‹ Yankees et Canadiens [microforme]Chapitre 44 sur 70 · RAT · texte numérisé non relu

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train de repêcher les marchandises les plus précieuses. On nous dit que, fort heurcusement, aucun matelot n'avail péri.

Néanmoins, on peut le croire, la vue de cet accident ne mit pas en belle humeur les passagers de la Gascogne. Chacun se disait qu'après tout il n'y a pas de bateau qui ne soit exposé à une pareille catastrophe. Quand le brouillard est très épais, comme il l'est loujours dans les parages de Terre-Neuve, il faut mille précautions pour éviler une rencontre. Je sais bien qu'on voit sur le pont ies chaloupes toutes parées qu'on jetterait à la mer en cas de malheur. Mais la perspective de passer {oute une journée sur une chaloupe, par une mer démontée, n’est pas faite pour sourire à beaucoup de gens. Enfin, à la grâce de Dieu! C'est ce que disent les chrétiens en pareille occurrence, et ils ont raison ; ar mieux vaut encore s'en remettre à la Providence que de s'épouvanter à l'avance de tous les dangers qu'on peut trouver sur sa route !.

* Ace sujet el à propos du naufrage de la Bourgogne, M. Cornély, dans le Matin du 10 juillet 1898, à donné de précieux conseils dont la Compagnic transatlantique pourrait faire son profit :

«@ IL faudrait tout d'abord multiplier les moyens de sauvetage, les rendre tellement puissants et tellement évidents que chaque passager eût confiance en eux, une confiance entière, absolue, Les bouces, les ceintures de sauvetage devraient garnir tout l'espace que fréquentent les passawers, Les canots de sauvetage devraient être assez nombreux pour que toute la population du navire y füt à l'aise, même avec des provisions arrimées d'avance, Ils devraient être pourvus d'un moyen automatique de mise à l'eau, pour qu'au moment d'un sinistre personne ne s'embrouillât dans les ressorts, les poulies, les câbles, les palans, ete.

« Enfin, — c'est là une idée que je soumets aux ingénieurs en toute humilité et avec la peur qu'ils la trouvent stupide, —les ponts des paquebots eux-mêmes devraient être composés de flotteurs insubmersibles , ne tenant au navire que par leur poids, posés sur son ossature et libres de toute attache, de sorte que, si le bateau coule, le pont devienne un ou

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Un peu plus loin, nouvel incident; mais celui-ci est moins dramalique.

On vient de découvrir deux Monténégrins qui se sont faufilés à bord sans avoir payé leur place. Cette nouvelle provoque un élan de pitié chez les passagers de première classe : on fait circuler une feuille de cotisation pour payer la traversée des deux pauvres diables. Mais le commandant coupe court à cette manifestation charitable. I fait jeter à la mer une petite barque, sur laquelle prend place le pilote, et, à l'aide de cordages, on descend à ses côtés les deux Monténégrins, qui

plusieurs radeaux que le navire, en “'enfonçant, laisse flotter à la surface de la mer, et qui seraient munis d'anneaux, de tout ee qu'il faut pour S'accrocher, Est-ce possible? Je n'en sais rien, n'avant jamais construit que des bateaux destinés à flotter sur les bassins où les ruisseaux des rues. Mais, si c'est possible, si on peut tout au moins déclancher, au moment du désastre, le pont eatier en plusieurs morceaux, il y aurait là un puissant moyen de sauvetage,

« Autre chose encore, [ne suffit pas que les appareils existent. TH faut que ceux qui sont exposés à s'en servir les connaissent ct les apprécient. Par conséquent, les premicres heures que les passagers passent sur les bateaux devraient être employées à une visite destinée à leur donner une assurance complète, Qu'on leur montre les eloisons étanches, qu'on leur explique leur rôle et leur utilité, Qu'on leur montre les ceintures de sauvelage, qu'on leur apprenne à s'en revélir, Qu'on leur montre les canots, qu'on fasse connaitre à chacun d'eux lembarcation sur laquelle il sera appelé à monter, En un mot, que tous, hommes, lemmes et enfants, ils soienc assujettis, sinon tous Îles jours, au moins une ou deux fois pendant les longues traversées, à ce que j'appellerais un branle-bas de sinistre. Qu'on leur fasse faire l'exercice de leur propre sauvetage, Quel est celui qui refuserait pour lui, qui refuserait pour les siens, d'aussi précieuses indications, d'aussi précieuses connaissances ?

« Soyons pratiques pour une fois, El lorsque nous aurons mis tous Îles atouts de notre côté, lorsque nous nous serons aussi aidés qu'il nous sera possible, alors nous pourrons mettre notre confiance pour le surplus en Celui dont l'empereur Guillaume n'oublie jamais le nom et que M, Félix Faure est obliué de passer sous silence, sous peine de déplaire à quelques centaines d'individus qui l'ont nommé, et qui, d'ailleurs, sont mille lois plus plats devant l'électeur que ne l'étaient leurs pères devant le Dieu de Ja victoire, de la mort et de ia vie, »

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avaient Pair parfaitement indifférents à la mesure prise contre eux.

Une fois en barque, ïls se mirent à ramer el on les vit qui s’éloignaient dans la direction du bateau-pilote, lequel avait mission de les déposer sur les quais de New-York. Qui sait ce qu’ils sont devenus?

Le lendemain, la mer fut encore plus mauvaise que la veille. Le langage provoqua chez la plupart des passagers son cffet habituel : presque tous furent malades. Il va sans dire que, pour ne pas me singulariser, je partageai le sort commun. J’eus beau me raidir ; il fallut payer mon tribut, au grand scandale d'un garçon de cabine, qui, me voyant vomir dans ,es corridors, m'apostropha par ce mot épique :

« Monsicur, c’est défendu !

— Pas un mot de plus! lui dis-je, sinon c'est sur vous que je décharge ma bile. »

Il faut croire que j'avais l'air terrible, car il fila dans une autre direction et je ne le revis plus. Le brave garçon! il croyait peut-être que J'étais malade pour mon plaisir.

Cependant, vers le soir, il ÿ eut une éclaireie. La mer était devenue plus calme et la gaieté avait reparu parmi les passagers. On se mit alors en tête d'organiser un concert. Les artistes ne manquaient pas à bord. Nous avions deux violons, une chanteuse fort distinguée, un chœur de jeunes lilles, toutes plus gracieuses les unes que les autres, un conférencier et un chiffre respectable de pianistes. Avec de pareils éléments, on était sûr du succès. M. Feillet qui, en sa qualité de gouverneur de Saint-Pierre et Miquelon, avait plus que tout autre l'habitude du commandement, se fit le régisseur de la

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Loupe. Un grave professeur de mathématiques à l École centrale se chargea d'imprimer les programmes, et, après de longs pourparlers avec les artistes, on arrêta ous les détails de la séance.

Elle eut lieu au salon des premières aussitôt après le diner. Les violons firent merveille; la chanteuse, une charmante Américaine, qui venait en France pour tenter la carrière artistique, exécuta avec beaucoup de finesse et de verve quelques morceaux de Faust et de la l'avorile, et le conférencier raconta avec humour les infortunes de Pédalard , grand bicycliste devant l'Éternel. Mais lout le succès de la fête fut pour le chœur des Jeunes filles. Elles étaient environ une douzaine, loutes de seize à vingt ans; elles venaient en France sous la conduite d'un pasteur protestant pour achever leur éducation.

A les voir, elles donnaient assez bien l'idée d’un pensionnal espiègle et rieur: rien n'était amusant comme d'assister à leurs petites révolles, quand le brave pas- Leur commettait quelque abus de pouvoir. Que voulezvous? celles se sentaient soutenues par les sympathies des passagers, ct les reproches de leur mentor ne paraissaient pas les émouvoir beaucoup. Ce soir-là, comme d'ailleurs tous les jours suivants, elles chantaient une romance très populaire en Amérique : Après le bal. On m'a affirmé que l'auteur de cette mélodie, qui est du reste pleine de sentiment et de poésie, avait gagné en une année plus de cent mille dollars. I s'appelle je crois M. [arris.

Enfin, la soirée se termina par une sauterie tout intime, mais fort Joyeuse, à laquelle tous les messieurs du bord voulurent prendre part, sauf bien entendu

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ceux qui, Comme moi, n'avaient aucun goût pour ce genre de distraction.

Ces petites fêtes sans cérémonie, mais non sans vaielé, durèrent loute la semaine, et c'est peut-être à elles qu'il faut attribuer la santé parfaite dont jouirent tous les passagers. C'est une vérité passée à l'étal d'axiome sur tous les bateaux de la Compagnie lransatlantique, que plus on s'amuse à bord, moins il v a de malades. Et, en effet, le docteur de la (Gascogne n'eut rien à faire pendant (toute notre traversée.

C'est fort heureux, d'ailleurs, que nous ayons su nous créer nous-mêmes des distractions, car celles élaient assez rares sur le navire, et le commandant, M. X..., ne semblait guère disposé à nous en procurer. Il était manifeste qu'il considérait Iles passagers comme des êtres encombrants. Il ne s'intéressait qu'au fret, c'est-à-dire au nombre plus où moins considérable de ballots ae marchandises qu'il transportiut, et d'où il lirait le plus clair de ses bénélices. À la différence du capitaine Frangeul, dont j'avais fait la connaissance sur la T'ouraine, il n'avait aucune relalion avec les passasers; souvent même il n'assistait pas aux repas, mais par exemple, quand un voyageur s'aventurait hors du pont, il était sûr de rencontrer le commandant, qui, très sèchement , l'invitait à déguerpir. Bien plus, 1l'était interdit d'adosser une chaise longue contre sa cabine. Cette cabine était chose si sacrée qu'elle était un peu comme la chambre nuptiale de Fadinard dans le Chapeau de paille d'Italie : on n'avait même pas le droit de la profaner du regard!

Il eut vraiment lort, ce commandant, de se montrer si sévère; car à l'encontre de ce qui se passe à la fin

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de toutes les traversées, les passagers de la Gascogne ne voulurent rien donner pour l'œuvre des naufragés, el celte abstention générale, c’est uniquement aux airs grincheux du capitaine qu'il faut lattribuer.

Les ressources offertes par la bibliothèque étaient aussi assez maigres. On ne comprend pas qu'une grande compagnie comme celle des Transatlantiques ne veille pas sur celte question. Je me suis amusé à étudier en détail le catalogue : il était des plus écourtés. J'y ai vu les œuvres complètes de Zola, les Truandaïilles de Richepin, le recueil complet des discours de Gambetta et de Jules Ferry, et quelques ouvrages encore non moins CHNUVEUX; Mais Je n'y ai pas découvert un seul exemplaire de Labiche; rien non plus de Feuillet, de Daudet, pas même lPADDhé Conslantain de Ludovic alévy!

C'est à peine s'il s'y trouvait quelque récit de voyage, et, chose étrange, il était impossible de mettre la main sur un atlas. Franchement, il me semble que la compagnie devrait se préoccuper davantage de ses bibliothèques. 11 v faudrait, non seulement les œuvres des meilleurs romanciers, mais encore la plupart des livres concernant l'Amérique. Grâce à cette seconde catégorie d'ouvrages, les passagers pourraient étudier à l’avance le pays qu'ils vont visiter. Pourquoi aussi ne pas avoir deux catégories de volumes : ceux qu’on loue et ceux qu'on achète? Je suis convaincu qu'il y aurait là une source de bénéfices très sérieux, si l'on voulait bien organiser les bibliothèques de façon à salisfaire tous les besoins des voyageurs. Je me permets de recommander ce point à la sollicitude de la compagnie.

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Cependant, depuis huit jours, nous étions en mer. Le matin du second dimanche, on vit se dessiner au loin les côtes de France. Le ciei était radieux et Île soleil nous faisait fête pour le retour. Toutes les jumelles étaient braquées sur Cherbourg, sur Îles rochers du Calvados et enfin sur le Havre. I] régnait une joie débordante parmi les passagers: les groupes élaient très animés; on se faisait des adieux, on échangcait des cartes et lon se promettait bien de se retrouver à Paris ou ailleurs. Iélas! que de relations, que d'amitiés ainsi ébauchées à bord, ont été brusquement interrompues par l'arrivée au Iavre. Chacun, en mettant le pied sur le sol de France, s'en est allé à ses affaires et à ses habitudes, et bien rares sont ceux qui ont réussi à retrouver plus tard leurs compagnons de traversée.

Une jeune Américaine de dix-sept ans, qui, à cause de sa bonne grâce, élait considérée un peu comme la reine du bord, eut la fantaisie de garder un souvenir matériel des passagers de la Gascogne. Armée d'un album tout neuf, elle alla à travers les groupes, quêlant des autographes. Tout le monde, bien entendu, s'empressa de déférer à son désir. Chacun lui tourna son compliment, les uns en anglais, les autres en français, d’autres en russe. Bref, toutes les langues du monde y passèrent, et elle trouva ainsi le moyen de se faire une collection très curicuse d’autographes, en trentedeux langues différentes. Cette variété d'idiomes donnera une idée de la variété des races représentées parmi nous. Ilen a fallu beaucoup moins, sur la tour de Babel, pour y produire la plus affreuse confusion; tandis que l'harmonie la plus parfaite ne cessa pas un seul instant

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de régner sur la Gascogne. EU on nicra encore le progrès |...

Enfin, vers trois heures de l'apr di, nous entrâmes dans le port du Havre. Un peur vapeur vint chercher les passagers de première pour les conduire

directement à la douane, et quelques instants après le

train Lransatlantique nous emporlail sur la route de

Paris.

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