‹ Yayâ ben Adî, un philosophe arabe chrétien du Xe siècleChapitre 1 sur 25 · Yayâ ben Adî, un philosophe arabe chrétien du Xe siècle · texte numérisé non relu

Yayâ ben Adî, un philosophe arabe chrétien du Xe siècle

Un philosophe arabe chrétien du X'^ siècle, fameux auprès de ses contemporains par ses traductions et ses commentaires d'Aristote, apologiste de la croyance commune des diverses confessions chrétiennes contre les objections des Musulmans, tel est le sujet de cette étude. L'on voit, par ce simple énoncé, qu'elle touche à des questions multiples : comment les Arabes ont-ils connu Aristote et quelle a été leur influence sur la philosophie du moyenâge; quelles étaient les sectes chrétiennes qui se partageaient l'Orient, au moment de l'invasion arabe, et leurs relations entre elles; quelle fut la situation des Chrétiens dans l'empire des Khalifes? Tous ces sujets ont inspiré de nombreux travaux en France comme à l'étranger; nous n'avons pas voulu les reprendre en sous-main ni même les résumer, n'ayant pas à y apporter des solutions nouvelles; néanmoins nous les avons effleurés toutes les fois que

6 VAHYA BEN 'ADÎ.

cela a été nécessaiie pour situer notre écrivain dans son milieu.

Par contre, aucune étude d'ensemble n'a été faite sur la place que tient le Christianisme dans la littérature arabe.

«Parmi les innombrables publications de textes «arabes dont les Orientalistes ont enriclii depuis «un demi-siècle l'Histoire, la Géographie, les Lettres «et les Sciences orientales, le Christianisme est «peu ou point représenté. On serait donc tenté de «croire que le domaine intellectuel a été l'apanage «presque exclusif du monde musulman, et que les «chrétiens d'Orient sont restés en dehors du mou- «vement littéraire et scientifique. Ce jugement ne «serait pas exact : le Christianisme, dans les pays «de langue arabe, autrefois comme de nos jours, «a occupé une place distinguée dans la sphère de «l'intelligence. De tout temps, malgré les condi- «tions désavantageuses où ils se sont longtemps «trouvés, une pléiade d'auteurs chrétiens ont mar- «ché de pair avec les écrivains qui professaient «rislam. Comme eux, ils ont cultivé toutes les «branches du savoir humain et c'est par milliers «que se chiffrent leurs œuvres mentionnées par «l'histoire, ^ialheureusement, le ])lus grand nom- «bre de ces ouvrages ont été perdus ou demeurent «enfouis dans les collections privées. Cependant les «grandes bibliothèques d'Europe, Rome surtout, «Londres et Paris, en possèdent une quantité assez «considérable; mais les renseignements qu'on trouve

AVANT-rKOPOS. 7

«à ce sujet dans leurs catalogues sont d'ordinaire «fort maigres; souvent le nom seul du manuscrit «est consigné, sans autre indication.» (1)

Ces lignes d'un des plus célèbres orientalistes de nos jours rééditées récemment nous sont tombées sous les yeux, quand notre travail était déjà terminé; elles énoncent une thèse et signalent une lacune. Sans l'avoir reclierclié, nous apportons nn document qui peut servir à appuyer cette thèse et à combler cette lacune.

Il ne nous reste guère, de Yahyâ ben 'Adî, que des œuvres apologétiques, où la philosophie d'Aristote sert à exposer et détendre le dogme chrétien, et principalement la Trinité et l'Incarnation, contre les objections des disciples du Qorân, On })ourrait donc s'attendre à trouver de nombreux points de comparaison entre lui et les théologiens ou apologistes antérieurs grecs et syriaques, comme lui disciples d'Aristote, tels que Saint Jean Damascène ou Philoxène de Mabboug. Nous avions ainsi cru a priori que nous aurions à consacrer un chapitre spécial aux sources de Ben 'Adî, et, pour en amasser les matériaux, nous nons étions imposé une lecture considérable à travers les volumes de la Patrologie de Migne et les collections d'auteurs orientaux. Le résultat n'a pas répondu à nos espérances ou à nos désirs. Ben 'Adî ne semble rien devoir, ou à peu près rien, à ses prédécesseurs

(1) p. L. Cheikho. Vingt traités théologiciues d'auteurs arabes chrétiens; ava)it-propos. 2° édition, juin 1920, Beyrouth.

8 vahyA BKX 'ADÎ.

chrétiens. On dirait qu'il les a totalement ig-norés et qu'il faut, dès lors, attribuer à une simple coïncidence les rares passages de ses œuvres qui se prêteraient à un rapprochement. Aussi bien, deux écrivains qui s'ignorent, mais qui emploient une même doctrine philosophique à l'explication des mêmes dogmes, ne peuvent entièrement échapper à une certaine similitude de fond et de forme : il est des idées, des expressions qui s'imposent comme d'elles-mêmes.

Parallèlement à cette enquête, nous poursuivions le dépouillement des textes de notre auteur. Presque tout est resté eu manuscrits, et rien n'en a été traduit jusqu'à ce jour. Ceux qui pour leurs études peuvent se limiter à des textes édités ou traduits, ayant, par conséquent, déjà été l'objet d'un examen sérieux, ne soupçonnent sans doute pas leur bonheur. Ils s'avancent sur un terrain déblayé; le premier tracé du chemin peut n'être pas parfait; le gros œuvre n'en est pas moins accompli, et il est facile d'y apporter des améliorations successives. Mais celui qui le premier fraie la voie est arrêté à chaque pas; il doit sans cesse enlever les broussailles, faire sauter les obstacles, niveler partout le sol ; c'est un travail pénible, hérissé de difticultés de toutes sortes, à travers lesquelles on n'avance que lentement.

Supposons les œuvres d'Aristote perdues jusqu'à ce jour et révélées soudain par la découverte de manuscrits eu plus ou moins mauvais état, dont

Page 1