‹ Yankees et CanadiensChapitre 7 sur 42 · I.i; MAGAIiA · texte numérisé non relu

I.i; MAGAIiA

concevoir, on penl ci'oire ([ne je ne m'élernise pas dans la i^are de Niaj^ara: je ne snis pas venu de si loin pour philosopher devanl un appareil antomali(pie.

In vieil omnibus loiil bariolé de jaune, de roui;c et de vert me Iransporle à Knlleiiihncli-llùlel , juste en face des rapides du lleuve, et après avoir déposé mes hallages dans le hall de riiôlel , je cours voir le Niagara.

Un voyageur fran(,-ais, dans un li\ re réceni, décrit ainsi ses impressions eu i)résence des chutes célèbres : « (,)ue d'eau! (pic d'eau. ' Poiu' plus de délails, \oir la description de (Chateaubriand.) »

El c'est tout! l'auleur jjasse ensuite à un autre chapitre.

Sans avoir la prétention de faire un tableau à la Chateaubriand, je voudrais, eu Icrnics fort simples, rendre ce <pie j'ai ressenti.

A mon sens, le Niagara est la plus grande curiosité de la partie de rAniéri((ue cpie j'ai visitée. C'a été à proi)reinent parler le « clou » de mou voyage.

Qu'on se ligure un lleuve à peu près dix fois large comme la Seine au Fonl-Royal, coulant à pleins bords entre deux rives plates et monotones. On dirait un grand canal creusé p;ir la naluie pour déverser les eaux de l'Krié dans le lac Ontario.

Au bout de (juel(|ues kilomètres, le lleuve se heurte ii des milliers de récifs ([ui paraissent vouloir lui barrer le chemin. Cet obstacle l'irrite; connue un géant (pii sent sa force, il bat les rochers avec une violence inouïe; il les escalade même, et ses eaux, tf)utes blanches d'écume, s'en vont en tournoyant d'ini récif à l'antre. Celte course lorrenlueuse dure (piehpie temps. Puis, tout à coup, le lleuve rencontre une île, (jui s'ap|)elle l'île de la Chèvre;

il se divise en deux branches inégales, dont Tune longe la rive américaine et l'autre la rive canadienne.

Arrivées aux extrémités de l'île, les eaux dans un élan magnifique se jettent subitement , et avec un fracas épouvantable, dans un ravin de plus de deux cent cinquante pieds de profondeur.

La scène est vraiment grandiose ! Du pied même de chaque chute jaillit une colonne de vapeur qui s'élève à plus de cent mètres et qui constitue le plus splendide jet d'eau qu'on puisse voir dans le monde. Quand les rayons du soleil brillent à travers cette colonne de poussière liquide, le coup d'oeil devient féerique, et l'on reste muet d'admiration devant les milliers d'arcsen-ciel qui étincellent de toutes parts sur toute la largeur du lleuve.

Chateaubriand y a vu ou cru voir « les aigles, entraînés par le courant d'air, descendre en tournoyant au fond du gouffre, et les carcajoux se suspendre par leurs longues queues au bout d'une branche abaissée pour saisir dans l'abîme les cadavres jjrisés des élans et des ours ». J'avoue, à ma honte, que je n'ai vu ni aigles ni carcajoux, et les ours de ces parages m'ont paru être tout simplement des mythes.

ÎNIais il faut reconnaître d'ailleurs que leur présence n'est nullement nécessaire pour la sublimité du spectacle.

" J'ai vu bien des cascades, disait Ampère; j'en ai vu en Suisse, en Ecosse, en Norvège et dans les Pvrénées; mais toutes ensemble se perdraient et se noieraient dans le Niagara, pygmées auprès d'un Titan! Pour moi , les deux plus grandes choses de ce monde sont, parmi les monuments élevés par la main de

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l'homme, les ruines du ïhil)et , et, parmi les œuvres (le la nature, les chutes du Niagara. »

Malheureusement, depuis une trentaine d'années, le Niagara a un peu changé d'aspect, et perdu quelque chose de sa primitive et sauvage beauté.

On aime à se le représenter au temps où il ne battait que les rochers de ses rives et où ces routes et ces voies ferrées n'avaient pas déchiré le flanc du ravin. Je me figin-e le silence universel de la nature devant le tonnerre du grand fleuve, l'homme errant comme une bête sauvage parmi ces précipices, n'osant pas encore troubler sa majesté, et je comprends alors la grandeur du spectacle.

Mais l'utilitarisme américain a gàié tout cela. Les impénétrables forêts des deux rives ont fait place h des champs de maïs; des usines ont été construites sur les rapides, et les pelouses qui longent les bords du gouffre ont été garnies de bancs et de barrières comme le jardin d'une guinguette.

Une ville même a été bâtie, et elle ressemble à toutes les villes de plaisance qu'on peut visiter sur les deux continents. S(piares bien tenus, hôtels somptueux, boutitjues de souvenirs et magasins de photographies, rien n'y maïupie. On y est même assailli de guides et de voituriers comme à Luchon ou à Chamounix. Bien plus, des centaines de jeunes couples arrivent tous les jours pour passer là leur lune de miel. Il paraît ([ue la ^1le des chutes a des vertus particulières pour rendre heureuses les unions américaines.

A vrai dire, les jeunes mariés se contentent île faire des promenades rêveuses sous les pelouses (pii longent le fleuve , ou bien , s'ils sont riches , ils prennent , moyen-

nant cent francs ])ar jour, une des voitures qui stationnent devant les hôtels, et, sans bouger de leur landeau capitonné, ils sont censés faire une excursion aux chutes et au ravin. Mais les véritables touristes payent davantage de leur personne : ils tiennent à voir les choses de plus près afin d'en rapporter des impressions moins Aagues et moins sommaires.

Les récifs du Niagara sont juste en face de KallenhacIï-Hàtel. Je passe de longues heures à contempler la lutte des flots contre les rochers et à suivre du regard les vagues d'écume qui tournent dans tous les sens avec une rapidité vertigineuse.

Puis, franchissant un pont suspendu, je vais jusqu'à l'île de la Chèvre, qui sépare les deux gigantesques cascades. Cette île, que le fleuve ronge sans cesse, et (|ui tôt ou tard finira par être emportée, est aménagée de manière à permettre aux touristes de s'avancer le plus près possible des chutes. Partout des escaliers munis de parapets, qui vous conduisent jusqu'au bord du fleuve. On a la satisfaction de recueillir de l'eau dans le creux de la main et de se désaltérer, sans bourse délier, au Niagara.

Les autres agréments qu'on peut s'y procurer sont infiniment plus coûteux. Il faut payer un franc vingtcinq pour entrer dans l'île de la Chèvre; même somme pour passer sur Suspension Bridge : c'est un pont tfès hardi en fil de fer qui fait communiquer la rive américaine avec la rive canadienne, et du haut duquel le regard peut embrasser les deux chutes et jouir du spectacle dans son ensemble.

Mais vous êtes audacieux par tempérament , même im peu téméraire, et le danger vous fascine? Dans ce

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cas entrez à la Cave des A'ents: pour un dollar, on vous fera passer par les émotions les plus violentes que vous puissiez souhaiter.

On pénèlre d'abord dans une haracpie en planches construite à l'une îles extrémilés de l'ile de la Chèvre. Là, on se déshahille des pieds à la tête, pour revêtir un costume de llanelle, et par-dessus celui-ci, un autre costume en gutta-percha, et l'on se couvre la tête d'un cas(pie comme un \ulgaire pomj)ier; après (pioi, par un escalier en poutrelles, on descend jusipi'à une passerelle établie sous la cataracte. Le rocher, d'oii le Ilot épais et bruyant se précipite, est creusé et forme un aiceau au-dessus de votre tête, ^'ous avancez, en vous c(jllant à la paroi, sur un sentier cpii va en se rélrécis.sant juscpi'au moment ofi il devient tout à fait in)praticable. .V deux pas, la masse liipnde roule en mugissant cl en décrivant une vaste courbe. C'est véritablement un enfer aquatique, et quicontjue y pénètre ressent une anijoisse mortelle.

Après avoir savoure quel([ues secondes cet te lugubre sensation, vous rebroussez chemin, et ce n'est pas sans un sentiment d'intime satisfaction que vous remontez l'escalier cpii vous a conduit dans cet antre, d'où le dieu Dollar, k- plus |)uis.sanl des dieux, a expulsé le génie de la cataracte. Vous revenez à la baraiiue ruis.selant des pieds à la tête et trempé jusqu'aux os, en ilé])il du costume de gutta-|)ercha; vous vous rhabillez, vous vous séchez, et vous jurez, mais un peu lard, de ne l)lus expérimenter les formidables douches du Niagara.

Il reste une dernière aventure, non moins classicpie (pie celle de la (]avc des A'enls, et (jui n'est peut-être

pas moins périlleuse : c'est de descendre jusqu'à un petit vapeur qui stationne au fond du ravin, à un mille des chutes, et d'aller sur cette coquille de noix rôder autour des cataractes à travers un remous terrible. Le capitaine ou le pilote qui dirige ce petit bateau doit être un bien habile homme ! Il le manœuvre avec une telle dextérité , qu'il réussit à conduire ses passagers jusqu'au pied même des chutes. On devine les oscillations fantastiques du vapeur sur ces flots déchaînés! Bien souvent les spectateurs restés sur la berge le croient perdu , quand ils le voient disparaître dans un nuage de vapeur d'eau ; mais quelques minutes après il reparaît de l'autre côté du ravin , faisant effort pour résister au courant et revenir sans encombre à son point de départ.

L'expédition dure environ un quart d'heure ; mais c'est suffisant pour faire connaissance avec la force mystérieuse qui réside dans le gouffre. Si brave que l'on soit, on est enchanté de laisser là le bateau ensorcelé et de remonter sur la berge.

Les Indiens, qui habitaient autrefois ces i^arages, vénéraient le Niagara comme la demeure du grand Esprit; et, chaque année, pour apaiser le dieu, ils plaçaient deux jeunes fdles sur une barque qui était abandonnée au courant. Pendant que les jeunes fdles descendaient le fleuve et qu'elles étaient précipitées dans l'abîme, le peuple se tenait sur les rives, priant l'Esprit d'agréer ce sacrifice et d'être favorable à toute la nation. Il est probable que ce n'est là qu'une légende ; mais elle persiste dans la contrée et le souvenir en a été fixé dans une peinture très saisissante, que l'on m'a montrée dans le salon du Grand-IIôtcl de Niagara.

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Aujourd'hui , ce ne sont plus les jeunes lilles qui s'exposent à la fureur du j^rand (Icuve. Mais il y a toujours des téméraires qui s'amusent à traverser les rapides. Sans parler du célèbre Blondin , qui passait d'une rive à l'autre sur une corde tendue à plus de deux cents j)icils au-dessus de l'abime, ou se rappelle le caj)ilaine ^^'cbl) (pii. il y a (piel([ues années, trou\a la mort dans les eaux du Whirpool.

Lecoi'psdc l'insensé tut recueilli cinci lieues plus bas; mais cette lin tragi(pie n'a pas découragé les nageurs. Tous les ans. il y a des individus qui tentent l'aventure et qui cherchent à s'illustrer ou à gagner de l'argent en essayant de franchir cet océan déchaîné. Un des derniers que l'on cite était uii garçon coilTeur, qui a eu l'incroyable audace de s'abandonner au courant, enfermé dans un tonneau bien lesté. Malgré mille soubresauts et des heurts terribles contre les parois du ravin, il sortit sain et sauf de l'entreprise, et enchanté d'avoir gagné un pari (pii, pour lui, était une fortune.

Je restai deux jours au Niagara ; ce n'est pas trop pour faire des excursions sur les deux rives et pour savourer l'admiration <juc l'on ressent en pré.sence de celte merveille (le la nature. Tiràce à un brave Hollandais, qui parlait assez bien le français, et qui se nul il ma disposition avec une obligeance parfaite, je pus visiter en détail la ville et les environs et nt'approvisionner de souvenirs sans être trop exploité par les marchands, (lar il s'en faut ({ue cette co(iuette ville soit le pays de la probité ! J'ai déjà dit ce cjue coûte une joui'uée (le \()ilMre: pas moins de vingt dollars, un j)eu plus de cent francs. Le j)rix des autres objets est ;i ravcnanl. ^ ^--^

La moindre photographie, Talbum le plus modeste , tout est coté à un chiffre fantastique. Les photographes surtout font des affaires d'or, mais le plus souvent, c'est au déli'iment de l'honnêteté. Ils exploitent indignement les Européens. Quand ceux-ci ont la gloriole de vouloir se faire représenter sur les bords du ravin , sur Suspension Bridge, ou debout à côté des cataractes , les photographes leur font payer à l'avance le prix convenu, ce qui est assez naturel,... mais ils n'envoient jamais les photographies. Beaucoup de voyageurs se sont plaints , plusieurs même se sont adressés aux consuls ; mais tout a été inutile. Quel recours peut avoir, je vous le demande, un bonnetier de Lyon contre un photographe américain qui s'est montré indélicat? Le mieux évidemment est de s'en remettre à la justice divine ; mais cette perspective ne console pas toujours les pauvres Perrichons qui ont été escroqués.

Les boutiquiers de Niagara ont mille moyens povu' duper les touristes ; mais le plus joli est certainement celui-ci : vous lisez sur la porte d'un magasin: « Ici on parle français ! » Tout heureux de pouvoir parler votre langue, vous entrez et vous demandez où est la personne qui parle le français.

Généralement vous trouvez là une vendeuse avenante qui, en anglais, vous répond qu'elle a une cousine, parlant français comme une Parisienne, mais qu'elle est sortie.

« A quelle heure rentrera-t-elle ? demandez- vous désappointé.

— A huit heures du soir. »

Vous partez en maugréant contre ces jeunes personnes qui ont la fâcheuse habitude de sortir quand

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ini

on voudrait causer avec elles, el à huit heures précises vous retourne/, au magasin. Celte fois, il est fermé!

La cousine est un mythe. On l'invente de toute pièce pour allécher le touriste, surtout, paraît-il, le Français. Mon brave Hollandais, (jui connaîl par le menu tous les cancans de la petite ville, m'affirme que tous les

11 le manœuvre avec une telle dcxtérilé, qu'il réussit à conduire ses passagers jusqu'au pied même des chutes.

Français venus dans ces parages se sont laissé duper par la cousine. Je suppose qu'ils ont dû s'en consoler. Le Niagara a de cpioi panser ces petites blessures d'amour-propre.

La seule chose qu'on regrette dans cette excursion, c'est que le cadre qui entoure les chutes n'ait ni l'ampleur, ni l'originalité (\u\ conviendraient h un pareil tableau. On y voudrait, tout autour, les massifs neigeux des Alpes et des Pyrénées. Le iihénomèiie ])rendrait

alors un relief et des proportions vraiment prodigieuses. Tel qu'il est , il cause au premier abord une certaine déception. Ce n'est que lorsqu'on s'est approché de ces gigantesques cascades, que l'on a pu apprécier la masse d'eau qui s'y précipite , que l'on a touché du doigt le torrent et que l'on a été arrosé de son écume, qu'on sent l'étonnement naîti'c et l'admiration grandir. Et cette impression, résultant du calcul et de la réflexion, ne s'efface plus.

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