‹ Yankees et Canadiens [microforme]Chapitre 57 sur 70 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

La fusion des races, — Religion sincère et tolérance. — Amour acharné du travail, — Générosité, mais ni charité ni économie, — Respectabilité et décence. — Egards témoignés aux femmes.

J'ai lu, je ne sais où, que les étrangers définissent ainsi le Français: « Un monsieur impatient, bruyant, qui mange du pain et qui est décoré. »

Il serait peut-être plus difficile de donner une définition exacte et complète du caractère américain, el par ce terme d'Américain, j'entends le citoyen des États- Unis. Il existe en effet dans ce pays une telle variété de races, i:mmigration y apporte chaque année des éléments si divers et même si disparates, que quelque rapide que soit le travail de fusion, il est matériellement impossible que ce peuple soit homogène et qu'il offre partout à l’étude de l'observateur les mêmes qualités et les mêmes défauts. Il est certain que l'Irlandais ne se confondra jamais avec le Canadien français, ni l'Écossais avec l'Italien. Il faudra plusieurs générations avant que les traits propres à chaque race aient disparu pour faire place à un type uniforme, n'ayant plus rien

de commun avec les types originaux. Une pareille lransformation se fera certainement, mais elle sera l'œuvre des siècles, et ce n’est pas cent ans à peine après la proclamation de l'indépendance qu'elle peut être accomplie.

Pourtant, au point où en sont actuellement les choses, il est déjà possible de démêler bien des traits qui sont comiauns aux représen sn! es différentes nationalités. Parmi ces million: :: : xrants qui ont quitté l'Europe il + à moins de Gix an: rien n’est plus aisé que de reconnaître ceux qui sont venus d'Allemagne, d'Italie où de France: mais déjà ïls ne sont plus ni complèlement Allemands, ni complètement Italiens, ni complètement Français. S'ilsretournaient en Europe, ils trancheraient sur leurs compatriotes. Le milieu où ils vivent les a déjà modifiés ; ils sont tous « citoyens de la libre Amérique », el au ton «ont ils le disent, 1l est maifeste qu'ils ont conscience de leur nouvelle dignité.

Voilà donc le prodige qu'accomplit la terre améri- ‘ane : elle efface petit à petit les distinctions de race, de langue et de tempérament chez les hommes qui viennent vivre sur son sol hospitalier, et elle leur donne à tous un ensemble de qualités et de défauts dont se compose le caractère américain.

C'est ce caractère que je voudrais essayer d’analvser, tout en reconnaissant à l'avance que cette tentative de psychologie sera forcément superficielle et incomplète. Je serai sobre de jugements généraux. Mon rôle consistera simplement à relater certains faits que J'ai notés jour par jour au cours de mon voyage ; il sera ensuite loisible au lecteur de dégager les conclusions qui paraitront découler de ces traits de mœurs.

Commencons par le chapitre des qualités.

L'Américain est religieux, et par là j'entends que les actes extérieurs d'une religion, quelle qu'elle soit, liennent une place prépondérante dans sa vie imdividuelle et dans sa vie sociale. L'abstention, qui est si fréquente chez nous, n'a aucun succès de Pautre côté de l'Atlantique. L'homme qui ne relève d'en e secte el qui n'entre dans aucun temple est extr' ner: nt rare en Amérique; on peut même dire que, j:atiquement, sa situation y serait presque intenable, car s'il poussail son abstention jusqu'aux dernières Tin. ©, 11 s’exclurait lui-même des principaux actes de la vie civile. Ainsi le serment sur la Bible est imposé à tout le monde et à propos de tout. Pour être magistral ou fonctionnaire, il faut prêter serment; même formalité à remplir pour les témoins cités en justice. Bien plus, quand ils arrivent à la douane de New-York, les étranuers eux-mêmes sont obligés de jurer qu'ils n'mtroduisent en fraude aueune marchandise prohibée! La Bible intervient à chaque instant; on la lit chaque jour dans les écoles, on la trouve même dans les hôtels et dans les gares ; les Américaias ont pour ce livre non seulement du respect, mais encore un véritable culle. Aussi M. Cleveland s'est-il concilié les sympathies de tout le peuple de F'Union, en inaugurant sa seconde présidence par un serment qu'il à voulu prêter sur une bible que lui avait donnée sa mère quarante ans

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auparavant. Cet acte si simple ct si digne à plus fait pour sa popularité que le plus éloquent de tous les discours.

Il n'est pas surprenant qu'avec de telles tendances vers l'idéal mystique et religieux, la nation américainc n'épargne rien pour construire des temples. Sur le territoire des États-Unis on en compte plus de quatre-vingt-dix mille, de toute forme et de toute nature, et un écrivain a pu dire avec juste raison que ce sont « comme autant de doigts qui montrent le ciel ».

Chose curieuse, il y a un temple jusque dans ce somplueux capitole de Washington, où siège le congrès : ct chaque dimanche, tous les représentants du peuple, députés et sénateurs, vont à l'office et assistent à un sermon, qui est prêché tantôt par un prédicateur catholique et tantôt par un pasteur protestant. Chacun accomplit cet acte, comme d'ailleurs celui de la prière à l'ouverture du congrès, le plus naturellement du monde, sans même supposer qu'il puisse en être autrement.

Verrons-nous jamais pareille chose en France ? Aurons-nous une chapelle au Palais -Bourbon ou au Luxembourg avec un service religieux? Je crois qu'il est permis d'en douter.

On a dit de la tolérance qu'elle est « la vertu des siècles sans foi». Cette définition, qui est exacte pour nous, n’est nullement applicable à l'Amérique. L'Américain est religieux ; mais sa foi n'exclut pas la tolérance. [1 y a dans ce pays plus de cent soixante sectes différentes qui se partagent l'empire des consciences,

et chacune a ses édifices propres. Or, par suite d’un

accord lacile, mais que personne ne songe à troubler, Loules ces sectes vivent en très bonne intelligence. Le méthodiste respecte le congrégationaliste, et celui-ci, à son tour, témoigne les plus grands égards au catholique. Dans chaque petite ville on compte au moins trois où quatre temples. Si l'un de ces édifices vient

L'aile du Sénat au Capitole,

à brûler, et l’on sait que l'incendie est le grand fléau qui menace toutes les constructions américaines, le pasteur le plus voisin offre immédiatement Fhospitalité de son temple au ceulle, au pasteur el aux fidèles de la communion qui a souflert de incendie. Voilà certes de la solidarité et même de la fraternité comme on en rencontre rarement sur nolre vieux continent.

Et ce n'est pas seulement entre les différentes branches du protestantisme qu'on constate de tels

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sentiments ; ils existent même entre les prêtres catholiques et les ministres protestants. Les rapports sont nalurellement assez réservés, mais loujours parfaitement courtois.

Pour les catholiques, l'exemple de cette tolérance vient de haut. Il y à quelques années, le cardinal Gibbons à publié un livre, intitulé la Foi de nos pères, et qui a obtenu dans toute l'Amérique un succès prodigieux. Or dans lout le cours de cet ouvrage, qui est précisément destiné à défendre la doctrine catholique contre les interprétalions protestantes, l’auteur ne laisse pas échapper un seul mot qui puisse froisser ses adversaires. Comme tous les esprits éclairés, il condamne la Saint-Barthélemv, qui fut un crime ct une faute ; mais de plus il traite les questions les plus délicates avec une modération de langage et une élévation de pensée qui rendent impossible toute récrimination de la part des dissidents. On devine qu'en écrivant cet ouvrage il s'est proposé d’instruire et non de combattre, et cette sage lactique a portéses fruits, puisque les protestants ont applaudi l'auteur à légal des catholiques, et que beaucoup parmi eux ont ouvert les yeux à la vérité et sont revenus à cette Église catholique qui, dans la personne d’un de ses pontifes les plus hauts placés, donnait un si magnifique exemple de dou-

ceur et de mansuélude évangéliques.

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Un autre trait du caractère américain, c'est que ce peuple est extrêmement laborieux. C'est par le travail, et par un fravail intense et persévérant, qu'il est devenu, en moins d'un siècle, ce qu'il est aujourd'hui. Il a lieu d'être fier de sa prospérité: elle est le fruit de son labeur.

L'\mérican a peu d'aplitude pour les spéculations de l'esprit. Il aura beau créer des universités ct leur faire des dotations princières? il est à présumer que, dans les différentes branches de l'enseignement supérieur, il restera longtemps au-dessous de la vieille Europe. Mais dans tout ee qui louche au commerce et à l'industrie, dans tout ee que lon appelle les affaires, il déploie une souplesse, une audace et une application incomparables. [Il ne connaît pas les obstacles; les difficultés, loin de le rebuler, ne font qu'aiguillonner son ardeur. [I va au travail un peu comme le joucur va tenter la fortune sur le (apis vert. Il aime les émo- Lions du gain ou de la perte, et, quel que soit le résultat de ses opérations, il ne se décourage jamais. Quand il est atteint par quelque catastrophe, c'est alors surtout qu'il est merveilleux: 1l fait preuve d'une élasticité d'âme qu'on ne trouve chez aucune autre nation. Si un Français d'un certain âge vient à être ruiné, il ne fait plus que végéter. Un Américain essayera ‘le dix carrières différentes, et il ne désespérera jasais du succès final. Le baron de Mandat-Grancey cite à cet

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