LEZ
ni ‘f È à |
Il va sans dire qu’il y a quelques exceptions à cette remarque un peu trop générale. Comme cuisiniers surtout, il n’est pas rare de trouver des Français qui maintiennent là-bas les bonnes traditions culinaires chères à Brillat-Savarin. Mais on est obligé de leur faire un pont d’or pour les attirer. Vanderbilt donne cinquante mille francs par an à l'artiste qui dirige ses fourneaux. Les grands cercles et les restaurants à la mode de New-'ork, de Boston ou de Philadelphie, font également à leurs cuisiniers des traitements de ministres, dont feu Trompette lui-même eût été jaloux.
Un cocher ne se paye pas moins de six cents francs par mois, — sans compter les petits prolits sur les fournitures; — et, s'il est Américain, il Uiendra absolument à garder ses moustaches, ne serait-ce que pour faire dire qu'il a meilleure figure que son patron.
Une simple cuisinière française ne touche jamais moins de cinq mille francs, un assez joli denier du reste; mais il faut ajouter qu'en Amérique l’aimable cordon-bleu peut très difficilement faire danser l’anse du panier, pour cette simple raison qu'elle ne va jamais au marché.
Les fournisseurs apportent lout. Par téléphone on leur commande ce qu’on désire, et une heure après tous les ordres sont exécutés. Il est d’usage de régler les comptes des fournisseurs à la fin du mois.
Il faut noicr d’ailleurs que les Américains eux-
mêmes ne semblent pas très désireux de favoriser le développement de la domesticité; on dirait qu'ils tiennent pour un être inférieur l'homme qui n’est pas capable de se tirer d'affaire par lui-même et qui, pour gagner son pain, est obligé de se mettre au service d'autrui. Aussi quand ils s'intéressent à quelque domeslique, ils cherchent, par tous les moyens possibles, à le faire sortir de cette situation subalterne. J'ai connu un riche commerçaut qui avait à son service un Jeune homme français, Gu'il payat bien et qu'il comblait de ses attentions. Le garçon élait dévoué, fidèle, laboricux, et ne songeail qu'à plaire à son maître. Au lieu de s’en féliciter, l'Américain- en était au désespoir; il ne comprenait pas qu'un garçon de vingt ans n'aspirât pas à autre chose.
« Que deviendrez-vous donc, lui disait-il, quand il vous faudra partir d'ici? »
En réalité, le jeune homme n'y pensait aucunement, et sa seule ambition était de rester dans la demeure de son patron. Mais celui-ci ne l'entendait pas de Ia sorte. Précisément parce qu'il avait de l'affection pour ce brave garçon, il eût voulu l'aider à se faire une situation meilleure. On conviendra que ce sentiment, qui à sa noblesse, est assez rare sur le vieux continent.
Dans les maisons aisées et même riches, on ne rencontre généralement pas de domestiques hommes. Le nombre des domestiques femmes est lui-même fort restreint : à peine deux petites bonnes là où, en France, on ne manquerait pas d'avoir un personnel de sept ou huit domestiques, et malheureusement la qualité, en Amérique, ne compense pas la quantité.
On peut dire que le point noir du home américain, c'est la servante. Qu'elle vienne du Canada ou de l'Irlande, son indocilité et ses exigences sont toujours les mêmes. On se heurte à chaque instant aux refus d'obéissance les plus formels. IT faut y réfléchir à deux fois avant de donner un ordre à une domestique américaine. Elle n'entend aucunement être à votre service pour faire ce qui vous plura; elle est entrée chez vous à certaines conditions, pour accomplir un travail déterminé, et, avant d'oblempérer à vos désirs, elle se demandera toujours s'ils sont conformes au contrat qu'elle a passé avec vous. Comme ce contrat est toujours susceptible d'interprétalions diverses dans les mille détails du service, vous voyez d'ici la complication du problème Ce n’est pas une petite affaire, aux États-Unis, de dire à sa servante :
« Nicole, donne-moi mes pantoufles et apporte mon bonnet de nuit. »
M. des Rousiers cite le fait suivant, qui est caractéristique : Une jeune femme de Kansas City prie un Jour sa qu'l (lle de service) de nettoyer les caoutchoucs de son mari; celle-ci s'indigne, refuse net et demande son compte. Jamais on ne lui avait dit qu'elle aurait à nettoyer les caoutchoucs de monsieur.
Que de jolies comédies on ferait avec les conflits de loules sortes qui s'élèvent chaque jour dans un ménage américain entre la maîtresse de maison et ses ser-
de
vantes! Ce sont des exigen’es sans fin de la part de celles-ci : la cuisinière ne veut pas s'occuper du feu ou de la vaisselle; la femme de chambre ne veut pas veiller au blanchissage ou à la salle à manger; personne ne veut toucher à une paire de chaussures; personne ne voudrait faire le service de la porte, car alors il faut loujours monter ou descendre. Toutes veulent s'absenter le soir à partir de huit heures, et avoir un Jour de congé par semaine, sans parler de l'après-midi du dimanche. Le chef-d'œuvre c'est quand les filles de service exigent qu'on leur laisse l'usage du salon une fois chaque semaine pour y recevoir leurs amis ; ar on à beau porter un lablier, on n'en est pas moins femme, el par conséquent il faut songer à s'établir. Or, comment le faire convenablement, si lon n'a pas à sa disposition un salon pour ÿ accueillir ses prétendants? Une Française se révollerait à la scule pensée que ses fauteuils et ses tentures vont être profanés par le contact de ses gens de service. L'Américainc, qui est si fière sur ant d'autres points, est d’une palience angélique sur celui-er. Elle accorde son salon: les soirs où 1l st occupé par Catherine où par Magev, elle va au théâtre ou elle se retire dans sa chambre à coucher.
À quoi bon résister? Ne sait-clle pas qu'un jour ou l’autre elle serait dans la nécessité de capituler? Les servantes américaines sont d'une ingéniosilé féroce quand il s'agit de se venger de leur maîtresse.
« Kate, vous viendrez annoncer au salon que madame est servie. »
Et Kate s’obstine à sonner le diner de la salle à manger.
« Mais, Kate, je vous avais priée d'annoncer?»
Et Kate de répondre :
« Ne me sonnez-vous pas quand vous m'appelez? A vous de venir quand je vous sonne! »
Que de fois la pauvre maîtresse de maison a dû descendre à la cuisine elle-même, le jour où elle attendait des invités! C’est en général le moment psychologique que choisissent les cordons bleus pour imposer leur ultimatum : augmentation ou congé.
En France nous avons l'habitude de tolérer certaines libertés de la part de nos vieux domestiques, en raison même de leur dévouement et de leur fidélité. Mais, en Amérique, les servantes irlandaises n’attendent pas d’être devenues vieilles pour se permettre des impertinences. Que pense-t-on de cette réplique que j'ai lue dans un journal satirique de New-York, le Judge ?
« Ellen, dit la maîtresse de maison, ne pourriez-vous pas vous arranger pour être un peu plus propre?
— Ne vous plaignez donc pas, madame; cela vous fait ressortir. »
Au fond, ces jeunes filles de service ne connaissent d'autre frein que la religion, n1 d'autre autorité que celle de leur curé (car, on le sait, presque toutes les Irlandaises sont catholiques). C’est ce qui faisait dire à une grande dame protestante :
« Nous serions bien malheureuses si nous n'avions pas les prêtres catholiques. Pour moi, quand mon cocher se grise et que ma femme de chambre devient coquette, je les envoie au curé. Il leur lave la tête et tout rentre dans l’ordre. »
On ne voit pas bien les prêtres français se chargeant
d'un pareil ministère. Ils y perdraient du reste leur temps ct leur peine, et j'ai idée que leur intervention serait {axée d'abus de pouvoir et, qui sait? peut-être déférée au conseil d'État.
Les domestiques étant rares et d'une serviabilité problématique, les Américains arrangent leur vie de manière à s'en passer.
Tout d'abord, comme dans ce siècle de vapeur cet d'électricité beaucoup de choses peuvent s'exéculer mécaniquement , ils remplacent par des machines les bras qui font défaut. Rien n'est curieux à visiter comme les sous-sols d’une maison : on se croirait dans la « machinerie » d’un transatlantique. Partout des robinets, des tuyaux de plomb ou des fils électriques, qu'il suffit de mettre en jeu pour que l’eau, la vapeur, la chaleur et la lumière soient distribuées en abondance à lous les étages; de cette façon on n'a pas à sonner un domestique pour tisonner le feu ou pour allumer une lampe. Pour les innombrables détails du service, on n'a qu'à étendre la main et à presser un bouton, et aussitôt vos moindres désirs sont exécutés.
Il arrive bien parfois que cet appareil st compliqué se détraque; on ne peut non plus songer sans cffroi aux dépenses énormes qu'il faut faire pour une semblable installation. Mais, avec des dollars, on arrive à obtenir des résultats à peu près satisfaisants, tandis que ces mêmes dollars seraient impuissants à vous
assurer les soins et le dévouement d'un bon domestique.
Il y à un autre moyen d'échapper à la (yrannie des servantes irlandaises, c'est de vivre en boarding house. Cela correspond à peu près à nos pensions de famille, avec celle différence pourtant, que les hoarding house donnent dans une certaine mesure lillusion du home. On y dispose d'un appartement complet ; on y habite dans une maison qui semble être out à fail privée. Mais en réalité on n'y possède rien : meubles et personnel, tout est d'emprunt. Il v à ainsi à New-York des milliers de maisons installées en hoarding house ; l'Américain y loue un appartement à la semaine où au mois. I pave fort cher, mais 11 se console en pensant qu'il peut traiter les meubles comme bon lui semble et qu'il n'a pas à débattre le prix du beurre où la qualité d'un plat avec une cuisinière.
Seulement, on devine la déception du pauvre étranver qui est invité à dîner dans une famille. Il arrive à l'heure dite, enchanté de pouvoir étudier de près un intérieur américain. Mais, à sa grande stupéfaction, on le conduit dans une salle à manger déjà occupée par dix ou douze personnes, et, au lieu de cette intimité gracieuse qu'il avait rêvée, il trouve la banalité et le sans-cêne d’une vulgaire table d'hôte.
Les Américains sentent si bien leur infériorité sur ce point, qu'ils font assez rarement pénétrer les étrangers dans leur vie de famille. Le moyen le plus habituel de Icur rendre des politesses, c'est de les inviter à dîner au cercle ou dans quelque restaurant en vogue, comme chez Delmonico à New-York. Ces soirs-là, ils dépensent des sommes folles pour faire honneur à leurs hôtes;
l'addition se solde parfois à raison de cent francs par tête; mais un Yankee ne recule pas devant ce sacrilice pour échapper au désagrément de laisser voir les côtés défectueux de sa vie familiale. Orgueilleux comme il l'est, 1l préférera toujours une perte d'argent à une blessure d'amour-propre.
Entin les Américains ont un dernier moyen de suppléer à la rareté des domestiques, c'est d'utiliser les services des nègres.
Ils sont innombrables aux États-Unis. Si j'en crois certaines statistiques, leur chiffre dépasse dix millions.
On s'explique sans peine cet accroissement prodigieux d'une race étrangère au sol américain.
Les nègres ont été les premiers immigrants. Leur venue en Amérique remonte à plus de trois siècles. Beaucoup de ceux qui, au xvI° siècle, ont été emportés par les marchands d'esclaves el qui ont été jetés dans les mines, ont dû périr bien vite de misère cet de mauvais traitements. Mais les autres, ceux qui ont été employés aux travaux des champs, ont fait souche: des familles de nègres se sont constituées à côté des familles de blancs, et, dans le sud en particulier, on à vu d'innombrables petits négrillons sortir des cases el courir à travers les champs de maïs ou les plantations de cannes à sucre.
Il n’est donc pas surprenant qu'à l'heure actuelle on rencontre partout des nègres aux États-Unis.
adm
Ils n'y sont pas un objet de luxe, comme le sont les rares nègres qu'on trouve en France dans les antichambres ou à la porte des grands magasins; ils conslituent là-bas un article de première nécessité, dont ni la vice sociale ni la vie domestique ne pourraient se passer.
Ils sont d'abord employés dans les chemins de fer, on peut même dire qu'ils font partie intégrante du mobilier des Pullmanns. Chaque wagon de luxe est sous la surveillance d'un nègre; généralement c’est un homme de belle taille, bien astiqué, bien propre et d'une lenuce irréprochable. Il parle plusieurs langues, sans compter, bien entendu, le « petit nègre », sa langue maternelle. Avec les voyageurs, il est d’une obligeance parfaite, et, quand on a su gagner ses bonnes grâces, 1l a pour vous des trésors d’attentions délicates. Votre couchette sera bien installée; vos botlines seront cirécs avec un soin spécial et sortiront de ses mains luisantes comme des astres. Quand vous irez au Wagon restaurant, le nègre sera encore là pour vous servir à lable : il veillera sur vous, il préviendra vos moindres désirs, et les plats demandés vous arriveront avec une promptitude qui rendra jaloux tous VOS VOISINS.
Enfin, quand vous serez parvenu au terme de votre voyage, votre bon ami le nègre ne vous laissera pas descendre du train sans vous avoir brossé une dernière fois des pieds à la lète et, chose rare en Amérique, il vous donnera un coup de main pour vos bagages. Convenez que tant de prévenances valent bien les deux dollars que vous lui aurez donnés dès le début du voyage.
Comme j'avais entendu dire que les pourboires
élaient assez mal accueillis en Amérique, j'ai voulu
suivre un autre système en allant de New-York à Chicago, mais l'événement m'a démontré que j'avais eu tort. Car, faute de m'être concilié les svmpathies du nègre, j'eus un lit détestable et tout le service fut à l'avenant. Bien plus, l'honnèête garçon couleur cirage trouva le moven de me casser de superbes lunettes qui malheureusement me sont indispensables, et, ce qui m'exaspéra, c'est qu'i n'avail pas l'air de comprendre pourquoi J'étais mécontent de sa maladresse. Mais je pris ma revanche à Chicago. En approchant de la gare, je me fis brosser comme les autres vovaveurs ; seulement quand, l'opéralion faite, le nègre me tendit la main pour le pourboire, je lui tournai le dos; et comme il me secouait par le bras pour accentuer sa réclamation :
« Fichez-moi la paix, lui dis-je; vous n'aurez rien, à moins que vous ne me donniez quatre dollars pour l'aire réparer mes lunettes. »
Comm les rieurs étaient de mon côté, il n'insista pas davantage. Mais je l'entendis qui grommelait à mon endroit des choses féroces, et je dus bénir mon éloile de n'avoir plus à remonter dans son wagon.
Dans la suite de mon voyage, Je me fis une règle de commencer toujours par nr'assurer la bienveillance du nègre : c’est la vraie méthode. Avec un très petit sacrifice au début, on ne sait pas tout ce que l’on s'évite d’ennuis.
Dans les hôtels, les nègres sont uniquement chargés du service de la salle à manger. À l’Audilorium de Chicago ils étaient toute une armée. Une douzaine de
TS mn 202 me 2 mme 2 nee mme Le “ee
maîtres d'hôtel avaient la mission de les surveiller et
aussi de recevoir Îles réclamations des voyageurs. / Ce que nous appelons la tabie d'hôte n'existe pas en Amérique. En pénétrant dans un restaurant ou dans la salle à manger d’un hôtel, on ne voit que des petites tables pour quatre ou six convives, et l’on va s’asscoir où l’on veut. Le nèg'e vous apporte immédiatement un menu et un énorme verre d'eau dans lequel flotte un gros morceau de glace. Vous étudiez le menu, et quand vous avez fait votre choix parmi les trente ou quarante piats qui y figurent, le nègre vient prendre vos ordres. Il est d'usage de lui dire tout de suite la série des plats qu'on désire ; 1l enregistre dans sa mémoire cette liste souvent fort longue, et quelques minutes après il revient, portant à bras tendu un gigantesque plateau sur lequel sont alignées rne infinité de pelites assiettes remplies de viandes et de légumes.
Il dépose le plateau devant vous et s’en va pour ne
plus revenir; c'est à vous de vous débrouiller. On devine
le plus gros inconvénient de ce mode de service : c'est
qu'il se fait un échange de calorique entre les différents
mets; au bout d’un quart d'heure, le potage et les
pommes de terre frites se sont refroidis; mais, par
compensation, la crème et la glace se sont mises à la
Lempéralure ambiante, et il en résulte que les sauces,
les viandes et les légumes ont perdu loute saveur.
Quand on veut prendre avec quelques amis un repas
plus soigné, le service se fait à l'européenne; c'est-
à-dire que les mets sont apportés successivement à
mesure qu'on les demande, et le nègre les sert lui-
même à chaque convive. Mais alors on assiste parfois
à de singulières méprises.
« C'est étonnant, disait une dame à qui l'on présentait une assiette de bonbons, on n'a mis qu'un seul bonbon au chocolat! »
Et comme celle essavait de le prendre :
« Pardon, madame, dit le nègre, c'est mon pouce. »
Ce sont encoreles nègres qui, dans les rues, exercent la plupart des petits métiers. Ainsi à tous les angles des rues, sur les places, aux abords des gares, devant les principaux hôtels, vous les rencontrez brandissant une brosse et criant à pleins poumons :
«Shine! shine!»
[IT faut bien se résigner à grimper sur leur fauteuil et à passer par leurs mains. D'un bout à l'autre de l'Amérique, 1 n'y à pas un seul domestique d'hôtel qui consente à cirer les chaussures des voyageurs. I paraît que c'est tune besogne dégradante, incompatible avec la dignité du gentleman.
Reconnaissons d'ailleurs que les nègres s'acquittent à merveille de l'opération. Pour cinquante centimes, ils vous astiquent de manière à rendre jaloux tout un régiment de dragons, lesquels pourtant passent pour savoir faire reluire les basanes.
On sait que le mets nalional, en Amérique, c'est le green corn où épi de maïs. Il figure sur loutes les Lables et à lous les repas. Mais FAméricain, qui est Loujours pressé et qui ne mange qu'en courant, à besoin dans la journée de se lester l'estomac de quelques green corns. En faisant ses courses, il s'arrête devant de petites voitures Toutes remplies d'épis de maïs. C'est généralement un nègre qui est chargé de ce petit commerce, [ prend un épi tout bouillant, Fenduit de
beurre, le saupoudre de sel et le présente au client
W Ft
mt PR
avec son meilleur sourire. Le client prend l'épi, le tient
délicatement entre les deux index et le grignotte à la façon d’un écureuil. Quand il à fini, le nègre lui passe un semblant de serviette qui a déjà servi à une douzaine de personnes; el, après s'être essuyé la bouche el les mains, notre homme réconforté court à ses affaires.
Les nègres, quand ils sont catholiques, sont employés même dans les églises. J’en ai rencontré à Chicago qui se tenaient près de la porte ct qui étaient chargés de veiller au bon ordre et de faire placer les fidèles dans les bancs. [ls remplissaient à peu près les mêmes fonctions que les bedeaux dans nos églises de france.
On le voit done, les nègres rendent une infinité de petits services à la société américaine. Mais celle-ci, tout en utilisant leur concours, ne paraît pas disposée à les traiter sur le pied de l'égalité. Elle leur témoigne mème, en toule circonstance, un mépris qui va Jusqu'à la répugnance.
La séparalion des deux races est telle que, dans certains États, les mariages entre gens de différentes couleurs sont interdits. Les écoles fréquentées par les enfants de race blanche sont fermées aux noirs : ceux-ci sont obligés d'avoir leurs écoles à eux, comme ils ont leurs associations, leurs bals et leurs fêtes. Bien plus, à mesure qu'on avance dans le sud, on rencontre des églises réservées aux blancs et d’autres réservées aux noirs. Dans les wagons, la fusion ne s'opère pas davantage : 11 v a des premières pour les blancs et des premières pour les noirs. Enfin on cite des perruquiers qui refusent leurs services aux nègres, de telle sorte
que les malheureux sont obligés de recourir aux bons offices de leurs confrères.
Enfin dans les journaux, quand on veut faire l'éloge d’une ville d'eaux ou de quelque autre lieu de plaisance pour l'été, on dit et on répèle que les noirs v sont rares. Il ne faut pas moins que cette assurance pour altirer et retenir les touristes.
>arfois même l'hostilité de la race blanche pour ceux qui s'intitulent pompeusement des « gentilshommes de couleur » se manifeste par des violences et des cruautés qui n'ont rien de commun avee la justice ni même avec la civilisation. On connaît la célèbre loide Lynch: elle est mise en pralique dans une très large mesure, mais 1l est rare qu'elle fasse des victimes ailleurs que parmi les nègres.
Le fait qui s’est produit près de la Nouvelle-Orléans montrera de quelle facon fonctionne la justice américaine, surtout lorsque les inculpés ont le malheur de ne pas appartenir à la race blanche.
Dans ce beau pays vivait un riche fermier qui entourail de soins tout un régiment de petits animaux chers à saint Antoine, Un matin, il s'aperçoit que quelqu'un s'est introduit dans l'élable et a emporté quelques cochons. Le ravisseur ne peut être qu'un certain nègre qu'il a chassé récemment.
Il fait part de ses soupcons à quelques fermiers du voisinage, el, séance tenante, on décide qu'un nègre
qui a volé des cochons n'est plus digne de voir le jour.
La nuit venue, on cerne sa maison ct on le somme de se rendre. Notre nègre, qui n'avait aucune illusion sur le sort qui l'attendait, refuse énergiquement, se barricade, tire des coups de fusil sur les assiégeants,
Pr —
er co
É ce.
ere > é ELERES
as
en tue un et disperse les autres. Feureusement pour le nègre, le shérif veillait.
Ce digne magistrat, pourle protéger contre un retour offensif de ses ennemis, le fait arrêter et mettre en prison sous l'inculpation de meurtre. Mais le tribunal, estimant que le nègre avait été dans le cas de légitime défense, l'acquitte.
Cela ne faisait pas l'affaire de l'accusé. La liberté! mais c'est la mort pour lui. Il se jette aux pieds du jurv, le suppliant &e le condamner.
« Impossible, l'arrêt est rendu. »
Alors, saisi de désespoir, il avoue qu'il a volé les cochons. On diseute aussitôt l'affaire et on le condamne à un an de prison.
Ce jugement l'indigne.
«Un an! mais ce n’est pas assez, messieurs les jurés. C'est cinq ans qu'il faut pour un crime aussi épouvanable. Songez donc : il y avait cinq cochons; cela vaut bien un an de prison par cochon. »
Devant tant d’instances, le tribunal se montre généreux el octroie les cinq ans demandés.
Cependant les mois et les années s'écoulent. Lenègre voIL arriver la lin de sa peine; la perspective d’être libéré le remplit d’elfroi.
avai bien raison le bon nègre de redouter la rancune de ses ennemis! Le jour même où il sortit de prison ses bourreaux le rattrapèrent. En un elin d'œil il fut ligotlé et jeté sur un énorme bûcher, où il ne Larda pas à brûler comme un cierge.
De telles exécuticns, est-il besoin de le dire, déshonorent profondément FAmérique. Dans la conférence, d’ailleurs si remarquable, que faisait l'année dernière
M\Treland à la Société de géographie, il vantait le respect du peuple américain pour la loi qu'il considère toujours comme une chose sacrée :
« Cependant, ajoutait-il, vous entendez dire quelquefois que toute forme de légalité est mise de côté, el qu'au lieu de s'adresser aux juges et aux jurés, on fait appela la Loi de Lynch. Ce sont des cas tout à fait ares et extraordinaires, qui n'ont lieu que sous une provocalion très forte, où dans des endroits encore à peine eivilisés. »
Je crains que Péloquent archevêque de Saint-Paul ne se soil laissé égarer par son patriotisme. En réponse à son affirmalion, voici ce que j'ai lu dans le World, oran journal de New-York : « Durant Fannée 1890, il v a eu environ quatre mille trois cents meurtres. ’armi les assassins, cent deux ont été pendus au nom de la loi et cent soixante-quinze ont élé Ivnehés. »
On le voit donc, le chiffre des exécutions illégales l'emporte de beaucoup sur celui des exécutions juridiques, et ce seul rapprochement donne, on en convicndra, une assez piètre idée de la justice américaine.
Pour en revenir à nos nègres, car c'est presque toujours d'eux qu'il s'agit quand on parle de fynchages, ils constituent à l'heure actuelle un très gros danger pour les États-Unis. Il ne faut pas oublier qu'ils sont plus de dix millions, et que dans certains États du Sud ils auraient la majorité s'ils savaient s'organiser, Qu'ils se mulliplient et se développent comme ils l'ont fait depuis trente ans, et les Yankees, qui se sont donné tant de peine pour les affranchir, seront conquis par eux comme les Tartares l'ont été par les Chinois.
Un des leaders du parti radical a dit en plein congrès :
ee
se?
$ LS: pepe = S
re