SES QUALITES
(luclc()iK[ue ([iii porlcra son iioiii , où fii^ui'Ci'a son bnslt' on sa slaluc cl ([ui perpcliiera sa mémoire. Cesl ce ([ni e\plu[nc les libéralités princières (pii se prati(pienl conranunent ilc lanlrc côlé de rAllanli({ue , cl tlonl les cliinVes nous semblent prcsqnc insensés.
New-Yoïk.
Bi'Oiuiwav.
On m'a cité l'exemple de M""^ Stanford , (jui , j)onr honorer la mémoire de son lils mort ;i lài^e de vingt ans, a donné d'nn senl conp la somme fabnleusc de cent cinqnanle millions ponr fonder rnniversité de Californie. L"uni\ersilc callioli(|ue de \\'ashinglon aété créée réccmmenl. ;i la suite dune libéralité toute semblable.
En vérité on csl lenlé de pardonner aux Américains leurs fortunes colossales, lorsqu'on voit le noble usage (pie quelques-uns d'entre eux savent en faire.
Enfin, et c'est par là qne je terminerai ce que j'ai à dire à l'éloge des Américains, ils ont dans leur vie une « dignité et un sérieux » cjue nous ne connaissons pas en France.
Quand nous aurons à passer en revue les défauts de ce peuple , nous serons forcés de reconnaître qu'il y a beaucoup d'ombres au tableau et que les dehors corrects cachent souvent des désordres lamentables.
Cejjendant, ce qui frappe l'étranger qui arrive à \ew-York ou dans quelque autre grande ville des États-Unis, c'est la tenue froide, mais régulière et respectueuse, des habitants. Le vice ne s'y étale pas publiquement comme chez nous. On peut sans crainte s'approcher des vitrines des librairies ou des marchands de journaux ; on n'y verra aucune publication obscène, ni rien qui blesse la décence.
Les polémiques de presse sont parfois d'une extrême violence ; néanmoins les journaux et les revues n'inséreront jamais un article manquant de respect à une secte religieuse quelconque. Il y a comme un accord tacite entre les écrivains pour ne pas aborder ces cjucstions délicates, ou pour n'en parler que dans des termes d'une modération et d'une courtoisie parfaites.
En général, les Américains ont le culte de toutes leurs institutions. Quand ils ont dit: « C'est la loi, » personne ne songe à protester. La loi est pour eux chose sacrée; et lors même que, dans certains cas,
LE CAUACTKRi: AMUIIICAIN — SLS (jLAl.ITliS 275
elle violerait leurs intérêts, ils ne s'insurgeront pas. Par leur bulletin de vote, il essayeront d'envoyer au congrès des hommes favorables à l'abrogation de celte loi ; mais tant qu'elle n'aura pas été abolie, ils la mettront en prati([ue sans se plaindre et sans prolester.
De même, ils ont le respect de l'autorité, cette autorité fût-elle représentée par un simple policeman. Le policcman. en Amérique, est toujours un grand et fort gaillard armé de son club. Il lui arrive souvent de se servir de ce bâton ; dans les attroupements, il frappe un peu à l'aveuglette. Toutes les fois que j'ai été témoin de ces scènes, j'ai bien vu que la foule riail de ceux ([ui avaient reçu les coups ; mais personne ne s'avisait de riposter au policcman. C'eût été d'ailleurs peine inutile; on sait trop bien en Amérique ((ue loul homme ([ui lève la main sur un i-eprésentant de l'autorité est un honinie mort , le policeman lui brûle la cervelle sans hésiter une seconde, et les témoins qui, par hasard, se sont trouvés lii, s'en vont h leurs alTaires en approuvant pleinement la conduite de l'officier de police.
Mais où cette dignité de la vie américaine se montre le mieux, c'est dans les marques de respect qui sont témoignées à la fenmie. J'ai donné précédemment assez de détails sur ce sujet pour que je sois dispensé d'y revenir ici.
Kvidemnrent , dans ces égards dont les Américains sont si jjrodigues, au moins extérieurement, je suis persuadé (juil faut faire une large part à la coutume et à la convention, et si les dames avaient voix au chapitre, et qu'elles eussent à choisir entre les formes polies mais toujours froides de 1'. américain, et la galanterie plus familière, mais aussi plus chevalcrcscpie du
Français, il est probable que c'est à celle-ci qu'elles donneraient la préférence.
Mais le sentiment que nous avons de notre supériorité sur ce point ne doit pas nous empêcher de constater que, dans ses rapports avec les dames, l'Américain nous donne des leçons de respect dont nous pourrions faire notre profit.
Voilà les côtés les plus dignes et les plus brillauls du caractère américain. Lors même que ce peuple ne nous inspirerait qu'une médiocre sympathie, il est strictement juste de lui reconnaître les belles qualités auxquelles il est redevable de sa rapide et éclatante fortune. C'est une nation foncièrement religieuse , qui a su faire à Dieu la place qui lui revient de droit ; c'est aussi une nation ardente au travail et qui aime à faire grand, aussi bien dans ses générosités que dans ses entreprises; enfin, dans ses mœurs, dans ses usages et dans tout le détail de sa vie publique, elle témoigne d'un très vif souci de la dignité et du respect : en faut-il davantage pour cxplicpicr sa prospérité inouïe et le rôle prépondérant que. dans un avenir prochain, elle peut être appelée à jouer dans le monde?
Orgueil cl jaclancc. — L'ivrognerie, fléau nalionaL — Insuffisance des sociélcs de tempérance. — Le pledge. — « Tous des hypocrites ! » Comment ils pratiquent la probité commerciale. — Absence de goût artistique. — Vive la France!
Il csl cxircmcmciil délicat d'ahoi-der le chapitre des défauts. A rcxeniple de certains écrivains, je pourrais me contenter de ([neU|iies anecdotes pi((nantes ou de (jtiehpies épii^ramnies plus ou moins spirituelles; mais j'estime (pie le caractère américain mérite, même par les côtés (pii sont défeclueu.x, une étude attentive et détaillée. C'est un peu le revers de la médaille que je voudrais maintenant examiner ; mais si noir cpi'on le fasse, il sera toujours largement compensé par l'endroit, c'est-îi-dire par toutes ces (pialités solides, et sérieuses cpie je me suis plu à énumércr plus haut et qui sont la \ raie gloire du peuple américain.
Le premier trait de uKeiu's (pii fra])pe l'étranger
h son arrivée sur le territoire américain , c'est un incroyable sentiraenl de fierté et d'orgueil qu'on trouve à tous les degrés de l'échelle sociale , chez tous les citoyens de cette jeune république. Ce sentiment qui, après tout, n'est pas mauvais en soi, on le rencontre non seulement chez le milliardaire qui étale complaisamment les objets d'art achetés en Europe , mais encore chez l'homme du peuple , chez l'ouvrier, l'employé ou le domestique qui , en maniant le plumeau ou en astiquant ses cuivres, rêve de faire fortune et d'avoir son hôtel sur la cinquième avenue.
Pourquoi, dans tous les hôtels, les domestiques refusent -ils de cirer une paire de bottines ; pourquoi dédaignent -ils de tendre la main pour recevoir un pourboire du voyageur qui s'en va? Pourquoi, dans les gares , ne trouve-t-on ni un employé ni un homme d'équipe pour porter les bagages jusqu'aux omnibus? Pourquoi le mendiant lui-même ne veut-il pas accepter une pièce de deux sous, la considérant comme indigne de lui? L'explication de tous ces faits est dans ce sentiment de dignité personnelle qui, du haut en bas de la société, se révèle chez tous les Yankees; il semble que le plus pauvre soit convaincu de sa propre valeur autant que le plus riche, et je parierais volontiers que ce que nous appelons l'humilité est chose inconnue en Amérique.
Cet orgueil n'est pas simplement individuel. Si l'Américain a une très haute opinion de lui-même, il en aune meilleure encore de son pays. On peut même dire qu'à cet égard sa fierté n'échappe pas complètement au ridicule, tant elle est naïve.
L'Américain s'admire un peu comme l'enfant qui a
Li:S l)i;iAUTS 27'.!
fait un tour de force cl cjui se croise les bras pour jouir de sou succès. Sans doute personne ne conteste à ce peuple nouveau le mérite d'avoir accompli des prodii-es, mais franchement il le fait lui peu trop scnlir. Il faut entendre avec (piel dédain suprême il parle des plus vieilles nations d'Europe ! On m'a raconté qu'un prélat américain, s'adrcssant ii ses pi'ètres, leur disait : '< Messieurs, j'arrive d'Europe, j'ai visite la France, l'Italie et l'Allemagne; ce sont des pays pau\"rcs et .sans avenir. Il n'y a ([u'unc seule giandc nation au monde, c'est l'Améiicpic. »
Encore une fois, pour le citoyen des Etats-Unis, la supériorité de l'Américpie sur toutes les autres i)arties de la terre ne fait pas l'ombre d'un doute; c'est même pour lui ua iloguic, le |)lus sacré de tous, et contre lequel il n'admet aucune protestation. Ou se souvient peut-être de cet éti"ange discours du maire de Chicago recevant, il y a deux aus, une délégation d'ingénieurs français : « Messieurs, soyez les bienvenus dans cette ville. J'ai été trois fois maire de Chicago et j'en suis lier. Chicago est la j)remière ville de l'Illiiiois ; llllinois est le premier Etat de toute la République; la Képublitiue américaine est la {U'emière nation du monde, donc je suis le premier homme du uioude. » J'aurais bien voulu être ténu)iii de l'ahurissement des ingénieurs en euteudaut ce singulier sorite, (pii est un chef-d'œuvre de cocasserie autant (pie de na'ivelé ridicule.
Il n'y a [las (|ue les politiciens, toujours un peu suspects, (pii parlent de leur pays avec cette foi'faulerie. M. de Meau.\ a raconté un fait caracléristicjue (jui s'est produit dans je ne sais \A\is (piel congrès littéi-aiic ou
scientifique, tenu à Boston. Un docteur célèbre, après avoir reconnu que les Français , les Allemands et les Italiens avaient au [refois rendu quelques services aux sciences et aux lettres , eut la singulière naïveté d'ajouter que tous leurs livres pourraient disparaître sans dommage pour la civilisation et l'humanité, pourvu qu'il restât les livres anglais. Et des milliers d'auditeurs soulignaient cette ineptie de leurs applaudissements les plus chaleureux, comme s'ils avaient tenu à prouver par là que l'orateur n'avait fait que traduire leur pensée à tous. Ainsi, les œuvres de Descartes et de Bossuet, les tragédies de Corneille et de Racine, les comédies de Molière, les poèmes du Dante ou du Tasse, les oeuvres de Goethe, de Schiller et de Kant, tous ces grands noms et tous ces chefs-d'œuvre, l'excellent docteur n'en avait cure; il se serait consolé de leur disparition, pourvu que les livres anglais ou américains fussent prései'vés. On conviendra que lorsque la fierté nationale en arrive à ce degré de fatuité, elle ressemble singulièrement à du délire, et que les gens qui en sont atteints relèvent de la pathologie autant que de la psychologie. Cette idée de prééminence de toiit ce qui est américain est si profondément ancrée dans l'âme des Yankees, qu'elle se traduit à chaque instant par des faits qui sont en eux-mêmes sans importance, mais qui donnent de vives lumières siu" le caractère de ce peuple. Ainsi, dans toutes les conversations il y a une phrase (jui revient sans cesse : « Xolbinc/ cqual in Ihe icorhl. Vous n'avez rien de pareil dans le monde. » Qu'il s'agisse de bestiaux, de conserves alimentaires, de blé, de théâtre ou même d'une simple marque de cirage, peu importe. Dès lors que le produit est américain , on vous affirme
intrépidement qu'il ne se fait lieii de niioiix dans le monde entier.
On nous iei)roehc beaucoup, h nous Français, notre chauvinisme, et peut-être, en effet, nous sommes-nous aliéné beaucoup d'étranu^ers par la complaisance avec laf[uelle nous parlons de nous, de nos défauts aussi bien (pie de nos qualités. Mais notre vantardise n'est que modestie en comparaison de l'orgueil américain, et ceux d'entre nous qui passent pour aimer rhy[)crbole seraient de j^arfaits modèles de réserve et de discrétion s'ils étaient transportés subitement des bords de la Garoime h New- York ou ii Chicago. On l'a dit avec raison : dans tout Américain il y a un compatriote de Tarlariii de Tarascon.
Hieii ipie roi'giR'il soil au preniici' rang des péchés capitaux, ou pourrait dire avec un peu d'indulgence que clie/. les Américains il n'est guère (pinu travers. Ce qui l'excuse, en elîet.dans une certaine mesure, c'est (pi'il ne fait de tort à personne ; on pourrait même il la rigueur le justifier en disani cpi'il n'est chez ce peu|)le (pi'une noble émulation. Mais il faul, je le sens, en venir à un autre défaut cpron reproche assez généralement aux Américains, cl (|ui. plus que leur orgueil, est un sujet de crilitpie cl de scandale poiu- les étrangers; mais cette fois, c'est bel cl bien à un vice (pie nous allons avoir affaire : ce vice, c'est l'ivi-ogneric. On l)cul dire de rAniéri<iue ce (pi'on a dil de l'.Vngleterrc
OU (le rirlancle : chez clic rivrognerie est un tléfaul héréditaire. S'il fallait rechercher le pourquoi de ce mal si général et si déplorable, on n'aurait que l'embarras du choix entre plusieurs explications. D'abord il faudrait remarquer que ce goût des Américains pour les boissons fortes est un héritage de leurs ancêtres, les Anglais. De plus, on comprend que l'usage des lic[ueurs soit considéré comme un excitant indispensable pour des hommes qui sont toujours en mouvement , qui ont l'esprit préoccupé et qui travaillent souvent au delà de leurs forces. Si à certaines heures du jour ils entrent dans un bar pour absorber rapidement un ou plusieurs coktails, ils se disent à euxmêmes, pour se justifier, que cet alcool leur est nécessaire, qu'il va être comme un covq) de fouet salutaire pour leur cerveau et tout leur organisme, et que, grâce à ce stimulant, ils pourront arriver à bout de leur tâche. Leur tort, c'est de recourir à ce remède quand le travail csl achevé, c'est d'aller passer de longues heures dans leur cercle, le soir après le repas, et de chercher dans l'ivresse un délassement des fatigues de la jom-née. Si j'en crois ce qui m'a été répété bien souvent par des témoins dignes de foi, c'est là le péché mignon de beaucoup d'Américains qui appartiennent aux plus hautes classes de la société et qui ne se jugent pas déshonorés parce que, deux ou trois fois par semaine, ils sont ramenés chez eux à peu près ivres morts par les domestiques du cercle.
Enfin, ce cpii, à mon avis, constitue la meilleure des circonstances atténuantes au profil des Américains, c'est la mauvaise qualité des boissons qu'ils absorbent. Le vin leur étant à peu près inconnu, au moins dans
la prati([uc de la vie, ils ne prenncnl à k'iirs repas que (le l'eau glacée, cpii est déleslablc pour Icslomac el sans principes fortifiants; aussi, pour faciliter la digestion, sont-ils prescpie obliges de se rabattre sur des alcools falsifiés, tels que le whisky ou le gin, sorte d'cau-dc-vie de grains assez sendjlable, pour l'àcreté, à nos marcs de cidre. Toutes ces liqueurs, absorbées souvent à haute dose, leur brûlent les entrailles comme un puissant corrosif, détratiuant leur système nerveux, et les conduisant parfois juscprau (Iclii-iiiin Iremens. De si fâcheux elTcls ne se manifestent pas chez tous; on a cependant le droit de répéter le vers de La Fontaine :
Ils nv mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.
Les riches aussi bien que les pauvres, les gens instruits aussi bien que les illettrés, les femmes aussi bien (jue les hommes, toute la nation prati(pic, h des degrés divers, le culte cher à Bacchus.
Il faut même avouer que celte plaie de livrognerie n'épargne pas plus les catholi([ucs que les protestants; c'est bien plus une question de race qu'une question de religion. Les Français et les Italiens qui sont établis là-bas échappent assez généralement à ce fiéau, à cause de leur sobriété originelle; les Allemands présentent déjà une moindre force de résistance; mais, chez les Irlandais, on peut dire (pie le mal est jjour eux ime seconde nature. S'il fiiul en croire les méchantes langues, et surtout les |)rolestanls, les prêtres irlandais n'ont aucune horreur pour leur licpienr nationale, et ils en permettent l'usage avec nne indulgence sans limites,
témoin ce discours d'un ciu'é irlandais à ses ouailles : « Mes chers amis, je ne veux pas être un censcvutrop rigide de votre conduite, je n'ai pas l'intention de forcer la note ni d'outrer la doctrine. Je ne suis pas opposé à Fusage du petit verre. Je n'en condamne que l'abus. En pareille matière il faut tenir compte de nos mœurs, et avoir égard à la faiblesse humaine. Notre pays est brumeux, et en vous levant avec la perspective d'vme journée de dur travail, rien de plus naturel que de prendre un verre de gin ou de whisky. Après votre déjeuner, qui n'est pas, hélas! toujours fort substantiel, je ne vois pas l'ombre d'un inconvénient à ce que vous preniez un autre verre de whisky. A onze heures, au moment où les riches Anglais dégustent leur apéritif, il y aurait injustice à vous refuser un troisième verre.
(( Pour rien au monde, je ne voudrais dénoncer comme un abus l'habitude que nous tenons des ancêtres de finir le dîner par un verre de la liqueur nationale. Après le thé de cinq heures, prenez encoi'e un verre de whisky, et de même, cela va sans dire, après votre souper. Au moment de vous mettre au lit. quand vous avez dit vos prières, peut -on voir du mal à ce que vous preniez pour vous endormir un dernier ^■erre de whisky? Mais, de grâce, n'ayez pas toute la journée le verre à la main ! »
Je n'ai pas entendu moi-même cette jolie allocution; je serais même porté à croire (pi'elle a été inventée de toutes pièces par la malignité de (juelque chroniqueur anglais. Mais ce que je puis certifier, c'est que, dans certaines paroisses des Etats-Unis, les conseils du brave prêtre irlandais ne seraient pas une satire, mais
au conlriiirc une cxliorlalioii pleine de sagesse, el encore risi|iierail-il de ne pas être obéi par un bon M()nd)re de ses paroissiens!
L'abus des lifpieurs fortes est donc iniléniable cbcz le peuple américain, l'ne chose le pi'ouve mieux (pie toutes les histoires fantaisistes cpi'on pourrait raconter il ce sujet, c'est la mulliplicilé des sociétés de tempérance qui pullulent sur tout le territoire. Le fléau fait partout des ravages; aussi a-l-on essayé de le conjurer à tout [)ri\, et })artant de ce principe qu'il est plus facile de s'abstenir de loule licpieur forle que d'en user modérément . on a prêché partout l'interdiction des boissons fermentées. De là sont nées les sociétés de tenqiérance. Elles sont protégées par la loi, encouragées par les grands industriels et les commerçants, et réglées dans leur fonctionnement par des pasteurs protestants ou des prêtres catholicpics.
Le cardinal (libbons el M'^'" Ircland se soni faits les apôtres chaleureux de la tenq)érance, et, chacpie fois (pi'ils prennent la parole devant des assemblées populaires , ils ne mancpient pas de s'élever contre le vice national. On dit même (pie rarchevcque de Saint- Paul . joignant l'exemple au précepte . s'est engagé publi(piemeiit ii ne boire ni vin ni licpieur, el (pi'il a obtenu le même serment de ses prêtres. Ce serment s'appelle le plech/c. Il est rare (pi'iuie mission donnée dans une parois.sc catholique par les religieux paulistes ne se termine pas par un engagement solennel de la l)arl des (idèles à s'abstenir de toute boisson fermentéc. Je me .souviens (pi'assistant un jour à un sermon de cl(")ture prêché i)ar un Pauliste, dans une église du Gonnecticul , je re(;us comme tout le monde un petit
papier h souche contenant la formule du pied (je. On me permettra de la reproduire ici :
« Pour Tamour de Dieu et pour le bien de mon âme, je promets de ni'abstenir de loute boisson empoisonnée pendant lanl d'années. »
Chaque fidèle était invité h mettre sa signature au bas de ce carton, à détacher le coupon qui en était le double et à le porter au missionnaire comme preuve de l'engagement pris.
Le missionnaire, en échange du coupon, remettait aux paroissiens un ruban bleu frangé d'or qui devait être comme l'insigne de leur nouvelle dignité. En sortant de l'église avec leur ruban, ces braves Irlandais avaient la figure épanouie de joie et de fierté , et je suis bien sûr que si à ce moment un camarade leur avait proposé d'aller boire un petit verre ils l'auraient fort mal reçu.
Mais, hélas! la fragilité humaine est extrême, et je me rappelle que, quelques jours après, les rubans bleus me paraissaient plus rares dans les rues de la paroisse. On racontait même que certains cabareticrs avaient poussé la malice jusqu'à acheter à beaux deniers comptants le ruban de plusieurs clients, et dame! une fois l'insigne parti, les belles résolutions prises pendant la mission s'étaient également évanouies.
Mais il faut rendre justice aux catholiques américains qui retombent dans le péché d'ivrognerie , ce n'est jamais sans remords. Le samedi suivant, quand ils se présentent à leur curé pour la confession , ils s'accusent avec humilité d'avoir rompu le pledge , et cet acte, à leurs yeux, prend la gravité d'un parjure. Tout naturellement le prêtre les absout et les cncou-
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raj^e à cire plus fermes à l'avenir. Il leur fait faire ensuite un nouveau serment, et ils recommencent une vie nouvelle, qui n'est pas, comme bien on pense, exemjjle de toute rechute.
Il n'y a pas que les i)rètrcs catholi([ues qui prêchent la tempérance , il y a encore des laï(|ues qui se sont fait de ces sortes de discours une véritable spécialité; ils sont les orateurs officiels île la tempérance. La profession ne doit pas être dépourvue d'avantages, car ces orateurs sont, paraît-il, as.sez nombreux, et il est rare cpie chaqiie État n'eu compte i)as plusieurs qui jouissent d'un certain renom. Il m'a été donné d'en entenilre un dans la petite ville de Manchester, près de Hartford. C'était le célèbre M***. Ses discours sur la lenqjérance lui avaient acquis une véritable notoriété, et il est à croire, que s'il continue son métier pendant quchpies années encore, il pourra se retirer avec d'assez jolies rentes. Le jour où il vint à Manchester, il y avait i^rand émoi dans la ville; les habitants. catlioli([ues ou protestants, se rendirent en foule au temple méthodiste où devait avoir lieu la conférence. J'y allai comme tout le monde, et je ne fus pas peu sur|)ris de voir, au premier rang de l'assistance , le prêtre catholi(jùe de la parois.se.
Je ne pus m'cmpêcher d'ailmirer la magnilique prestance lie l'orateur et son ton chaleureux et convaincu. Je ne .saisissais pas toutes ses paroles; mais je me souviens qu'à certain moment, après avcWr fait un tableau saisissant àvs lavages de livrognerie , il se tournait brusquement vers sa fenunc , (jui était à quelques pas de lui , et lui disait avec une grande douceur dans la voix :
« N'est-ce pas, Maggy, que c'est vrai ce que je dis là ? »
Et l'excellente dame , ainsi prise à témoin , opinait du bonnet, ou plutôt du chapeau, à la grande satislaction de tout l'auditoire.
La conférence terminée, on fit la quête qui, paraît-il, fut fructueuse pour l'orateur, et chacun rentra chez soi , i)leinement convaincu que l'ivrognerie est un vice alTrcux; mais il n'est pas téméraire de penser que plusieurs, avant de se mettre aulit , absorbèrent un verre de whisky pour affermir leur résolution de ne plus jamais boire.
Il paraît que les orateursde l'intempérance ne prêchent pas toujours d'exemple; on m'a même raconté, au sujet de ce ]\I***, une bien jolie anecdote. Un jour qu'il avait été particulièrement éloquent et qu'il s'en retournait à hi gare, escorté de ses admirateurs, il se rappelle tout à coup qu'il a oubhé son pardessus à l'hôtel. Des amis empressés coiu'cnt le lui chercher et le lui rapportent juste au moment où le train va partir. M*** veut endosser son vêtement avec trop de précipitation, et voilà que le maladroit laisse tomber d'une de ses poches un llacon de whisky. On devine le scandale! L'orateur n'eut que le temps de sauter dans le wagon; mais il n'échappa point aux huées et aux quolibets de ceux-là même qui, quelques instants auparavant, l'avaient si chaleureusement applaudi. Il est à penser que, depuis, il n'est plus revenu dans cette ville, et je conviens qu'il est bien difficile de l'en blâmer.
LES ULIALTS 2S'J
.l'ai ilil plus haut conil)icn les AiiiOricains soni j)!*)fondémenl religieux. Malheureusement toutes ces pratiques extérieures dont ils sont si fiers, et qui d'ailleurs sont généralemeul sinecres, n'excluent pas toujours chez eux une certaine hypocrisie.
On se rajjpello commenl je fus édifié sur le caractère des habitants de Toronto. « Ce sont tous des hypocrites! » me dirent, par une co'incidence curieuse, un , homme du peuple rencontré dans un parc public cl le curé lie la paroisse canadienne.
Sans rien vouloir exagérer, peut-être aurait -on le droit d'étendre cette appréciation à la plu|)artdes Américains. A la ditîérence des Français , (pii sont fanfarons et (pii allichent parfois des vices (pTils n'ont point, les Américains dissimulent soigneusement, sous un mas([ue de correction cl de respeclahilily , comme ils disent, une foule de travers, de défauts et même de vices. (|ui sont loin d'être hrillanis. Il semble cpTen toute chos€ ils tiennent par-dessus tout à sau\cr les apparences; mais, celte précaution étant i)risc, ils sont, sur beaucoup de points, extrêmement accommodants. Ce n'est pas ;i eux (pi'on atlressera le reproche d'être cyniipies; ils ont pour la décence et la teiuie extérieure un véritable culte, mais j'ai pu me convaincre (|uc le diable n'y perdait rien. (]'est ainsi (pi'ils apj)li(pient d'une façon pi-esquc féroce la loi (|ui prescrit le repos du dimanche. Hêtes et gens . tout chôme
ce jour-là, y compris les bateaux à vapeur, les voitures et même les tramways électriques; seulement, derrière les volets hermétiquement clos, on entend parfois le bruit du marteau ou de quelque autre outil de travail. Le repos est tellement obligatoire, le dimanche, qu'il est interdit, ce jour-là. même aux enfants, de jouer une partie de crocket ou de tennis; la seule distraction qui soit permise, c'est d'aller aux offices et de se promener gravement le long des rues. Mais les mêmes gens qui sont impitoyables pour proscrire tout amusement légitime s'enferment chez eux en têteà-tête avec une bouteille d'alcool, et ils ne cessent l'entretien que lorsque la bouteille est vide où qu'ils sont eux-mêmes en état d'ébriété. De par la loi , les cabarets sont rigoureusement fermés le jour du Seigneur ; de grandes persiennes en fer ou en bois masquent complètement la devanture de tous les bars; mais personne n'ignore que, par derrière, il y a une petite porte, toujours ouverte, par laquelle se faufdent les buveurs de profession. De cette façon, nul n'a le droit de se plaindre, puisque la loi est respectée, au moins extérieurement.
Qui ne sait, enfui, ({ue le bon ton et les convenances interdisent à tout le monde , et surtout aux femmes et aux jeunes fdles, l'usage du vin et même de l'eau rougie? On ne boira donc que de l'eau glacée ou quelques gorgées de thé pendant le repas ; seulement , on l'a vu, rentrées chez elles, ces charmantes puritaines tirent du fond de leur malle ou de leur amoire à linge une bouteille de whisky ou de ])randy (pi'elles ont mise en réserve pour leur usage personnel. Certes, la respectabilité estensoiune excellente chose; mais
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js ne sais si, à tout prendre, nos airs fanfarons et notre Ici^creté proverbiale de conduite et de langage ne valent pas mieux que ce pharisaïsine et cette hypocrisie. Après tout, (juand on lit l'Evangile, on constate (jue Jésus- Christ, qui était si bon et si miséricordieux pour toutes les faiblesses, n'a eu de paroles sévères que pour les Pharisiens. Voilà cjui, au jugement dernier, sera pour les Français une circonstance très atténuante, et j'ai idée que le souverain Juge leur pardonnera bien des choses en considération de leur franchise.
Est-ce là tout , et le bilan des défauts ne comprend-il pas autre chose? J'aurais grande envie de laisser dans l'ombre un autre point qui est plus déhcat encore ; mais il cpioi bon? Puisque j'y suis, autant vaut i)ousser la franchise jusqu'au bout.
Que faut-il donc penser de la probité américaine? Je me reprocherais de ne pas en dire deux mots.
Il y a {[uchnies années, le général Boulanger faisait partie d'une ilélégation française envoyée aux Etats- Unis pour la célébration de je ne sais plus quel centenaiie. Vu matin, le général, qui logeait au Conlinenlal Ilolfl , à Philadel|)hie , avec d'autres délégués du gouvernement français, fut éveillé par un léger bruit dans sa chambre. En ouvrant les yeux, il aperçut un individu (jui était en train de s'apj)roprier une montre et une bourse placées sur une table. Sauter à bas du lit, tirer l'éjjée et menacer l'intrus , fut l'affaire d'un
instant. En même temps, accourait à l'appel le colonel Lichstenstein, qui couchait dans la chambi'c voisine, et tous deux maintenaient le gaillard prisonnier en attendant l'arrivée d'un policeman. Après enquête, on reconnut que c'était un repris de justice fort dangereux , un professionnel qui avait fait de nombreux séjours dans les prisons de New-York et de Philadelphie.
Le général rit bien de l'aventure. Les représentants du gouvernement américain , qui accompagnaient la délégation française, le félicitèrent cordialement de son courage et de sa présence d'esprit.
« Maintenant, lui dit l'un d'eux, vous pouvez retourner en Europe, vous connaissez l'Amérique!... » Le trail est vif, surtout dans la bouche d'un Amé- ■ ricain. Il est clair que l'anecdoclc ne sullit pas pour avoir le droit de metti'c eu cause l'honnêteté de tous les Yankees. Ce sont là des faits qui se produisent partout , et en tirer une conclusion générale serait pratiquer trop librement le : ab iino disce onines.
Je crois pourtant qu'à cet égard l'Amérifpie rendrait des points à la vieille Europe. On peut même dire que sur cette terre, où toutes les audaces sont en honneur , le vol s'élève presque à la hauteur d'une institution.
Là, plus que partout ailleurs, malheur aux naïfs! Ils sont dupés et dépouillés avec une dextérité surprenante. Le fameux écriteau : Prenez garde mix voleurs! cju'on trouve parfois en France dans les endroits publics , n'a nulle part plus de raison d'être qu'aux États-Unis. En bateau, en wagon, en tramway, à l'hôtel, à l'église, partout, il est bon de tenir son argent en lieu sûr; cesser de veiller un seul instant, c'est s'exposer à être abominablement volé. Dans un pays
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OÙ des trains entiers sont arrêtés, où des centaines de voyagcuissont dévalisés par quelques bandits, t)n jni-e si les simples particuliers oui lieu de IrcndjJcr pour leur porte-monnaie et même pour leur vie!
Mais ce n'est pas de cela (pi'il s'agit; la (pieslion est de savoir si, dans les relations sociales, c'est toujours le souci de l'Iionnètcté ([ui anime les Américains.
l-^h bien I je ne crois pas (piils aient à cet égard les mêmes scriq)ules que nous. Je n'en veux [)as tl'autre j)rcuveque leur maxime favorite : • Faites de l'argent, honnêtement si vous pouvez, mais si vous ne pouvez |)as, faites de l'argenl par tous les moyens possibles. Mnl;c miiDcy, Imiicsllii ifijDii atn, hiil if i/oii cniiiKil , mula' mont'ii uni/ ic;uj . »
(Jn devine les consétpiences auxquelles peut conduire rai)plicatiou dun pareil principe. C'est évidemment parce (pi'ils ne trouvent pas le moyen de gagner honnêtement de l'argent c(ue les voituriers et les hôteliers traitent si duremeul leurs vovaijreurs. C'est aussi sans doute poMi- obéii' h la même nécessité qu'après vous avoir ilctuné nu renseignement cpielcon(|ue sur une rue ou sur un magasin, l'individu (pie vous aurez consulté vous tend la main en vous disant : « Fice cenis. Vous me «levez cin(i sous. »
.le laisse de côté la corruption politique cpii se prali<pie là-bas sur une tout autre échelle qu'eu France; je ne veux l'ien dire non pins des spéculations liuauciêres, des coups de Hourse ni de ces vastes accaparements siu' les viandes, les blésoù les pétroles, opérations délictueuses au premier chef (pii. eu l^rance, aboutiraient il la coui- d'assises. Pour donner une esquisse exacte de ces muurs |)ul)li(|ues, il faudrait a\oir fait
en Amérique un séjour beaucoup plus prolongé que le mien. Mais, dans la vie quotidienne, on constate, pour ainsi dire à chaque instant, que la probité commerciale n'existe pas. Entrez dans un magasin : jamais de prix fixe. Le marchand, s'il le peut, vous fera payer un objet le triple de sa valeur réelle ; il n'y a là pour lui qu'une question d'habileté professionnelle. Les Américains partent de ce principe, que lorsqu'on achète quelque chose , on doit en savoir la valeur précise. Si vous l'ignorez, tant pis pour vous, et si dans l'achat vous êtes dupe, ce n'est pas au vendeur, mais à votre ignorance, qu'il faut vous en prendre. On le voit, c'est là du pur maquignonnage, et je suis porté à croire que, dans ce pays, les parents ne chargent pas leurs enfants de faire les menues emplettes domestiques, comme en France; ou plutôt je me trompe : en Amérique, les enfants sont déjà des hommes d'affaires accomplis, et la naïveté ne semble pas être leur défaut dominant , témoin cette anecdote typique qui me fut contée par un père vantant avec orgueil les qualités précoces de son fils Willy, âgé de dix ans à peine.
C'était vers la Noël. Un ami de la maison avait apporté pour chacun des enfants un sac de bonbons. Quand AN'iUy eut bien regardé son sac de bonbons dans tous les sens, sans toutefois l'avoir ouvert :
« Dis donc, ami Jack, fit -il en s'adressant à celui qui lui avait apporté le cadeau, c'est pour moi , bien pour moi, ces bonbons-là, n'est-ce pas? Tu mêles donnes ?
— Mais oui, Willy, c'est pour toi. Je te les donne.
— Alors, puisque c'est à moi, ami Jack, je te les vends pour vingt cents. »
Il fallait cntciulre le père citer cette repartie de son fils : il en était émerveille.
Il est manifeste que léducation ainsi comprise ne doit pas prédisposer les Américains à se laisser jouer en all'aires. Mais se préoccupe-t-on de leur inculquer avec le même soin le culte de la probité? Je crains qu'ils ne s'habituent de bonne heure à envisager la vie comme une lutte dans la([uelle la victoire a|)partient , non pas h celui tpii est le plus honnête ou le plus vertueux, mais à celui qui est le plus habile. Or, de tels cnseitjncmcnts , surtout ([uand ils sont appuyés d'un nombre inlini d'exemples, sont terriblement préjudiciables aux scrupules cl aux délicatesses tie la conscience.
Il me reste à signaler un dernier trait du caractère américain; celui-ci n'a rien à voir avec la morale, mais c'est peut-ôtre le trait ((ui frappe le plus les étrangers : je vcu.x dire l'absence de goût artistique.
Il est incontestable que ce peuple , (pii ne compte pas plus d'un siècle d'existence , a fait , en si peu de temps, de véritables prodiges; mais, quand on l'examine d'un peu près, on est forcé de reconnaître f|u'il n'a pris de la civilisation que les côtés purement extérieurs et matériels. Il lui inaucpie, cl il lui maïKiuera probablement longtcmj)s encore , cette linessc de l'esprit (pii prend plaisir aux spéculations élevées, et ce sens lies choses d'arl qui contribue, pour une si large part, à l'embellissement el au charme de la vie.
Voyez les Américains de classe moyenne : ils sont très habiles en affaires, très positifs jusque dans leurs coups d'audace, parfois même très généreux, surtout lorsque leur yanité y est intéressée; mais si les circonstances yous mettent en relations ayec eux, yous constatez combien leur éducation est rudimenlaire. Leur parler est souyent grossier, leurs manières sont frustes et , ayec leur manie de se balancer perpétuellement dans un roking chair, ou de lancer à tout propos des jets de saliye noire dans l'inéyitable crachoir que yous rencontrez partout , yous éprouyez au dedans de yous -même une secrète répugnance pour leurs allures plus que libres et leur absolu sans-gêne.
Quand on étudie les yrais Yankees au point de yue inlellectuel , c'est une autre déception. Ils sont tous instruits, eu ce sens qu'ils ont tous cette somme de connaissances qui est indispensable pour faire son chemin dans la ])an(iue, le commerce ou l'industrie; mais si le hasard de la conyersation yous amène sur un sujet d'histoire, de littérature ou de j)hilosophic , yous êtes stupéfait de leur ignorance. On ne saurait trop le faire remarquer, ce peui)le ,chezlequeirinstruction élémentaire est si uniyerscllement répandue , ne compte peut-être ni un granti écriyain, ni un poète de premier ordre, ni un philosophe original. A force de chercher en toutes choses l'utilité immédiate , il semble que la nation américaine ait mis enfuite l'idéal, sans lequel il n'y aura jamais de chef-d'œuyre.
Enfin, considérez l'installation matérielle des Américains, yoyez leur outillage, yous serez frappé de tout ce qu'ils ont dû déployer d'énergie , de souplesse et d'ingéniosité pour exploiter leur yaste territoire et le
l.KS DEIALTS
rendre habitable. Mais ([uc de choses cncoif ils oui il faire! Leurs usines, leurs ateliers, leurs magasins el raùmc leurs habitations privées sont construites à la hâte, je devrais dire à la diable, avec de la bri([ue .
I.1-- li-.iiMS S cii(;agcnl souvent sur dus |"iiiis iii.lmuiitaiivs (|iii font rodoulor ù chai|UO instant uni- catastrophe.
(In Ïl'v cl du b(»is. Dans raméiiagement intérieur, on a tout prévu pour répondre aux besoins nudtiples des propriétaires; uiais tout cela porte toujoui-s le caractère du provisoire, coninie si les constructions hâtives allaicnl être jetées à terre le lendeni;iin.
Les rues des villes sont sales, mal pavées el mal
entretenues ; les routes qui relient les villes entre elles sont semées de fondrières , et elles deshonoreraient nos plus humbles Aillages ; et quant aux chemins de fer, si le matériel roulant est généralement bon , supérieur même , on reste absolument stupéfait du mauvais état des lignes, de la laideur des gares et des dangers de toute sorte que court la vie des voyageurs. Les voies ferrées ne sont protégées par aucune barrière ; les trains s'engagent souvent sur des ponts rudimentaires qui font redouter h chaque instant une catastrophe ; la catastrophe se produit même très souvent , mais personne ne se plaint. On aurait trop à faire, en vérité, et que deviendraient les actionnaires, si les compagnies de chemins de fer étaient obligées de pourvoir à tout !
Jamais non plus vous ne verrez un pont ou une gare qui soient tant soit peu ornés. Aussi, quand on cause avec des ingénieurs américains , ils ne cachent pas leur peu de goût pour les travaux d'art de leur confrères français. » Dans notre pays, disent-ils, ces choses-là ne payeraient pas. » Et l'argument leur paraît sans réplique.
Il n'est donc pas surprenant que leur éducation artistique soit encore tout à fait en retard. Leurs monuments , qu'ils ont élevés à coups de millions , donnent la sensation du grand, ou plulôl de l'énorme, mais il y manque toujours la grâce , la finesse , en un mot ce qui constitue le véritable cachet artistique. Ils peuvent se glorifier de leur capitole de Washington ; il est probable qu'il s'écoulera bien du temps avant qu'ils soient en mesure d'olTrir à notre admiration un bijou délicat comme la Sainte -Chapelle. Tel
qu'il est aujourd'hui, le peuple américain est un peuple de mécaniciens fort habiles, mais il ne sera par de sitôt un peuple d'artistes. Pour toutes ces raisons, je conclurai en disant que, si le peuple américain est celui (pii , h Thcurc présente , olïre le plus d'intérêt il l'observateur, et si, au cours de mon voyage , j'ai été émerveillé de tout ce que je voyais , néanmoins ce n'est pas enAméricpie que je voudrais vivre. Qu'on y aille pour faire fortune ou pour se mettre au courant de toutes les inventions prati(pies, rien de mieux; sur ce double terrain des alTaires et des inventions , le peuple américain est im maître incontesté. Mais s'il s'agit de s'arranger une vie commode, agréable, et donnant satisfaction aux côtés les plus élevés de l'âme, comme aux exigences du corps, si, enfin, il s'agit de se créer quelque part une sorte de paradis terrestre, c'est encore en France (pi'on trouverait les meilleures conditions pour s'établir; c'est même là le profit le plus clair (|u'on retire de ces courses à l'étranger; on en revient avec un patriotisme plus éclairé. Il y a bien longtemps cpi'on l'a dit : pour aimer la France, ou plutôt pour bien la comprendre, il est bon de l'avoir quittée.