GRAVURES ET PLANS
Ces gravures — à Feau forte — ont été dessinées les unes, d'après nature, les autres d'après des illustrations de manuscrits ou d'ouvrages imprimés; il peut être utile de donner quelques renseignements à ce sujet, et d'expliquer la signification de divers détails qu'on y voit.
Frontispice*
Ce dessin dans le style des beaux frontispices que Ton trouve dans des ouvrages publiés aux siècles derniers, a été composé par M. J. Boutry.
Sur une grande draperie, étendue et tenue par des génies, au-dessus des mots Ypriai^a, les armes d'Ypres dans un cartouche, telles qu'elles figurent sur le cachet
dont les échevins de cette ville faisaient usage au XVII'' siècle, pour cacheter leurs lettres officielles; sur la partie inférieure de la draperie est figuré le plan de la ville en 1640.
Au-dessus de cette draperie» dans un encadrement orné, sur lequel sont posés deux génies» s'étend une vue de la place et ville d'Ypres, prise, à la même époque, hors de la porte de Lille ou du sud; au bas de Tencadrement, sur une targe, le monogramme de Tauteur des Ypriana.
Le plan et la vue dTpres sont des réductions d'une gravure du grand ouvrage — Flandru Illustrata — de Sandcrus, publié à Cologne, en i64i. La targe avec monogramme est la reproduction de Ta vers d'un jeton olVcrt, en 1877, à Tauteur de TEssai de Numismatique Yproise (4), par des membres de la Société Royale Belge de Numismatique.
L'ensemble et les détails de cette composition artistique sont du meilleur goût et d'un style excellent.
I* ILies Halles en IST'T'*
Cette vue, prise d'après nature, de l'est de la grande place, laisse voir l'ensemble des faces est et sud du monument, la façade de la conciergerie; à l'arriëre-plan, la partie supérieure du chœur avec galerie et pinacles et le transept — restaurés — , de l'ancienne cathédrale de S^ Martin, et à gauche la tour de cette église.
Les Halles d'Ypres ont été souvent dessinées à ce point de vue, mais rarement avec autant d'exactitude et de talent. Cette eau-forte rappelle le fini de certaines gravures anglaises.
(1) Voyez Bévue de la Société Royale Belge de Numismatique^ 1877, p. 868. — Ce même monognmme flgure sur Feo; liàHs de Tantear.
II* I^es Halles* Vue à vol d'oiseau, p. 1.
Cette gravure est un extrait d'un immense plan (i'^TO sur i"10) de la ville d'Ypres, vue à vol d'oiseau et portant la suscription : Hypra Flandriarvm Givitas Mvmi-
TISSIMA.
Les bois gravés qui ont servi à tirer cette grande planche sont déposés aux archives de la ville.
Il est facile de constater que ce plan date du XVP siècle, mais en quelle année et par qui fut-il dessiné, gravé et publié? on l'ignorait encore en 1872, M. Alphonse Diegerick, bibliothécaire et archiviste adjoint de la ville d'Ypres, a découvert depuis lors, dans nos archives communales, des documents qui donnent la solution complète de ces questions. Les détails qui suivent sont extraits de Tintéressant Essai de Bibliographie Yproise, publié en 1873 (i) par ce jeune, mais déjà érudit et consciencieux Bibliophile.
En 1564, le grand conseil dTpres (groot gemeene) alloua à Jan Thevelin et à Jakob Maiijaer Destrez, un subside (gratuUeyt) de six livres de gros, pour les aider à publier un plan de cette ville (pourtraicture ende descriptie van deze atedej.
Thevelin était un peintre yprois, il jouissait au XVP siècle d'une certaine renommée, et fit divers ouvrages pour nos échevins; nos lecteurs retrouveront son nom mentionné dans le tome II de nos Ypriana (Chambre des échevins).
(1) Atm» West'Plan., t. VI, p. 180.
D'après les documents publiés par M. Alpb. Diegerick, Destreez était graveur sur bois (figuermyder) et imprimeur (drucker). Notre plan est la seule œuvre connue de ce graveur et aucune impression yproise du XVI* siècle ne porte son nom, probablement parce que Jacob était, non maitre, mais compagnon où ouvrier imprimeur chez Josse Destreez — son père(?), sans nul doute son parent — qui fut le premier maître-imprimeur établi à Ypres (1547-1573).
Ainsi, le plan dont M. Boutry a reproduit un extrait, date de 1564; il a été dessiné ou peint par Jan Tbevelin, puis gravé sur bois et imprimé par Jacob Mailjaer Destreez.
Outre cette édition princeps^ il en existe deux autres : Tune tirée par Domyn Ramault, imprimeur yprois du XYIl** siècle, Fautre publiée, en 1815, par Annoy-Vande Vyver, imprimeur-libraire à Ypres.
Cette dernière édition n*est ni tout-à-fait correcte, ni même complète, sans doute parce qu'en 1815 les bois gravés étaient déjà fatigués; Féditeur a du reste eu le mauvais goût dV faire imprimer, en caractères modernes, les noms des rues et un abrégé chronologique de Thistoire d'Ypres.
Bien que défectueux, les exemplaires de cette troisième édition se vendent cher, et se vendront plus cher encore, car ils sont « peu communs » et les bois gravés sont aujourd'hui dans un tel état de vétusté qu'on doit les considérer comme complètement hors d'état de servir à de nouveaux tirages; il serait donc très difiQcile pour ne pas dire impossible de publier une quatrième édition.
Quant aux planchas des deux premières éditions, elles sont rarissimes; nous avons eu cependant, il y a plus de 30 ans, la bonne fortune de pouvoir nous en procurer
un exemplaire; il est précieusement classé dans notre collection de dessins, gravures et vues de la ville et de la place d'Ypres.
Notre exemplaire appartient-il à Tédilions princeps de 1564? ne date-t-il que du XVIP siècle? il serait assez difficile de le constater, car il ne porte ni millésime, ni aucune indication caractéristique; en tous cas, tiré avec des bois en bon état, il est aussi net et pur de dessin que complet; c*est sur cet exemplaire que M. Boutry a calqué sa gravure.
Celle-ci représente ainsi très exactement tous les bâtiments et locaux formant, en 1564, donc avant la construction du Nieuwerck^ « les Halles dTpres » et les divers édifices qui s'élevaient alors non loin de ce monument.
Cette eau-forte est un document archéologique intéressant et de plus, comme elle est la reproduction fidèle de l'œuvre de Thevelin et de Destreez, avec ses incorrections, mais aussi dans son style original, elle offre un spécimen curieux de Tart de la gravure sur bois, à Ypres, vers le milieu du XVP siècle.
n^'"". Lies Hallen, p. 6.
C'est un croquis, au trait — le squelette — de la gravure II; les NN"^ qui y sont inscrits, puis reproduits dans une légende annexée, permettront au lecteur de se rendre facilement compte de la situation de tous les édifices et locaux de nos Halles, en 1564, et de divers détails dont nous nous sommes occupé dans nos Ypriana.
m. ILie Beffroi d'^^pres vers 1 3G3, p.T.
Cette gravure peut, à première vue, sembler bizarre et être considérée comme une œuvre fantaisiste; elle présente cependant un intérêt réel; pour le démontrer, il suflBra de donner quelques explications.
Les archives d*Ypres possèdent un magnifique manuscrit intitulé : Livbe de toutes les Keures; diaprés M. le ch-inoine Vande Putte, il a été écrit en 4363 (i), et postérieurement à 4381, suivant M. Gheldolf(9).
II n*est pas impossible de concilier les opinions de ces deux savants; les dates des Keures et les écritures diverses de ce manuscrit démontrent en effet qu*il n*a été compilé, ni en une seule année, ni par un seul scribe. Rien n*empêche donc de croire que la première partie de notre Keurboue date de Tannée indiquée par le savant chanoine et que postérieurement à 1381, comme le dit M. Gheldolf et même plus tard, on le compléta, en y transcrivant d'autres Keures.
En tous cas, il est certain, d'après nous, et nous avons cherché à le démontrer (3). que la première partie de notre manuscrit fut écrite vers 1363. 11 importe de noter cette date, car notre gravure est dessinée, d'après une des charmantes et naïves vignettes qui enrichissent un des premiers feuillets de ce Keurboue.
Cette vignette n'est certes pas la pourttraitture Kdèle de notre Beffroi, loin de là, mais elle nous a conservé quelques détails curieux et comme elle fut peinte vers
(1) Aum. WeU'Fland., t. Il, p. 179.
2) Wauik., V, 18.
;3) Voyet plus bas, p. 134 : Za peitU Halle dorée.
1363, ces détails nous renseignent sur certaines ornementations de notre donjon communal, vers le milieu du XIV* siècle.
Ainsi, malgré ses incorrections, ce dessin prouve que depuis cinq siècles les dispositions générales du Beflroi d'Ypres, c'est-à-dire Tensemble de son style et de son caractère, n'ont pas été modifiées et qu'en 1363 sa base n'était pas masquée par le grand escalier démoli vers 1848, par conséquent que cet escalier était une construction de date relativement moderne. On y voit aussi qu'au Kiy*" siècle, le Beffroi avait son dragon et ses aigles, enfin que dans son campanile étaient suspendues seulement deux cloches : la cloche communale ou banale et sans doute la cloche du travail (wei'cklocke), car alors déjà les heures du commencement et de la cessation du travail devaient être annoncées aux drapiers et autres ouvriers de Halle; Ypres était en effet une importante cité industrielle au XIV° siècle.
Les « ymagines » de notre vignette semblent faire allusion à cette situation florissante, attestée du reste par des documents de nos archives; en plaçant sous la large baie ogivale de la porte, un portefaix (pinder) chargé d'un lourd ballot de laine qu'il transporte aux ateliers de la Halle ou vers la chapelle des drapiers, notre miniaturiste n'a-t-il |)as voulu rappeler l'activité et la prospérité de la draperie à son époque; et n'est-ce pas dans le même but, qu'il a tait figurer, dans la galerie supérieure du donjon communal, trois personnages embouchant d'immenses trompettes?... Mais la présence de ces «artistes» dans une telle position, nécessite un mot d'explication.
Autrefois, « les seigneurs de la loi » d'Ypres avaient, comme les seigneurs féodaux, une espèce de cour ou maison composée de nombreux officiers et serviteurs. Parmi
ceax-ci figuraient les « fifres et les trmipen de b ville ». Ces musiciens gagistes, portant les insignes et les armoi* ries de la commune sur les « parures » qu*ils recevaienU tous les ans, des échevins, jouaient un rôle populaire, et surtout bruyant, dans les processions, les mnmegangen et dans toutes les solennités ou fêtes communales.
Cest du haut du beffroi, que ces trompers de la ville lançaient de bruyants accords, quand un nouveau comte de Flandre faisait sa joyeuse entrée à Ypres, et dans d*autres grandes circonstances encore.
Au XIV* siècle, en temps surtout de guerres et de troubles, les moyens de transport étaient difficiles ; aussi la matière première faisait-elle parfois défaut à nos drapiers ; alors la misère était affreuse à Ypres; plus de travail, donc plus de pain quotidien pour les ouvriers ! |l*arrivage des laines d^Angleterre, plus tard d'Espagne, assurait au contraire, pour quelque temps au moins, la prospérité de la draperie et par conséquent le bien-être de nombreux travailleura de la grande cité.
Cétait là un événement heureux et d'une importance extrême; aussi, dès que les « niefs » apportant la laine nouvelle, débarquée à Nieuport ou à TEcluse, étaient signalées dans l'Yperlée, par les guetteurs au beffiroi, nos échevins s'empressaient-ils d'ordonner à leurs trompera d'annoncer à tous, la bonne nouvelle, par de brillantes fanfares exécutées dans la galerie supérieure du donjon communal. Alors le commun et les gens des métiera accouraient sur la place, la commune entière était en liesse.
C'est afin de rappeler un de ces événements heureux pour la draperie, alors si florisante, que notre peintre Yprois de 1363 a figuré au haut du beffroi, trois trompers sur la naïve vignette qu'il a peinte dans le KeurbfW*
L*antique usage de donner de tels concerts n'est jamais complètement tombé en désuétude à Ypres; à notre époque, dans diverses circonstances solennelles, nos magistrats communaux Tout remis en pratique ; ainsi, le 16 septembre 1860, quand le Roi Léopold 1 visita notre ville, comme jadis, lors de la joyeuse entrée de nos comtes, des fanfares annoncèrent du haut du beffroi, Farrivée du chef constitutionnel et populaire de la Belgique; l'on a pu constater alors que, tout en évoquant le souvenir d*une ancienne coutume locale, ces accords aériens, répétés par les échos, produisaient au loin, les effets les plus inattendus et les plus étranges, mais aussi les plus harmonieux et les plus imposants.
Ainsi notre gravure, par les détails qu*on y voit et les souvenirs qu'elle évoque, a un véritable intérêt archéologique et, qu'on nous permette de le faire remarquer, en rappelant aussi, dans ses détails comme dans son ensemble, nos vieilles gravures sur bois, son mérite, au point de vue de Fart, est incontestable.
liVm X^e dragfon dix Beffroi, p. 28.
Le dragon placé sur le Beffroi d'Ypres depuis 1692, a été descendu de sa haute position en 1877; il a donc pu être dessiné d'après nature, avec une grande exactitude; notre gravure en reproduit parfaitement les caractères héraldique et archéologique; tout y est indiqué, même les diverses pièces de cuivre battu dont il est formé et jusqu'aux rivets qui les rattachent solidement les unes aux autres.
Vm X^ie» aigries du. Beirroi9 p. 38.
Os aigles ont été dessinés, d'après nature, dans les rireonstances et conditions indiquées ci-dessus; afin de mieux reproduire leur caractère, Tun des «oiseaux» est représenté de face, Tautre vu de trois quarts ; M. Boutry a dessiné la tète de Tun d*eux, dans des proportions un peu plus grandes, afin de pouvoir mieux caractériser leur regard d*aigle.
VI* ]L«a cloche de i*eti*a.lte, p. 71.
La signification de cette « danse des morts » ou « danse macabre » est expliquée page 73. En 1877 il a été possible de faire surmouler les ornements de toutes les cloches du Beffroi. La gravure VI a été dessinée, d'après un plâtre (en bas relief) coulé dans un de ces moules, donc pour ainsi dire, d après nature.
Vn. Notre-Oame clu BeflWâ, p. 8i.
Cette image a été placée en 1854: son tabernacle et ïv fragment de la Halle que représente cette charmante gravure ont été dessinés, d'après nature, en i877.
VIII* Hfa Ohfitpelle des drapiers ou du
Salnt-Elsprit, p. 122.
Cette eau-forte, rappelant aussi les anciennes gravures sur bois, est encore la reproduction de Tune des vignet-
tes du Keurbouc; représente-t-elle exactement la chapelle des drapiers vers 1363? on en peut douter, car aucun document ne nous apprend que cette chapelle fut primitivement entourée d*une muraille crénelée et flanquée d*échauguettes. Le dessin de nos gravures N~ II et IP*"* N"" 17 où Ton ne voit ni mur ni créneaux, donne-t-il une idée plus exacte de la primitive chapelle? ou bien le mur crénelé qui existait vers 1363 aurait-il été démoli avant 1564?
A défaut de renseignements authentiques, il est impossible de résoudre ces questions, mais telle qu^elle est peinte dans notre Keurbouc, la vignette donne encore quelques renseignements intéressants.
Le clocher surmonté d*un coq et sa cloche indiquent que cet oratoire était déjà privilégié en 1363 et le grand sac de laine que des doyens « en parure » referment, avec soin devant leur chapelle, ne laisse-t-il pas croire que nos pieux drapiers y faisaient bénir les matières premières de leur industrie, avant de les remettre aux gens des métiers, chargés de les transformer en beaux draps d'Ypres ? notre miniature révélerait donc encore ainsi un antique usage local? Une telle coutume aurait du reste été parfaitement en harmonie avec les constantes tendances religieuses de nos vieilles gikies ouvrières. Notons encore ici que les portefaix transportant, d*après notre gravure, vers les ateliers au rez-de-chaussée de la Halle, un ballot de laine, déjà béni sans doute dans la chapelle, nous donnent — autre détail, — une idée du costume des pinders d'Ypres, au XIV' siècle.
IX* Tjcl nouvelle Ohapelle deis drapiers oa dtt Saint-Ssprit^ p. 129.
Cette chapelle est ici représentée telle qu'elle était vers répoque de sa reconstruction, en 162i : elle a été dessinée, mais sur une échecelle plus grande, d'après une des gravures qui illustrent la Flandria Illustrata de Sanderus(i), ouvrage imprimé, nous l'avons dit, à Cologne en 1641, donc vingt ans à peine après l'achèvement de notre oratoire.
On remarquera que la façade principale de cet édifice était de même style que celles des chapelles de l'hospice la Belle et de la chapelle dite du curé ou du S^ Sacrement, à l'église de S* Martin, bâties, vers la même époque, la première en 1616, la seconde en 1623.