DEDIT
Ce qu'un écrivain a traduit en français libre :
Le courage les ayant réunis
Dans une mort commune ,
L'histoire leur a donné une égale gloire ,
Et la postérité un même tombeau.
Au premier abord , on trouAC un peu singulier ce patriotisme en partie double , cette association des vainqueurs et des vaincus dans une égale apothéose ;
QUEBICC KT I.i:s CANADIENS 1 lî ANC VIS \y.;
niJiis cc'sl là le résultat d'im clal (râmc tout spécial, à la fois sentimental et rusé. Les Canadiens aiment la France dont ils sont sortis , et j'aurai occasi(jn de doimei- il ce sujet les |)reu\es les plus décisives ; mais ils se sentent aussi tians roblii-alion d'être les lovaux snjetsde rAngleterre. Pour satisfaire leur cœur et leur intérêt , ils se sont fabri<(ué une sorte de patrie factice, honorant dans un même culte des gens qui se ])atlaient avec fuieur il } a ceni ciu(|uante ans. A vrai dire, cet éclectisme n'est pas dépour\ u (riiiie certaine noblesse. En tout cas, il prouve que les deux races sont capables de coliabitei- l'une à côté de l'autre, et cette t<ilérance récipro([ue leiu- fail le plus grand honneur.
Montcalm et \\'olfe sont bien les deux héros de Québec : on retrouve pour ainsi dire à chaque ])as leur glorieux souvenir. Ici, on me moulie l'humble maison où logeait le général français pendant la défense de la ville; un peu plus loin , c'est la })elile chapelle des f> Ursulines, où sont les tombeaux des deux rivaux. Ils • sont là, face à face, comme sur le champ de bataille, et les mêmes prières sont dites, pour le repos de leur âme, par les religieuses «piiont la garde de ces illustres dépouilles. .lai \ u aussi, dans cette modeste chapelle, outre (|uel(pies bons tableaux de Lcsueurel de Lebrun, le fameux (hapeau de (Carillon, qui est porté chacpie année, à la procession du saint Sacrement , le jour de la Fête-Dieu, (larillon, nom Aénéré des Canadiens, souvenir d'une de leurs dernières et de leurs plus brillantes victoires sur les .Vnglais. l'n poète canadien, (h'émazie, a fail sin- ce ilrapcaii une pièce de vei-s (|iii est très célèbre au Canada, et (|ui traduit en
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strophes émouvantes la vaillance elle patriotisme opiniâtre des compagnons de Montcalm.
C'est l'histoire d'un de ces vieux soldats qui ont combattu à Carillon. En apprenant la funeste capitulation des armées françaises, en 1 759 , il s'empare du drapeau de son régiment, et il le cache avec un soin jaloux pour le dérober aux yeux des Anglais. Parfois cependant il convoque en secret quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes , et alors , les portes closes , on déploie avec mystère le glorieux morceau de soie blanche, et l'on verse sur ses plis troués de balles et tachés de sang des larmes d'attendrissement au souvenir des victoires remportées à son ombre, et aussi des larmes de rage au souvenir de la dernière défaite.
Cette défaite pourtant, il faudra bien la venger un jour. Que faire? Le vieux soldat ira trouver le roi; il déploiera devant lui le drapeau de Carillon, et il lui demandera du secours pour venger ceux qui sont morts dans la plaine d'Abraham.
Il part, le cœur plein d'espérance ; il traverse l'océan et il arrive à Versailles. Mais, hélas! le roi qui régnait alors c'était encore ce triste Louis XV, cpii avait lâchement abandonné les Canadiens au traité de Paris.
On devine l'accueil fait au vieux soldat cjui, de son désert canadien , tombait au milieu de la cour sans autre bagage que sa fidélité, son drapeau et son héroïque naïveté. 11 ne peut seulement franchir la grille du château : la sentinelle [lui rit au nez. D'où sortait-il ? Est -ce qu'on entrait ainsi chez le roi? Et le pauvre homnïe, le cœur gros et son cher drapeau plié sur sa poitrine , dut reprendre le chemin du
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Canailii. Ses cspcrauccs claicnl déçues : il considéiail sa vie comme liiiie.
Mais, à ses compai^iions qui rallciulaieiit pleins d'ardeur cl d'enthousiasme, allail-il avouer (ju ini soldai , un soldat français, l'avait accueilli avec des lisées el avait raillé le drapeau de Carillon? Non ; cela, ses vieux compagnons d'armes ne le sauront jamais.
Par un sublime el pieux mensonge il leur dit au contraire d'espérer, d'atleutlrc et de patienter: liienlôl, leur assure-t-il, le roi de France va venger le drapeau de (larillon.
Lui fpii n'espère plus, il a le cieur ulcéiéde tiislesse ; il seul ([u'il va succomher .sous cet horrible sui)plice. Mais, avant de mourir, il veut revoir les champs où il déploya si lièremenlles plis victorieux de son drapeau; il ^"eut re\ oir les j)laines el les coteaux de Carillon.
^'oyageur mélancolicpic el solitaire, il s'en \a donc aux ri\es du lac Champlaiii; un chemin détourné le conduit juscpiau sonunet de la colline d'où son regard end)rasse la plaine de Cai'illon.
Là, dans le sol glacé fixant un étendard.
Il déroulait au loin les couleurs de la Krance.
Sombre et silencieux, il pleura bien loni,4enijjs Comme on pleure au tombeau d'une mère adorée Puis, à l'écho sonore, envoyant ses accents. Sa voix jeta le cri de son àme éplorée :
« O ('arillon. je te revois encore.
Non plus, hélas! comme en ces jours bénis Où dans les murs la trompette sonore.
Pour le sauver, nous avait réunis!
Je viens à toi quand mon âme succombe Et sent déjà son courage faiblir.
Oui, près de toi, venant cberclier ma tombe, Pour mon drapeau, je viens ici mourir! d
A quelques jours de là, passant sur la colline,
A l'heure où le soleil à l'horizon s'incline ,
Des jjaysans trouvaient un cadavre glacé ,
Couvert d'un drapeau blanc. Dans la deimière étreinte,
Il pressait sur son cœur cette relique sainte
Qui nous redit encore la gloire du passé.
On devine le respect dont ce drapeau est entouré. Quand il passe dans les rues de Québec , porté par les dignitaires de la ville , il y a comme un frisson d'enthousiasme et de jjatriotisme qui anime tous les Canadiens : tant il est vrai qu'il n'y a rien de beau et de sublime comme le sentiment patriotique lorsqu'il est surexcité par le sentiment religieux! Que de grandes choses on ferait encore en France si, au lieu de faire naître et d'entretenir ces misérables discordes civiles et religieuses qui nous affaiblissent et nous paralysent, on savait grouper tous les Français dans le culte de la religion et de la patrie! Ce vœu est banal à force d'être exprimé; mais quand on a vu comme moi un peuple, qui est issu de notre sang, puiser sa force et sa prospérité dans les croyances et les pratiques religieuses , on ne peut s'empêcher de déplorer l'habitude qu'on a prise en France de ne tenir aucun compte de ce puissant ressort, et même de l'exclure là où il existe.
(Quelle école de patriotisme encore que cette plaine d'Abraham, située presque aux portes de Québec et
QUEBEC ET LES C AN Alil ENS I 1{AN(;A1S
lit
dans huiucllese joua la destinée de la colonie française! Pour m'y rendre, je passai devant le palais du Parle-
Ilôtcl de Montcalni, rue des n.imparts, ù Québec.
nient , vaste construction assez insii^nifiante ; je longeai aussi les murs de la citadelle , (|ui est restée intacte depuis deux siècles et à hupielle sa merveilleuse position a fait donner le surnom de Gibraltar de l'Ame-
riqiie, cl j'arrivai enfin devant une vaste pelouse d'un beau vert tendre, à l'entrée de laquelle je remarquai une pyramide commémorative.
« C'est là, )i me dit mon guide, vieux Canadien français qui semblait épier sur mon visage les sentiments que ferait naître en moi la vue de ce champ de bataille célèbre.
Mon émotion fut très profonde. Pour la dissimuler j'interrogeai mon Canadien, cl je lui fis raconter en détail cette journée fameuse.
C'était pendant l'été de JTol) : une flotte anglaise, composée de vingt-deux vaisseaux de ligne et de trente frégates et portant dix mille hommes, paraît devant Québec. A la tête de ces forces imposantes était un jeune général de trente-deux ans, qui était avide de gloire et impatient de se signaler. C'était James Wolfe, (pii devait être le rival de Montcalm.
La place n'était défendue que par un très petit nombre de Français, tout au plus deux mille hommes. Mais ils étaient vaillants comme leur chef.
Ils gaixlôrent si bien la côte, que pendant plusieurs mois la Hotte dut rester stationnaire dans le tleuve, sans que Wolfe i)ût opérer un débarquement. Le désespoir commençait à gagner les Anglais, et le jeune général lui-même; l'hiver approchant allait enfermer le fleuve dans son épaisse muraille de glace. Bientôt la Hotte allait repartir pour échapper h ce formidable emprisonnement ; déjà les Canadiens et Montcalm entrevoyaient leiu' délivrance, lorsque, par une sombre nuit d'automne, \\'olfe, trompant la vigilance d'un poste français, put enfin, à la faveur des ténèbres, débarquer ses lioupcs dans une anse
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solitaire, à (inehiiic dislancc au-dessus de Québec. Le soleil levant montra aux yeux surpris et désolés des habitants rcnnenii raufjé en bataille devant la ville, dans une plaine dite la plaine d'Abraham, du nom du premier colon qui l'avait cultivée.
Le nombre était inégal ; la balaille s'engagea sanglante , et, dans la fureur de la lutte, les deux généraux eimcmis, deux héros, trouvèrent la mort. Déjà Montcalm. mnrlellemcnl blessé , avait été ramené dans Québec quand \\'oll"e lut lui-même frappé.
<' Ils fuieni ! sécria près «le lui un soltlat anglais.
— Qui? demande-t-il avec anxiété.
— Les Français !
— Je meurs heureux, » nnu-mure-l -il, cl il expire. Montcalm eut, lui aussi, le bonheur de mourir avant
l'entrée des Anglais dans cette ville qu'il avaitsi héroï- (piemeiil défendue. Mais, quelques jours plus lard, la vieille cité tombait au pouvoir de l'Angleterre, et au traité de Paris, en I7(»;} , la France, par une coupable incurie, renonçait au Canada.
" Kniin le roi doriuira lran(|uille! » s'écria, dit-on, M""^ de Pompailour, eu apprenant la signature du désastreux traité.
Mais tous les bons patriotes, tous ceux surtout «jui avaient «pielque clairvoyance, furent consternés, car ils comprirent tpie ce traité honteux consacrait la <léchéancc de la France dans le nouveau monde et (pie, même en Europe, il assurait la prépondérance définitive de l'An'detcrre.
On se demande parfois si, après un siècle et demi écoulé, les Canadiens sont restés attachés à la France.
« Sire, disait à Louis XV run des derniers gouverneurs du Canada, il estimpossil)le de rencontrer des gens plus soumis, plus braves, plus fidèles, plus attachés à leurs devoirs patriotiques et religieux que vos sujets d'outre-mer. »
Ces paroles , écrites il y a plus de cent cinquante ans , sont toujours vraies. Les Canadiens d'aujourd'hui, comme ceux d'autrefois, aiment profondément la France.
S'ils l'aiment? En faut -il d'autres preuves que ce fait absolument exceptionnel, à savoir qu'ils ont bravé plusieurs fois le régime de la persécution , qu'ils ont enduré les tortures et la mort pour ne pas renier leur mère d'Europe?
11 y a à peine cinquante ans, ce cri féroce retentit sur les rives du Saint -Laurent :
« Balayons les Canadiens de la surface de la terre ! »
Et ces Canadiens , qu'on voulait balayer et faire disparaître, se sont groupés au fort de la tempête; ils se sont attachés plus étroitement que jamais à ce qui constitue leur nationalité, leur sol, leur langue, leur religion et leurs lois, et , à l'heure présente , ils forment une masse compacte de près de trois millions d'habitants. Je ne crois pas qu'on puisse citer dans les annales de l'histoire vm phénomène de vitalité aussi prodigieux que celui-là.
Je me rappelle encore avec quel accent d'indignation M. Mercier, premier ministre du Canada, releva, en 1891 , l'assertion de je ne sais quel revue française qui avait prétendu que « l'amour des Canadiens pour la France était un mythe ».
« Si nous n'aimions pas la France, s'écriait -il, pour-
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quoi en aillions -nous conservé si rcligieiiscmeiil la langue et les traditions? pourcjuoi aurions-nous obtenu de nos vainciueurs que le franc^ais fût Tune des deux langues oriicicllcs du (laiiada? Pourquoi aurions-nous réclamé le droit de plaider en français devant les tribunaux et de défendre nos droits politiques dans les législatures et les assemblées publicpies dans l'idiome de nos pères ?
« Si nous n'étions pas Français, pourquoi nos martyrs de IS.'{7 et de IS:W auraient -ils succombé en criant : " \'i\c la France! Vive la liberté ! «
■< Si nous n'aimions pas la France, pourquoi aurionsnous pleuré avec vous en 1870, quand les malheurs de la gueri'e sont venus vous écraser ?
'< Pourquoi aurions-nous recueilli, sou par sou. dans nos villes et dans nos campagnes , chez les pauvres et chez les riches, chez les ou\riers, chez les cultivateurs et chez les négociants, ces milliers de francs qu'on vous envoyait pour secourir vos blessés, frappés sur les champs de bataille par les balles prussiennes?
« Si nous n'étions pas Français, pourquoi nos poètes, nos historiens et tous nos littérateurs s'inspireraient-ils (le la l"i-ance poiu' créer des chefs-d'œuvre que nous sommes liers de lire dans nos fêtes publi([ues ? i>
Ft , en elTet, je me souviens qu'au cours de cette conférence, devant un auditoire qui se composait de plusieurs milliers de personnes, M. Mercier, avec cette voix vibrante de l'orateur populaire, lut une admirable poésie de Louis Fléchette intitulée : IVre la Friince ! Je ne crois pas c[ue les sentiments des Canadiens pour
la France aient jamais été traduits en plus beaux vers que ceux-là. Je suis donc convaincu qu'on me saura gré de les reproduire ici :