SCENE V YETTE, puis ANATOLE
YETTE, seule, regardait sortir Marguerite.
Pauvre madame Thomerel!... Elle a plutôt l'air contrarié de la corvée!
30 YETTE
ANATOLE, entrant par le fond avec une gerbe de fleurs.
Me voici... vous avez téléphoné?
YETTE, se levant, à part.
Quelqu'un !
ANATOLE, apercevant Yette.
Oh! pardon!... (\ part, regardant Yette.) Elle est arrivée! (liant, saluant.) Mademoiselle...
YETTE, saluant.
Monsieur...
ANATOLE
Marguerite n'est pas là ?
YETTE.
Madame Thomerel?
ANATOLE, souriant.
Si vous voulez.
Elle me quitte à l'instant... elle m'a priée d'attendre.
ANATOLE, à part, regardant Yette.
Elle ne parait pas vingt ans!... Grisolles les prenait jeunes! (Haut.) J'aurais préféré qu'elle fût là pour la présentation... Enfin... (Se présentant.) Je suis le jeune homme annoncé ù l'extérieur... (Eton-
aement de Yette.) Anatole Lejubier... (Un silence.) Et
vous ?
YETTE.
Moi, monsieur ?
ANATOLE
Votre nom, mademoiselle? Je l'ignore encore...
YETTE 31
Henriette Durand-Pont. Mais tout le monde m'appelle Yette.
ANATOLE
Yette!... C'est joli ça, Yette !
YETTE, souriant modestement.
C'est gentil !
ANATOLE, à part, la regardant.
Pas grue du tout! (Haut.) Voulez-vous me permettre de vous offrir ?
Il lui tend la gerbe.
YETTE, hésitant.
Mais...
ANATOLE
Je sais que vous aimez les roses.
YETTE.
Qui vous a dit ça monsieur ?
ANATOLE
Marguerite !
Y'ETTE, «'tonnée.
Ah!
ANATOLE
Du reste, c'est pour vous que je les ai achetées.
YETTE, étonnée.
Pour moi ?
ANATOLE
Naturellement... (Lui tendant la gerbe et voyant qu'elle
hésite.) Prenez... prenez... §
YETTE, se décidant.
Je vous remercie, monsieur...
32 YETTE
ANATOLE
Et maintenant, mademoiselle Yette, bien que nous ne nous connaissions que depuis une minute à peine, causons comme une paire d'amis, voulezvous ?
Il lui fait signe de s'asseoir.
YETTE, ii part.
Une paire d'amis?... Qu'est-ce que c'est que ce Monsieur-là?
ANATOLE
Une fois au grand air, j'ai profondément réfléchi... du reste, je ne peux réfléchir qu'au grand air... Mon esprit a besoin de l'immensité! Vous savez que j'adore Marguerite.
YETTE, saisie.
Gomment ?
ANATOLE, étonné.
Elle ne vous l'a donc pas dit ?
YETTE.
Mais non, monsieur l
ANATOLE
Non ? Alors, qu'est-ce qu'elle vous a dit?
YETTE.
Elle ne m'a rien dit,|m aman a parlé tout le temps!
ANATOLE, étonné.
Vous êtes venue avec madame votre mère ?
YETTE.
C'est elle qui m'a conduite ici.
ANATOLE
Ah!... Enfin, puisqu'elle ne vous a encore rien
dit, je vous l'apprends... J'adore Marguerite... Seulement, il n'y a rien ;ï faire, elle est folle de son Henri. Désespéré, j'allais me noyer...
YETTE, poussant un cri d'effroi.
Ah!
ANATOLE
Werther a préféré le pistolet, mais moi, j'ai horreur du bruit ! (Reprenant.) J'allais me noyer, quand, par surprise, elle me fit jurer de lui obéir pendant un mois !
YETTE.
Ah !
ANATOLE
C'est alors qu'elle songea à vous.
YETTE, étonnée.
A moi?
ANATOLE
Et elle m'ordonna de vous faire la cour, «le vous aimer...
YETTE, se levant.
Hein?
ANATOLE
Pensant que vous me feriez oublier...
YETTE, l'interrompant, et «'éloignant.
Mais, monsieur...
ANATOLE, vivement.
Rassurez-vous... Je neveux même pas essayer... Je viens seulement vous demander de lui dire que je ne vous plais pas, enfin que vous refusez...
YETTE.
Oui, oui...
34 YETTE
ANATOLE
Le refus venant de vous, je n'aurai pas trahi mon serment et dans un mois...
YETTE.
Dans un mois?
ANATOLE, tragique.
Je mourrai pour Charlotte, (Se reprenar.1 vivement.)
pour Marguerite, pour Marguerite !...
YETTE, poussant un cri d'effroi.
Ah ! mon Dieu !
ANATOLE
Charlotte, c'est Werther !... C'est entendu?
YETTE, affolée.
Mais, monsieur...
ANATOLE
Vous refusez de refuser ?
YETTE, même jeu.
Vous me demandez là une chose... je ne sais pas ce que je dois répondre, moi !... C'est effrayant !
ANATOLE
N'hésitez pas... (S'arrêtant tout à coup, et poussant un cri.)
Sapristi!
YETTE, effrayée.
Qu'avez-vous, Monsieur ?
ANATOLE, se passant la main sur le front.
Rien... un éblouissement !
Il s'assied à gauche de la table.
YETTE.
Un éblouissement ?
YETTE 35