CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
nées de son règne, d’une splendeur sans égale, s’appliqua à terminer l’ouvrage commencé par son aïeul al-Mansoûr (1). ;
Très intelligent, esprit curieux et libéral, même un peu sceptique, grand ami des livres, ce prince fut un Auguste et un Mécène pour les littérateurs, les savants et les artistes. Les chroniqueurs nous ont fait le récit de la célèbre vision d’Aristote qu’il eut en songe, à la suite de laquelle il envoya une mission scientifique dans l'empire grec, pour y recueillir, à grand prix, les livres de philosophie, de médecine et de mathématiques (2). Il avait déjà fondé à Bagdad, vers l’an 832, une sorte d'académie, Baït al-hikma, la Maison de la sagesse, qui était, en réalité, un bureau officiel de traduction. A la tête, il mit un homme éminent, Honéin ben Ishaq, parfaitement versé dans la langue grecque, qui, avec d’autres collaborateurs (3), presque tous Nestoriens comme lui, entreprit et mena à bonne fin la traduction, en syriaque ou en arabe (4), d’Aristote, de Platon, d’Euclide, de Galien, d'Alexandre d’Aphrodisias (5).
Mais aucune de ces versions ne fut considérée comme donnant un texte définitivement établi. Les savants qui vinrent après, utilisèrent les travaux de leurs devanciers,
(1) ABoû-r-Faras, p. 235.
(2) Fihrist, p. 243. — Osaïzr' 4, I, pp. 186, 187.
(3) Parmi les collaborateurs de Honéin, il convient de rappeler son fils Ishaq, et son neveu Hobéich. Ce triumvirat des Honéin a traduit ou commenté presque toute l’œuvre d’Aristote.
(4) Beaucoup de traductions ont été faites directement du grec en arabe, On ne trouve pas de traductions arabes relatives aux sciences mathématiques venant de traductions syriaques. Mais lorsqu'il existait déjà d'anciennes traductions syriaques de traités philosophiques, par exemple de l'Organon, les traductions arabes furent souvent faites sur le syriaque, soit parce que les traducteurs ignoraient le grec, soit, surtout, parce qu'il était plus facile de faire passer en arabe un texte syriaque, la parenté entre les deux langues se prêtant à un véritable décalque.
(5) Osaïsr'A, [, p. 188 et suiv.
Périer. 4
50 YAHYÂÀ BEN ‘ADI.
comme l'on se sert de nos jours des traductions déjà existantes, pour traduire de nouveau Cicéron ou Virgile, et c’est ainsi qu'un siècle plus tard, nous voyons Aboû Bichr Mattà, Yahyâ ben ‘Adi, Aboû-l-Faraj ben at-Tayib traduire une seconde fois Aristote, Théophraste, Alexandre, etc., ou corriger les versions anciennes (1).
Jusque là, les Syriens n'avaient connu que l’Organon ; les traducteurs d’al-Mamoûn sont maintenant en possession de toute l’œuvre d’Aristote, et le champ des travaux philosophiques va en être considérablement accru. « Le peuple même prend goût à ce genre de spéculations; l’étude de la dialectique devient à la mode; chaque école écrit des ouvrages pour soutenir les doctrines qu’elle professe. » (2)
Ainsi, l’Aristotélisme présente une suite ininterrompue. depuis l’École d'Alexandrie jusqu'aux Syriens, et des Syriens aux Arabes (3). Suivant la remarque de Rexax (4), ni les Arabes, ni les Syriens n’ont choisi Aristote; ils l’ont reçu parce qu’on le leur montrait; ils ont suivi et imité les Grecs. Du reste, Aristote peut être facilement compris par tous les peuples ; il est positif; il a reçu de la nature et développe dans ses œuvres les vrais talents communs à toute l'humanité; Platon est trop grec pour être goûté par des barbares ; l’Organon est accessible à toutes les
(1) En parlant des versions de Ben ‘Adi et d'Aboû Bichr, Renan s'exprime ainsi : « Hi duumviri totum Aristotelem denuo ex græco syriace, et ex syriaco arabice verterunt simulque Theophrastum, Alexandrum Aphrodisæum, Themistium, Syrianum, Ammonium, etc. Syriacæ ipsorum versiones omnino perierunt, arabicæ vero vulgatissimæ ferebantur, hisque usi sunt Alfarabius, Avicenna, Averroes ceterique philosophi. » De philos. perip. ap. Syros, p. 60.
(2) Mas‘oùnt, Prairies d’or, T. VIII, p. 301.
(3) Les Arabes n’ont pas ignoré ces grandes lignes de l'histoire de la philosophie d'Aristote, ni l'emploi qu'on avait fait de cette philosophie contre le Christianisme ou dans l'apologie chrétienne, Voir la biographie d’al-Farâbi dans Ben Abî Osaïbi'a, IL, p. 135.
(4) Averroès, p.93; De philos. perip. ap. Syros, p. 8.
(1) pd