien que Ben ‘Ad? peut nous intéresser aujourd’hui puisque nous n'avons guère conservé de lui que des écrits apologétiques.
Pour comprendre sa méthode, pour justifier le peu d'usage qu'il fait de l’Écriture et des Pères, il faut se rappeler le but qu’il poursuit et les adversaires avec lesquels il est aux prises. La lutte est engagée depuis trois siècles entre la religion chrétienne et l’Islâm. En même temps que les chefs de la Chrétienté doivent défendre, à main armée, leurs terres contre l'invasion arabe, les théologiens doivent repousser les attaques des disciples du Qorân. Dans cette double guerre, les Musulmans ont adopté la méthode offensive, la plus efficace. Pour lutter contre eux, il faut trouver un terrain commun, des armes égales. Les deux religions n’admettent pas les mêmes livres saints; il est impossible de s'entendre en diseutant sur des textes. C’est pourquoi Yahyà ne cite jamais ou presque jamais. Un seul moyen de controverse se présentait : la dialectique.
Chrétiens et Musulmans avaient des maîtres communs : Aristote et ses commentateurs. Sur la plupart des thèses philosophiques, ils professaient les mêmes idées. Ils s’accordaient sur la notion de Dieu, sur ses attributs, sur l’intellect, l’intelligent et l’intelligible, sur la substance et l'accident, sur le principe de causalité. Toutes ces notions comprises et acceptées de part et d'autre permettaient une discussion claire et serrée. Cela explique pourquoi dans le Traité de l'Unité, et même dans celui de la Trinité, Yahyà ne fait guère appel qu'à la raison. Toute la Trinité découle des notions d’intellect, d’intelligent et d’intelligible que les adversaires eux-mêmes reconnaissent en
294 YAHYÂÀ BEN ‘ADI.
Dieu. Yahyâ a fait preuve de clairvoyance et d’habileté et rien ne prouve qu'il n'ait pas forcé le respect, sinon l'adhésion de son contradicteur.
Pour démontrer le dogme de l’Incarnation, il était nécessaire de recourir aux Livres Saints. Aucune théorie philosophique, aucun raisonnement ne nous révélera qu'une personne de la Trinité s’est unie à la nature humaine. L'Évangile seul nous l’apprend. L'union, une fois admise, Ben ‘Adî revient à sa méthode familière et il explique par des moyens rationnels le temps et la manière de l’union. Cette méthode est celle dont s’empareront les scolastiques du moyen-âge et qui ne cessera pas d’être usitée dans les écoles de théologie. Ce sont les Livres Saints qui fournissent la matière du dogme : la tradition de l’Église, l’autorité des Pères confirment et précisent les données de l'Écriture; enfin, la raison intervient pour exposer clairement et avec ordre les vérités religieuses, pour les illustrer et les rendre accessibles à tous, au moyen de comparaisons et d'images, puis, pour réfuter les objections de l’adversaire.
C’est à ce point surtout que s'applique Yahyâ. Il donne donc le pas à la démonstration rationnelle sur les preuves d'autorité. Sa théologie doit se plier aux nécessités de la polémique; avons-nous le droit de lui en faire un reproche?
Ces qualités de philosophe de théologien, de polémiste justifient l'influence dont il a joui de son temps et même après sa mort.
G.GrAr remarque avec raison qu'il a fait école et donné une notable impulsion au mouvement théologique. «11 a, dit-il, posé les bases d’une scolastique chrétienne d'Orient qui plus tard a été laissée bien en arrière par sa sœur d'Occident» (1). Aussi n'est-il pas surprenant que notre
(1) Grarr, Die Philosophie und Gotteslehre des Jahiä ibn ‘Adi, p. 47.
philosophe ait laissé des disciples. Ses successeurs immédiats ‘Îsû ben Zar'a (1) et Aboñ-l-Faraj at-layib (2) qui ont également écrit sur Dieu et sur la Trinité recourent à ses arguments et suivent sa méthode. C’est cependant chez les Coptes monophysites d'Égypte que son influence semble s'être le plus longtemps maintenue. Au XIIIe siècle, Aboû Ishaq ben al-‘Assäl (3), Aboû Châkir Botrous ar-Râhib (4), Aboñû-l-Barakât (5) se réclament de son autorité et lui empruntent des pages entières. Aucun des grands théologiens occidentaux n’a connu ce prédécesseur chrétien qui menait avant eux le bon combat contre l'infidèle. Quand les scolastiques du moyen-âge citent, en
(1) Vécut à Bagdad (942—1008). Il a été question de cet auteur, pp.27,-59, 65, 150.
(2) Moine nestorien, sécrétaire du patriarche nestorien de Bagdad, mort en 1043; philosophe, traducteur et commentateur d’Aristote et de Galien (Bar Hesragus, Histoire abrégée des Dynasties, pp. 330—331. Le manuscrit arabe du Vatican n° 145, ff. 48—69% et . 70—73%, contient deux traités de cet auteur snr la Trinité. G. Grar, ouvrage cité, pp. 48—51, en a donné l'analyse.
(8) Voir sur cet écrivain : Mazrow, Ibn al-Assäl. Les trois écrivains de ce mom, dans le Journal Asiatique, Xme série, Tome VI, 1908, pp. 509—529. Le manuscrit arabe de le B.N., n° 200 contient l'ouvrage d'Ishaq ben al-‘Assâl Recueil des dogmes fondamentaux de la religion 3 Jsei £#s<=. L'auteur cite Ben ‘Adi pour prouver la connaissance que Dieu a des choses particulières, f. 22, pour répondre à une objection sur la Trinité, f. 122 ; il reproduit la comparaison des miroirs, ff. 127Y—1928.
(4) Diacre de l’église Notre-Dame à Foustat (Vieux Caire). La B. N. fonds arabe, n° 197, possède le manuscrit autographe (daté de 1268) du Livre du remède -\&&J)\ LUS, traité pour démontrer la divinité de Jésus-Christ. Les imitations de Ben ‘Adî sont très apparentes en maints endroits, par exemple ff. 5%, 87, 251—252%.
(5) Compilateur de la fin du XIII: siècle et du commencement du XIVe, connu surtout comme canoniste. Son ouvrage, la Lampe des ténèbres XSM5) 7lua+; manuscrit arabe de la RBAN m0 emprunte à Ben ‘Adî la théorie de l'intellect, de l'intelligent et de l'intelligible, f. 7, les raisons de croire à l'Évangile, ff. 103Y—104Y.
296 YAHY À BEN ‘ADI.
les déformant les noms des philosophes arabes, Avicenne, Averroës, Avicebron (Ben Gebirol), c’est pour réfuter leurs doctrines qui s’infiltraient en Europe par l’entremise des Arabes d'Espagne; mais on ne peut guère s'étonner que ce canal ait été entièrement fermé aux écrivains chrétiens orientaux.