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de leur travail; mais ils n'étaient nullement découragés, Avec celte souplesse ct cette absence de préjugés qui sont le propre de la race américaine, ils s'élaient procuré un travail quelconque, et, en attendant des Jours meilleurs, ils s'occupaient comme ils pouvaient, mais sans faire entendre ces plaintes et ces récriminalions qui sont inévitables en France, quand les aflaires ne marchent pas.
La ville la plus voisine de Manchester, c'est Hartlord, la capitale du Connecticut. Je l'ai visitée un peu rapidement ; mais il y a deux édifices qui m'ont beaucoup frappé : le capitole et la cathédrale.
Le capitole est une superbe construction toute neuve, copiée sur le capitole de Washington. [l a coûté cinq millions de dollars. De loin, 21 est assez saisissant parce que le monument est . ar une hauteur, au centre d’un fort joli pare. Mais la coupole m'a paru trop étroite: vue d'en bas, elle a un peu Pair d’une cheminée.
Dans la salle des pas-perdus, qui est au rez-dechaussée, on voit les drapeaux qui ont été pris à l'ennemi en 186%, et, à l'entrée, on remarque une admirable statue en bronze de Nathan Tale. Sur le socle, on à gravé ces belles paroles du héros :
« Je ne regrette qu'une chose, c'est de n'avoir qu'une vie à donner à ma patrie. »
La cathédrale est un édifice tout récent: elle a été ouverte au culte il y à à peine quelques années. Elle est construite en picrre rouge. Avec ses deux tours massives du portail, elle ressemble vaguement à Notre- Dame de Paris.
L'intéricur est d'une richesse extrême ; on y voudrait sculement un peu plus de goût, et par conséquent
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moins de dorures el de décorations de toutes sortes. Les piliers sont de superbes colonnes de marbre cannelées; malheureusement la voûte est en bois; mais les poutres disparaissent pour ainsi dire sous la profusion des peintures et des sculptures.
En visitant cette église on à la sensation exacte de ce que les Américains entendent par le culte: ils ne le comprennent pas Comme nous, inimalériel et dégagé autant que possible de tout apparal extérieur: ils le leur faut riche, éblouissant, j'allais dire cossu et con- .fortable, comme il convient à des gens qui manient des millions de dollars. Les curés de France, el surtout ceux de Paris, feraient bien d'aller visiter la cathédrale d'Iartford pour + étudier la manière de chaulfer une église. Je ne crois pas qu'il soit possible de rêver quelque chose de plus parfait. Sur tout le pourtour des nefs courent de longs tuyaux de vapeur qui, en hiver, maintiennent dans l'édifice une tempéra- Lure toujours égale. Combien ce système est mille fois préférable à nos bouches de chaleur qui ne donnent que du vent, où à ces poêles monstrueux qu'on rencontre si souvent en province, et qui ont le double inconvénient de rôtir ceux qui s'en approchent, et de laisser geler ceux qui en sont éloignés! Quand on à vu les installations commodes et somptucuses de l'Amérique, on prend en pitié même nos misérables calorifères qui semblent avoir été inventés pour rendre impossible, ou tout au moins périlleuse, la fréquentaion des églises en hiver.
Suivant la tradition américaine, la cathédrale d'Hartford n'est pas un édifice isolé, perdu au milieu des
habitations privées. Elle est entourée, au contraire,
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de ce qu'on pourrait appeler les organes de la vie paroissiale, à savoir le presbytère où réside l'évêque, un hôpital, un orphelinal, une école et un collège. Tous ces bâtiments ont bon air; il est facile de deviner qu'en les construisant on n’a pas regardé à la dépense. Dans un pays comme l'Amérique, où les questions d'argent priment foutes les autres, ce confortable matériel, qui règne dans Îa plupart des établissements catholiques, à une souveraine importance : c'est la preuve sensible et indiscutable de la vitalité du catholicisme dans le pays. Un cerveau américain est infiniment plus sensible à cette preuve qu'à un argument métaphysique.
En dehors de son capitole et de sa cathédrale, Hartford se recommande à l'attention des touristes par son industrie des cycles. Il paraît que c’est la première ville du monde pour la fabrication des bicyclettes. N'étant pas de la partie, je me suis contenté de revarder en passant les magasins bondés de machines de tout prix. Pour un connaisseur il aurait eu là tout un monde de jouissances très vives; mais, pour un profane comme moi, l'attrait était médiocre.
Une seule chose me préoccupait, c'était de savoir comment il pouvait y avoir lant de bicyclettes dans un pays où les routes sont si détestables. C'est une remarque que J'ai eu l'occasion de faire plusieurs fois : les routes, en Amérique, font songer à certains de nos sentiers tracés au hasard, à travers champs, par la fantaisie des piétons qui cherchent à raccourcir leur trajet. Les routes d'Amérique sont un peu plus larges et les fondrières + sont plus profondes : voilà la seule différence. Évidemment, notre estimable administration
des ponts et chaussées n'a pas son équivalent aux États-Unis, ou, si les Yankees font des frais pour l'entretien de leurs routes et de leurs chemins, il faut reconnaître que c'est en pure perte.
Comme je m'élonnais de cette incurie, un Américain 4 me fit cette réflexion qui est fort judicicuse :
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« Rien de plus naturel, pourtant, me disait-il, que nos routes soient en mauvais état. En France, vos routes sont anciennes: elles datent d'une époque où c'était Ie seul mode de communication; de là le som minulicux avec lequel elles ont été lracées ct entre- Lenues; tandis que, chez nous, lorsque nous voulons relier deux villes, nou: établissons d'abord un chemin
: | de fer. La route ne vient qu'après. D'où il résulle que
1 ous les transports se faisant par la voie ferrée, nous à n'allachons qu'une très petite importance aux routes. » ; Fort bien, avais-je envie de répondre; mais encore le une fois à quoi peuvent servir les bieyelettes?... IT cest ; ; certain que, telles qu'elles sont, les routes sont inabor- 1 dables pour des machines de précision. Je scrais assez
È tenté de croire que les amateurs ne s'en servent que pour leurs courses en ville, et, dans ce cas, je m'explique
r difficilement la prospérité prodigicuse de l'industrie des à vélocipèdes à [lartford.
: Cependant le moment était venu de reprendre Île chemin de la France. I] fallait être à son poste pour la rentrée d'octobre. Je fis mes adieux à mes amis de r Manchester et je filai directement sur New-York. r J'avais grand besoin d’une journée de repos avant de ki m'embarquer, Mais peut-on songer à se reposer dans
une ville comme New-York? Les visites et les courses eurent bien vite absorbé les douze heures que je m'étais
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réservées, et je dus partir en me disant que je me reposerais sur Mer.
J'eus cependant le temps d'aller voir le curé canadien de la ville, M. abbé Tétrau, pour qui j'avais des lettres de recommandation. Son accueil fut on ne peut plus aimable. Avec une obligeance dont je fus très touché, il mil sa voiture à ma disposition, et faisant lui-même l'office de cocher, il me promena à travers New-York pour me montrer les monuments el les curiosités que J'avais pu négliger. Je ne vois pas bien le curé de la Madeleine conduisant ainsi ses invités, en phaélon, à travers Paris. Mais, tout compte fait, Je ne sais si je n'aime pas micux les allures libres et loutes cordiales des prêtres américains que la correc- Lion un peu froide à laquelle nous ont habitués certains curés parisiens.
Le soir, un orage épouvantable éclata. Mais, malgré les éclairs, le tonnerre, et une pluie diluvienne, je me rendis à bord de la Gascogne pour + passer la nuit. On devait leve: l'ancre le lendemain à huit heures du malin; il me semblait donc plus prudent de procéder dès la veille à ma petite installation. Fort heureusement J'étais seul dans ma cabine, et j'en remereiai le Ciel, car on ne sc figure pas combien il est désagréable ct même parfois pénible de vivre pendant huit jours, côte à côle avec un étranger, dans un espace de quelques mètres cubes. Ce serait à peine supportable avec un ami intime; on devine l'exaspération qu'on doit éprouver, quand on se trouve en tête à tête avec un monsieur qu'on n'a jamais vu ct pour l°quel on se sent une invincible antipathie. On cherche alors mille prétextes pour amener le divorce, et je le conçois.
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Mais, grâce à Dicu, je ne fus pas obligé de recourir à celle extrémité, puisque j'élais seigneur el maitre dans ma petite cabine.
3 En dépit des grincements des poulies et des treuils Ë qui fonctionnèrent toute li nuit pour entasser les colis à fond de cale, je dormis du sommeil du juste, et le lendemain, à sept heures. je pus me donner la salisk faction d'assister à l'arrivée des passagers qui avaient préféré coucher à New-York.
Les malheureux, comme je les pluignais! Ts avaient É les veux gonflés de sommeil eUon lisait sur leur figure
tous les déchirements des adieux.
La scène était d'autant plus triste, que la tempête de la veille continuait. L'almosphère était lourde, les nuages noirs roulaient lentement au-dessus de Xexw- York, et de temps à autre on entendait le grondement du tonnerre. Franchement, c'était lugubre.
Mais le capilame de la Gascogne n'éluit pas homme à s'émouvoir pour si peu. Quelques minutes avant huit heures, il Hit sonner la cloche pour avertir les personnes qui élaient venues accompagner Îles passagers qu'il fallait se retirer. A huit heures moins cinq, second coup de cloche pour enlever les passerelles, et, à huit heures précises, la machine donnait son premier coup de piston. On se mellait en route pour la France.
Nous autres Français, nous étions enchantés de par- Ur, parce que nous savions que, par delà 1e « grand fossé », c'élaient la patrie, nos parents et nos amis que nous allions retrouver. Mais chez les Américains, el surtout chez les Américaines, c'était un sentiment tout contraire. Dans bien des yeux, on aurait pu surprendre une larme furtive. Je compris alors que celte race si
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endurante n’a pas, comme on le croit, le cœur fermé à tout sentiment.
Beaucoup de jeunes Américaines avaient trouvé dans leur cabine, ou à leur place, dans la salle à manger, des bouquets et des corbeilles de fleurs; c’étaient des cadeaux d’amis qui, ne pouvant faire la traversée avec elles, avaient tent à leur oifrir ce dernier lémoignage d'affection.
Tant qu'on fut dans la rade, ces Jeunes personnes, appuyées sur les bastingages, tenaient les fleurs d’une main, et agitant leur mouchoir de l’autre faisaient des signes d'adieu aux parents et aux amis restés sur la jetée, comme pour leur dire qu'on penserait à eux pendant la traversée.
Cependant la Gascogne continuait sa marche; elle avait rasé l’îlot qui soutient la statue de la Liberté. Déjà on distinguait à peine la pointe de la Batterie et le pont de Brooklyn. Enfin, le navire double le cap de Sandy-Hook. Cette lois, nous voilà en pleine mer. Il nous faudra rester ainsi huit Jours complets entre le ciel et l’eau, avant de revoir les côtes de France.
Mais dès le premier jour, la monotonie de la traversée fut roripue par deux incidents.
On marchait depuis quatre heures, quand on arriva en présence d'un bateau américain qui avait été coupé en deux par un steamer anglais, durant la tempête de la veille. L'avant et l'arrière flottaient comme deux épaves à plus de deux cents mètres de distance, et le steamer qui avait fait le coup était là, sur le lieu du sinistre. Le capitaine avait fait mettre à la mer toutes ses chaloupes, et quand nous passâmes on était en