‹ Yankees et Canadiens [microforme]Chapitre 6 sur 70 · ALES · texte numérisé non relu

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d'un grand fauve. On a presque la sensation d'être en détresse, et pour peu qu'on ait l'imagination ardente, on rêve de naufrages, et l'on tient toute prête sa ceinture de sauvetage".

Il paraît qu'en mai ct en juin, on court aussi le danger de rencontrer des iccbergs ; ce sont d'énormes blocs de glace qui, heurtant un navire, le font sombrer. ou lui causent tout au moins de séricuses avarics. Mais, au mois d'août, les icchergs sont une rareté ; aussi n’ai-je pu me rendre compte de ce phénomènce.

Après le commandant, le personnage le plus important du bord, celui qui, par la nature de ses fonctions, est le plus en mesure de soutenir le physique et le moral des passagers, c’est le cuisinier. Celui-là, on le voit peu; mais j'estime que c’est un tort, car c’est à lui que devrait revenir la meilleure part des compliments que les voyageurs adressent d'ordinaire au ‘apitaine où au commissaire, après une heureuse traversée.

Quels repas, mes amis, et combien nombreux!

A vrai dire, la vie a bord se passe à peu près exclusivement à manger. On vous scrt six repas par Jour, ct chacun d'eux suifirait à un maçon pour toute la journée !

Il y à un premier déjeuner, le matin, de sept à neuf heures, et ce n’est pas, croyez-le, une minuscule tasse de café ou de chocolat : vous avez droit à plusieurs plats de viande et à un chiffre incalculable de menues friandises. Un détail qui m'a beaucoup intrigué, c’est

! Le récent naufrage de la Bourgogne prouve combien le brouillard rend dangereuse la traversée de l'Atlanlique.

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que, malin et soir, on voit figurer sur la table, d’un côté, un plat de pruneaux. et, de l'autre, un pot de confitures de coings. F etre grand clerc en médecine, il est facile de deviner que ces deux aliments ont été placés là dans des intentions très différentes. Évidemment il v à eu colloque entre le médecin et le cuisinier, et c’est sur les indications du premier que le second à voulu ainsi parer à toutes les éventualités.

De dix heures à midi, grand déjeuner. C’est un repas qui, par l'abondance, la variété et le soin exquis des mets, serait capable de satisfaire le gourmet le plus raffiné. Le tout est arrosé des meilleurs crus de Bordeaux, blancs et rouges, et les bouteilles vides sont constamment remplacées par des bouteilles pleines, sans que la munificence de l'administration se lasse jamais. Le repas se termine toujours par une tasse de calé, — sans liqueurs. Ceux qui désirent y ajouter un petit verre de fine champagne vont le prendre au bar : c'est ce que lon appelle un extra, qui se paye à part, comme du reste toutes les fantaisies qui sont en dehors du régime commun. Si vous désirez de la bière, du bourgogne où même du champagne, vous faites un bon et l'on vous apporte immédiatement ce que vous avez demandé. Seulement, le dernier jour de la traversée, on vous présentera tous les bons portant votre signature, et, dame! si vous n'avez pas su compter, on vous donnera gratuitement une excellente leçon d’addition.

À deux heures, lunch ; il se compose de toute une série de viandes froides : poulet, jambon, foie gras cet de gâteaux; le tout assaisonné de thé et de café.

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A six heures, le dîner, qui est encore plus sompltueux que le déjeuner, comme en témoignera le menu ci-joint, que j'ai gardé à titre de souvenir.

MENU DU 18 AOUÛUT 1895

Consommé à la crème.

Potage Gombo.

Turbot, sare ravigote.

Selle d'agneau Soubise.

Suprème de volaille chevalière.

Asperges en branches, sauce mousseline.

Artichauts Barigoule.

Filet de bœuf parisienne.

Dindonneau truffé.

Salade.

Gâteau reton. — Nougat.

Glaces vanille et fraises.

Dessert.

Enfin n'oublions pas le thé, qui se sert à neuf heures du soir et qui est accompagné de gâteaux et de force compotes et conlitures.'"Il m'a semblé que les Français n’assistaient qu'en petit nombre à cette collation tardive; mais les Anglais, el surtout Îles Américains, se seraient crus déshonorés d'y manquer. videmment ces gens-là ont un estomac de rechange.

Voilà le régime suivi par tous les passagers qui font la traversée sur les Transatlantiques français. On comprend la vogue dont ces navires jouissent même auprès des étrangers. Il est clair que la supériorité de la euisine est pour beauco 'p dans ce succès.

La ligne Cunard, de Liverpool, a essayé à maintes reprises de s'attacher à prix d'or des cuisiniers français

pour le service de ses paquebots. Mais, chose curicuse, ces Cuisinisrs ont trompé toutes les espérances qu'ils avaient fait concevoir. Est-ce leur patriotisme qui leur défendait de mettre les secrets de leur art au service d'une compagnie étrangère et rivale? ou bien sont-ce les exigences un peu barbares des palais anglais qui ont gâlé leur goût? Je lignore. Quoi qu'il en soit, on m'assure qu'ils se sont fait paver fort cher pour faire une cuisine très médiocre.

J'ai voulu savoir ce qu'un seul voyage coûlait à la Compagnie pour le chapitre des vivres. La Touraine dépense environ quarante-cinq mille franes pour la nourriture des passagers el de l'équipage. Ce chiffre prouve combien largement la Compagnie sait faire les choses.

Un détail qui surprendra beaucoup de lecteurs, c’est que les vivres achetés à New-York pour le retour sont moins chers que ceux qui sont pris au Havre. On m'a même affirmé que les viandes américaines étaient meilleures que les nôtres; en revanche, il paraît que nos légumes el nos fruits ont plus de saveur : c'est une compensalion pour notre amour-propre national.

Manger, dormir, se promener sur le pont, regarder passer les navires ou assister aux ébats des marsouins : voilà à peu près les seules distractions de la vie du bord. Elles seraient assez vite épuisées si des artistes de bonne volonté ne mettaient pas le plus gracieux cmpressement à se faire entendre. Tantôt c’est un pianiste, tantôt une chanteuse. Parfois même on découvre des violonistes qui sont tout heureux d’organiser un concert avec chant et orchestre.

Mais la fête est complète quand, parmi les passagers,

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se trouve une troupe de théâtre qui va jouer en Amérique. On transforme la salle à manger en salle de spectacle; on y Joue la comédie et l'opérette, et de cette manière tout le monde passe de charmantes soirées. Les pauvres eux-mêmes ne sont pas oubliés ; car le bénéfice de ces représentalions improvisées est loujours versé dans la caisse de FŒuvre des Nau- [ragés.

Cependant, à de certains signes, tels que l'élévation de la température ou le grand nombre des navires que l'on croise, on reconnaît que la terre est proche. Du reste, le capitaine a fait son point, et tout Ie monde sait qu'on n'a plus qu'une cinquantaine de milles à franchir.

On attend le pilote. Tous les passagers sont sur le pont pour le guetter. Ty a inême des joueurs fanatiques qui ont fait de gros paris sur le numéro de son bateau. Scra-ce le 6, le 8 ou le 14? Ils sont vingt-quatre pilotes à New-York. Comme ils sont pavés quinze cents francs pour faire entrer un transatlantique dans le port, on devine si chacun tient à arriver bon premier! On peut dire que c’est de leur part une véritable chasse au navire.

Hourra! Voici le 14 qui fait des signaux. On lui répond, et quelques minutes après 1l est sur le pont, jetant au hasard un paquet de journaux et remettant au commissaire une serviette contenant les lettres deslinées aux passagers.

La venue du pilote est une fête pour tout le monde, mais surtout pour le joueur qui a mis un louis sur son numéro. Celui-là fait un bénéfice qui dépasse parfois mille francs. Avec cet argent si facilement gagné il

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pourra s'offrir quelques douceurs quand il sera débarqué.

Le pilote prend la direction de la Touraine. En quelques heures, on arrive en face de New-York. Comme il fait nuit, on ne distingue rien. On découvre seulement de larges raies de lumière, qui indiquent la position de la métropole américaine.

Il est minuit; ce n'est pas à une pareille heure qu'il faut songer à débarquer. Chacun va donc se coucher, en se disant que c'est la dernière nuit passée à bord, et que demain malin on pourra mettre le pied sur «le plancher des vaches» .

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