ESS
égard un exemple qui est absolument caractéristique.
Des mill-rs d'officiers français qui, en 1815, furent mis en demi-solde, aucun ne chercha à se créer une nouvelle carrière. Ils aimèrent micux vivre misérablement de l'espèce d'aumôue que leur abandonnait le gouvernement de la Restauration, plutôt que de tenter un travail quelconque qui aurait accru leurs ressources et qui, de plus, aurait cu l'immense avantage de les préserver de tous les vices qu'entraîne le désœuvrement.
Après la guerre de Sécession, les officiers du Sud, qui avaient élé vaincus, se comportèrent tout autrement. [Il y avait à peine quelques mois que la paix élait conclue, que chacun s'était remis au travail. Le général Lec, qui avait refusé une souscriplion nationale, s'était fuit chef d'institution. Les riches planteurs de la Louisiane ou du Maryland, dont lopulence avant la guerre était légendaire, avaient pris bravement le hoyau, et ils cullivaicnt eux-mêmes leurs champs de tabac. D'autres enfin étaient entrés comme simples ouvriers dans les filatures de coton, et aucun d'eux ne songeail à élever une plainte où une récriminalio®. Je ne crois pas que lhistoire ait Jamais enregistre un plus noble exemple, ni qu'elle cite un peuple qui dans l'infortune ait eu une attitude plus admirable.
L'Américain d'aujourd'hui n'a pas dégénéré; il a vardé la même initiative et la même passion pour Île Laval, Dès neuf heures du matin il est à son bureau ou à son office, el jusqu'à cinq heures du soir, sans précipitation, mais avec une ardeur qui ne connaît aucun répil, il brasse des alfaires. C’est à peine si, dans le milieu de la journée, il s'accorde une trêve de
cinq où dix minutes pour prendre un lunch ou dévorer quelques sandwichs. Nos journées, à nous Français. sont généralement plus longues. Mais 1l ne semble pas que nos meilleurs emplovés ou chefs d'usines fournissent une somme de travail aussi grande que Îles Américains. [est entendu que dans ce parallèle je ne comprends pas nos employés de ministère : un \iméricain qui serait condamné à quelqu'une de ces innombrables sinécures qui surchargent notre budget déserlerait au bout de huit jours, emportant un mépris profond pour notre bureaucratie.
[faut encore signaler cette différence entre le tempérament français et le tempérament américain: c'est que nous, après fortune faite, nous n'aspirons qu'à une chose, à nous reposer. Vendre son fonds, acheter une maison de Campagne, planter des choux cUarroser des luitues, voilà le rêve de Tous les boutiquiers de Ia rue Saint-Denis. L'Américain, au contraire, ne pense jamais à se reposer. Quelle que soit sa fortune, Fat-il milliardaire comme Vanderbilt, 1 n'envisage Jamais, pour ses VICUX Jours, une existence plus calme el plus douce. Le démon des affaires l'ensorcellera jusqu'au bout, et quand la mort viendra, elle Ie trouvera à son bureau,organisant fiévreusement quelque grosse entreprise qui devra lui rapporter des millions.
De temps en temps, où même chaque année, Île Yankee fait un voyage en Europe pour se distraire ou pour se procurer des objets de luxe; mais après quelques mois passés à Paris, à Londres où à Florence, 11 lui tarde de revoir Broadwav et de rentrer à son office. On peut dire qu'il a la nostalgie du travail et de la spéculation.
Aussi n'a-l-il qu'un mépris souverain pour ceux de ses compalrioles qui, après avoir réalisé leur fortune, vont la dépenser en Europe, avec l'intention de S'v lixer définitivement. Ce ne sont pas leurs gaspillages , ni leur luxe éclatant, ni leurs folies ruineuses qu'il leur reproche : tout Américain à du goût pour ces sortes d'excentricilés. Son grand grief, c'es! qu'ils ont déserté le travail, c'est qu'ils Sont devenus des oisils, c’est-à-dire des gens inutiles. On ne saurait le nier: quand une race est ainsi éprise de tout ce qui constitue lénergie ct Feffort. quand elle à ainsi le culte du travail, il est Impossible qu'elle ne fasse pas de grandes choses.