‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres (volume 2)Chapitre 29 sur 56 · Jan Biesebrouck · texte numérisé non relu

Jan Biesebrouck

(3) Nos Ch. Ms.

suivant les conseils de nos magistrats, il poursuivit avec obstination sa politique centralisatrice.

Le comte en nommant enfin lui-même les échevins d'Ypres, contrairement à la charte de 1309, venait d'atteindre le but qu'il avait depuis si longtemps vainement poursuivi; il espérait même avoir ainsi définitivement placée sous sa dépendance, la troisième ville de la triade flamande. Cet espoir fut encore déçu ; les gens d'Ypres, désillusionnés, ne tardèrent pas à comprendre qu'ils avaient été trompés par de fallacieuses promesses; grande fut leur irritation; ils résolurent alors de reconquérir par la force leurs franchises monentanément confisquées.

Les métiers se mettent d'abord de nouveau en grève et forment des attroupements tumultueux. Ces troubles locaux furent les prodromes d'une agitation générale. Bientôt les communes flamandes déployent leurs vieilles bannières. Alors, unis aux bourgeois de Gand et d'autres villes, les bourgeois d'Ypres tentent un suprême efibrt pour forcer leur comte Léliaert à respecter désormais les séculaires institutions des communes et du pays de Flandre.

Ces luttes dernières et ces guerres défensives furent, dit Froissart (i), «dures et cruelles... grant fuison de peuple turent mort et essilet (s) et li pais contournés (3) en tel violensses que on disoit adont que G ans à venir, il ne faisoit mies à recouvrer ne à remettre, ou point où ces guerres le prirent. »

(2) BssiUier: détniire, ravager.

(3) C^Uourner: mettre en certain état, réduire.

de choses n*étail plus tolérable; c'est pour y mettre un terme et pour reconquérir leurs franchises coDfisquées, que les flamands prirent les armes. Un sentiment patriotique longtemps comprimé et rattachement de nos populations à leurs institutions communales et nationales turent donc les causes réelles de ce formidable soulèvement.

Cest à Gand que flotta d*abord Tétendard de la révolte; le drapeau de la liberté, fièrement arboré d'abord par Jean Yoens, fut ensuite, énergiquement et sans défaillances, défendu pendant plus de trois années par les bourgeois de cette remuante, mais patriotique et vaillante cité.

Jean Yoens, dévoué de cœur et d'âme à sa commune, était un homme ferme, au besoin énergique, mais en même temps prudent et réfléchi ; les historiens lui font rinsigne honneur de le nommer, comme Jacques van Ârtevelde, « un sage bourgeois de Gand ».

L'imposition de taxes nouvelles et le projet de relier Bruges à la Lys, par un canal, avaient donc surexcité à Gand la population, depuis longtemps déjà mécontente et agitée, bientôt tout annonce une tempête populaire: des rassemblements tumultueux se forment, puis l'orage éclate; à la prière de ses co-bourgeois, Yoens accepte la direction de ce mouvement patriotique et national. Les métiers avaient pris les armes, et voulaient entrer immédiatement en campagne, mais « le sage bourgeois » calma leurs impatiences: avant d'ouvrir les hostilités contre notre seigneur et ses Léliaerts, il faut, leur dit-il, compléter nos préparatifs de guerre. Les milices communales et le^ corps de métiers sont promptement réorganisés, on nomme des capitaines et Ton choisit des hoofdmannen. Jacques van Artevelde

avait donné, en 1337, « un chaperon blanc » à ses meilleurs dérenseurs, comme signe de ralliement; Yoens organisa un nouveau corps de a chaperons blancs » et y incorpora les défenseurs les plus déterminés de la cause flamande. Comme au temps de van Artevelde, ce corps d'élite fut la terreur des Léliaerts.

Des ouvriers de Bruges avaient commencé à creuser a le nouveau canal de la Lys », aux environs de Deynze; les chaperons blancs étaient alors réorganisés et a remis sus»; ils marchent sur la petite ville, attaquent les travailleurs brugeois et les dispersent; quelques-uns sont tués, les autres fuient en désordre; mais, dans la bagarre, un bourgeois de Gand avait été fait prisonnier par les brugeois et conduit à Eecloo.

Quelques jours plus tard, un chaperon blanc fut arrêté par un sergent du comte; il avait crié: bourgemie! bourgeoisie! mais ses co-bourgeois étaient arrivés trop tard pour le délivrer. Un privilège des communes avait été ainsi violé, car à Gand comme à Ypres (t), un bourgeois ne pouvait être arrêté que par les officiers à ce spécialement autorisés et DOD par un sergent du seigneur; de là grand émoi, surtout dans l'état d'exaltation où se trouvaient alors tous les esprits. Les bourgeois réclamèrent à grands cris la mise en liberté de leur co-bourgeois. Le prisonnier d'Ëecloo n'avait pas été relaxé et le sire de Hauterive, bailli du comte, refusa, dans les termes les plus durs, de laisser sortir de prison le chaperon blanc illégalement arrêté. Dès lors le bailli fut exécré par le commun; son refus marqua le commencement des

(I) Vojex Arch, Yp. Inv. 133, «t Ypiuana, IIL

conflits directs, puis des luttes entre Louis de Haie et la commune de Gand.

La populace menaçait de briser les portes de la prison; désirant prévenir des troubles, les échevias cherchèrent à obtenir justice par les voies légales; ils envoyèrent immédiatement des députés au château de Maie, ou se trouvait alors le comte Louis, pour lui exposer les griefs de leur commune, en demander le redressement et réclamer leurs bourgeois. Le prince dissimula d*abord sa colère contre la ville récalcitrante, mais il ne put cacher sa haine contre les chaperons blancs; il déclara donc qu*il ne ferait mettre les deux prisonniers en liberté que si l'on consentait à licencier cette troupe d*élite; le comte promit même d'interdire alors aux brugeois de continuer les travaux du nouveau canal.

Jean Yoens, instruit par Texpérience du passé, se fiait peu aux promesses de Louis de Maie; il prévoyait que le seigneur du pays, toujours astucieux, ne tiendrait pas ses engagements quand la commune, privée de ses défenseurs les plus vaillants, ne pourrait plus sauvegarder ses droits par la force des armes. Yoeus réunit donc les « bonnes gens de Gand » leur exposa les prétentions du comte et termina sa harangue en s*écriant: « soyez tout seur... sitos que li blanc coppron seront jus (i)... je ne donroie de vos francisses trois deniers » (s). Les bourgeois voulaient, à tout prix, conserver ces .franchises sans cesse menacées ; ils refusèrent de licencier les fidèles chaperoas blancs.

(1) Jus: en bas, congédiés.

(2) Proissart, IX. 178.

L'aceord entre la commune et son seigneur ne put ainsi se faire et dès lors, la situation devint de plus en plus menaçante; les métiers de Gand, ce toujours prêts à se. rebeller », avaient déjà pris une attitude inquiétante et menaçaient de traiter durement les partisaus du prince ; effrayés par ces menaces, des Léliaerls en grand nombre s*enfuirent de Gand et se réfugièrent à Ypres (24 août) (i).

Les échevins de notre ville, nommés par le comte, y avaient pu maintenir jusqu'alors Tautorilé de leur seigneur; toutefois le mécontentement de la population et l'agitation des esprits y étaient tels déjà, depuis plusieurs mois, que Louis de Maie, bien qu'il eût pour garde plusieurs chevaliers de la Flandre, de l'Artois et du Hainaut, n'avait plus osé, « pour péril de sa vie » se rendre à Ypres; dès le 7 avril précédent, il s'était établi à Wervicq et y avait cantonné ses hommes d'armes (2). *

Après le départ des Léliaerts, la ville de Gand fut le théâtre de graves événements. Le sire de Hauterive, bailli du comte, y était rentré à la tête de deux cents cavaliers, en déployant fièrement la bannière de son seigneur; il se proposait d'aller arrêter Jean Yœns, récemment nommé doyen des chaperons blancs, et quelques-uns de ses partisans les pljis influents, de les enfermer dans le château de Gavre et de leur y (aire immédiatement trancher la tête.

C'était là une expédition hardie, mais téméraire. Déjà la petite troupe du bailli s'était avancée, sans

(1) Proissart, IX. 531. (Note de Kirvtn).

(2) Chr. Ma.

résistancct jusqu'au marché aux grains, quand tout à coup elle est cernée aux cris de : trahison! trahison! poussés par les chaperons blancs, sous les ordres de leur doyen; le sire de Hauterive est saisi, terrassé et massacré sur place; la bannière du comte est prise, ce ruée par terre », déchirée en mille pièces (dépecbié) et les gens du bailli massacré s*enfuient de la ville et gagnent la campagne (i) (5 septembre 1379). Alors, le commun exaspéré crie: « Avant! avant as traiteurs (i) mauvais qui voloient aujour d*uy, destruire les francisses de la bonne ville de Gand ! » La populace se répand dans la ville à la poursuite des Léliaerts^ les menace de mort — mais presque tous se sont enfuis à Ypres — alors elle pille et dévaste leurs habitations, puis les démolit ou les brûle (s).

Les bonnes gens de Gand avaient compris que la lacération de la bannière de leur droiturier seigneur, l'assassinat de son bailli et les piflages du 5 septembre ne pouvaient rester impunis; dans l'état d'exaspération, où se trouvait le commun, les échevins n'oseraient songer à châtier les auteurs de ces crimes; le comte devrait donc et voudrait venger lui-même la mort de son bailli et s'il parvenait à se rendre maître de la ville, sa vengeance pouvait être terrible, car le prince très courroucé était soutenu par de nombreux chevaliers et autres hommes d'armes. Des bourgeois « riches et notables » supplièrent Jean Yoens de chercher à fléchir le redouté seigneur du pays, et d'implorer sa clémence. A leur demande, il fut décidé d'envoyer

(1) Froissa», IX. 179.

(2) Traitewr9i triltret.

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