APRÈS L'ÉMEUTE
Louis de Maie suivait de près Tarmée du sire de Diimude. La place avait été prise le 24 août (1361), quelques jours plus tard le comte rentre^ en vainqueur irrité, dans la ville d*où, « pour péril et doute de sa vie », il avait dû fuir pendant la nuit du 27 au 28 juillet 1359.
Prompte justice est faite. A peine réinstallé dans son château a la motte le conte », Louis de Maie rendit son arrêt souverain : :< comme pour les très grans, horribles et énormes malefachons et désobéissanches, que, par plusieurs fois et en plusieurs manières, la ville d'Yppre avoit fais et perpétrées contre sa hau-
teche et seignorie et par leur notable dessierte (i), icelle ville d^Yppre fuist escheue en son indignation et malveillance, le très redoublé et naturel seigneur du pays » déclara « calengié et tenu comme fourfaites toutes les franchises et privil^es d'ycelle. »
Tous les privilèges, libertés et franchises, caractérisant et constituant une ^ vassalité bourgeoise», étaient donc confisqués! les bourgeois, privés de leur ce droit de commune », et devenus ainsi de vulgaires manants, étaient à la merci de leur seigneur : le prince en pouvait €( faire justice à son plaisir » !
La terreur régnait dans la ville... occupée par le seigneur de Dixmude! Tépouvante des habitans s'expliquait du reste. Le sang de Jean le Prisenaere et des autres victimes « despiéchés » devant le beffroi rougissait encore le sol du « marcbiet ; » ne devait-il pas être lavé dans le sang de leurs bourreaux?... et ce serait justice ! Mais, presque toujours, la vengeance du comte Louis prima sa justice; des innocents, en grand nombre, ne seraient-ils pas « à son plaisir » sacrifiés aussi à côté de ces grands criminels? On s'attendait donc à voir, comme après d'autres insurrections, surgir sur le marcbiet, de nombreux échafauds et toute une forêt de potences!
Dans cette situation, presque, désespérée, nos magistrats, comme leurs prédécesseurs en d'autres circonstances semblables, avaient conjuré les nobles personnages, formant la suite du comte, et les magistrats des autres bonnes villes de demander grâce a Monseigneur, pour la cité condamnée, pour ses bourgeois et
(l) Dessierte, (Desserte), action pour laquelle on méritait paaitioo.
pour ses manants! — « meus », porte un document du temps, « meus de pitié et de miséricorde », Louis de Maie se laissa fléchir par les <c humbles supplications des nobles de son sanc et de son conseil » et paV les prières de ses bonnes gens de Gand et de Bruges..; « de grâce especiale, » il pardonna à la ville d'Ypres. Ce pardon ne fut-il pas bien plus imposé au seigneur par son propre intérêt, qu'il ne lui fut inspiré, comme il Talfirma, par un élan de générosité miséricordieuse? Priver déiinitivement de son c< droit de commune » une bourgeoisie privilégiée était un acte qui devait avoir des conséquences préjudiciables à la puissance et seigneurie du prince? Gomme les fiefs proprement dits ou vassalités seigneuriales, les c< vassalités bourgeoises », c'est-à-dire les communes légalement constituées, devaient à leur seigneur certaines redevances et prestations seigneuriales (i) : elles étaient tenues, notamment « dans les quatre cas » prévus par les lois de la féodalité, à leur fournir des aides et des subsides, outre des dons de courtoisie; les manants de ces n vassalités bourgeoises, » comme les vassaux des feudataires du comte, devaient aussi marcher sous la bannière de leur suzerain, quand celui-ci proclamait le Eeirban^ pour défendre son comté (s). La bourgeoisie dont le « droit de commune » avait été confisqué, perdait, il est vrai, sa situation privilégiée, mais elle était ainsi déliée de ses obligations de vassale. La communauté d'Ypres était encore riche et puissante; Louis de Maie pouvait-il se priver de
(1) Voyez pour lea droits et obligations des communes — fourfaitares de. — Tpriana^ III. p. 113 et Passim.
(8) Vojet ypriana, t. lU. p. 1S4.
Tassistance — argent et milices — qu'elle devait lui donner dans des circonstances difficiles?
D*UQ autre côté, une commune* privée de ses privi-lèges « pour forfaiture »« payait toujours une forte rançon à son seigneur, quand celui-ci la recevait et la prenait en grâce; elle rachetait ainsi ses franchises à beaux et nombreux deniers comptants. Une telle rançon n*était pas à dédaigner surfont par un prince, tastueux, dissipateur et prodigue, comme le comte Louis, dont le trésor était constamment épuisé |)ar de folles dépenses.
G*est donc dans son intérêt propre, et non <c meus de pitié », que Louis de Maie accorda grâce à la ville d*Ypres. Plus d*une fois du reste les privilèges de cette commune furent « fourfaits et confisqués » et toujours ils lui furent rendus pour les mêmes motifs et aux mêmes conditions quen 1361 (i).
Dès que les intentions du comte furent connues, les échevins convoquèrent « le grand conseil ». O groot gemeente s'empressa de formuler des lettres de soumission, au nom de la communauté entière. Dans ces lettres du 31 août (1361), rassemblée rappelait que, à cause de sa désobéissance et des crimes « très grans, orribles et énormes, fais et perpétrés contre le seigneurie, nobliesse et hautèche de Monseigneur le conte de Flandres », la ville d'Ypres s*était attiré « Tindignacion et malvoellence de son seigneur » et que celui-ci, après l'avoir réduite sous son obéissance, « par sa très grande puissance, et par forche d^armes, » avait confisqué tous les privilèges et franchises de la commune, « tenant ycelles estre fourfaictes à lui. » Le grand conseil
(i; Voyez Tpriana, t. UI. p. 191.
déclarait ensuite que « à Thumble supplicacioa » des nobles de son sang, de ceux de son conseil et des bonnes villes de Gand et de Bruges, comme « à leur instante et diligente requeste, » le prince avait été « meus de pitié sur la dite ville et sur ses manants, comme sur ses humbles subgés, repentans de leurs dis meflrais » et que, « de sa bénigne ^Tâce il les :)Toit quitté de la dite calenge », en leur restituant, sous certaines réserves, leurs privilèges et franchises.. ; « dont humblement et de cuer », ajoutaient les membres du groot gemeètUe, « nous lui regracions, comme droit est, en promettant loyaument et en bonne foy », pour nous et le corps de la ville, à nostre dit très redoublé seigneur.., perpétuellement parfaite obéissance et tout service que bon et lûyaL subget doivent faire à leur droiturier et naturel seigneur et prinehe. »
Cette soumission était absolue; on confessait les crimes commis, on promettait pour l'avenir obéissance perpétuelle et tous les services que devait faire une ic vassalité bourgeoise » à son seigneur ; mais il restait à régler la rançon de la commune; « sur conseil et bon avis » — sans doute des conseillers du comte, — on offrit cette rançon sous forme d'indemnité volontaire de guerre, et très probablement, à la réquisition du prince, elle fut fixée à deux mille livres de gros. Les lettres de soumission portent en effet: « nous aians considéré que sur la desierte, deffaute et désobéissance de nous, il a convenu à lui (Monseigneur) très grandement frayer et despendre (i) pour nous mettre en sa dicte obéissance et en bon estât de pays et tranquillité;
(1} Paire das fraii et des dépenses.
eu regard aussi à la très grande grâce qull nous a faicie es choses dessus dictes, nous, par bonne et meure délibéracion et de certaine science, eu sur ce eanseU et ban avis, avons de notre franche et libérale volonté, donné et octroyé... par commun accord, consent et volenté de nous tous, à nostre dit très redoubté seigneur... et par don, la somme de deux mille livres de gros, monnoye de Flandre, pour lui aidier en partie des frais et missions dessus dictes. »
Cette somme, considérable pour Tépoque, — de deux mille livres de gros — devait être payée : immédiatement trois cents livres ; à la fête de la Toussaint prochaine deux cents livres et les autres quinze cents livres en trois années, savoir: tous les ans, au même jour de la Toussaint, cinq cents livres, jusqu'à complet payement.
Pour sûreté de ces payements, les membres du conseil donnèrent en garantie, outre toute leur fortune personnelle, tous les biens, meubles et immeubles, présents et à venir de la ville, de tous ses bourgeois et de tous ses manants, autorisant, au cas de non payement, le comte à faire saisir, « vendre et exploiter » tous ces biens.
Il faut croire que ces garanties ne furent pas encore jugées suffisantes car, d*après les lettres de soumission, il fut entendu que, en cas d*un retard de payement de plus de quinze jours, la ville ne pourrait plus lever aucune maletote, ni assise, avant d'avoir soldé tous les termes échus, et ce, nonobstant tous les privilèges et franchises de la commune. Le produit de ces impositions et taxes communales devait, sans doute, être, en ce cas, versé directement dans la caisse du comte ou de son receveur de Flandres.
Le texte de ces lettres de soumission et de rançon sera publié à la fin de cette étude (voyez Annexe Ë); nous avons cru toutefois devoir en mettre ici une analyse très complète et même divers passages, sous les yeux de nos lecteurs, afin de leur permettre de bien apprécier le caractère des actes de cette espèce, presque toujours rédigés d*après la même formule, mais dont les textes sont peu connus.
Le même jour (31 août 1361), le comte Louis, après avoir reçu ces lettres de soumission, *octroya « une charte de pardon d à la commune dTpres. Ce document reproduit en quelque sorte les lettres de soumission, écrites» par le grand conseil ; il n*est donc ])aâ nécessaire de donner ici un long résumé de ce document.
Dans cette charte, Louis, comte de Flandre, duc de Brabant, comte de. Nevers, de Réthel et sire de Malines, déclare à son tour que la ville d'Ypres s'étant attiré son indignation et « maelvoellance, » à cause des « horribles crimes et désobéissances fais et perpétrés », il avait « calengié et tenu comme fourfaites » toutes les franchises et privilèges d'icelle; — puis il ajoute que mu de pitié et sur les humbles supplications des nobles de son sang, de ses conseillers et des deux autres bonnes villes, il consent à pardonner aux Yprois leur révolte et même à rendre à leur commune, tous les privilèges et franchises qu'elle tenait de lui (?) ou de ses prédécesseurs, comtes de Flandre, et qu'elle avait a avant la dite calenge ». Toutefois le prince déclara que « toutes les personnes particulières » qui ont commis des attentats contre sa seigneurie ou contre la paix de la ville, seront poursuivies et châtiées.
Cette charte fut donnée à Ypres, le dernier jour
(faoût 1361, en présence, comme témoins, de Henri de Flandre, du châtelain de Dixmude qui venait de prendre la ville, du seigneur de Woestine et dp plusieurs autres grands personnages (Apnexe F).
On remarquera que dans sa charte de pardon le comte n'impose à la ville ni rançon, ni contribution; il n'accepte et ne mentionne pas même riudemnité de guerre « octroyée » par la commune dans ses lettres du 31 août ; mais il est à noter que cette affaire avait été réglée intérieurement ; nos magistrats avaient « eu sur ce conseil et bon avis », c'est-à-dire que la somme de deux mille livres de gros avait été fixée par les conseillers du prince, puis acceptée par eux et accordée par les échevins, soi-disant comme « don volontaire »>, mais pu réalité, à titre de <k composition », ainsi que le constatèrent du reste plus tard les quittances données à la ville par le receveur de Flandre (t). H y avait ainsi contrat et pas n'était nécessaire, pour le faire exécuter, de le rappeler dans les lettres de pardon octroyées « de grâce espéciale. » (!)
Il peut être utile d'attirer un instant l'attention du lecteur, sur la clause qui excepte de l'amnistie, les malfaiteurs et perturbateurs du repos public. Voici le texte de cette réserve: « Toutes singulières personnes qui peuent avoir mespris contre nous ou contre le pais de le ville et contre leurs voisins, en quelconques manières que ce soit, ils en seront corrigé et puoi par loy et par jugement en nostre dite ville, ei avant que li cas appartiennent a lay... sauve notre seignorie-^. Ainsi, « les singulières personnes » (les individus) ac-
(l) Voyei: Arch. Yp, Inv. 2888 et 2«8a.
cusées de crimes de droit commun devaient être jugées, à Ypres, en vierschaere^ par la loi de cette ville; il en devait être ainsi» car la commune ayant été réintégrée en ses privilèges, ses échevins seuls étaient compétents pour juger pareils méfaits, surtout ceux commis par leurs bourgeois. Quant aux attentats « contre la seigneurie du prince », ils pouvaient être punis par (c la justice du comte », c'est-à-dire par une cour féodale. Les comptes de la commune, être collectif et juridique, étant ainsi réglés, il restait à châtier « les singulières personnes, coupables deicrimes horribles ». D'après des auteurs, ces châtiments auraient été nombreux, sévères, même barbares : quinze cents tisserands, dit Kervyn (i) (d*après Meyer) (s), furent arrêtés et décapités, sans jugement : jamais, racontent nos chroniques, on ne vit plus de victimes livrées aux supplices. Mais Thistorien qui vient d*être cilé, a été induit en erreur par Meyer et par nos chroniqueurs; ces annalistes, on Ta déjà dit, ont confondu la révolte de 1359-4361 avec d'autres émeutes et notamment avec les troubles qui coûtèrent la vie, en 1364, à Thomas Zeemale — nous nous occuperons plus loin de ces troubles. — 11 parait au contraire que, loin de livrer (en 1361) aux supplices quinze cents victimes, nos échevins auraient alors traité « les mauvais meurdriers » et leurs complices avec une clémence presqu'inexplicable.... si toutefois les documents de cette époque, conservés dans nos ar« cbives, sont complets.
% ni. 305.
(2) Ad ann, 1364.
Deux arrêts seulement» prononcés par les écbevins d*Ypres, en exécution des lettres du 31 août, sont (c annotés »» en 1361 et 1362, dans nos registres de sentences criminelles (4); ils méritent Tun et Tautre quelques explications et commentaires.
Voici d'abord le texte de la première de ces annotations : « Tan mil îij'' Ixi, en septembre », donc pen de jours après la prise d'Ypres par le sire de Dixmude, ce Francken Baendt fut justiciez sur le marcbié de Tespée et de la roe, pour ce qu'il avoU esté à Dordrecht et à Middelbourg, avoec les banniTi de conspiradon, hors le pays de Flandres, où ils avaient canseU pour prendre et emprisonner Monsg' de Flandres^ et par forche dormes, entrer en pays et opines tuer le bailly et toute la loy et amis Monsg^ de Flandres et tous leurs enfants mates , dessus de six ans, ainsi qu*il le confessa de sa propre volonté, sans aucune constrainte ».
Cette annotation (écriture du temps) jette un jour nouveau sur les événements que nous venons de rappeler: elle prouve que la révolte des Yprois ne devait pas être une simple émeute locale, mais Tépisode le plus important, et peut-être final, d*une insurrection générale. Tout, en effet, avait été préparé de longue main; les conspirateurs de Dordrecht et de Middelbourg, Clauwaerts bannis, avaient cru que le moment était favorable pour délivrer le pays de la domination du comte Louis; ils espéraient, et, non sans certains motifs, obtenir le concours des communes et Fassistance des populations pour réaliser leurs projets. L'agitation était, en effet, extrême dans tout ïe comté ; les
[l) Arch. communales de la ville d'Ypres.
amstaots empiétements du comte Léliaert^ sur les franchises des bourgeoisies et sur les libertés du pays, avaient fait naître et entretenaient Tirritation la plus vive dans toute la Flandre; une étincelle pouvait ainsi provoquer un embrasement général.
Des bandes de Cl^uwaerts, bannis, devaient donc entrer dans le pays, à « forche d*armes », après avoir rallié sous leurs bannières, une multitude de mécontents, marcher sur Ypres où se trouvait le comte avec sa fille Marguerite, prendre et emprisonner le prince et la princesse, puis massacrer tous les partisans du comte, leurs amis et même leurs enfants mâles au-dessus de Tâge de six ans. Ils voulaient ainsi noyer dans le sang et anéantir à toujours la la faction des Léliaerts! De tels projets» froidement combinés, auxquels, on l'espérait, les populations auraient pu prêter les mains, ne prouvent-ils pas combien les partisans du lys et Louis de Maie, leur chef, étaient alors exécrés en Flandre?
Le comte Louis, on Ta vu, réussit à déjouer en partie ces complots, en faisant partir secrètement dTpres, la jeune duchesse de Bourgogne, puis en s'enfuyanl lui-même de cette ville pendant la terrible nuit du â7 au 28 juillet 1359, mais il ne put ni prévenir les massacres, ni réprimer immédiatement les désordres dont nous venons de retracer le sanglant tableau.
Les jou rs du comte et su rtou t ceux de la jeune Mai^uerite furent-ils alors réellement en péril? Ce qui est certain, en tous cas, c*est que le prince, s'il u*avait pu fuir, aurait, comme son père en 1325, été retenu en captivité et qu*il n*eût recouvré sa liberté, comme celui-ci, qu'en acceptant aussi les conditions les plus dures,
sauf à trahir, comme lai, ses serments; peut-être même Louis de Maie, toujours comme Louis de Nevers, eùt-il été contraint aussi de s*exiler de son comté.
Consultons maintenant de nouveau nos registres de sentences criminelles. Nous y retrouverons la mentioQ d*un second arrêt rendu à Ypres. Aucune annotation ne mentionne des condamnations qui auraient été prononcées — de septembre 1361 jusqu*au mois de mai de Tannée suivante, — pour crimes commis par les révoltés, mais on voit par ces registres qu*en 1362, Louis de Maie se rendit à Ypres, et que la justice y fut de nouveau mise en mouvement : « Tan de grâce m ccc Ixij le ix mai, seoit (i) le comte de Flandre^ en le cloistre St Martin d^Yppre, sor enqueste pour sa seignorie, sur le fait commis et perpétré sur Jean Persenaere, adonc bailly d*Ypres, qui par la communauté de la d^ ville lu boutez et fait saillir hors le belfroi de la fenestre de la trésorerie, dedans les deux ans des esmeules en Tan Ixj, laquelle enqueste, publiée devant les eschevins d'Yppre, fut en après prises Jehan de Leyden, foulon, et justicié lendemain après, devant led^ belfroys, et le lundi prochain après, furent bannis, à la bretesque de la Hah, a toujours, de meurdre de la mort dudit Jean le Persenaere, hors le pais de Flandre, les personnes qui cy après sensuivent (suivent les noms de quinze tisserands et fou- Ions bannis à perpétuité) » (s).
Si Louis de Maie se rendit à Ypres au mois de mai 1362, c'est, croyons-nous, parce qu'il voulut diriger en personne Tenquète faite sur le meurtre de
(I) Seoit, siégeait.
(2J Registres dt sentences criminelles. (Arch. Yp. 1962.)
Jean le Persenaere, afin de mieux assurer ainsi la punition des meurtriers de son bailli.
Cette annotation est intéressante, sous divers rapports; elle confirme divers détails déjà connus et en révèle d'autres. Ainsi le massacre de cet officier du comte et la durée de Tinsurrection qui se prolongea pendant deux ans (juillet 1359 à août 1361) ne peuvent plus être mis en doute et, d*après cette note, en 1361 (comme dès 1180) (i), ce n'est ni dans la Chambre des échevins, ni au château « la Motte le conte », mais dans le cloître de St-Martin que siégeaient les seigneurs du pays, quand ils avaient à intervenir dans une afiaire mixte, touchant d'un côté aux pré rogatives des bourgeois, de l'autre, aux droits du
seigneur — C'est par une fenêtre de la trésorerie
que le malheureux bailli fut « boutez et fait saillir hors le beffroi. » — Les enquêtes faites par le comte étaient publiées devant les échevins. — Enfin, c'est do haut de la « Bretesque de la Haie » que l'on prononçait, devant la communauté assemblée, les condamnations au bannissement perpétuel.
Ces détails sont, nous le reconnaissons, assez secondaires, ils présentent cependant un certain intérêt local; nous avons donc cru pouvoir les signaler ici.
Après le 9 mai 1363, on n'a plus découvert, dans nos registres de sentences criminelles, aucune annotation concernant l'émeute de 1359 à 1361. Tous les crimes commis pendant ces deux années, sauf le meurtre du bailli, seraient-ils restés impunis ? N'aurait-on prononcé à Ypres que deux condamnations
[1) VojM Tpriana, t. H. p. 49.
capitales (contre Francken Baerdt et Jean de Leyden) et seize condamnations au bannissement perpétuel ? Gela parait peu vraisemblable: peut-être un grand nombre de criminels parvinrent-ils à fuir comme en d*autres circonstances? peut-être aussi des documenta relatant d*autres exécutions ont-ils disparu f peut-être enlin se montra-t-on clément, parce que Ton craignit, en ordonnant de nombreux supplices, de pousser jusqu'au désespoir les populations déjà exaspérées el de provoquer ainsi de nouvelles révoltes ? Quoi qa*il en soit, on ne peut croire — comme le disent des historiens — qu'après cette émeute, a quiuze cents tisserands furent arrêtés et décapités sans jugement; » on trouverait sans aucun doute dans nos archives quelques traces de semblables hécatombes ! * Du reste tous les accusés ne purent pas être traduits, après 1361, devant la Vierschaere, d*Ypres. Ou Ta vu, un grand nombre de « forains, » venus de diverses villes flamandes, ou de Dordrecht et de Middelbourg, avaient séjourné à Ypres durant ces deux années d'émeute, ils y avaient même été les instigateurs des crimes commis alors. D'un autre côté, les « mauvais conspireurs et esmou\eui*s du commun, » étaient accusés de crimes de « leze seignorle; » d'après les coutumes et les lois du temps, les premiers — s'ils avaient réussi à fuir, — devaient être jugés par les échevjns de leur propre commune, et les seconds étaient justiciables de la « justice du comte. »
II n'a pas été possible de retrouver jusqu'ici les sentences prononcées, on n'en peut douter, par les magistrats de diverses villes ; mais, on l'a vu, Pierre de Vroede, Glaeys de Ketelaere, Alard Lodebuc et Jean Pinck, « esmouveurs » de l'émeute, furent, pour
crime de lèse seigneurie, traduits devant les prévôt et jurés de Tournai, et leurs complices, coupables du même crime, comparurent devant diverses justices du comte; tout le laisse croire du moins, bien que les dossiers de ces procès criminels n'aient pu être encore découverts.
L'arrêt rendu par les prévôt et jurés de Tournai ne nous est pas connu non plus ; le seul document concernant cette affaire retrouvé jusqu'ici, est le curieux réquisitoire (que nous avons résumé) de Maître Hoedios « concluant à fin que les iiij nommés (cidessus) soient justichiet à mort. » Les crimes perpétrés par ces quatre « esmouveurs du commun et mauvais meurdriers, » étaient trop nombreux, trop horribles et trop bien prouvés pour que l'on puisse hésiter à croire que leurs auteurs ne furent pas condamnés et « justichiet à mort. »
Si les justices scabinales et seigneuriales — trop clémentes ou trop faibles, — ne frappèrent pas tous les coupables, Louis de Maie, dans sa constante sollicitude pour les intérêts de son trésor, ne négligea point de toucher intégralement les deux mille livres de gros, imposées, sous apparence de don volontaire, à la commune d'Ypres, avant de la recevoir en grâce et pardon. Outre diverses sommes payées comptant, ou à diverses époques, Laurent den Brol, échevin d'Ypres, versa le 10 novembre 1362, à Gand, entre les mains de Pierre Janszone, receveur de Flandre, « cinq cents livres de gros tournois et encore vingtcinq livres de la même monnaie, pour le payement du terme de la Toussaint et de celui de la S^ Bavon, de certaines eampoeitUms que la ville avait faites avec
le comte (4) (en 1361). Enfin, le 16 janvier 1365 (n* s.), une dernière somme de six mille livres parisis fut versée par la ville à la caisse du même receveur, pour solde (vulbetalinghe) « de la composUion de deux mille livres de gros, octroyée par la commune, à cause de ses méfaits contre son seigneur, comme il conste des lettres faites à ce sujet » (s). Ce soi-disant <x don volontaire » fut donc intégralement exigé et pa;é.
Tels sont les détails émouvants que donnent des documents de nos archives communales sur cette longue et terrible émeute. Ces documents jettent une vive lumière sur les causes de cette révolte. Ces causes sont manifestes; c*est la politique intérieure du oomte Louis, encouragé et secondé par le roi de France, qui provoqua cette terrible et dangereuse insurrection.
Que les constants empiétements du prince IMiaert sur les franchises et les libertés du pays aient vivement froissé les communes et leurs bourgeois ; que bientôt l'agitation des esprits ait été générale et que ce
(1) Arch. Tp. Inv. 2862.
(2) a le Pieter Jftntsone, ontfangbere van Vlaendran, doa Ce veiUiu allen lieden dat ie hebhe ODlfaen» Tan den voght ende scepeneo Tan der sUide van Ypre, sene dasentich ponden parisit dia ti aioeo ghcdacbten heare Tan Vlaendren scaldech waran ali over de valbetalingha Tan der compositie mn deo twaan duseatach ponden groten die ti faam antroyerden OTer de mesdaet die li jeghen hem xneedaen haddea, alto de leitren diere of ghemaeci waren Terelaenen ende inhoaden; enda dit Tan den termine van aire heileghen daghe laeta Tarleiden, van den welken vi" lib. paritis vorseid, ie my wel vernoocht hoode ende aiea ontvangh«r scelde der of qaite vooght ende scepenen Toraeid eodealla die gheane diet qaitancie toe bahort. In kenneisen van deien lettrsD, ghegliéven te Brugghé onder minen seigle den xwP^ dach vao laamaent int jaar oni heeren m. eec. Iziiij. » [Arch. Tp. Inv. 8266.) •
méconfenlemenl universel ait été la cause première de ces (roubles, on n'en peut douter. Si des proscrits flamands ourdirent et tramèrent une vaste conspiration à Dordrecht et à Middelbourg, n*est-ce point parce que le comte avait banni du pays de Flandre les chefs du parti national et de nombreux Clauwaerts grou))és autour d'eux? Qu'après avoir altéré les privilèges traditionnels des communes, Louis de Maie ait voulu modifier les constitutions plus récemment régularisées par le sage homme de Gand et qu'il ait notamment privé les plébéiens du droit d'élire directement, dans leurs gildes ou corporations, leurs doyens et leurs chefs- hommes, on ne peut le con-^ tester; si ce droit ne leur avait point été enlevé, les gens des métiers, reçus, le 26 juillet 1359, à la veille de rémeute par le comte, auraient-ils réclamé la restitution de ce droit en s'écriant « d'une voix a qu'ils voulaient faire « vingres, decres et capitaines de leurs mesliers »... et << avoir toutes telles constitutions et ordenanches com ils avoient eu dou temps Jacq. de Hartevelle? »
En résumé, comme on vient de le dire, la politique antinationale de Louis de Maie provoqua un mécontentement général, les communes et les bourgeoisies voulaient conserver et défendre leurs antiques privil^es; mais c'est l'atteinte portée aux constitutions des métiers qui détermina l'explosion de Torage populaire. Enfin, comme toujours en temps de révolution, des malfaiteurs profitèrent de ces troubles, pour commettre les crimes les plus horribles.
Les faits que nous venons de rappeler et les documents — presque tous inédits — dont nous avons donné l'analyse, révèlent donc clairement l'état des es*
prjts en Flandre et spécialement à Ypres vers i359, ainsi que les causes de cette situation et des désordres qui en furent les conséquences fatales.
Si les populations flamandes avaient réussi dans leurs tentatives d'émancipation, cette longue et sanglante révolution aurait pu exercer une influence considérable sur les destinées du pays, peut-être même sur la seigneurie du comté. Un épisode historique aussi important méritait d'occuper une place spéciale dans rhistoire de la Flandre ; cependant, nous le répétons, peu d'historiens l'ont mentionné et ceux qui s'en sont occupés en passant, sans, bien entendu, en rechercher les causes, l'ont complètement dénaturé €ft vulgarisé d'inexcusables anachronismes ! Nous avons cru pouvoir relater — peut-être trop longuement — les divers incidents àk cette grande révolution, dont notre ville fut le principal théâtre, afin de combler une lacune historique et de prouver en même temps, qu'une modeste monographie locale peut quelques fois permettre de faire connaître ou de rectifier certains faits intéressant même l'histoire générale.
On serait tenté de croire que, durant cette révolution, l'administration de la ville dut être en complet désarroi. Cependant quand on examine les documents — peu nombreux à vrai dire — et spécialement les comptes du temps, on constate au contraire, non sans étonnement, que pendant cette période si agitée, les divers rouages administratifs continuèrent à fonctionner sans entraves apparentes. Ainsi les anciens trésoriers restent en fonction, ils perçoivent les taxes et accises communales, et payent toutes les dépenses courantes.
eo un mot, tous les services urbains sont assurés; le magistrat est même renouvelé en 1359, puis en 1360; en un mot, comme le roc, battu par la tempête, la commune résiste à tous les orages ! N'en faut-il pas conclure qu'au XIV* siècle, nos institutions communales étaient encore assises sur des bases si solides et si respectées par tous, qu'elles ne pouvaient être entamées, même par les perturbations locales et politiques les plus violentes?
Notons toutefois un détail assez singulier. Nos comptes communaux de 1358 à 1362 sont à peu près complets, mais, au lieu d'être rendus par année (de novembre à novembre), comme au temps normal, ils se rapportent à diverses périodes assez courtes, et ces périodes semblent correspondre à divers épisodes des troubles. Ainsi, le compte de 1358-1359, commencé régulièrement au mois de novembre 1358, finit dès la (in du mois d'août 1359, c'est vers cette date que se terminent les premières scènes de l'émeute, par le massacre (28 août) de l'avoué George Belle et d'autres victimes. — Puis vient un compte spécial pour le le mois de septembre, pendant ce mois aucun arime n'est signalé, les malfaiteurs se reposent. Mais dès le commencement du mois suivant, les « mauvais meurdriers » se remettent à l'œuvre : le 4 octobre, ils font trancher la tête à deux échevins et à leur clerc, puis le 11 novembre ils chassent le bailli du comte; les troubles continuent jusqu'à la fin de l'année ; et nous trouvons un compte particulier pour ce dernier trimestre de l'an 1359 (i). — En 1361, vers la
(l) Depuis l« 1 janvier 1360 (n.'S.] jusqu'au 1 aTril de Tannée 1361, il existe trois comptes différents, mais comme on ne possède aucun détail
ToMB 7. 12
lëte de la Pentecôte, nouvelles émeutes: Jean de Prinsenaere et d'autres malheureux sont coupés en pièces; Tordre n'est rétabli que vers la tin du mois d'août, après la prise de la ville par le sire de Dixmude et Toctroi des lettres de pardon : un compte spécial, commencé le 1' avril 1361 et finissant le i"" septembre suivant, correspond à cette période finale de la révolte.
Que peut-on conclure de cette comptabilité insolite? peut-être que nos trésoriers, gens prudents, poar mettre leur responsabilité à couvert, voulurent être prêts, après chaque émeute, à rendre leurs comptes que les révoltés, défiants, pourraient leur demander alors, comme après les troubles du 16 août 1359? peut-être aussi ces trésoriers cherchèrent-ils à constater ainsi Tinfluence que les agitations populaires exercèrent sur la situation financière de la commune ?
Quoiqu'il en soit, après le rétablissement de Tordre, Téchevinage fut composé de magistrats appartenant à de grandes familles patriciennes ou notables, dévouées an parti Léliaert. Dans les actes scabinaux passés à dater du mois d'octobre 1361 jusqu'au renouvellement suivant en 1362 (i), on trouve de nouveau les noms de :
8ur ce qai se patte durant cet quinte moit à Ypret; il n'est pat poeaible de savoir à quels incidents de l'émeute ces comptes oorreepondenU
(1) Neuf noms seulement d'écheTint, inscrits dans des actes d*octol»re 1361 à novembre 13^, ont été retrouTés jusqu'ici, savoir:
1 Sojhier le Sage.