Jean Rugghinvoet
10 à 13 (iooonnus).
1, 2, 3, 4, 6. Acte d'octobre 1361 (Chartes diverses de notre coller.tjoD.) 1, 3, 4, 6, 7. Acte du 8 mai 136^ (Cartulaireê de S^ Mariin^ n« 557.) 1» ?• 3> 7, 8. Autre acte du 8 mai [Cartulaires de 8^ Martin, n« 558.)
9. Acte du 7 juin 1362 (Cartulaires du Béguinage d^Tpres^ n* 55.)
(1) « Des despens de dineir faict soar le bellefroy par Padvoe et aucuns eeeheriaa, les trésoriers et les dercz, quant on y fu pour veoir les pri- Tilèges vi v* a (Comptes de la ville commencés après Iç 1 septembre 1361, donc après la soumission de la ville.)
Les bannis de Flandre, — nous venons de le constater — d'accord peut-être avec les chefs du parti national, avaient résolu, à l'étranger, de tenter un suprême eflbrt pour secouer le joug que le comte Louis et ses Léliaerts imposaient au pays; ils se proposaient d*envahir le comté par surprise et de se porter à marches forcées sur Ypres, pour y arrêter et retenir comme otages, leur seigneur et la jeune du^ chesse de Bourgogne, sa tille. Ce plan de campagne, arrêté à Dordrecht et à Hiddelbourg, ne put être exécuté; en s*enfuyant secrètement d'Ypres avec la comtesse Marguerite, au mois de juillet 1359, le prince en avait fait manquer le but final. D'ailleurs pour provoquer une insurrection générale, le concours des grandes communes était indispensable et ce concours tit défaut aux conjurés. Les bonnes villes ne demandaient certes qu'à s'affranchir de la domination des Léliaerts, mais, prises à Timproviste, elles n'étaient point prêtes, en ce moment, à se mettre en waepenynghe; peut-être même redoutaient-elles les excès des bandes envahissantes, composées de bannis exaspérés et grossies d'une multitude d'aventuriers, de mécontents et de malfaiteurs de toute espèce.
L'insuccès de cette expédition n'avait pas découragé nos Clauwaerts; mais en 1362, ils ne pouvaient songer à prendre immédiatement leur revanche; ils étaient tenus en respect par les échevins Léliaerts que Louis de Haie avait imposés aux communes, après la prise d'Ypres par le sire de Dixmude. Il eût été impossible du reste
à nos bonnes villes, de reprendre alors les hostilités; on le sait, Tappui de l'Angleterre leur fut toujours nécessaire pour lutter, avec chance de succès, contre leur seigneur, soutenu par le roi de France, et cet appui leur était momentanément retiré. En 1360 avait été conclu le traité de Bretigny entre TAngleterre et la France; ce traité rendit, à de dures conditions, la liberté au roi Jean, retenu prisonnier à Londres, depuis la bataille de Poitiers, mais il portait aussi que le roi Edouard et son Gis « se délairont {i) et départiront du tout des aliances qu'ils ont avecques les Flamens... ne leur donront... ayde, confort ne faveur contre le roi de France... et ne feront autres aliances avec les Flamens en aucun temps avenir contre les roys et royaume de France » (2). Nos communes abandonnées par leur allié, le constant défenseur de leurs institutions, ne pouvaient donc songer alors à se remettre en campagne contre leur comte Léliaert.
Cet état de choses aurait pu se prolonger longtemps et rien ne semblait plus devoir empêcher Louis de Haie de poursuivre ses empiétements sur le terrain des libertés de nos communes, quand un événement fort imprévu modifia subitement les vues et les projets du roi d'Angleterre.
Philippe de Rouvre, le petit duc de Bourgogne, mourut en 1360 (3), laissant une veuve âgée de dix ans. Depuis 1350, Louis de Maie n'avait plus eu d'autres enfants légitimes et le genre de vie déréglée et dissipée qu'il
(1) DehUrer, délayer i renoncer à.
(2) Voyes sonroes citées par Kbrvtn, III. 392. (B) Voyes d'Qudvoqbhst.
menait, loin de Marguerite de Brabant, sa femme, laissait peu d'espoir de voir naître un fils; la jeune douairière de Bourgogne semblait donc devoir rester rhéritière du comté. Les rois d'Angleterre et de France convoitèrent bientôt ce riche héritage pour un prince de leur dvnastie.
Promesses, menaces, intrigues diplomatiques, rien dès lors ne fut négligé par les deux rois pour obtenir la main de la jeune veuve du petit duc. Ces brigues se poursuivirent, avec des chances diverses de succès, pendant plusieurs années; leur résultai fmal devait exercer une influence considérable sur Tavenir de la Flandre et sur le régime intérieur de nos communes! si Marguerite apportait le comté en dot à un prince anglais, les libertés de la Flandre, placées désormais sous la sauvegarde de l'Angleterre, seraient pour longtemps à Tabri de toute attaque; mais, si la couronne comtale passait, au contraire, sur la tête d*un prince français, ce seigneur étranger ou ses successeurs, secondés par les rois de France et par nos Léliaerts^ imposeraient le régime autoritaire de la politique latine, pratiqué dans leur pays natal, à nos communes si longtemps indépendantes et libres.
Nous rappellerons ici les principaux incidents de ces luttes d'influence et de ces longues intrigues diplomatiques, en même temps que quelques épisodes, peu connus, de l'histoire d'Ypres de 4361 à 1369.
Peu de jours après la mort du petit duc, Edouard Ifl avait déclaré (34 octobre 1360), qu'il n'observerait pas le traité de Bretigny, conclu cinq mois auparavant; puis, malgré ses promesses d'abandonner les flamands, il chercha bientôt à renouer soq alliance avec nos
communes; enfin en 1363, il tenta de faire donner suite au projet de mariage qu'il caressait depuis si longtemps. Le roi d'Angleterre avait compris que pour faire réussir ce projet, il devait avant tout s'assurer le concours des bonnes villes; voulant leur donner un témoignage éclatant de sa bienveillance, il établit Fétapc des laines à Calais. Cette mesure favorisait spécialement les drapiers Yprois : ils trouvèrent dès lors, non loin de leur ville, la matière première de leur grande industrie. Dès que le terrain fut ainsi préparé par le rétablissement d'une cordiale entente et par des relations commerciales faciles, le roi d'Angleterre envoya solennellement des ambassadeurs en Flandre, avec mission de demander pour son cinquième fils Edmond, duc de Cambridge, la main de la princesse Marguerite.
Cette demande comblait les flamands de joie; ce mariage devait consolider pour longtemps Talliance anglaise, si chère à nos populations ; des négociations sont bientôt ouvertes entre les ambassadeurs du roi, les envoyés du comte et les procureurs des bonnes villes; mais, malgré les instances de ces procureurs, les conférences traînèrent d'abord en longueur; on désespéra même un instant de les voir aboutir. Toujours dominé par ses sympathies pour la France, bien qu'il eût alors à s'en plaindre, Louis de Maie hésita longtemps à donner son consentement à ce mariage; enfin il céda: au moment où l'on croyaijt tout rompu, Marguerite et Edmond furent fiancés.
11 est assez difficile de connaître les causes de ce revirement d'abord inespéré. Le comte dut-il subir la pression des communes? Céda-t-il à ses rancunes passagères contre le roi 4e France? Se rangea-t-il du
côté au plus fort, parce qu'il crut ne plus pouvoir compter sur Tappui efficace de la France, affaiblie par de longs troubles et de désastreuses défaites ? ou bien, toujours rusé et fourbe, céda-t-i| parce qull prévoyait déjà que son consentement serait inopérant et que de nouvelles intrigues empêcheraient la célébration de cette union? Quoi qu'il en soit, le mariage du prince anglais avec rbéritière de Flandre lut décidé et le 19 octobre, une convention matrimoniale, conclue à Douvres, entre les représentants d'Edouard III, de Louis de Maie et des communes, en régla les conditions. Cette convention assurait aux jeunes époux des avantages tinanciers considérables et de riches apanages en terres et seigneuries, conquises en France par le roi d'Angleterre. En cette circonstance encore, lecomte Louis « toujoui*s avide de Torque dévorait rapidement sa vie fastueuse et dissolue », dit Kervyn, ne perdit pas de vue ses propres intérêts; il stipula pour lui — et obtînt — un don de cent raille francs (i).
La date du mariage avait été fixée; il devait être célébré à Bruges, le mardi après la Chandeleur, et Ton faisait de grands préparatifs pour le « solenniser pompeusement, » quand on apprit que les cérémonies nuptiales devaient être provisoirement ajournées. Des dispenses pontificales, pour cause de consanguinité, étaient nécessaires; Edouard III les avait demandées au pape d'Avignon; mais, malgré ses instances, elles n'étaient pas encore arrivées à Bruges le jour de la Chandeleur et le bruit se répandit bientôt que le saint père hésitait à les accorder.
(1) Voyez Kbevyn, IIl. 404.
Ce bruit ne devait pas tarder à se confirmer. Le roi de France avait envoyé des ambassadeurs à Avignon pour prier Urbain V de refuser ces dispenses et d'empêcher ainsi une alliance matrimoniale si contraire aux intérêts de la politique française. Ces ambassadeurs par leurs intrigues et leurs prières» réussirent à déterminer le pape à ne pas accueillir la demande. Co refus avait été oflSciellement notifié à Edouard III. De nouvelles négociations furent ouvertes, mais, malgré les supplications du roi d'Angleterre, Urbain V persista à refuser les dispenses nécessaires pour unir les nobles fiancés ; d'après Froissart, il aurait même « dit et juret que pour lui détraire as chevaux (i), Il ne les dispensseroit ja » (â).
Grande fut alors la déception du roi et de nos communes. Pour la seconde fois, leur espoir de Rattacher la couronne de Flandre par des liens de famille à la couronne d'Angleterre, était déçu, le jour où tout laissait croire qu'il devait se réaliser le lendemain : la fuite de Louis de Maie avait fait échouer, en i347, son mariage avec une princesse anglaise et le refus du souverain pontife forçait un prince anglais à renoncer à la main de Théritière présomptive du comté de Flandre!
Le pape d'Avignon et le roi de France avaient, dans un intérêt politique, empêché la conclusion d'un mariage, tant désiré par nos communes, mais ils ne purent faire rompre l'alliance de deux peuples issus de même race et, depiïis longtemps « unis par les rapports de leurs institutions, de leurs mœurs et de
(1) Détraire ai chevaux: équrteler.
(9 P&0IS8ART, Vn. 319,
leur industrie » (i). Les relations de ces deux peuples, un instant compromises par le refus d*Urbain V, turent bientôt plus intimes qu'auparavent ; le 26 mai 1366, TAngleterre et la Flandre conclurent un nouveau traité d*amitié, d^alliance et de confédération. Ce traité semblait devoir assurer pour longtemps une cordiale entente entre ces deux pays, quand un événement, encore tout à fait inattendu, en provoqua la rupture. Mais, avant de nous occuper de cet événement, jetons un coup d*œil rétrospectif sur la situation de la ville d*Ypres. Cette situation et divers épisodes de notre histoire locale révèlent les aspirations et les tendances politiques des bourgeois et manants de notre ville depuis de 1362 jusque vers 1367.
Après la prise d*Ypres par le sire de Dixmude et la publication des lettres de grâce (31 août 1361), Tordre avait été rétabli dans notre commune: il y fut d*abord maintenu par des échevins Léliaerts; malgré la clémence, au moins apparente, du comte et de nos magistrats, après la sanglante émeute de 1359 à 1361, la terreur régnait à Ypres; les gens des métiers et <K ceux du commun », sans cesse dominés par la crainte de voir se dresser de nouveaux gibets, n'osaient s*agiter! Mais le calme n'avait point été rétabli dans les esprits, en même temps que Torcke dans la cité.
Louis de Maie avait promis de maintenir les privilèges de la comgiune et les keures des métiers; il respecta d*abord la forme de ces institutions, mais il les modifia sournoisement dans la pratique. Ainsi les métiers restaient privés du droit d'élire, eux-mêmes et dans
(i; KiivvTN» ni. 402,
leurs corporations, les chers-hommes et les doyens qui, depuis le temps de van Ârtevelde, les représentaient dans le grand conseil. La privation de ce droit et la confiscation en fait d'autres « constitutions » octroyées par le sage homme de Gand, irritaient les plébéiens et ces froissements étaient d'autant plus à redouter pour le maintien de Tordre, que le commun, si gravement atteint de fièvre révolutionnaire, n'avait pas encore recou\;i'é son calme normal ; comme un convalescent après une grave et longue maladie, il était facilement irritable et pouvait de nouveau, sous le plus futile prétexte, se laisser entraîner par de « mauvais conspireurs », puis se livrer encore à des excès. De leur côté, les métiers attendaient avec impatience Toccasion de reconquérir « toutes et telles constitutions qu'ils avaient eues sous le gouvernement du Ruwaert. » Une expédition à main armée, dirigée en quelque sorte ab irato contre la ville de Poperînghe, prouve combien nos plébéiens, agités et irritables encore, étaient alors prompts et peut-être constamment désireux, de se mettre en waepenynghe. Selon Meyer(^), qui nous fait connaître cette prise d'armes, c'est en 1364 que celle-ci aurait eu lieu, mais les détails que cet annaliste et des historiens, après lui, donnent sur la date de cette expédition, comme sur ses causes, manquent d'exactitude; c'est alors, dit Meyer, que George Belle, Jean le Prinsenaere (2) et d'autres victimes furent mis à mort. Selon ces historiens, les anciennes jalousies des Yprois contre les drapiers de Poperinghe auraient provoqué cette waepenynghe; or on
(1) Année 1364.
(2) KBHTTif a écrit par çrreur Jean de Pruyssenaere, III. 395.
a vu que les crimes, mentionnés par Meyer (anno i364), avaient été perpétrés de 4339 à 1361. Quant aux causes de cette expédition contre Poperinghe (en 1363 ou 1364) et aux agitations de cette époque, voici les détails — peu nombreux et assez obscurs du reste, — que nous trouvons dans nos documents et dans nos meilleures chroniques locales.
Les magistrats de Poperinghe avaient condamné au bannissement Guillaume Troost, accusé de meurtre sur la personne de Nicolas Staline. Troost était bourgeois d*Ypres; il ne pouvait donc être jugé que par les échevins de sa commune. Nos magistrats signalèrent au comte cette violation d'un de leurs plus importants privilèges et les bourgeois s'unirent à leurs magistrats, pour demander que la condamnation illégale fut cassée par le seigneur du pays. C'est, croyonsnous, à l'occasion de ce conflit de juridiction, que fut organisée l'expédition signalée par nos chroniqueurs.
Louis de Maie, afin de pouvoir se prononcer sur cette affaire en connaisssance de cause, s'était hâté (18 Juillet 4363) d'envoyer à Poperinghe deux de ses conseillers, le seigneur de Maldeghem et Gérard de Rasseghem, ainsi que le prévôt de Notre Dame de Bruges. Ces commissaires reçurent mission de faire une enquête, d'examiner les privilèges des deux villes en conflit et de faire un prompt rapport (i). Le comte, désirant calmer les agitations populaires que cette condamnation avait déjà fait naître à Ypres, ordonna, dès le lendemain (19 Juillet), à son bailli de Furnes, Gossin le Sauvage (den Wilden), de se rendre aussi
(l) Arch. TP' Jwo. 595.
à Poperinghe et de suspendre, en son nom, l'exécution de Tarrêt prononcé contre Guillaume Troost (i). Mais ces mesures ne satisfirent point, parait-il, le commun d'Ypres et sans attendre que justice fût complètement rendue à leur commune, les gens des métiers, toujours prêts à batailler, courent aux armes; un de leurs doyens, Thomas Zeemale, se met à leur tête et organise une nouvelle waepenyrighe. C'est en vain que les échevîns s'efforcent de rétablir Tordre : les émeutiers sont bientôt les maîtres de la ville. Après y avoir massacré quelques bonnes gens — sans doute iéliaerts — et avoir saccagé leurs habitations, ils marchent sur Poperinghe, sous le commandement de leur capitaine improvisé.
Louis de Maie s'était empressé de rassembler ses hommes d'armes et d'accourir à Ypres pour réprimer rémeute ; quand il arriva devant la ville, les émeutiers l'avaient déjn, presque tous, quittée ; les hommes d'armes du comte se mirent immédiatement à leur poursuite et les surprirent au moment où, après avoir, en passant, dévasté le village de Vlamertinghe, ils pillaient et saccageaient la ville de Poperinghe. Les pillards surpris opposent une faible résistance et s'enfuient en désordre; quelques-uns sont tués dans la bagarre, d'autres sont pris et ramenés à Ypres.
Au nombre des prisonniers se trouvaient le doyen Zeemale et son frère Robert; dès qu'ils arrivent à Ypres, ils sont conduits sur la grande place, et le bourreau leur tranche la tête devant le beffroi; puis, leurs cadavres sont exposés et traînés sur des claies
^l) Arch* Tp/Inv. G96.
hors ville. Au dire de nos chroniqueurs, après enquête, quinze cents mutins furent ensuite ou exécutés, — les uns par le glaive, les autres par la corde, — ou bannis en France: «Jamais, disent ces annalistes, on ne vit en Flandre une telle multitude de cadavres étendus sur des cl&its ou suspendus à des potences. »
Si Ton découvre dans divers documents du temps certaines traces de ce mouvement populaire, c*est dans nos chroniques seulement qu'on en lit tous les émouvants détails; aussi n'oseriôns-nous en garantir la parfaite exactitude, car ces détails sont reproduits, sans preuves, dans nos annales manuscrites ; quelques- .uns, en tout cas, ne sont pas dignes de créance; ainsi, rien n'autorise à croire que quinze cents mutins furent exécutés ou bannis, en 1364; nos registres de sentences criminelles mentionneraient au moins quelques-unes de ces nombreuses condamnations et Ton n'en trouve pas plus de traces dans ces registres dé 1364, que — nous le répétons — dans ceux de 1361 ; toutefois, ce qui est certain, c'est que l'ordre fut de nouveau sérieusement troublé à Ypres, en 1363 ou 1364. et que nos yprois saccagèrent la ville de Poperinghe, sans attendre que le comte eût eu le temps de faire respecter un de leurs privilèges, violés par les magistrats de la petite ville.
Cette waepenynghôf entreprise sans motifs sérieux, semble n'avoir pas été provoquée alors par la politique intérieure de Louis de Maie, mais elle prouve que le commun d'Ypres, encore atteint de lièvre révolutionnaire, ne rêvait à cette époque que luttes et combats; c'est cet état des esprits qu'il pouvait être utile de constater.
Une accalmie succéda à cette tempêté que rien
Q^avaît laissé prévoir. Les magistrats dTpres en profitèrent pour remettre leur commune en bon état, même pour faire de beaux ouvrages et pour chercher à raviver la grande et séculaire industrie de I*ancienne métropole industrielle de la Flandre.
Souvent et à diverses époques, en enguirlandant de chaînes dorées un peuple opprimé, des despotes tâchèrent de lui faire oublier ses libertés perdues; en donnant satisfaction aux intérêts matériels des populations, les magistrats Lélia^rts d*Ypres cherchèrent-ils aussi à faire oublier à leurs cobourgeois et plébéiens, leur domination odieuse, Taltération de privilèges séculaires et la confiscation par Louis de Maie des constitutions données quelques années auparavant par Jacques vaa Artevelde? On serait tenté de le croire.
Bien que leur commune fût ruinée par les guerres et les troubles, nos échevins entreprirent alors de compléter le splendide monument élevé par leurs prédécesseurs à la grande draperie d'Ypres! Cette entreprise grandiose devait entraîner des dépenses considérables, mais sa réalisation ne pouvait manquer de flatter Torgueil de nos riches drapiers ! Le beiïroi et Taile orientale de la halle aux draps avaient été construits durant la première moitié du Xlll" siècle, et, de 1280 à 1304, on avait bâti tous les éditices que Ton admire encore à Toccident de Tantique donjon de Tancienne commune; mais depuis lors, les parties au nord-est et à Torient du monument restaient à achever: dès 1363, on construisit le charmant édifice nommé: Gulden Halleken (petite halle dorée), puis les ce cambres vers oost, » entin le Stedehuus. Cette maison de la ville devait être désormais le palais des « seigneurs de la loy », comme la Halle
aux draps était le palais-entrepôt etc. des drapiers Yprois (i).
Pendant qu*ils élevaient ces conteux et luxueux édiliceSy nos magistrats cherchèrent aussi à rendre à notre industrie locale son ancienne prospérité. La grande draperie d'Ypres» à Tapogée de sa prospérité, au XIII' siècle, sous le gouvernement des princes et princesses de la dynastie des Dampierre, était « diminuée » d année en année, depuis la révolte dite la Cokerulle (TYpres (1281), puis, elle avait été de plus en plus « amoindrie » par suite des guerres et des troubles dont la Flandre, et spécialement notre ville» avaient été le théâtre sous les règnes du comte Guy et de ses successeurs. Cette puissante industrie, longtemps sans rivale, luttait péniblement depuis le milieu du XI V siècle, contre les « petites draperies » qui s'étaient fondées dans plusieurs villes secondaires et villages du Westland. Quelques-unes de ces « petites draperies » avaient été privilégiées par leurs seigneurs particuliers. G*est ainsi qu'en 1358, Louis de Namur accorda divers privilèges aux drapiers de Neuve-Eglise, seigneurie relevant de lui (2) et que« Tannée suivante (29 septembre 1359), Helin, sire de Comines et d'autres lieux, octroya aux drapiers de cette petite ville, des privilèges et libertés, formant désormais la keure de leur draperie locale (3) Les magistrats d'Ypres cherchèrent et, malgré l'intervention du roi de France (4), réussirent parfois, à faire mettre ces privilèges à
(1) Voyei t. I. de nos Tprianat les Salles tPTpres, passim (table).
(2) Areh. 7p. Inv. 583.
(3) Arch. Tp. Inv. 585.
(4) Areh. Tp. Iw. 591 et 592.
néant (i). Nos échevins comprirent aussi que, pour raviver leur grande industrie, il ne suffisait pas de la proléger contre la concurrence des petites draperies, mais qu'il était nécessaire de la perfectionner et d'assurer k leurs drapiers, par rétablissement de voies de communications faciles, la possibilité d'exporter leurs fabrîcats et surtout d'en importer les matières premières.
Dès le milieu du XIV'^ siècle, la commune avait fait de nouvelles keures, dans le but de mieux garantir la cr bonne et loyale qualité » des produits fabriqués à Ypres et d'y faire tisser des étoffes nouvelles, des « noviels dras », des « dras melleis », des « daucken » (étoffes légères) et autres « nouveautés » (s).
En 1357, Louis de Maie avait de son côté autorisé Tapprofondissemeni de l'Yperlée et fixé à douze escalins parisis, le péage dû par tout bateau qui parcourrait « ce canal » (s). Vers 1365, nos échevins, toujours avec l'autorisation du comte, entreprirent un travail beaucoup plus important encore ; ils firent approfondir, aux frais exclusifs de la commune, l'Yser depuis Nieuport jusqu^à Cnocke, puis canaliser l'Yperlée, depuis Cnocke jusqu'à Ypres, aux frais de la ville et des waeteringhes. Une voie navigable directe relia dès lors notre cité à la mer du Nord; des relations commerciales, furent ainsi assurées et facilitées entre la ville d'Ypres et l'Angleterre.
On fabriqua donc bientôt diverses espèces d'étoffes nouvelles et les laines anglaises, si recherchées par
(i; Areh. Y p. Inv. 583.
(2) Voyet Sstai de Numismatique Ypmse, p. 306: (Plombs de la dropcfie)»
(3) Arck. Tp. Inv. 581.
ToMB 7. 13
ty
nos drapiers, purent leur être apportées directemeDt' par bateaux. L'industrie et le commerce, notamment de la draperie, se ravivaient, quand, dès 1365, un c( fléau de Dieu, » une maladie épidémique et C4}nlagieuse, entrava le développement de cette prospérité à peine renaissante : d*après nos chroniques, pendant les huit premiers mois de cette année, « sept mille inhabitants d*Ypres moururent de la peste » (i)!
Occupons-nous maintenant de l'événement auquel nous avons fait allusion plus haut; cet événement d'une importance extrême ne provoqua pas seulement la rupture du traité, conclu en 1367, entre TAngleterre et la Flandre, mais, en assurant la prépondérance de la politique française dans notre pays, il eut plus tard, pour conséquence, la substitution du régime mu^ nicipal pratiqué en France, à l'antique organisation communale de nos libres bourgeoisies flamandes.
Jean II, roi de France, rentré en captivité à Londres, y était mort le 8 avril 1364; son tils, Charles V, dit k Sage, lui succéda et fut sacré à Reims, le 19 mai suivant. Fidèle aux traditions de ses prédécesseurs immédiats qui avaient cherché à unir par des alliances matrimoniales le comté de Flandre au royaume de France, Charles V, dès le début de son règne (â), convoita, pour un prince français, la main de la jeune veuve du « petit duc ».. L'influence d'Edouard 111 et de nos communes, toujours hostiles à la France, avait entravé jusqu'alors tous ces projets d'alliance et le mariage convenu entre un prince anglais et l'héritière
(1) Nos Cb. Ms et I. Dibosrick. Ann, West FI. I, 315.
(2) Il régna de 1364 à 1380.
de Flandre avait même failli les faire échouer définitivement; on sait comment Charles V réussit à faire rompre cette union, à la veille du jour où elle devait être consacrée par Téglise. Cette victoire diplomatique, remportée à la suite de négociations habiles, devait avoir des conséquences si favorables à la politique française, mais si désastreuses pour les libertés de nos communes, que plusieurs batailles, gagnées en rase campagne par les rois de France, n*auraient pu produire de tels résultats.
Charles le Sage ne se contenta pas de ce premier et important succès; il en rêvait un autre, plus décisif. Le nouveau traité d^amitié, conclu en 1367 entre TAngleterre et la Flandre, devait faire grandir encore rinfluence qu*Edouard III exerçait déjà sur nos communes, et ce monarque aurait pu en user pour entraver tous les projets de mariage caressés, depuis si longtemps, à la cour de France. Il n*y avait donc pas de temps à perdre; aussi Charles V se hâta-t-il de demander pour son frère Philippe, la noain de Théritière du comté de Flandre.
Philippe, dit le Hardi, quatrième fils du roi Jean, était duc de Touraine; après la mort du « petit duc », premier époux de Marguerite, il avait été créé (i) duc de Bourgogne (i). C'était, d'après des historiens, un prince ce beau de sa personne, vaillant et magnifique ». Cependant malgré les avantages personnels du jeune prétendant et sa position splendide, la demande du roi semblait devoir rencontrer encore une vive opposition
(1) Le 6 tept6fmbre 136% par leùres du roi Jean, que Charles V anit confirmées Je 2 Juin 1964.
(?) Voyez Proissart, VIL 487 et notes de Kervyn.
de la part des communes flamandes. Charles le Sage comprit que pour réussir, il devait avant tout obtenir Tadhésion des bonnes vifles, et plus habile que ses prédécesseurs, il chercha a par douceur, gracieusetés et bonnes promesses », non seulement h prévenir l'opposition, mais à s'assurer même le sympathique concours des fières bourgeoisies de la Flandre.
Des ambassadeurs français avaient été envoyés pour demander à Louis de Maie la main de sa fille et pour négocier à ce sujet avec les communes; dès l'ouverture des négociations, ces envoyés déclarèrent spontanément que le roi, leur maitre, consentirait à restituer au comté les villes de Lille, Douai et Orchies, si le mariage de son frère avec la jeune comtesse était conclu. Recouvrer ces villes et voir reconstituer ainsi le pays de Flandre dans son intégrité territoriale, tel qu'il était au siècle précédent, avait été depuis cinquante ans, le rêve constant des flamands; pour reconquérir ces possessions ou pour les racheter, ils avaient tantôt versé des flots de sang, tantôt oflert des sommes énormes, sans jamais pouvoir atteindre leur but. Les ouvertures et les offres inattendues, faites par les ambassadeurs français, furent donc accueillies avec empressement par les procureurs des bonnes villes; dès lors les négociations se poursuivirent rapidement et aboutirent sans retard; on décida qu'une conférence se réunirait prochainement à Gand, pour régler les conditions du mariage prochain.
Un revirement complet se fit aussitôt dans l'opinion publique; on oublia vite les haines séculaires et les anciens griefs de la Flandre contre la France ; puis la joie provoquée par Fespoir de recouvrer enfin les villes de la Flandre gallicante se manifesta, dans le pays
entier, par des démonstrations enthousiastes et bruyantes. Toutefois quelques voix discordantes troublèrent un instant encore Tbarnionie de cet enthousiasme général. De vieux bourgeois se rappelaient le passé; ils n'avaient pas oublié que maintes fois» pour séduire' les flamands, semblables promesses avaient été faites, dans des circonstances difficiles, par des rois de France et que Louis de Maie avait lui-même juré un jour de chercher à reconquérir ces villes, depuis si longtemps saisies et occupées par son suzerain ; mais ces vieillards se souvenaient aussi que ces promesses navaient jamais été tenues et que tous ces serments avaient été violés! « Prenons garde, s^écriaient ces vieux prud'hommes, foi française est foi punique et serment de léliaert est parjure! redoutons de nouvelles embûches et de fallacieuses promesses; soyons prudents! avant de donner notre Marguerite au français, exigeons que des garanties sérieuses nous soient assurées par toutes les parties contractantes et que ces garanties soient inscrites dans un bon traité »•
Ces sages conseils furent écoutés et suivis. La com* (esse Marguerite prit d'abord les engagements les plus formels; un c< bon traité» fut ensuite signé à Gand, puis Charles V et plus tard son frère Philippe le ratifièrent solennellement.
Dès le 27 mars (1369), par lettres données en présence d'une assemblée composée de grands seigneurs et autres nobles hommes, parmi lesquels liguraient trois chevaliers Yprois (i), « Marguerite de Flandre,
(l) OaiUaame de R«nii|gh8vliete, Rogier Boetelin (Croeselin ?) et Oootin le Wilde. — Bien qae ces noms soient orthographiés fantlTemeoti il est fadle de constater par nos fastes consalaires et d*autree docoments qa*iU appartenaient à des familles Yproises.
duchesse (douairière) (\) de Bourgogne, déclara que si par suite du traité à conclure, « les villes, chasteaux et chastelleniez de Lille, de Douai et d'Orchies el leurs appartenances et appendances quelconques étaient adjoints et remis à la conté de Flandre perpétuellement, elle les accepterait, les tiendrait adjoins au dit conté et ne s'en dessaisirait jamais ». Ces engagements furent pris dans les termes les plus formels, même les plus énergiques: « avons », écrivait la douairière et future duchesse de Bourgogne, « avons promis et juré et créance, en la main de nostre très chier seigneur et père, par le foy de nostre corps et par nostre serment,... que les dictes villes etc. nous tenrons adjoins à la conté de Flandres, selle nous parvient et que pour constrainte ne pour doubte de mari, que nous puissons avoir, ne pour homme qui vive, ne les desuerons (i), ne lairons (b), ne ferons deseurer de la conté de Flandres, et que jamais nous ne ferons renonciation, quitance (i), ne transport au roy, ne à autrui, et ne porterons en aucune manière consent ad ce secrètement, ne en apparent; et se nous euissiemes mari qui le volsit faire, nous le destourherons et destournerons de tout nostre pooir (5)... et toutes ces choses ferons aussi promestre et jurer nos enfans, se par le grâce de Dieu, nous en avons aucuns (e)... (Voyez annexe G).
(1) Veuve, on le sait, de Philippe de Rouvre, dit le « petit duc » de Bourgogne.
(8) Deseurer ou desseurer: détacher {fxsolvere).
(3) Lairons i laisserons.
(4) Quitafice: atiandon : de quitter, abandonner.
(5) Pooir, Pouer: pouvoir.
(6) Àrch. Fpr. In». 617 et 618.
Ces engagements si solennels rassurèrent, paraît-il, I^ bonnes villes; leurs procureurs se réunirent bientôt à Gand, avec les envoyés dé Charles V et de Louis de Malé, et y conclurent emportante convention matrimoniale du IS avril 1369.
Cette convention fut faite entre le comte de Flandre d'une part, levèque d'Auxerre, Gautier, seigneur de Châtillon et maître Arnould de Gorbie (i), au nom du roi de France, d'autre part. D'après nos chroniques (â), Nicolas Belle et Michel Paelding, échevins d'Ypres, représentèrent leur ville dans cette conférence.
La convention du 1:2 avril règle toutes les conditions du mariage de Philippe, duc de Bourgogne, frère du roi, et de Marguerite, fille du comte de Flandre. Charles V y déclare aussi qu'il baille et donne en héritage perpétuel, à son cousin, Louis de Maie, à ses hoirs et successeurs, comtes et comtesses de Flandres, les villes, châteaux et châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, avec toutes leurs appartenances et dépendances, comme ses prédécesseurs, comtes de Flandre, les tenaient du temps où ils furent transportés au^ mains du roi.
Diaprés ce traité, celte cession était faite alin de satisfaire à des réclamations de Louis de Maie, relatives à dix mille livres de rente héritable que celui-ci prétendait lui avoir été promises autrefois — et non soldées — par la France; mais, on n'en peut douter, si Charles V consentit à rétrocéder ces possessions que ses prédécesseurs et lui-même avaient constamment
(1) PlasJeara historiens n'oot pas mentionné le nom de maître Arnould de Gorbie (Voyez Kervtn, III. 403).
(2) Bibliothèque de l'auteur.
refusé de restituer, c'est uniquement afin de vaincre Topposition des communes et d'assurer ainsi le mariage de son frère avec rbéritière présomptive du comté, union qui, dans sa pensée, devait plus tard Caitre prévaloir définitivement en Flandre, la prépondérance de la politique française.
Cette cesssion fut toutefois faite sous certaines réserves ; nous croyons pouvoir nous borner à mentionner ici une de ces conditions portant: « Au cas que le comte (Louis) n'aroit hoirs maies en loyal mariage, les dites villes etc. seroient héritage de sa tille et de ses hoirs maies, procréez de Monsieur de Bourgogne et des hoirs maies procréez et descendants en droicte ligne et loyal mariage de leurs dicts hoirs masies. » Mais « ou cas que la droite ligne descendant des hoirs masies faudroit, les roys de France pourront en ce cas ravoir les dictes villes... en baillant dix mille livres à héritage, c'est à scavoir cinq mille livres entre la rivière de Seine et Flandres et les autres cinq mil livres de terre près des comtés de Nevers et de Rhetel (i). »
Les possessions rétrocédées devaient donc être héréditaires — mais de mâle en mâle seulement — dans la descendance directe et légitime de Marguerite de Flandre et de Philippe de Bourgogne; à défaut de descendants mâles, elles devaient faire retour à la France qui aurait à donner, en ce cas, aux héritiers du duc et de la comtesse, des terres produisant un revenu de dix mille livres par an.
(l) Extraits da texte cité par Kbrvvn (111. 408} d'après Lbibuits, Cod. Jur, Gtnt. 223. ^ Voyei aussi d'OuosoHSitaT. H. Q08.
Les députés des trois bonnes villes, — Gand, Bruges et Ypres — « présents et consentants », dit d'Oudegiierst (i), acceptèrent toutes les conditions inscrites dans ce traité, mais, sans doute, afin de prévenir de nouvelles déceptions, ils stipulèrent que les villes de la Flandre gallicante seraient remises à Louis de Maie, avant le jour du mariage; cette union devait être célébrée à Gand le 19 Juin 1369.
Cette stipulation ne pouvait contrarier le roi de France; sa politique triomphait: pour éviter des incidents fâcheux et déjouer les intrigues d'Edouard III, il avait Intérêt à asfsurer le plus promptement possible. le succès de sa victoire diplomatique; aussi donna-t-il sans retard au traité, un commencement d'exécution ; dès le 25 avril Charles V ratifia là convention faite le 12 du même mois. Les lettres de ratification données à Paris (2) reproduisent à peu près textuellement le traité de Gand; nous les publions à la suite de cette étude (Annexe H.)
Le même jour, le roi donna des instructions pour assurer la remise immédiate des villes gallicantes au comte de Flandre; il fit 'connaître (3) à tous prévôts, doyens, prieurs et personnes d'église, à ses barons, hommes de fiefs, chevaliers, capitaines, châtelains, gouverneurs et autres nobles, qu'il avait remis au comte de Flandre les villes et châtellenies de Lille, de Douai et d'Orchies ; il ordonna en même temps à ses officiers et sujets de ces villes et de leurs châteaux,
(2) Arck. Tpr, Inv. 619 el 620.
(3) Par lettres données à Paris Je 25 avril 1969 [Areh. Tp. Inn. i, original sur parchemin, sceau du roi avec contrescel en pâte bianche.)
de rendre au dit seigneur « hommage/foi, service, obéissance et tous autres devoirs, comme ils y sont obligés; » enfin il prescrivit à ses capitaines et gouverneurs de retirer immédiatement leurs hommes d*armes de ces villes et châteaux et de remettre ces places entre les mains du comte (Annexe 1).
Cette rétrocession étant ainsi faite, on devait croire que le mariage du duc et de la comtesse ne rencontrerait plus aucun obstacle; il n*eh fut pas ainsi: au moment où Ton sV attendait le moins, surgit une opposition imprévue et que rien certes ne laissait prévoir. Les lettres royales du 25 avril étaient scellées et des ofTiciers flamands avaient peut-être même pris déjà possession des villes rétrocédées, quand Louis de Maie déclara formellement qu*il refusait de consentir au mariage de sa fille. Tout était ainsi remis en question.
Grand émoi en Flandre et surtout à Paris! Aussitôt
Charles V se rend de Pérou ne à Tournai; il y mande son vassal, espérant vaincre sa résistance; mais le comte persista à ne pas donner son consentement, et redoutant peut-être quelque nouvelle embûche, il refusa même de se rendre à cette entrevue.
Cette opposition tardive était injustifiable et déloyale; le père de Marguerite a\'ait donné son consentement au moins implicite, en recevant le serment prêté entre ses mains, le 25 mars, par sa fille, puis ^n autorisant ses députés à conclure le traité du 12 avril. Divers auteurs ont recherché les moliis de Tattitude, en appareiv?e inexplicable, prise alors par le prince. D'après des historiens, Louis de Maie se méfiait du roi de France; « il savait », dit Kervyn (i).
«(|ue Charles V raimait peu»; selon Le Glay(i)((il craignait d'exciter encore Tanimadversion des flamands dont Tantipathie pour Falliance française n'avait rien perdu de sa vivacité », enfin si Ton pouvait ajouter foi aux dires de nos chroniqueurs, le comte n'aurait donné plus tard son consentement que vaincu par les prières et les objurgations de sa mère, Marguerite d'Artois. Mais rien ne semble justifier l'exactitude de ces allégations et de ces appréciations. Malgré quelques dissentiments personnels, le roi et le comte ne cessèrent jamais d'être, au moins secrètement, unis par la communauté de leurs tendances politiques. D'un antre côté, la rétrocession des villes gallicantes avait séduit les flamands et l'on ne pouvait craindre « leur animadversion », puisque les députés des bonnes villes avaient été « présents et consentants » au traité de Gand, réglant les conditions du mariage.
C'est ailleurs, croyons-nous, qu'il faut chercher le véritable but et la cause réelle de l'attitude étrange prise par le comte Louis. Lors des négociations relatives au mariage du comte de Cambridge avec Marguerite de Maie, Edouard 111 avait promis au père de la fiancée un don de cent mille francs. On sait que le trésor de Louis de Maie était toujours vide, par suite de ses prodigalités et de ses débauches; ce prince vivait constamment d'expédients, il était fourbe et rusé; ne serait-ce pas dans Fespoir d'obtenir pareil don de Charles V qu'il feignit de refuser son consentement au mariage de Marguerite. Ce qui semble confirmer cette conjecture, c'est que les ambassadeurs français, ayant offert au futur beau-père du duc Philippe, un
;i) IL 493.
présent de deux cent mille francs» le comte Louis cessa son opposition. Ne serait-ce pas le mirage de de ces beaux écus qui le séduisit et non les prières et les menaces de sa mère qui le déterminèrent à consentir à cette -union, si conforme d^ailleurs aux vues et désirs du comte Léliaert'!
Quoi quil en soit, Louis de Maie ratifia, le 12 mai, ie traité conclu au mois d*avril précédent.
Philippe de Bourgogne, après avoir fait, le 40 juin, acte de foi et d*hommage entre les mains de son frère, le roi de France, se rendit en Flandre; il n^avait pas encore promis, comme sa future, au mois de mars, de ne jamais se dessaisir des villes rétrocédées; les communes, toujours défiantes, exigèrent qu*il prit un semblable engagement. Pour rassurer « le pays de Flandre et les membres appartenant à ce», le 18 juin, veille du jour fixé pour la célébration de ses noces, le jeune duc de Bourgogne ce dit et jura à Gand es mains de son cousin (Louis de Maie), en présence de plusieurs de son conseil», qu'il n'avait fait et ne ferait aucune promesse au roi de France, « ni à autre de par lui de quitter ou faire quitter (i)», ni à sa future femme, ni à ses enfants, s*il en naissait de son mariage, présentement ni à Tavenir, les « villes, chasteaux, cbastellenies et appartenances de Lille, de Douay et d*Orchies » ; pour augmenter la sécurité des communes, le duc promit de ne jamais confier la garde du château de Lille qu'à c( des châtelains flamens flamengans nés de Flandre.» (Annexe J).
Notons ici en passant qu*à dater de cette époque.
(l) Quitter: abandonner, c'eBt-à-dire restituer.
puis sous les règnes des ducs de Bourgogne et souvent même plus tard, les flamands, se métiant toujours des oflBciers et fonctionnaires de nationalité étrangère, stipulèrent, chaque fois qulls en eurent Toccasion, « que les fonctions civiles et les emplois militaires seraient en Flandre ronfles exclusivement à des flamands flamingants, nés en Flandre, doxic connaissant la langue du pays. « On voit que « la question flamande et le mouvement flamand » ne datent pas de notre époque.
Il reste à mentionner ici un document, resté longtemps secret, qui démontre avec quelle déloyauté, pour ne pas dire avec quelle perfldie, la politique française trompait nos honnêtes populations flamandes !
Le traité de Gand avait rétrocédé les villes de la Flandre gallicanle en « perpétuel héritage » au comte Louis, puis à sa fille et à ses noirs mâles et, le 25 aVril, Charles V avait ratifié et confirmé ce traité ce en bonne foy et loyauté et parole de roy sans fraude »; enfln, le 18 juin, Philippe de Bourgogne jura « quHl n'avait fait aucune promesse au roi de restituer les dites villes ni présentement^ ni à V avenir » ; or, des lettres secrètes données le 12 septembre 1368, par le duc de Bourgogne* prouvent que la rétrocession de ces possessions était, de commun accord avec son frère, consentie à titre précaire, uniquement pour vaincre momentanément Topposition que les communes de Flandre auraient pu faire au mariage d*un prince français avec Théritière présomptive du comté, a Nous Philippe, duc de Bourgogne, » portaient ces lettres secrètes du 12 septembre^ « promet toïis par notre foy et serment royal, faict aux saints évan^ giles de Dieu, corporellement par nous touchés, et pgr nostre loyaulté que se le mariage pourparlé de wis et de nostre très chiere cousine Marguerite
se parfaict de la volonté de Dieu, et il advient que nostre cousin (le comte Louis) trespasse de cest siècle, sans hoirs masies de son corps, par le décès duquel nostre dite cousine, sa fille» li succedoit en biens et héritages, comme fille et héritière, nous deslors tantost, sans delay et sans interpolation ou sommation aucun, rendrons et restituerons réalement et de faict, sans contraditon ou empeschement aucuns, à notre trez redoublé seigneur, ou à ses successeurs, roys de France, la ville, chastel et chastellenie de Lille, et la ville et chastellenie de Douay, avecq tous leurs droits et appartenances » (i).
Ces possessions devaient donc être restituées à la France, après la mort de Louis de Maie, si ce prince trépassait sans laisser un ou des héritiers mâles, et, comme il vivait séparé de sa femme, rien ne permettait de croire que Marguerite, son unique enfant légitime, aurait des frères, nés en justes noces!
Vit-on jamais profaner d^une manière plus sacrilège le nom de Dieu et cacher sous des parjures plus sacramentels, le mensonge et la perlidie? Les sages bourgeois, dont il a été parlé, n*avaient-ils pas raison de dire: foi française, foi punique! serment de Léliaert, parjure! Mais les rois de France, les priqces de leur famille et nos comtes, « partisans du Lys», se crurent toujours tout permis pour faire prévaloir leur omnipotence dans le comté, pour parvenir à amoindrir ses libertés et son indépendance, en dénaturant peu à peu les antiques institutions nationales de nos communes flamandes, institutions qui furent si longtemps les bases de la puissance et de là prospérité du pays de Flandre !
{1} Texte cité par Kervyo, IIL 404. Kot« 3.
Du reste, si le duc de Bourgogne, si jeune encore et déjà si fourbe, semblait, même avant son mariage, disposé à trahir nos communes, il ne tint pas non plus les serments si solennels qu'il avait prêtés entre les mains de son frère et complice, le 12 septembre 1368. Charles V mourut (1380), avant Louis de Maie, et celui-ci trépassa (1384) sans laisser aucun héritier mâle, né de légitime mariage. L'éventualité prévue par les lettres de 1368 se réalisait donc, mais, loin de restituer, comme il l'avait juré, les villes rétrocédées au roi de France, successeur de son frère défunt, Philippe le Hardi, proclamé comte de Flandre, après la mort de son beau-père, éluda d'abord ses promesses, pendant la minorité de Charles VI, puis, sans tenir compte de ses serments, il conserva les villes gallieantes et les transmit à ses descendants. C'est beaucoup plus tard seulement que ces villes furent définitivement annexées au royaume de France.
Les lettres du 12 septembre restèrent longtemps secrètes; on avait eu bien soin de ne pas les faire connaitre à nos bonnes villes. Aussi en voyant flotter, dès le 13 mai 1369 (i), la bannière au lion de Flandre sur les murs de Lille, de Douay et d'Orchies, nos pères, rassurés d'ailleurs par les lettres de la comtesse Marguerite, de Charles V, du duc Philippe et par les promesses de Louis de Maie, oublièrent-ils un instant leurs séculaires défiances et leurs rancunes traditionnelles contre les français et les Léliaerts. u Geiîs de bonne foi, crédules et faciles à tromper », ils entrevoyaient et espéraient une longue ère de paix, de calme et de liberté!
(1) KnvTN, m. 407.
Le 19 juin 1369, la ville de Gand était en fête. Les députés des bonnes villes, des bourgeois de toutes les communes et des manants ruraul, en grande mul* titude, s*y trouvaient réunis. Le dit jour, en présence d*une population enthousiaste, fut célébré en T^ise de S^ Bavon à Gand, par Févéque de Tournai, le mariage de noble et puissant prince Philippe, duc de Bourgogne, et de noble dame Mai^uerite de Flandre.
La célébration de ce mariage se fit en grande solennité. Le roi de France s'était fait représenter lors de ces fêtes nuptiales, par un ambassadeur, le sire de Couci : « esdictes nopces, dit d*Oudegherst (i), se trouvèrent plusieurs grands princes et seigneurs de France... avec eux le due et la duchesse de Brabant. Durant lesquelles nopces furent faictes plusieurs joustes, tournois et une infinité d'autres passe-temps et esbattements... » et, ajoute Froissart (i), « i fu li gentil sires de Couci, car le roi de France Vi envoia... si furent les noces bien grandement festées et joustées..., par trois jours, et apries, cascun s'en retourna en son pays. » — Philippe et Marguerite quittèrent la Flandre le 29 juin et se rendirent à la cour de Charles V.
Si nous avons raconté longuement — trop longuement peut-être — dans quelles circonstances fut conclu et célébré ce mariage, c'est parce que cette union, un des événements les plus importants de notre histoire, fit passer la couronne comtale de Flandre sur la tête d'un prince français, et plus tard eut pour conséquence de faciliter l'altération de nos an-
{2) VU. 3S0 et 821.
tiques institutions communales et la dénationalisation, au moins partielle, du vieux « pays de Flandre » ! Avant de succomber, les bourgeois d'Ypres et ceux d'autres grandes villes flamandes tirent un effort énergique pour défendre et sauver des liberiés et franchises qui leur furent toujours si chères ! Après avoir donné encore quelques détails sur divers événements qai se passèrent, spécialement à Ypres, de 1370 à 1378, nous esquisserons les dernières périodes de rhistoire communale de la Flandre et les luttes défensives soutenues par nos bourgeoisies après 4379, convulsions suprêmes des corps communaux agonisants !
En unissant son frère à Marguerite de Maie, Charles le Sage venait d'arriver enfin, sans guerroyer, au but que ses prédécesseurs, malgré leurs constantes intrigues et de longues guerres, n'avaient pu atteindre; il espérait que son rival, Edouard III, dépité et froissé de voir échouer définitivement ses propres projets matrimoniaux, si longtemps poursuivis, romprait ses alliances avec les Flamands et que ceux-ci, satisfaits d'être rentrés en possession des villes gallicantes, s'uniraient définitivement à la France.
Cet espoir s'évanouit promptement. Avant de consentir à donner sa fille au duc de Bourgogne, Louis de Maie avait envoyé en Angleterre des ambassadeurs, chargés de représenter à Edouard III que, si les conventions matrimoniales entre le duc de Cambridge et
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rbéritière de Flandre u avaient pas été exécutées, c'était uniquement parce que le pape avait refusé d*aeeorder les dispenses nécessaires et que ces conventions devaient par conséquent être considérées comme « caduques pour cas de force majeure », sans que le comte pût être responsable de ce refus inattendu. Ces négociations aboutirent promptement; ci le roy d'Angleteri*e, dit Froissart, quitta (i) le comte de toutes ces eon^ venances (i). »
L*entente avait été rétablie ainsi, avant le mariage de Marguerite de Flandre, toutefois elle était plus apparente que cordiale, car elle n'avait été dictée que par des intérêts politiques. Louis de Maie avait voulu prévenir une rupture entre TAngleterre et la Flandre, — rupture qui devait faire cesser les relations commerciales entre les deux pays au grand préjudice du comté, — mais au fond le comte, Léliaert de cœur, était décidé à* se conformer désormais aux vues politiques de Charles V. Edouard 111, de son côté, n*ignorait pas ces dispositions du comte Louis; il n*avait pas oublié que ce prince avait secrètement secondé les intrigues de Charles le Sage, pour faire échouer le mariage du duc de Cambridge. Entin, le consentement donné par les communes à Tunion de Philippe et de Marguerite, avait vivement froissé le roi d'Angleterre; mais il avait dissimulé ses ressentiments personnels, afin de prévenir une alliance entre la Flandre et la France, à la veille du jour même de la reprise des hostilités contre ce dernier pays par Tarmée anglaise.
Déjà, pendant qu'on célébrait à Gand, au mois de
(i) Quittai déclara quitte, délia.
(2) Convenaftcet : couventioDS.
2ii
juin, le mariage du duc de Bourgogne et de Marguerite de Flandre, Edouard III, d'accord avec son parlement, avait dénoncé les traités si récemment conclus avec le roi de France, et depuis lors, il ne cessait de faire de formidables préparatifs de guerre, sur terre et sur mer. Après avoir dissimulé ses ressentiments contre nos communes — dont Talliance lui avait été si souvent utile — le roi d'Angleterre, avant d'entreprendre une nouvelle campagne, chercha à s'assurer par des traités, au moins la neutralité de ces puissantes bourgeoisies.
De nouvelles négociations sont alors ouvertes entre des ambassadeurs anglais et des procureurs de nos bonnes villes; Louis de Maie réussit d'abord, par de sourdes intrigues, à faire traîner ces négociations en longueur, puis dominé par ses constantes sympathies pour la politique française et cédant peut-être aussi aux instances de son gendre, le duc de Bourgogne, il engagea vivement les communes à pactiser avec Charles V; d'après Froissart, le comte eut alors vu volontiers que la guerre fût ouverte entre les flamands et les anglais, mais, ajoute cet auteur (4), « li sages hommes de Flandre, et ii riches bourgeois des bonnes villes n'en avoient nulle volonté ». Nos villes, loin de se rallier autour du drapeau fleurdelisé, refusèrent nettement de rompre avec le protecteur historique de leurs institutions et de leurs intérêts matériels ; elles conclurent même, disent des historiens, un traité avec les anglais.
Ce traité — dont nous n'avons pas retrouvé le texte — se bornait, parait-il, à stipuler la neutralité de