‹ Yankees et Canadiens [microforme]Chapitre 54 sur 70 · SE GET · texte numérisé non relu

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de monter de grandes affaires et de se livrer un jour ou l’autre à de fructueuses spéculations, comme en rêve toujours tout bon Américain? Se faire domestique, c'est se résigner à un salaire fixe, toujours le même, et se condamner pour toute la vie à une situation subalterne et sans profit. Un Américain authentique est incapable de se contenter de si peu : il ignore l’art de se crécr des ressources en épargnant sou par sou et en plaçant habilement son argent. Ce qu'il faut à son tempérament cet à son caractère aventureux, ce sont les gains rapiäes, les coups de bourse et les grandes affaires. C’est là seulement qu'il est dans son élément ; ce serait donc une illusion de le croire apte à servir ses semblables. Si la nécessité l'y force, il se fera garçon d'hôtel ou de restaurant; mais ce sera à litre provisoire et en attendant mieux. Tout en servant des coktails à ses clients, 1l rêvera des entreprises grandioses, qui un jour lui rapporteront des millions. Un domestique de carrière, un de ces vieux domestiques comme on en trouve tant en France, qui sont attachés à leur maître, dévoués à ses intérêts, et qui n'ambitionnent pas autre chose, je défie qu'on en trouve un seul spécimen de New-York à San-Francisco, de Chicago à la Nouvelle-Orléans.

Mais alors, dira-t-on, pourquoi les Américains ne font-ils pas venir des gens d'Europe pour les servir? M. des Rousiers en à indiqué la raison avec sa clairvoyance habituelle :

«€ ne manque pas sur le pavé de Paris, de Berlin ou de Vienne, d'individus susceptibles de se faire une lêle de valet correct et auxquels un traitement de quatre ou cinq mille francs ne serait pas désagréable ;

cependant, même à New-York, on trouve difficilement à se faire servir.

« Ce n'est pas que l'Europe refuse à l'Amérique les émigrants pauvres. Tous les ans l'Irlande et PAllemagne lui en envoient un grand nombre, dont plusieurs se placent comme domestiques à leur arrivée; mais eux aussi sont férus du désir d'indépendance qui est général aux États-Unis, ct dès qu'ils ont amassé un petit pécule, ils vont le risquer dans une entreprise quelconque. Les cuisiniers français se font restaurateurs, les Allemands tiennent de petits hôtels; les [taliens deviennent marchands de fruits. Plus on paye cher les domestiques venus d'Europe, plus on hâte le moment où ils croient s'établir.

« Ilest vrai que beaucoup parmi eux sont incapables d'un pareil calcul, et qu'ils boivent du whisky tant qu'ils ont un dollar; mais ceux-ci sont de très mauvais serviteurs, comme bien on pense, et s'ils ne vous quittent pas d'eux-mêmes, vous êtes dans la nécessité de les mettre à la porte, ce qui n’est pas un moyen de résoudre la question.

« Quant au type de domestique rangé ct tranquille qui n'aspire qu'à se relirer sur ses vicux jours, avec quelques économies soigneusement amassées, c'est un être trop prudent pour franchir FAtlantique. Un tel voyage prend à ses yeux les proportions d'une équipée, el on ne s'expalrie pas quand on a ce tempérament-là. On le voit done, les seuls individus qui pourraient rester valets aux États-Unis sont précisément les seuls qui n'y aillent pas. »

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