I.A l'AMII.l.K AMÉRIC.MNK
Sens restreint du mot famille. — Le mari. — La femme : ses exigences et sa tyrannie. — Insouciance, frivolité cl gourmandise. — Le garçon : son éducation libérale et pratique. — Comment on parvient à la forlune. — I.a jeune fille. — Coquetterie et amour de la science. — Privilèges et liberté. — Les débuts dans le monde; un mariage à hicyclelle. — Divorce à volonté.
Le mot faiiiillc n'a pas aii.v l^lal.s-I'iiis une sigiiificalion aussi large qu'en France. Il comprend sinipleineiil les êtres qui \ i\eut sous le inème loi! , c'està-dire le mari, la fenunc el les enfants. Les autres parents , étant exclus tlu « home •< , sont considérés à peu près comme des étrangers.
Le mari est avant lout entraîné et comme ensorcelé |)ar la passion des affaires. Gagner île largcnl : voilà l'idée ([ui absorbe sa vie et qui domine toute sa conduite. Il s'occupe de dix alTaires à la fois, el , pour les
faire réussir, il dépense tout ce qu'il a (rintelligcnce et d'énergie , mais jamais la pensée ne lui viendra de confier à sa femme ses peines, ses fatigues, ses embarras ou ses espérances. Il ne lui dira même pas où est son « office » , ni quelles sont les entreprises dont il s'occupe. Il a pour maxime que son Iravail ne regarde que lui et qu'il ne doit rendre compte à personne de l'emploi de ses journées.
Après un solide déjeuner, il part le matin vers neuf heures pour aller à son bureau, et il rentre le soir vers six heures. Sa femme n'en saura pas davantage. De quoi pourrait-elle se plaindre, puisque régulièrement, chaque semaine, il lui verse une certaine somme pour sa toilette , les frais du ménage et l'éducation des enfants? Pour lui, ce devoir une fois rempli, il a la conscience en paix, et il se croit volontiers un mari modèle.
Mais tous ne sauraient se rendre un pareil témoignage. Il y a, paraît -il, un certain nombre de maris qui ne donnent que des subsides irréguliers ou insuffisants. Dansée cas, la femme s'adresse aux tribunaux. Mais alors tout se passe correctement et sans troubler la ])aix du ménage. Chez nous, un recours à la justice serait précédé de scènes orageuses et d'explications irritantes. En Amérique , les époux vont ensemble trouver le juge et lui exposent le sujet du conllit. Le juge examine l'alfaire, et, après avoir entendu les deux parties, il fixe le minimum de la pension à fournir i^ar le mari , et les deux époux rentrent chez eux ' avec autant de sérénité sur le visage que s'ils avaient fait une simjile promenade. En vérité , ils auraient grand tort de ne pas recourir ainsi à une sentence
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arhilralc : cela ne vaul-il pas mieux (itie de laisseienvenimer les choses par les jjlainlcs cl les récriminalions d'une belle- mère ?
Le mari américain est exlrêmcmenl respectueux pour sa IViiuiK'. Il la met sur un piédestal, mais il l'y laisse, au i;rand déplaisir de beaucoup d'enlie elles qui prélereraienl èlre moins respectées et un peu plus tendrement aimées.
Mais ces riens aimables el charmants dont se compose la vie conjugale en France, il ne faut pas les demanilei' à l'Américain. Sa vie est trop remplie par le liavail pour laisser une |)Iace cpielconque au senlimenl.
Quand il revient le soir, harassé de fatigue cl le cerveau surmené parles tracas des allaircs, il mange à la hâte un mauvais repas el il va aussitôt après à son cercle. C'est là seulement qu'il se distrait un peu et ([Me ses nerfs se délendent. Il est ])lus à son aise au cercle que chez lui, dans son propre salon. Il peut librement fumer, boire des coktails et se balancer dans son rocLiiifj cluiir; il sait (pic personne ne \ iendra troubler son repos et sa digestion.
Est-il surprenant (pi'avcc de telles habitudes, lAinéi-icain n'ait guère le loisir de s'occuper tle sa femme , ni de lui témoigner ces attentions délicates et ces surprises aiïectueuses (pie prodiguent les maris fraisais, quand ils aiment leur femme? En vérité, il a tiop à faire pour songer ii toutes ces frivolités, et d'ailleurs la galanterie ne coii\ienl en aucune fa(,'()ii ;i la IVoideiu' de son tempérament, (^elte froideur est même pour beaucoup dans sa vertu dont il tire si volontiers vanité. Oui, certes, le mari américain est moins volage (jue
le mari français. Mais cette fidélité relative méritet-elle le nom de vertu ? Je serais plutôt tenté de penser qu'elle résulte de l'absence à peu })rcs complète de tentations. En tout cas, la conduite que tiennent certains Américains , quand ils viennent se distraire à Paris, semble prouver que cette vertu devient moins farouche en traversant l'Atlantique.
LA EEMME
Les meilleurs juges affirment que, de toutes les femmes, c'est l'Américaine qui rappelle le plus la Parisienne. Physiquement , elle est moins frêle et moins délicate ; mais, comme elle, elle est séduisante, gracieuse, enjôleuse même, et , comme elle aussi, elle révèle dans ses manières et jusque dans sa toilette une finesse de goût et une distinction qu'on uc rencontre nulle part ailleurs.
Aussi personne ne proteste-t-il contre les égards qui là-bas sont prodigués aux femmes. Elles jouissent de privilèges qu'en France nous trouverions exorbitants, mais qui en Amérique semblent tout naturels. Le respect de la femme paraît être le premier article du code des convenances américaines, et chacvm s'y soumet comme au dogme le plus sacré.
Dès qu'une femme paraît dans un wagon ou dans un tramway, les messieurs se lèvent pour lui faire place. La voiture pourrait être archicomble , qu'une femme n'aurait ([ue l'embarras de choisir im endroit
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pour s'asseoir. Kl notez que cet empressement des hommes n'a j)as le don de toucher ces dames, ni de prov(»(pier de leui- part un sourire de remerciement. Elles sont si bien habituées à exercer leur empire, que hirsqu'on ne met i)as assez de hâte à se lever devant elles, elles s'asseoient sans façon sur Iesi(enou\ du premier voyageur (pii est à leur portée, et vous devinez comme on rit du pauvre malhein-eux (piand la dame est vieille, laiilc et volumineuse, ce qui n'est une rareté sur aucun continent.
Les lois de la i)olilcssc sont plus sévères encore dans les ascenseurs. Les lemmes occupent naturellement les banquettes; mais, lors même tju'il resterait encore des places vides, les messieurs doivent se tenir debout et garder le chapeau à la main.
Dans les rues de \c\\-^'ork. qui sont toujours si encombrées de voitures, les hommes ont le privilège de se faire éci-aseï- si bon leur semble : jiersonne n'en a cure. Mais les choses se passent tout autrement j)Oiu' la femme. Quand une dame veut traverser une rue . elle va se placer silencieusement à côté d'un policeman. Alors celui-ci, sans mot dire, s'avance dignement h travers la chaussée, arrête d'un signe méthodi(pie et gra\"e, en agitant son cluJ) ', la circuhition lies voitures et atteint le trottoir tien face avec sa protégée muette. Celle-ci s'en va sans un mol, sans un regard, sans un sourire, et le policeman, pétrilié au boni du trottoir, attend pour retraverscr
' C'est une sorte de bâton court et noueux que porte constamment le policeman comme un insigne de son autorité, et qui est assez semblable à celui que M. Lépine a octroyé récemment aux sergents de ville pour régulariser la circulation des voitures sur les boulevards.
la rue qu'une nouvelle dame vienne se placer sous sa protection.
Le crédit des femmes en Amérique est tellement considérable , qu'elles ont le droit de faire appréhender par le policeman qui ])on leur semble. Malheur à l'homme qui dans un wagon, dans un tramway, ou simplement dans la rue, se ris([ue à adresser quelques paroles aimables, moins que cela, un sourire, un regard à une femme ! Si elle découvre en cet homme quelque chose qui lui déplaît, elle n'hésite pas à déclarer qu'il lui a manqué de respect , et cela suffit pour que le malheureux soit arrêté, traduit devant le juge et condamné à une forte amende. On parle, et toujours avec indignation, des lettres de cachet de l'ancien régime. Mais, à le bien prendre, je me demande si les lettres de cachet n'étaient pas cent fois préférables à l'autorité exorbitante qui est accordée aux Américaines. Que d'injustices criantes elles peuvent commettre imj^unément sous prétexte de sauvegarder leur dignité ! Quelle source inépuisable de taquineries et même 'de persécutions est ainsi mise à la disposition des femmes capricieuses et quinteuses, qui veulent se venger de leur mari! Quand on le trouve insupportable ou gênant, on n'a pas la peine de se fâcher contre lui, on le fait arrêter.
On m'a cité l'histoire d'une femme qui disait à son mari :
« Tu ne veux pas me donner ce que je te demande? (Je suppose qu'il s'agissait de l'achat d'une robe ou d'un bijou pour lequel le mari se montrait récalcitrant.) Eh bien, avant la fin de la journée, tu t'en repentiras ! »