CHAPITRE VI
ronONTO ET MONTIIKAL
Traversée de l'Ontario. — Impudence des cochers de Toronto. — L'ne ville ani,'laiso et puritaine. — c< Tous hypocrites I ■> — Les Sulpiciens de Monlréal. — L'ne copie de Sainl-Picrre de Rome. — Le pont \'ictoria. — La promenade de Mont-Royal. — Les rapides de Lachine. — Une visite à .M. Mercier.
Pour aller au Canada , je n'avais qu'à franchir Suspension Dricbje, et je me serais trouvé immédiatcnienl sur la rive canadienne. Mais, comme je tenais à faire la traversée de l'Ontario, je résolus d'aller directement de Niagara à Toronto.
En moins d'une heure , mais dans des wairons c\ccrahles, le chemin de fer conduit h Lcwiston. La route est magnifique. Pendant près de trente kilomètres on longe le ravin au fond duquel se déchaîne le Niagara. A regarder ces masses d'eau qui bouillonnent et tovu'noient tlans celte gorge sauvage, on se sent pris de vertige, et, malgré soi, on songea ce qui arriverait en cas de déraillement. En 1887, un train eut la fantaisie de dévier tant soit peu de sa route. La catastrophe fut épouvantal)le : machine, wagons et voyageurs, tout disparut dans l'ahîme et personne ne put être sauvé.
Évidemment rien n'est pittoresque comme de côtoyer ainsi un goulTre célèbre ; mais j'avoue à ma honte que j'étais assez peu fier de ce voisinage, et que j'aurais infiniment plus apprécié celte ligne, si les ingénieurs avaient eu la bonne inspiration de la tracer trente ou quarante mètres plus loin.
Enfin nous arrivons sans encombre à Lewiston , petite ville insignifiante, d'où part, trois ou quatre fois par jour , le bateau qui mène à Toronto.
Il ne nous fallut pas plus de trois heures pour faire la traversée de l'Ontario. Le temps était magnifique et la surface du lac d'un calme absolu. On ne ressentait ni roulis ni tangage ; on aurait pu se croire sur l'un des bateaux-hirondelles qui font le service de Paris à Saint-Cloud. C'est certainement l'une des plus délicieuses traversées que j'aie faites dans ma vie.
En arrivant au débarcadère de Toronto, j'eus l'occasion de m'édifier une fois de plus sur le degré de probité qui caractérise les voituriers améi'icains.
<c Combien me prendrez- vous, dis -je à l'un d'eux, pour me conduire à Queen's Hôtel ?
— Trois dollars et demi. » me répondit -il sans sourciller (17fr. 50).
Tout naturellement je trouve le prix excessif et je refuse de me servir de son véhicule. Quand il me voit parfaitement décidé à faire le trajet à pied :
« Montez, me dit -il, ce ne sera qu'un dollar.
— C'est encore trop cher , et je fais mine de m'en aller.
— En bien ! ajoutc-t-il en homme qui est résigné à tous les sacrifices, montez, je vous conduirai vous et vos bagages pour vingt -cinq sous. »
Et ainsi, grâce à mes refus obstinés, j'amenai ce brave cocher à baisser son prix de dix-sept francs cinquante à lui franc vingt -cin((. Nos cochers parisiens sont loin d'être des modèles de toutes les vertus ; je suis pourtant convaincu que, dans toute la corporation, on n'en trouverait i)as un seul qui serait capable d'exploiter « le bourgeois » avec autant d'impudence.
Le grand malheur des Américains, et ce cpii laissera toujours planer des doutes très justiliés sur leur honnêteté native, c'est ({u'ils considèrent toutes les affaires comme des opérations dans lesquelles la conscience n'a rien à voir: c'est une sorte de jeu oii il est toujours permis de tricher et où le profit va toujours au plus malin. A cet égard les pharmaciens font preuve d'un cynisme incroyable. Je me rappelle que dans cette même ville de Toronto on me fit payer un franc vingt -cinq un cachet de bismuth ([ui, en France, ne .'^c vend jamais plus de deux sous. Mais c'est toujours l'application du même principe: c'est à l'acheteur de se défendre.
Aussi je comprends l'immense satisfaction des Américains et surtout des Américaines <jui \iennent faire des achats dans lun de nos grands magasins, où tout est il prix fixe cl à un bon marché invraisemblable pour les "^'ankces. Ils trouvent un véritable plaisir à acheter, parce (|u'ils ont la certitude de n'être trompés ni sur le prix ni sur la qualité. Pourquoi n'introduisenl-ils pas chez eux des usages qui sont si fort à leur goût sur le continent? C'est une anomalie cpie je ne me charge pas d'exi)rupier.
Toronto est la seconde ville du Dominion ; elle est la capitale de la province d'Ontario; sa population
dépasse deux cent mille habitants, chiffre énorme si l'on tient compte de ce fait qu'il y a cent ans cette cité n'existait pas, et qu'en 1834 elle n'atteignait pas le chiffre de dix mille habitants. C'est à son heureuse situation siu" la rive nord du lac Ontario qu'est due cette extraordinaire prospérité. C'est par Toronto que passent toutes les marchandises qui vont des grands lacs dans le bassin du Saint- Laurent. A ce point de vue elle est la rivale de Montréal.
Ce qui frappe le voyageur qui débarque pour la première fois à Toronto , c'est la physionomie tout anglaise de la ville. Les rues sont larges et bien entretenues ; elles se coupent à angle droit et sont perpendiculaires ou parallèles au lac ; les maisons sont généralement construites avec beaucoup de solidité, mais leur aspect extérieur est monotone et banal. Ce n'est plus le bois qui domine dans les constructions comme aux Etats-Unis, c'est la pierre et la brique. Au lieu de ce provisoire qui caractérise toutes les habitations américaines, on constate qu'ici tout est définitif. On devine des gens qui sont , non pas campés comme les Yankees, mais étabhs et fixés pour de longues générations.
Les rues sont jalonnées et même un peu enlaidies par d'énormes poteaux surchargés de fils télégraphiques ou téléphoniques, qui s'enchevêtrent de mille façons et qui forment dans les airs comme ime vaste toile d'araignée.
Chacun de ces poteaux est armé de crochets en fer qui permettent de grimper jusqu'au sommet , comme on fait sur nos champs de foire pour les mâts de cocagne. Chaque fois qu'il survient un accident dans
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les fils, il faut cju'un ouvrier monte là-haul pour remcltre tout en état. J'en ai vu quelques-uns (jui faisaient cette escalade avec une agilité cligne d'un chat.
Les monuments, officiels, églises, hôtels de ville, banques, théâtres et écoles, font honneur à la cité. Il semble même ([u'ils aient été construits avec un goût plus sûr ([u'on ne le ffiit communément en Améri([ue. Les édifices religieux sont particulièrement remarquables. Ils sont presque tous de style gothicpie.
L'immense majorité des habitants est protestante ; la ville affiche même des airs de puritanisme qui sont un perpétuel sujet de cpiolibets de la part des cités rivales. Les maisons de tempérance y sont extrêmement nombreuses. Le repos dominical y est observé avec tant de rigueur (jue, ce jour-là, non seulement on fait trêve aux alfaires et aux gros travaux, mais qu'encore tous les moyens de locomotion se trouvent suspendus. Impossible de prendre le bateau ou le chemin de fer un dimanche; les fiacres eux-mêmes restent soigneusement sous leurs remises ; bien plus, on fait observer le repos dominical jusciu'aux tramways électriques ! ils restent en détresse dans les rues à l'endroit précis où ils étaient au premier coup de minuit, dans la nuit (hi samedi au dimanche !...
A vrai dire, tout cela ressemble fort à du pharisaïsme, et, pour mon compte, je me défierais d'une religion tpii alTccte tant de rigorisme et d'intransigeance. Il faut bien croire, d'ailleurs, que tous ces grands airs de dévotion ne sont pas du goût de tout le monde, même à Toronto. .le me souviens que, me promenant dans Quecn's Pnrh , j'eus l'occasion de lier
conversai ion avec des ouvriers, — probablement des Irlandais , — qvii , comme moi , cherchaient un peu de fraîcheur sous ces magnifiques ombrages.
« De quel pays êtes-vous? me demanda l'un Vreux, qui, à mes façons, avait deviné un étranger.
— Je suis Français, répondis-je.
— Vous êtes Français? Alors vous êtes un brave homme. [Frcnchwan, good man.)
— Et les habitants de Toronto, répliquai-je, que sont -ils donc ?
— Tous des hypocrites. [Ail hijpocrit.) »
Et aussitôt mon interlocuteur se mit en devoir de m'expliquer son jugement ; malheureusement il avait une telle volubilité de parole que je ne pus rien comprendre ; mais je voyais ])ien qu'il avait l'air de décharger son cœur et qu'il était toul à fail convaincu de ce qu'il disait.
Ce même jour, dans l'après-midi, j'allai rendre visite au curé de la paroisse canadienne de Toronto. Je rencontrai un fort digne homme, un j^eu froid, mais instruit et non dépourvu de finesse.
Après les politesses d'usage, je lui demandai des renseignements sur sa paroisse , sur le mouvement religieux de la ville et enfin sur le caractère des habitants.
« Ce sont tous des hypocrites! » s'écria- 1 -il avec une vivacité qui ne me laissait aucun doute sur la sincérité de son appréciation.
Et , en effet, il me raconta un certain nombre d'anecdotes concernant surtout les protestants, d'où je pus conclure que Toronto était le rendez-vous de tous les Tartufes du Canada. Les habitants y sont bigots et
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faiialiclucs; les conseillers municipaux, les maijislrats, cil un mut Ions ceux qni détiennent une part ([uelcon(|ue d'autorité . montrent en foute occasion lintolérancc la j^lus odieuse : jouer aux cartes un dimanche, faire une partie de crocUet , se promener en voiture, autant ilc crimes interdits par la loi ! Les catholi({UCs, qui ne sont au nombre cpie de trente mille, ont particulièrement à souiTrir de l'intolérance des prolestants. Ceux-ci peuvent à leur gré encondjrer les rues et les avenues des manifestations les plus bruyantes. Le 12 juillet de cluupie année, cpii est la fête des Orangistes, ils délilent j)ortant leurs bannières et chantant une clianson injurieuse pour le Pape: les catholi((ues doivent supporter toutes ces vexations sans qu'on leur permette aucune procession.
Ils ne j)erdent pas courage, cependant; à force d'entente et d'esprit de solidarité, ils se défentlenl pied à pied sur le terrain de la liberté. Groupés autour de leurs prêtres, ils soutiennent la lutte aAcc une constance et une intrépitlité admirables. Ils se disent ([u'après tout l'avenir est à eux. Avec leurs nombreuses familles, ils sont sûrs de conquéiir une place toujovu'S plus grande, et ils esi)crent bien cpiun jour ou l'autre ils formeroni un groupe assez fort pour imposer leurs conditions et faire res[)ecter leurs droits.
Cependant c'était le Canada français que j'avais surtout hâte de \ isiler.
Api'ès vingt -(piatre heures passées à Toronto, je m'empressai d'aller à Montréal. J'étais fatigué, excédé d'entendre parler l'anglais , de manger une cuisine anglaise et de ne rencontrer partout que des usages anglais. Il me lardait d'ai'rivci' sur une terre française
et d'y trouver les mœurs, la langue et les institutions de la France d'autrefois.
Il faut dix heures de chemin de fer pour aller de Toronto à Montréal. On suit la hgne du Grand-Tronc, nom bizarre , qui importerait assez peu si les wagons n'étaient pas dépourvus de tout confortable. Mais, quand on quitte les Etats-Unis, où, tout au moins sur les grandes lignes, on est habitué à un luxe si raffiné , on est un peu désenchanté en arrivant au Canada. On sent que les compagnies y sont moins riches et que le pays lui-même présente moins de ressources.
Il faut ajouter à cela que les trains marchent avec une irrégularité inconcevable. Ils partent quand ils peuvent et ils arrivent de même. On m'a cité un brave curé canadien qui , pour gourmander ses ouailles , ne trouvait rien de plus expressif c|ue cette comparaison:
« Vous êtes comme le Grand -Tronc ; vous arrivez toujours en retard à la messe. »
Et de fait, durant tout mon séjour au Canada, je ne crois pas être arrivé une seule fois à l'heure.
Montréal est la première ville du Canada par sa population, par son trafic, par le chiffi^e de ses affaires de banque et par la splendeur de ses édifices. J'ai entendu beaucoup d'Améi'icains aflirmer cju'elle serait un jour la rivale de Chicago.
En y débarquant le 3 septembre J893 , à huit heures du soir, je pris une voiture pour me faire conduire à Saint-Laurens Hall, rue Notre-Dame. C'est un hôtel de premier ordre au Canada, mais je dois convenir qu'il ne rappelle qu'assez imparfaitement les splendides hôtels que j'avais vus aux Etats-Unis. Il faut dire
aussi que la vie y est beaucoup moins chère ; la pension ne dépasse pas quinze francs par jour.
Après un dincr fait à la hâle, je sortis avec mon ami, M. T***, un Français très aimable, que j'avais rencontré en route, et nous nous rendîmes à Suinmer Piirk. C'est un jardin pui)lic, situé au centre de la ville , détendue assez médiocre , mais d'où on a une vue may;niruiue sur le Saint-Laurent. C'est le l'endezvous de tous les Montréalais qui, le soir, après leur repas , désirent prendre le frais.
Il y avait foule ce jour-là : boutiques, cafés, salles de concert , théâtre, tout était envahi et encombré. Des tables étaient dressées un peu jjartout, dans les allées et sous les massifs, et tout ce monde buvait , chantait et riait avec un entrain et une exubérance toute française.
Nous eûmes la curiosité de voir le théâtre. Le mot théâtre est impropre; c'est plutôt hangar qu'il faudrait dire. La salle était immense, mais pas de murailles; elle était simplement limitée de chaque côté par des colonnes en bois qui soutenaient un toit énorme, sauf bien entendu du côté de la scène qui était adossée à un mur. Chacim pouvait entrer ou sortir conmie bon lui semblait. Un détail qui piqua aussi ma curiosité, c'est que l'orchestre était placé sur la scène , tout au fond de la salle, et les artistes jouaient ou chantaient en avant des musiciens.
Je ne me rappelle plus la pièce qui était e.\éculée ce soir- là; je sais seulement que tout le succès de la comédie tenait au rôle d'une actrice qui. visiblement, était très goûtée du public, car elle ne pouvait pas paraître sur la scène sans qu'on lui fit une ovation.
Ce qui me frappa surtout, ce fut l'attitude de la foule ; elle avait un air joyeux et Ijon enfant qui faisait plaisir à voir. On sentait qu'elle s'amusait de tout son cœur ; ce n'était plus la raideur froide et compassée des Anglais de Toronto que je venais de quitter ; c'étaient les représentants d'une autre race, d'une nationalité plus fine et plus gaie, que j'avais sous les yeux. Les hommes, les femmes, les jeunes fdles, tous, jusqu'aux petits enfants, écoutaient la pièce avec une attention que rien ne pouvait distraire; ils ne perdaient pas une syllabe ; ils étaient à l'affût des bons mots et des traits d'esprit , et quand le dialogue en amenait un, c'était, de la ])art des spectateurs, des éclats de rire sans fin. Jamais je ne compris mieux que ce jour-là les différences profondes et le contraste saisissant qui existent entre les Anglais et les Français, entre les races saxonnes et les races latines. Il est évident que si les unes ont pour elles la réllexion , la prudence et l'esprit d'observation, on ne saurait refuser aux autres ces qualités de finesse, d'entrain et de gracieuse urbanité qui sont le charme de la vie.
Le lendemain, je me rendis au séminaii'e de Saint- Sulpice pour présenter au supérieur mes lettres de recommandation. Je fus reçu par M. Colin, supéi'ieur de tous les Sulpiciensdu Canada, qui, avec une bonne grâce charmante, me fit donner une chambre et m'offrit l'hospitalité dans son séminaire. J'acceptai avec reconnaissance cette aimable proposition, et pendant trois jours je fus l'hôte des fils de M. Olier. Inutile de dire que je les trouvai sur les rives du Saint -Laurent tels que je les connaissais en France, c'est-à-dire instruits, modestes, polis, un peu timides peut-être dans les
TORONTO ET MONTKÉAI.
lit
idées, mais pleins de zèle pour l'Église et donnant l'exemple de toutes les vertus. Il est impossible de vivre im jour avec ces saints prêtres sans penser à leur véncraijje fondateiu", M. Olier, et h ses jjremiers com-
Montréal.
pagnons. Tels étaient les Sulpicicns au wii'' siècle, tels ils sont encore à la (in du wx^ : c'est toujours la niênie i)iété tendre, le même goût pour l'humilité et l'obscurité, la même allabilité gracieuse, le même désintéressement et enfin le même dévouement au service du clergé. Aujourd'hui, comme il y a deux cents ans, on peut dire <|ue les Sulpicicns réalisent dans leur personne l'idéal du prêtre catholicpie. On leur voudiaif |)arfois plus d'initiative, moins tic
répugnance pour tout ce qui est nouveau, et surtout une connaissance plus complète des besoins et des nécessites de notre époque; mais s'il s'agit de vertus sacejdotales , s'il s'agit de former des âmes de prêtres, ils restent les maîtres incontestés du clergé français.
Je n'ai pas à raconter dans quelles circonstances les Sulpiciens se sont établis à Montréal. Ils y sont établis depuis le wif siècle, depuis que M. Olier les envoya évangéliser les peuplades sauvages du Saint-Laurent. Pour reconnaître leurs services, Louis XIV leur donna en toute propriété l'île de Montréal, de telle sorte c[ue, pendant fort longtemps, ils ont été à proprement parler les seigneurs de la ville.
Ce sont eux qui ont attiré les colons, qui les ont protégés, qui ont érigé des paroisses, fondé des écoles et des collèges, et, aujourd'hui encore, par l'autorité des services rendus et aussi par l'influence que leur donnent des biens immenses, ils sont la famille religieuse la plus puissante et la plus considérable de tout le Canada.
Avec eux d'ailleurs, il n'y a ni abus, ni excès de pouvoir à redouter. Ils se tiennent en dehors de tous les partis , et ils ne se servent de leurs ressources que pour soutenir des œuvres charitables , pour fonder des écoles ou des hôpitaux, et enfin pour créer des bourses dont bénéficient les enfants pauvres qui se destinent à l'état ecclésiastique.
A Montréal même ils desservent deux paroisses, Saint-Jacques et Notre-Dame. L'église de Notre- Dame passe pour l'édifice le plus vaste et le plus somptueux de toute l'Amérique du Nord. Par son aspect
cxlcrieur, elle a presciue la silhouellc tle Xolrc-Damc tic Paris. Mais eommc l'iiilcrieur est aména<jfé d'une façon aulrenienl prali(|iiel
Les nefs sont Icllenienl spacieuses cl les bancs si serrés, (|uc quinze mille personnes peuvent facilement y trouver place et assister à une cérémonie ou h un discours; on dit même (jue les ])rédicateurs n'ont aucun elTorl à faire j)our se faire entendre d'un si nombreux auditoire, tant les règles de racouslique ont été parrailcnicnt observées.
Une vieille maison noire et enfiunée, mais entourée d'un mai;nilii[ue jardin, sert de presbytère à Notre- Dame : c'est là (|u'liabitent les Sulpiciens attachés au service de la j)aroisse ; c'est là aussi qu'ils donnent l'hospitalité à leurs visiteurs.
Mais aux portes de la ville ils possèdent deux autres établissements plus importants, plus modernes, cL surtout mieux construits : ce sont le grand séminaire et le collège.
Le grand séminaire Montréal est pour rAméri(|ue du Xord ce que le séminaire Saint- Sulpice est pour toute la France, c'est-à-dire une sorte de séminaire international où viennent des élèves de tout pays, de toute race et de toute langue. En moins de quatre ans, tous ces éléments disparates .se fondent, je devrais dire se transforment , et quand ces jeunes gens sortent des mains de leurs maîtres, ils ont la science, la correction de tenue et de langage et ces fortes habitudes de la vie sacerdotale auxquelles on reconnaît toujours les élèves de Saint-Sulpice.
J'ai visité avec non moins d'intérêt le collège que dirigent les Sulpiciens et qui est contigu au séminaire.
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Autan l que j'ai pu en juger par un examen rapide , il m'a semblé que les méthodes et les programmes étaient à peu près les mêmes que dans les collèges français. J'ai causé pendant de longues heures avec les professeurs et j'ai été émemeillé de leur zèle , de leur compétence professionnelle, de leur désir manifeste de s'initier à tous les progrès. Sous ce rapport, j'ai trouvé chez ces excellents maîtres un esprit d'initiative, une ardeur et un entrain joyeux dont j'ai été émerveillé et qui, je ne sais pourquoi, semblent être vine rareté à Saint-Suli)ice. En tout cas, je mentirais à la vérité et à ma conscience, si je ne disais ici combien j'ai été touché de l'accueil que m'ont fait ces messieurs. Je considère les heures que j'ai passées en leur compagnie comme les meilleures et les plus douces de tout mon séjour en Amérique, et je garde de leur hospitalité un très précieux souvenir.
Sous la conduite d'un obligeant professeur du séminaire, qui avait été autrefois mon condisciple à Reims, je visitai la ville en détail.
Montréal a la physionomie de toutes les grandes métropoles commerciales : d'immenses magasins bondés de marchandises , des usines sans nombre dans les faubourgs , un port encombré de milliers de bateaux . et enfin, dans les rues, une activité et un mouvement qui commencent dès le matin et qui ne cessent qu'assez tard dans la nuit. Comme dans la plupart des villes américaines , il y a , à Montréal , d'innombrables moyens de locomotion, desservant tous les quartiers de la cité. Partout des tramways électriques qui se croisent dans tous les sens et sont constamment remplis de voyageurs alîairés se rendant à leur bureau ou à leur maison de commerce. Cette fièvre de travail est telle, que New-
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York pourrait seule rendre des points à Montréal, ce qui faisait dire à Lord Dullerin :
-' Xew-Vork. c'est Montréal aggravé. ■■ Les édifices civils ont une certaine ampleur; mais, au point de vue de larchitecture, ce sont les églises catlioli(pies qui présentent le plus d"intéi'èt. J'ai déjà dit un mol de Xolrc-Oame : c'est l'église du passé, l'église (pii rappelle aux habitants les origines de leur ville.
Aujourd'hui ils sont fiers d'un autre temple, (pii n'est pas encore achevé, mais ([ui est digne de tout point de la prospérité actuelle de Montréal; je veux parler de la cathédrale. Kn la construisant, on a voulu faire grand et hcau; et pour cela on s'est mis en tète de re|)roduire sur les rives du Saint-Laurent l'immense basili(pie Saint-Pierre de Rome. Tout nalurcllcmcnl on a dû réduire les dimensions; mais, kl qu'il est, l'édifice est encore immense. Réalise-t-il les espérances arlisti(pies c[u"on avait conçues? Il est permis d'en douter. Les lignes architecturales sont, à coup sûr, fort belles, étant donnée la splendeur du mommient (pii a été pris jiour modèle. Mais il m'a semblé que la (|ualité des matériaux cnq)loyés pour le gros œuvre était inférieure. Les superbes pierres de taille adoptées pour la façade forment avec les murs des bas-côtés im contraste tout à fait fâcheux. Enfin, beaucoup de gens pensent, peut-être avec raison, (pie tel mode de construction qui c<jnvient .sous le brillant soleil de l'Italie n'a plus sa raison d'être dans vme contrée septentrionale, où la brume et la neige obscurcissent le ciel pendant de longs mois. L'intérieur de celte église était loin d'ôtre achevée lorsfjue je l'ai visitée; je pus seule-
nient admirer l'ampleur majestueuse de la nef et les belles peintures qui décorent la coupole. On était en train de mettre la dernière main à l'installation d'un orgue monumental, que M. Guilmant , le brillant organiste de la Trinité, devait inaugurer quelques jours plus tard.
Je remarquai encore qu'aucune des chapelles latérales n'était commencée ; il restait encore tout un travail d'aménagement intérieur dont l'exécution devra se poursuivre probablement pendant de longues années. Mais les catholiques opulents, qui aiment à se montrer généreux pour leur culte, jieuvent dès maintenant se rendre compte des sacrifices qui seraient nécessaires pour terminer cette décoration intérieure. On remet, en effet , a toute personne qui entre à la cathédrale . un petit papier contenant une courte notice sur l'édifice et indiquant aussi la liste complète des chapelles qui restent à construire, avec le chiffre des dépenses pour chacune. Grâce à cette précaution, il ne saurait y avoir de surprise pour j^ersonne. Chaque visiteur sait qu'il suffit de verser vingt ou trente mille dollars pour mériter le titre de fondateur d'une chapelle dans la cathédrale de Montréal. J'aurais bien voulu pouvoir répondre à l'invitation contenue dans le petit papier; mais, n'étant pas le cousin de M. de Rothschild, je dus renoncer à faii'e le généreux. S'il est, de par le monde, des gens qui soient en peine pour placer le surplus de leurs revenus, je me permets de leur signaler la cathédrale de Montréal : en contribuant à son achèvement, ils attacheront leur nom à une œuvre à la fois artistique et chrétienne.
La plus grande curiosité de Montréal est peut-être
le fameux poiil ^'ic•lo^ia. Il a un dévcloppcmenl de près (le trois kilomètres. Avec sa galerie lubulaire, véritable tunnel soutenu par vingl-tjuatre piles d'un calcairc^noir, il présente un aspect totalement dépourvu d'art ; mais quels services ne rend-il pas pour les relations commerciales du Canada avec les Etats-Unis! Commencé en 1850 et inauguré en 1800 en i)résence du prince de Galles, le pont ^'ictoria a coûté trente millions de francs. Il est seulement fâcheux que cette merveille de l'art des ingénieurs impressionne plus vivement l'esprit que la vue ; car la distance en réduit singulièrement les gigantesques proportions. La longue ligne rigide de la galerie, les formes grêles et également recliligues des arches vues de face, lui donnent, de loin, l'humhle apparence d'un pont de chevalets. Combien sont i)référaljles, au point de vue du pittoresque, les coiu'bes harmonieuses de nos vieux ponts de pierre !
Pour bien juger de l'ensemble de la ville, il faut aller la contempler du haut de Mont-Royal : c'est une montagne haute d'environ deux cents mètres qui a donné son nom à la ville et qui aujourd'hui est une promenade fort agréable et très fréquentée.
Les pentes de cette colline sont dessinées en jardin anglais, et du sommet on jouit d'un magnilique coup d'œil >ur Montréal, sur le Saint -Laurent et la rivière Ottawa. C'est là que viennent en foule les habitants qui, après la fermeture de leurs bureaux, veulent respirer l'ail- pur cl se reposer. Un peu partout, sur les pelouses ou dans les clairières du bois, on rencontre des sociétés de toute nature et de tout nom, qui lunchent joyeusement et portent des toasts.
Chose curieuse, c'est sur les pentes boisées de celte riante montagne que se trouve le cimetière de la ville! A côté du plaisir, l'image de la mort. Mais ici cette image n'a rien de sévère. On croirait que le cimetière n'est que le prolongement du parc. Les allées sont soigneusement sablées el ratissées, les tombes disparaissent sous les Heurs el la verdure ; partout des bordures de buis et des corbeilles lleuries. Il n'y a pas jusqu'aux promeneurs eux-mêmes qui n'aient, dans ce champ de la mort, quelque chose de gai et d'épanoui. Rien qu'à ce signe on reconnaît une population chrétienne, qui envisage avec sérénité les mystères de l'autre vie.
Cependant des amis me font comprendre combien j'ai eu tort de ne pas faire en bateau à vapeur le trajet de Toronto à Montréal.
(( Vous n'avez pas vu Lachine! me répètent-ils sans cesse. Il n'est pas possible que vous quittiez Montréal sans avoir franchi les rapides de Lachine ! »
Et les bons Canadiens laissent percer tant de fierté et d'admiration pour leurs rapides, que pour ne pas les désobliger je me décide à faire ce court voyage. Au fond c'est une expédition qui n'est pas sans ressemblance avec la promenade de Paris à Saint- Germain, et, quoi qu'en disent les Canadiens, elle n'est pas beaucoup plus dangereuse.
Je me rends donc à la gare et je prends mon billet pour Lachine. Ce nom bizarre vient de ce que Jacques Cartier, le premier explorateur de cette contrée , s'imaffina en arrivant à cet endroit du fleuve avoir atteint les limites du continent américain et avoir trouvé une voie nouvelle pour se rendre en Chine.
La petite ville, qui doit sou nom ii celle en-eur géograj)lii(|ue, est assez luédioere : ii peine quatre <ni eiu(| mille habilauls. Elle pcrtlrail cerlainemenl toute son importance le jour où les touristes cesseraient de venir visiter la fameuse barre du Saint-Laurent.
La gare est située sur la rive du fleuve, à deux pas du quai, où sont amarrés les bateaux à vapeur. A l'exemi)le de beaucou[) d'autres voyageurs, venus comme moi en excursion, je monte sur le steamer i[ui fait le service de Montréal, et nous voilà aussitôt partis. J'admire en passant un fort joli pont d'une rare légèreté, qu'on a audacieusement jeté d'une rive à l'autre, mais (pi'on a eu la malencontreuse idée de peindre en rouge vif. In peu plus loin, sur la droite, nous longeons un petit village peuplé exclusivement de sauvages. C'est ce que l'on appelle une •< réserve ». Ils sont là quelques centaines, groupés sous la direction d'un officier qui les surveille et (jui est aussi chargé de pourvoir à leur subsistance matérielle. Il paraît qu'en somme leur existence est assez, nusérable. La seule industrie à laquelle ils se livrent, et dans lacpiclle ils sendjlenl avoir acquis une certaine expérience, consiste il exploiler les voyageurs. Ils leur vendent des photogiaphies et une foule de menus objets (pii n'ont pas d'autre mérite que d'avoir été confectionnés par des sauvages plus ou moins autlienticjues.
Enfin, après une heure de navigation, nous approchons des rapides. Tous les passagers se portent ii l'avant du bateau, et chacun s'arme de courage pour su|)porler les émotions de la traversée. Qu'on se rassure : elles sont assez bénignes. On voit d'abord les eaux qui bouillonnent ; (.à t't là on rencontre quehjues
rochers à fleur d'eau. Le pilote, un sauvage aullicntique, celui-là, à qui les sinuosités du fleuve sont familières, est sur sa passerelle, donnant des ordres et ayant l'œil constamment fixe sur l'horizon.
Tout à coup l'on aperçoit, à un demi-mille, comme une ligne de rochers noirs qui émergent de l'eau. Un grand remous se produit autour de ces récifs, et les voyageurs timides se demandent avec anxiété comment on va franchir cet obstacle menaçant.
Mais toutes ces appréhensions sont bien inutiles : lé pilote manœuvre son bateau avec tant de dextérité, que nous passons à peu près sans encombre entre deux roches noirâtres c^ui semblaient vouloir nous barrer la route. C'est tout au plus si le bateau éprouve pendant quelques minutes des oscillations assez prononcées. En réalité, pour bien savourer les émotions de la ti-aversée et pour donner à cette petite expédition son véritable caractère, il faudrait la faire en pirogue ou sur une petite barque conduite par un sauvage. Il y aurait dans ce contact immédiat avec le danger une source d'émotions plus vives et plus pénétrantes qu'on ne saurait en ressentir lorsqu'on est commodément installé sur le pont d'un grand navire, qu'on sait solide et qui est fait pour résister aux tourbillons et aux vagues les plus furieuses.
Une heure après, nous débarquions sur les quais de Montréal : l'excursion avait à peine duré une matinée.
Je ne voulus pas quitter Montréal sans aller saluer M. Honoré Mercier, l'ancien premier ministre de la province de Québec.
Je l'avais connu à Paris à la suite d'une conférence
que j'avais faite en sa présence sur le Canada. II m'avait témoigné nne très grande bienveillance, je dirais même nne certaine alVcction, si le mot nétait un pen insolite i)onr caractériser les sentiments d'un homme politi(ine.
Les journaux m'avaient appris les épreuves cruelles par les(pielles on l'avait fait passer, à son retour au Canada. Je savais ([u'il avait été renversé du pouvoir, qu'un grand procès de corruption lui avait été intenté par ses adversaires, et que s'il avait échajipé ;i une condamnation, il était sorti de là un peu anuMudri, politifpiement parlant, et presque entièrement ruiné.
Mais ces considérations, au lieu de m'arrèter, me firent regarder cette visite comme un devoir.
M. Mercier fut 1res louché de ma démarche. Il m'accueillit avec vme bonne i;râce et une cordialité à lacpiellc je fus très sensible. Je le trouvai un peu fatigué et \ ieilli par les orages qu'il avait subis, mais non découraijé.
Tombé du pouvoir, il s'est remis vaillamment au travail; il a ouvert un cabinet, et comme il est très bon avocat, les affaires lui arrivent de toutes parts, cl il est probable qu'à force de travail et dénergie il réussira à reconstituer sa fortune.
Au point de vue politi(pie, il n'est pas aussi complètement fini que l'espéraient ses adversaires. Il est encore membre du [)arlement ; sa paiole de tribun prend tons les jours nu ascendant plus considérable; md ne sait mieux tpie lui faire vibrer les cœurs canatliens. Qui sait si les lliictiiations politiques ne ramèneront pas aux affaires un homme qui esl incontestablement le premier orateur du Canada?
124 YAXKEES ET CANADIENS
Je ne veux pas examiner ici le mouvement annexionniste dont M. Mercier a pris l'initiative. Beaucoup de Canadiens très patriotes et très catholiques refusent, je le sais, de le suivre dans cette voie pleine de périls. Mais il n'en reste pas moins certain qu'avec son magnifique talent de parole, sa souplesse d'esprit et sa compétence dans les affaires, M. Mercier est encore en mesure d'influer svu> les destinées de son pays. Il a, du reste, Irop de clairvoyance pour ne pas voir quels sont, à l'heure actuelle, les vrais intérêts du Canada ' .
' Depuis que ces lignes ont élé écrites, les journaux canadiens nous ont appris la mort si édifiante de M. Mercier. Durant les quelques jours qui ont précédé sa fin, il a pu faire ses adieux à ses parents, à ses amis et même à ses adversaires politiques. La population de Montréal a été très touchée de cette calme el nolslc attitude en présence de la mort, et elle a fait au grand orateur de magnifiques funérailles.