‹ Yankees et CanadiensChapitre 12 sur 42 · VIVE LA FRANCE · texte numérisé non relu

VIVE LA FRANCE

C'était après les jours sombres de Gravelotte : La France agonisait.

Bazaine Iscariole , Foulant aux pieds lionneur et patrie et serments, Venait de livrer Metz aux reîtres allemands. Comme un troupeau de loups sorti des steppes russes , Une ai-mée, ou plutôt des hordes de Borusses, Féroces , l'œil en feu , sabre aux dents , vingt contre un . Après une razzia de Strasbourg à Verdun, Incendiant les bourgs, détruisant les villages, Ivres de vin, de sang, de haine et de pillages, El ne laissant partout que carnage et débris, Nouveau fléau de Dieu , s'avançaient sur Paris.

Vols, attentats sans nom, horribles hécatombes. Rien ne rassasiait ces noirs semeurs de tombes. La province, à demi morte et saignée à blanc, Se tordait et râlait sous leur talon sanglant.

Seul, et voulant donner un exemple à l'histoire, Paris, ce boulevard de dix siècles de gloire. Orgueil et désespoir des rois et des Césars, Foyer de la science et temple des beaux-arts, Folle comme Babel, sainte comme Sélynie, En un jour transformée en guerrière sublime, Le front haut, l'arme au bras, narguant la trahison, Par-dessus ses vieux forts, regardait l'horizon!

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Au loin. 11- monde cimi frissonnait dans l'allente; (Jn'allait-il arriver?

L'Europe haletante Jetait, soir et matin, sur nos bords atterrés, Ses bulletins do plus en plus désespérés... On bombardait Paris I...

Or, tandis que la France, Jouant sur un soûl dé sa dernière espérance. Se roidissait ainsi contre le sort méchant , lu poème naïf, douloureux et touchant.

S'écrivait en son nom sur un autre hémisphère. Tandis que d'un œil sec d'autres regardaient faire, — D'autres pour qui la France, ange compatissant, Avait donné cent lois le. meilleur de son sang, — Par de là l'Atlantique, aux champs du nouveau monde Que le bleu Saint-Laurent arrose de son onde, Des fds de l'Armoritpie et du vieux sol normand. Des Français (pi'un roi vil avait vendus gaîmenl, Une humble nation qu'encore à peine née Sa mère avait un jour, hélas! abandonnée, Vers celle que chacun reniait à son tour Tendit les bras avec un indicible amour! La voix du sang parla : la sainte idolâtrie. Que dans tout noble cœur Dieu mit pour la patrie. Se réveilla chez tous; dans chacun des logis. In Ilot de pleurs brûlants coula des yeux rougis; Ft parmi les sanglots d'une douleur intense, lu million de voix cria :

■ \ i\e la France I •

Sous les murs de Québec, la ville aux vieilles tours. Dans le creux du vallon que baignent les détours Du sinueux Saint-Charles aux rives historiques, .V l'ombre du clocher , se groupent vingt fabriques : C'est le faubourg Saint-Hoch, où vil en travaillant Une race d'élite au cœur fort et vaillant.

Là surtout, ébranlant ces poitrine? robustes Où trouvent tant d'écho toutes les causes justes, Retentit douloureux ce cri de désespoir : <( La France va mourir! »

Ce fut navrant.

Un soir, Un de ces soirs brumeux et sombres de l'automne, Où la bise aux créneaux chante plus monotone, De ces donjons, à l'heure où les sons familiers De la cloche partout ferment les ateliers , La haute citadelle, avec sa garde anglaise, Entendit tout à coup tonner la Marseillaise , Mêlée au bruit strident du fifre et du tambour... Les voix montaient au loin : c'était le vieux faubourg Qui , grondant comme un flot que l'ouragan refoule , Gagnait la haute ville , et se ruait en foule Autour du consulat, où de la France en pleurs. Drapeau toujours sacré, flottaient les trois couleurs.

Celui qui conduisait la marche, im gars au torse

D'Hercule antique , avait sous sa rustique écorce ,

— Comme un lion captif grandi sous les barreaux . —

Je ne sais quel aspect farouche de héros.

C'était un forgeron à la rude encolure,

Un fort; et rien qu'à voir sa calme et fière allure.

Et son mâle regard, et son grand front serein,

On sentait battre là du cœur sous cet airain.

Il s'avança tout seul vers le fonctionnaire ;

Et , d'une voix tranquille où grondait le tonnerre ,

Dit :

« Monsieur le consul, on nous apprend là-bas Que la Finance trahie a besoin de soldats. On ne sait pas chez nous ce que c'est que la guerre; Mais nous sommes d'un sang qu'on n'intimide guère,

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Kl je me suis laissé dire que nos anciens

( )nt su ce que celait que les canons prussiens.

Au reste, pas besoin d'être instruit, que je sache.

Pour se faire tuer ou brandir une hache;

Et c'est la hache en main que nous partirons tous;

Car la France, monsieur la France, vovez-vous... ! »

Il se tut. un sanglot l'étreignait à la gorge; Puis, de son poing bruni par le feu de la forge. Se frappant la poitrine, où son col entrouvert D'un scapulaire neuf montrait le cordon vert :

« Oui, monsieur le consul, repril-il. nous ne sommes Que cinq cents aujourd'hui; mais, tonnerre! des hommes Nous en aurons, allez!... Prenez toujours cinq cents. Et di.v mille demain vous répondront : Présents! La France , nous voulons épouser sa querelle ! El, fiers de combattre et de mourir pour elle. J'en jure par le Dieu que j'adore à genoux . On ne trouvera pas de traîtres parmi nous!... »

Le reste se perdit, car la foule en démence Trois fois aux quatre vents cria :

• \i\e la France ! >

Hélas! pauvres grands cœurs! leur instinct fdial

Ignorait que le code international .

Qui . pour l'îipre négoce a prévu tant de choses ,

Pour les saints dévouements ne contient pas de clauses.

Et le consul, qui ma conté cela souvent,

En kui- disant merci, pleurait comme un enfant.

Col amour ilcs Canadiens pour la France cclalc parfois d'une façon Mon louchanlc. Je me souviens (|u'un jour j'étais allé dans une paroisse située ii une dizaine

de milles du fleuve. Pour revenir, comme je connaissais mal la route, je dus prendre une voiture chez un paysan.

Je montai à ses côtés sur la carriole , et nous voilà partis dans la direction du Saint-Laurent, où je devais rejoindre le bateau à vapeur.

En chemin , on se mit à causer. Je vis tout de suite que mon voiturier représentait à merveille le type du Canadien campagnard. C'était un brave homme, peu instruit , mais bon chrétien et excellent père de famille ; il n'avait que douze enfants, mais il en paraissait humilié et il me citait avec envie tel ou tel habitant de la paroisse qui en avait dix- huit ou vingt.

La connaissance fut bientôt faite, et nous devînmes ime paire d'amis.

Quand il se sentit un peu plus hardi, il crut pouvoir à son tour m'interroger.

« Vous venez de Québec, monsieur le curé? me dit-il.

— Oui, répondis-je, j'y étais il y a quelques jours ; mais je viens de plus loin , je suis de Pax'is. »

A ces mots, mon brave Canadien parut stupéfait. Il resta cjuelques instants silencieux, me considérant avec une sorte de respect mêlé d'admiration ; puis tout à coup il s'écria avec un accent que je n'oublierai jamais :

« Ah! vous venez du vieux pays; parlez -moi donc des gens de chez nous. »

Le sang français s'était réveillé subitement chez ce simple paysan, et, pour le satisfaire, je dus lui parler pendant près d'une heure de la France, de ses habitants, de ses villes, de ses campagnes, de ses res-

(JUÉREC ET LES CANADIENS l-IJANÇAIS loi

sources, de ses luéllioilcs île eulluie,clc... La eiiriosilé de ce bon Canadien ne se lassait pas; il étail aussi attentif que si je lui avait parlé de quelques parents qu'il aurait ((uillés depuis longtemps et dont il n'aurait pas eu de nouvelles.

A la fin, il ne put s'empêcher de me dire avec une immense convoitise dans les regards :

u Comme je serais heureux si vous vouliez bien me vendre un souvenir du vieux pays ! »

Il va sans dire que je m'empressai de le satisfaire; je lui donnai un chapelet de Lourdes, dont il parut tout ravi et qu'il me promit de conserver religieusement comme un souvenir de la France et de notre célèbre sanctuaire pyrénéen.

Mais en le quittant j'étais nioi-mcme ému, cl je me disais conmie Louis XV: « Qu'avons-nous donc fait pour être aimés de la sorte? »

L'histoire de mon Canadien rappelle ce joli mot des habitants de Québec se portant en foule, en 1851), sur les rives du fleuve, pour voirie premier navire français qui venait d'entrer dans le port : « Allons voir les gens de che/ nous! » Il est manifeste, en elTet, que pour les Canadiens nous représentons la famille , cl , ({uand ils i)arlcut de la France, ils mettent toujours dans leurs paroles ce sentiment de tendresse qu'éveille la pensée de la maison paternelle.

Dans une autre circonstance encore, j'eus l'occasion de voir comment se traduit l'at lâchement des Canadiens poiu' la Fiance. C'était le 1 septembre 1803, j'étais h Montréal, cl, en sortant le matin de l'hôtel, quelle ne fut pas ma surprise en voyant toutes les maisons pavoisées avec des drapeaux français 1

« Quelle fêle célébrez-vous donc aujourd'hui? demandai-je à un brave commerçant assis devant sa boutique.

— La fête du travail, monsieur, me répondit -il en me regardant d'un air étonné.

— Mais, repris- je, pourquoi tous ces drapeaux français ? »

En entendant ma question, le Canadien se leva brusquement et, comme s'il eût flairé un ennemi, il me dit avec une vivacité presque menaçante :

« Pourquoi ces drapeaux?... Tout simplement parce que nous sommes Français. »

La réponse était péremptoire ; inutile de dire que je fus loin de m'en formaliser. J'expliquai au contraire k mon interlocuteur que j'étais moi-même Français et que ses paroles me causaient un immense plaisir.

Mais ce petit incident me fit sentir tout ce qu'il y avait de vrai dans ces paroles que prononçait M. Mercier devant un auditoire parisien :

« Nous saluons avec respect et gratitude le drapeau britanni(|uo , parce qu'il a fait la prospérité de notice pays. Mais nous en avons un autre, celui de la France. Oh ! celui-là, il faut le baiser à genoux ! »

Il suffit d'avoir assisté à une manifestation canadienne pour savoir que les paroles de l'ancien ministre étaient autre chose qu'une llatterie délicate et une habileté oratoire; elles étaient l'expression exacte d'un sentiment très vivace et très profond, implanté au cœur de la nation canadienne.

Et cependant, comme le fait remarquer ^L Camille Derouet dans son excellente étude sur les Français du Canada, quand vous demandez aux Canadiens si, le

yL Liant; i:t lus canadikns i i(an(;ais i^s

cas c'cliéaiil, ils voudraienl redevenir Français, ils répondent énergicjuemenl : << Non.

« Non, discnl-ils, ce ((ui csl l';iil est fait. En supposant cpie cela nons fût jamais possible , nous ne consentirions pas à renouer un lien [jolilitpie, brisé depuis bientôt un siècle e( demi. Nous avons vécu trop longtemps séparés. Nos tendances, nos g(jùls, nos croyances, sont trop di\eri;enls snr bien des points. Nous sonunes restés des Fi-ançais d'autrefois, et vous êtes devenus des Français trop modernes.

« Nous vous considérons un peu comme de grands frères, au cœur génércu.x, ii l'âme franclie et loyale, mais trop dissipés, trop «. bousingots >•.

<< Nous jouons un peu, par rapport à ^•ous , le rôle d'un jeune cadet sérieusement élevé, toujours coucbé aussitôt après la prière du soir, rêvant h sa liancée pour laquelle il conserve scrupuleusement les pensées de son cceur, et qui verrait ses aînés passer les nuits dehors ou qui les cntentlrait tenir de mauvais pnjpos.

« Nous vous aimons de tout cceur, mais votre genre de vie nous eilVaye, et vos habitudes ne sont pas les nôtres.

" Demeurons tlonc chacun dans notre domaine séparé. (Cependant, plus taril, tpiantl nous senjus majeurs, si nous nous établissons à notre compte, nous créerons peut-être enti'c nos deux maisons une entente fructueuse sur bien des points, et cet arrangement pouiia satisfaire tout à la fois nos sentiments et nos intérêts communs. >■

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