LES STATUES DES HALLES
Autrefois, en Flandre, la commune natale, ayant ses libertés, ses lois et ses coutumes spéciales, était la vraie patrie des bourgeois; aussi Tamour du clocher, ou plutôt le patriotisme de nos ancêtres, fut-il, durant des siècles, ardent et toujours vivace ; mais le respect, on pourrait dire la vénération de nos pères pour leurs comtes, n*était ni moins vif, ni moins sincère... quand ces princes, fidèles à leurs serments, respectaient les franchises de la commune, et restaient ainsi les « droicturiers seigneurs du Pays ».
A toutes les époques, ces deux sentiments s'affirmèrent en notre ville, par des signes ou indices extérieurs.
Le dragon du BcflTroi symbolisait Tindépendance et les franchises de la commune; Tespèce de culte que les bourgeois d'Ypres vouaient à cet emblème témoigna toujours de leur patriotisme local comme leur respect, leur vénération pour les droituriers seigneurs du comté se manifestèrent par les « pourtraittures » de ces princes qui, de bonne heure, ornèrent notre siège scabinal.
En 1468, on voyait dans cette chambre des échevins les images de tous les seigneurs et dames du pays qui, depuis 1322, avaient porté la couronne eomtale de Flandre. Ces images y avaient été successivement peintes par des maîtres renommés, peu de temps, soit avant, soit après la joyeuse entrée de ces seigneurs en leur bonne ville dTpres. Nous nous occuperons ailleurs (i) de ces intéressantes œuvres d'art.
Ces peintures couvraient dès 1468 — comme elles couvrent encore — toute la frise qui se déroule sur la paroi est du siège scabinal ; il ne fut donc pas possible d*y ajouter les portraits des successeurs de Charles le Téméraire, quand ce prince périt, en 1476, sous les murs de Nancy.
Les images de Marie de Bourgogne et de Maximilien d'Autriche, de Philippe le Beau et de Jeanne d'Arragon ne figuraient pas encore en 1512, dans notre chambre ; ne pouvant y faire peindre ces images, nos échevins résolurent, vers cette année, de compléter la galerie historique des portraits de leurs souverains, en faisant placer les statues des descendants du Téméraire dans des fenêtres figuratives du Beffroi et de la Halle aux draps.
Ils s'adressèrent à Cornelis Laenem (â), tailleur de pierres (steenhouwere) ou plutôt statuaire (beildhouwere) à Bruges.
Ce maître fit, fournit et posa en 1512 une statue en pierre de « l'empereur » puis, l'année suivante, une autre statue du (^ Roi de Castille. »
(1) Dans notre étude sur « la chambre des échevins dTpres » que nous espérons pouvoir publier dans le tome II de nos Ypriina,
(2) D'après plusieurs de nos annalistes, ce statuaire se nommait Lambin. Nous orthographions ici ce nom tel qu'il est toujours écrit dans nos comptes.
Aucune de ces statues ne pouvait représenter Charles — plus tard Charles V — qui fut, il est vrai. Empereur et Roi, car le petit fils de Marie de Bourgogne n'obtint le titre de Roi de Castille, conjointement avec sa mère — Jeanne d'Arragon dite la folle, — qu*en 1518 (i), et cest le 28 juin 1519 seulement, que Charles fut élevé au trône impérial.
L*une des statues de Laenem ne pouvait donc représenter en 1512 que Tempereur Maximilien qui, comme époux de Marie de Bourgogne, avait porté le titre de comte de Flandre; Tautre, en 1513, que son fils, Philippe le Beau, comte de Flandre et Roi de Castille.
La première coûta quatre-vingt douze livres dix sous, la seconde une livre de moins, et dans cette dernière somme était comprise celle de trois livres dix sous, payée à titre de gratification (lyfcoop) (s) ou comme « denier à Dieu », en garantie de la parole donnée, lors de la conclusion de la convention faite avec maître Cornelis.
(Il Dans une lettre adressée aux éche^ios d'Ypres le 10 mai 1518, Cbarlet annonce qa*après avoir « esté reçu et jaré a Roy en ses royanlmes de Castille, Léon, Grenade et leurs appartenances», il a fait, la veille, son entrée en sa cité de Saragosse. Cette lettre originale, datée de Saragosse, donne de très intéressants détails sur les cérémonies de cette entrée. Ce document se trouve aux archives d*Ypres et a été publié par Monsieur I L.A.Diegerick. [Société iCSmulation^ 1853 et tiré à part, p. 8.)
(2) Lvrcoop : Lijfkûop^ Liefhoop : epulum emplionis causé.. jorra (arrha) efiularis, (Kilian), denier à Dieu., payé pour garantir la sûreté de la parole donnée, quand on faisait un msrché, une acquisition, une entreprise. Cette somme servait à donner un repas, un régal à cette oocasion : de là epulum emptionis etc. causa, orra epulahs. L'usage de ce « denier à Dieu » était fort ancien à Yprea. Il est question de Lffkoop dans nos comptes du XTV* siècle. Cette coutume existe encore, surtout dans nos campagnes, mais la somme payée à titre de denier à Dieu ne sert plus à donner un repas: elle m nomme et est un « pourboire ».
Ces deux statues turent posées, Tune en 151â (i), lautre en 1513 (s), contre le beffroi, au-dessus de la voûte.
Une telle décoration artistique n'avait pas été prévue par les constructeurs de notre halle, mais dès la fin du XV" siècle, nos architectes flamands, subissant Tinfluence du mauvais goût de leur époque, dénaturèrent, plus d'une fois, nos anciens monuments; sous prétexte de les restaurer et de les « embellir », d'après les règles d'une prétendue renaissance de l'art, ils y multiplièrent les sculptures d'un genre nouveau, les statues et des ornements d'un type bâtard. En tous cas, la décision prise par nos échevins témoigne, comme nous l'avons dit, de leur respectueuse vénération pour les anciens seigneurs du pays. Ce sentiment resta longtemps vivace et traditionnel ; aussi notre galerie historique fut-elle successivement complétée.
Dès 1514, maître Laenem (it et fournit deux nouvelles statues qui furentaussi posées contre le Beffroi, au dessus de la voûte (a).
Bien que nos trésoriers ne nous donnent encore aucun
(1) « Meester Corneiis Lanem, steeDhouwere, woonende te firugghe, van ghemaect ende ghoUvert f li«bbene eene ymage ende steene beilde van den keysere ende dat ghesteit aen de Halle bovende vaulte, alnaer de vorrewarde ende bespreken met hem daer ofghemaect, iiij^x xij %, z s. » [Compte 1512.)
(2: « Meester Corneiis Lanem, steenhouwere van Brugghe, van ghemaect ende ghelevert t'hebbene een ymage ende steenen beilde van den Coninck ▼an Castillien, ghestelt boven de vaulte, bi vorwarden met hem ghemaect, daer in begrepen iij<S. x s. voorden lyfooop, iiij» ziii %, x s. »> (Compte 1518.)
(3] €< Meester Corneiis Laenem, steenhauvrere te Brugghe, van ghemaect eade ghelevert t'bebbene twee steenen ymagen, ende die ghestelt boven der vaulte volghens en voorworden met hem daer op ghemaect. . . . ciiij ft. *
renseignement à ce sujet, ces deux « images de pierre » fsteenen ymagen) représentaient, croyons-nous, Marie de fioui^ogne, femme de Maximilien d'Autriche et Jeanne d'Arragon, Faimante épouse (1496) de Philippe le Reau.
Nos annalistes yprois mentionnent en effet les statues de comtes et de « comtesses » de Flandre qui décoraient le Beffiroi, dès les premières années du XVI* siècle. Quelles princesses autres que les femmes des princes dont les statues venaient d*ètre placées, aurait-on pu y faire figurer légitimement aux côtés de ces seigneurs? et n*est-il pas au moins très vraisemblable, pour ne pas dire certain, que, dès lors comme plus tard, nos échevins, fidèles à d'anciennes traditions, unirent, devant le beffroi, comme de 1322 à 1468, sur la frise de leur siège scabinal, les comte et comtesse qui avaient été unis par le mariage ?
Un tailleur de pierres et d'images (steenhamvere en beildemydere), nommé Adrien Denys, fit et fournit, en 1530 et 1531 aux échevins, quatre nouvelles statues en pierre blanche d*Avcsnes, (wU Avennesteen); il lui fut payé pour son travail et pour fourniture des pierres, la somme de deux cent seize livres de gros (i).
Gomme « les images de pierre » fournies par Laenem
(1) a Adriaen Deiiyt, steenhanwere en beildesnydere, in minderinghe van den ij« xvj 1. grot: die hem by mynen heere van der wet gheconsenteert lyn voor tmaken ende leiveren van vi«sr ymagen van graven ende princen, van wit avennesteen voighende den bespreken met hem daer of ghemaeci, Izzij <&, • (Compte 1530.)
« Adriaen Denys, steenhanwere, in voile betalinghe van den ij* xvj fl. die hem by mynen heeren van der wet toegheleit zyn, over synen salaria van ghemaect ende ghesneden thehbene, metagade^a der lever inghe van der •teenen, van vier ymagen van graven ende grafneden om die ghesteit te ayne « voor de Halle » volgens den bespreken, cxliiij ft. » (Compte 1531.)
garnissaient les deux fenêtres figuratives du beffroi, au dessus de la voûte, on posa les quatre nouvelles images dans les deux fenêtres, murées aussi, de la Halle aux draps, à droite et à gauche de la tour. Ce placement n'eut lieu qu'en iS32; Denys dirigea lui-même cette opération et reçut, pour ce travail, une gratification de douze livres (i).
Maître Adrien Denys était un statuaire Yprois; nos trésoriers indiquaient en effet toujours la localité habitée par des maîtres étrangers qui travaillaient pour nos échevins; aucune indication de ce genre ne figure dans leurs registres, à la suite du nom de maître Adrien.
Une famille de ce nom habitait du reste notre ville à cette époque ; elle est mentionnée plus d'une fois dans nos documents des XVI' et XVIP siècles, et nous verrons plus loin qu'un de ses membres était maître peintre à Ypres au commencement du XVII« siècle. En tous cas, Adrien Denys fit, au moins, deux de ses statues en notre ville, où deux grands blocs de pierre lui avaient été envoyés en 1530 (2); nous croyons donc pouvoir revendiquer c^ maître et le classer au nombre de nos statuaires yprois.
D'après nos trésoriers, les nouvelles statues représentaient « des comtes et des comtesses » (graven ende grafneden) (3). comme celles faites en 1513 et 1514; mais les noms des princes et princesses à qui l'on érigea ces
(1) « Adriaen Denys, steenhauwere, van dat hem bi voorwarden toeghe* l«it es van ghemaect thebbene vier steenen ymagen ende « die ghestelt » op de Merci boven de vaulte, xij ft. » (Compte 1532.)
(2} « Van den ontladene van twee grote steenen om de ymagen boven de vanité, xvj s. » (Compte 1590.)
(3) Compte de 1531 cité.
nouvelles statues, de i830 à 4532, ne sont pas cités dans nos comptes. Cette omission est regrettable, car nous nous trouvons ainsi dans Timpossibilité d'indiquer d'une manière certaine quels personnages représentaient les images sculptées par Adrien Denys.
Des annalistes yprois prétendent, qu'on voyait devant la Halle les statues « de six ducs et de six duchesses de Bourgogne (de Philippe le Hardi à Philippe le Beau) qui avaient régné de i384 à 1506.
Si Ton pouvait ajouter foi à ces chroniques, Denys aurait donc taillé quatre statues de ces ducs et duchesses. Mais ces annales fourmillent d'erreurs i ainsi nos chroniqueurs ajoutent que ces « douze » statues avaient été placéesenl513(i). Or cette dernière assertion est évidemment inexacte ; nous venons en eifet de constater que Laenem ne fit que quatre images de 1512 à 1514, que Denys en fournit seulement quatre autres de 1530 à 1532 et nous verrons plus loin que quatre nouvelles statues furent encore posées plus tard, mais qu'elles ne représentaient aucun des personnages indiqués dans nos chroniques.
Ces annotations ne nous semblent donc pas être dignes de créance ; les auteurs de ces écrits, en général peu instruits et qui vivaient aux X VIP et XVIIP siècles, n'ontils pas considéré comme portraits de dues de Bourgogne, ceux d'autres princes ?
Les « portraitures » de nos quatre grands ducs de Boui^ogne et de leurs dames étaient du reste peintes déjà sur la frise de la chambre scabinale; n'est-il pas très vraisemblable qu'on voulut compléter cette galerie de portraits historiques, en ajoutant devant la Halle aux
(1) Nos chroniques manuscrites, anno 1513.
statues de Maximilien, de Philippe le Beau et de leurs femmes, placées de 1612 à 1514, celles de leurs successeurs ?
Diverses indications, pour ainsi dire éparses dans nos comptes, semblent du reste confirmer cette conjecture. Ainsi, en 1532, on fit divers ouvrages « aux images de sa majesté impériale et de sa femme récemment (onlancx) placées au-dessus de la voûte » (i). Ces images « récemment faites » en 1532, n'étaient-elles pas celles de l'empereur Charles-Quint, alors dans toute sa puissance et d'Isabeau de Portugal, l'impératrice sa femme? C'est-à-dire deux des statues fournies par Denys de 1530 à 1531 et placées par ce maître en 1532 ?
Quant à l'autre groupe, posé la même année par maître Adrien, nous n'avons trouvé aucun renseignement qui puisse servir de base à des indications même probables. Philippe, fils de Charles-Quint, était né en 1527, il n'avait donc que trois ans en 1530; on ne peut admettre que l'on érigea une statue à cet enfant et nous verrons que celle-ci fut faite seulement beaucoup plus tard.
Mais ne peut-on pas se demander si ce second groupe ne représentait pas Marie de Hongrie et son époux? Après la mort de Marguerite d'Autriche, sa tante (1530), l'empereur venait de confier le gouvernement des Pays-Bas à sa sœur Marie et de lui déléguer des pouvoirs étendus; nos échevins ne crurent-ils pas pouvoir ériger à leur nouvelle gouvernante, une statue à Toccasion de son installation, pour ne pas dire de son avènement?
(l) a De ymagen representerende de penoon van de K. M. ende van siner hnùsvronwe onlancx ghemaect ende ghestelt boven de vaulte. » (Compte 1532.)
Des portraits en pied de Charles et de sa sœur Marie, figuraient, il est vrai, et déjà depuis près de quinze ans, sur la grande verrière de notre chambre des échevins (i), mais les enfants de Philippe le Beau et de Jeanne d*Arragon furent longtemps très populaires à Ypres; il est donc au moins possible qu'on voulut en 1530, placer encore devant la Halle, leurs statues, à côté de celles de leurs ancêtres.
Ces conjectures sont-elles fondées? nous hésitons à l'affirmer positivement: quoi qu'il en soit, elles ont pour bases des faits certains et des appréciations très-vraisemblables.
Au moyen-âge, les statues qui ornaient les façades des monuments anciens, tant civils que religieux, étaient toujours posées dans des niches très-ornées et couronnées d'un dais ; elles étaient ainsi abritées contre les intempéries des saisons, et formaient une décoration plus complète.
Nos échevins de 1532 voulurent encore se conformer à cet usage; ils pensèrent sans doute que les fenêtres figuratives du beffroi et de la Halle, ménagées dans l'épaisseur du mur, ne seraient pas un abri suffisant et que leurs belles moulures, comme les élégantes broderies de leur tympan, ne seraient pas un encadrement assez riche pour leurs comtes ; ils résolurent donc de faire confectionner, pour y placer les nouvelles statues, de grands « tabernacles » en bois, fixés contre la façade du monument.
U eut été facile d'imiter le tabernacle de Notre-Dame du beffroi, réparé en 1377, sous la direction de maître
(1) Nous nous occuperons de cette verrière dans la notice que nous nobs proposons de publier sur « la chambre des échevins. » ( Yj^iana^ t. lî).
Biaunevue (i) ; cette niche élégante était en parfaite harmonie avec le style général de nos Halles, mais, comme nous venons de le dire, au XVP siècle, les restaurateurs de nos monuments avaient déjà la manie d'innover et la prétention de faire mieux que leurs prédécesseurs. Dominés par le mauvais goût de l'époque, les architectes de la ville proposèrent d'établir ces niches nouvelles, dans le style dit de la renaissance.
Les nouveaux tabernacles furent donc un mélange capricieux d'ordres grecs et d'ornements maniérés, pastiches de l'art antique ; ils se composaient de colonnes fantaisistes, portant une architrave (CapUeel) {ij, avec frise ornée d'arabesques ; chacune de ces lourdes constructions figurait ainsi une espèce de portail du
plus mauvais goût.
Joos Stoop fit, en 1531, les deux tabernacles dans lesquels on plaça les quatre statues récemment fournies par Adrien Denys et formant deux groupes. Il fut payé une somme de cent trente-deux livres (s) et de plus douze livres pour ouvrages supplémentaires (4) non prévus dans la convention faite entre nos échevins et ce menuisier, {timmerman). C'était donc des constructions d'une certaine importance.
D'après VioUet-le-Duc, « le moyen-âge avait très fré-
(1) V07 : plas haat, I^.^D, de la Haîle^ p. 82.
(S) Kapitbel: epUtylium (Kilian), épistyle, Irchitrave, portail.
(3) « Jeo8 Stoop, timmerman, yan in taske ghelevert thebbene twee capiieelen staende voor de vaulte boven de twee ymagen onlancx daer ghestelt, ▼olgens den bespreke met hem ghemaect, cxxxij ft. rt (Compte 1531.)
(4) « Joos Stoop, timmerman, in recompense van zekeren overwercke ende lereringhe Tan houtte bi hem ghedaen int maken ende leveren Tan twee tabemakelen int jaer verleden ghestelt boven der vaulte, xij ft. »
(Compte 1532.)
quemment coloré la statuaire et rornementation sculptée à rextérieur des édifices publics et, pendant la renaissance« il restait quelques traces de ces traditions » (i) ; celles-ci étaient encore vivaces à Ypres au XVI* siècle.
Maître Hubert PennemaYi avait exécuté, en i518, divers ouvrajiçes de peinture à Timage de Notre-Dame de la Halle (i); en 1532, les nouvelles statues de Denys et leurs tabernacles furent aussi ornés de peintures (vercierd met scilderie); ces ouvrages décoratifs étaient alors, comme aux siècles préi*édents, faits par des maîtres et coûtaient cher, car Fart d^enluminer et de colorier la statuaire et rornementation sculptée, demandait des études spéciales, une grande expérience, une suite d'observations sur la nature même (3).
Aussi nos échevins chargèrent-ils un peintre très renommé alors, Jan Morisses, d'étoffer les nouvelles statues et leurs tabernacles.
Ce maître exécuta ce travail avec le plus grand soin (4) et reçut, d*après convention, une somme de deux cent-dix livres (5). Le chiffre élevé de cette rémunération prouve
(1) Dictionnaire^ t. VIII, p. 273 et 275.
(2) « Meeater Hoberi Penneinan, scildere, vao wercke ghedaen aen onaer Vnuwebeilde, boven de vaclte, xl ft. » (Compte 1518.)
(3) Voy : Viollbt-lb-Duc. t. VIII, p. 275.
(4J « Willem Be?ele Tan dat hy gheleent hadde de leil cleederen om daer mede te deckene de tirée ymagen boTen de Taulte om die te stofferene met
scilderie eode mede dat die ▼•ort bedeghea syo ▼ ft. »
(Compte 1532.)
(5) « Jan Morisses Yan dat hy bi voorwarden met hem ghemaect Tercierd heifl met scilderie de ymagen representerende de persoon Yan de K. M. ende Yau liner huusYroawe onlancx ghemaect ende ghestelt boYen de Ysulte, cxzvj ft.y ende van oYerwercke ghedaen in tstofferen Yan de colonnen ende tabernakelen der boYen ende terxyden ghestelt... iilj xx iiij ^. komt ccx <SL, » (Compte 1532.)
à la fois rimportance que Ton attachait alors encore à ces œuvres d'art et le talent de notre peintre yprois.
Vers 1540, on restaura les statues de la Halle et leurs niches. Jean Blomme, sculpteur en bois (bildesnydere), répara les sculptures de Tun de ces tabernacles {i) et Jan Morisses restaura encore les étoifages des autres, notamment de celui dans lequel était placée Timage deuFancien duc Philippe » (Philippe le Beau) (2). En 1540, ces tabernacles étaient peints à Thuile et décorés de dorures (3).
Malgré leurs ornementations, leurs sculptures, leurs peintures et leurs dorures, ces massives constructions d'une style bâtard furent toujours des hors d'œuvre disgracieux ; elles firent longtemps tache sur notre monument d'un style ogival si pur (4).
On ne trouve dans nos comptes aucune mention de statues qui auraient été faites de 1532 à 1600.
Philippe, prince d'Espagne, était cependant venu à Ypres, le 28 juillet 1549, et, en présence d'un grand nombre de nobles seigneurs, y avait prêté à la commune les serments accoutumés, comme futur souverain, seigneur, prince naturel (5), c'est-à-dire comme héritier présomptife delà couronne comtale; puis, le 28 octobre 1555,
(1) « Jan Blomme, bildesoyilere, van ghesneden thebbeoe een van de ta-
beroakelen boven de ymagen van den graven xviij %, »
(Compte 1540.)
(2) a Jan Morisses, scildere, van in taske ghenomen ende geschildert tHiebbene tabernacle, boven de houde Hertoghe Philips . . . . zv ft. » (Compte 1540.)
(3) u Jan Morisses, scildere, van den stofferene eeae van den tabernakelen met olyevarve goaden ende andere, volghende voorwaerden met hem ghemaect, xv %. (Compte 1540.)
(4) Voyez les dessins du temps conservés aux archives d'Ypres et les anciennes gravures représentant la Halle.
(5) Arch, Yp. Tnv. N« 1720. (Collection de Tauleur;.
trois jours après l'abdication de son père (25 octobre), il avait encore prêté à Bruxelles, aux états de Flandre, les serments d*usage et reçu ensuite les serments de ces états (i). Philip|)e II avait été reconnu ainsi comme seigneur de ce comté ; dès lors, ou vers cette époque, la statue du nouveau souverain eût pu figurer à côté de celles de ses prédécesseurs. Mais lors de Finauguration de ce monarque, la réforme avait déjà de nombreux partisans en notre ville, et plus tard le parti des états y eut grand nombre d*adhérents dévoués, vaillants défenseurs, éncrgiquement hostiles à la domination espagnole ; on conçoit que les chefs de la commune ne purent se résoudre à glorifier le Roi d*Espagne, si impopulaire déjà, en plaçant son image devant la Halle.
Après la prise d*Ypres, en 1584, et la restauration de la domination espagnole, les magistrats installés par Alexandre Farnèse, quoique dévoués de cœur et d'âme à Sa Majesté Catholique, n'osèrent peut-être pas encore lui élever une statue, car le souvenir du régime barbare imposé au pays, d*après les instructions du Roi, par le duc d'Albe, d*odieuse mémoire, dominait encore Topinion publique. Nos échevins se bornèrent donc à faire peindre par un peintre d*Ypres, Frans Moenaert, les armes d*Espagne, sur les tapisseries du siège scabinal (1584) (i), puis à faire placer (1589) sur la porte de Messines le blason du Roi, sculpté par Urbain Taillebert (i) et peint encore par Moenaert (3).
(1} Arefi* Yp. 2hv. No 1S07 et 1806. Ce dernier documeat donne la rel&* tion ciroonsUnciée du conseiller pensionnaire Keingiart, de tous lea voyagM «i démarches faits par lui à l'occasion de Tabdication de Charlea-Quint depuia le 7 octobre 1535 jusqu'au 27 décembre suivant.
(2( Compte 1384.
(3) Compte 1589.
[4J Même compte.
Quoi qu'il en soit, Philippe II n*eut pas, de son vivant, comme ses prédécesseurs, sa statue à Ypres.
Peu de temps avant sa mort (13 septembre 1598), ce monarque avait transféré, sous certaines réserves^ la souveraineté des Pays-Bas, à sa fille Isabelle et à l'archiduc Albert qu*elle épousa.
L*avénement des archiducs fut accueilli avec joie; après une longue ère de guerres et de troubles, on espérait voir se rétablir la paix et se constituer peut-être une Belgique indépendante; cet espoir fut, il est vrai, déçu et ne devait se réaliser qu*en 1830, mais il exerça une heureuse influence sur les esprits et fit oublier momentanément les rigueurs de la domination espagnole.
Nos échevins résolurent donc, vers 1600, de compléter la galerie des portraits de leurs souverains. Alors, mais alors seulement, quatre statues nouvelles furent ajoutées aux huit images en pierre qui, depuis 153S, ornaient la façade méridionale de notre Halle aux draps; elles y formèrent deux nouveaux groupes et représentaient, d*un coté du Beffroi, Tarchiduc et l'archiduchesse (Albert et Isabelle), de l'autre, le Roi défunt et sa femme (i), donc Philippe II et la reine d'Espagne.
Avant de commander ces statues à divers statuaires, nos échevins chargèrent Frans Denys, peintre yprois, c< de peindre les personnes de Philippe, Roi d'Espagne, et de sa femme {zynder huusvrauwe)^ de l'archiduc Albert et de l'archiduchesse Isabelle (s). »
Frans Denys était, croyons-nous, un descendant de
(1) Den overleden Conynek van Spevgien Pht lippus mei tgnder hunserauwe, (Compte 1602.)
(2) « Frans Deoys, scilder van synen style, van gescildert thebl»ene naer lleven de persoon van Pllps Conynck van Spaengne, van hoger gedachte, eode van lyne huasvrauwe, mitgaders van Alberttts ende lyne hnasvrauwe
maître Adrien Denys, du sculpteur qui avait fourni à la ville les statues placées en 1532. Maître Frans fit, non des tableaux, mais de simples esquisses, car il ne reçut pour ce travail que la minime somme de douze livres, et cependant ces esquisses étaient coloriées, probablement teintés {gescUdert); les hauts personnages dont les noms viennent d*èlre indiqués, y étaient peints naer tleven^ porte notre compte, c'est-à-dire en pied et de grandeur naturelle.
C'est d'après ces esquisses ou modèles (po/roem), que furent faites les statues nouvelles.
Nicolas le Poot tailla en pierre d'Âvesnes les images du Roi et de la Reine d'Espagne ; les trésoriers lui payèrent pour salaires, transport et pose de ces statues une somme de trois cent quatre-vingt-onze livres (i), soit un peu plus de cent quatre-vingt-quinze livres (346 francs) (s) pièce.
Urbain Taillebert sculpta la statue de l'archiduchesse et Jan Robyn celle de l'archiduc (a). Us reçurent l'un et
haerlieden hoochedeo, dienende voor een patroon om de voon : persoonen
by den bildesnydere t« snyden in avenesteen • . zij I&. »
[Compte 1600.)
(1) a Nicolas le l'oot, bildesnydere tôt Ryssel, vanghesneden thebbene in avenesteen de voom : peraoonen van den conynck van Spaiengnene ende zyne huusvrouwe, ii« lij ft. metgaders xiiij %. xij s. verteerdt hy den zelven bildesnydere en Joos Verbeke, meester metser deser stede, in 't besteden van den selven wercke, ende van vrecht van Ryssel tôt Yper, van tinstcïllen enderechten van de zelve bilden, metgaders ander oncosten dan of depen-
derende iij« iiij** xj ft. iiij s. >»
(Compte 1600.}
(2) De 1499 à 1511, la valeur intrinsèque du florin -~ deux livres pariais — était de fr. 2,52. (Chalon.)
(3) Urbain Taillebert, bildesnyder, van ghesneden thebbene in steen de bilden van de princesse Elisabeth Clara Eugenia, c iiijxx %, ende Jan Robyn van insghelycx ghesnedene thebbene in steen de bilde van de Eerdtshertoghe
Albertusgelycke, ciiij» ft. t^samen iilMx fi. »
[Compte 1600.)
Tautre cent quatre- vingt livres (226 francs), quinze livres de moins que Nicolas le Poot. Nos comptes ne nous apprennent pas si le prix de la pierre était compris dans ces sommes.
Nicolas le Poot habitait Lille; nous ne possédons aucun renseignement sur ce statuaire; Jan Robyn (alias Robins) et Taillebert étaient des maîtres yprois.
Le premier fut, croyons-nous, le père de George Robins « sculpteur remarquable par Télégance de ses productions et jouissant d'une grande et légitime réputatation », qui naquit à Ypres au XVIP siècle (i).
Quant à Urbain Taillebert, il fut incontestablement un des sculpteurs les plus renommés et les plus habiles que notre ville ait produits; plusieurs de ses œuvres — que Ton admire encore — attestent son remarquable talent. G*est à ce sculpteur-statuaire que l'on doit Tautel de Notre-Dame des sept douleurs, avec ses statues, dans notre église de S^ Pierre; le Salvator mundi placé sur Tarcade à l'entrée du porche de notre église de S* Martin et les magnifiques stalles qui s'étendent aux deux côtés du chœur de cette église.
Taillebert lit encore beaucoup d'œuvres remarquables pour sa ville natale et pour d'autres villes; il n'est pas possible d'en dresser ici le catalogue: rappelons toutefois que les primitives statuettes si nombreuses, si élégantes, du beau jubé de Dixmude, en partie détruites plus tard, mais tant admirées jadis, étaient dues au ciseau de notre sculpteur Yprois.
La statue de l'archiduchesse Isabelle, faite par ce maître en 1600, était sans doute aussi un chef-d'œuvre;
(1) BioffraphU dei hommes remarquables de la Flandre-Ocadenlale^ t. II. p. 150.
malheureusement, cette oeuvre de Taillebert, qui contribua à réparer les ravages faits par les iconoclastes du XVP siècle, fut brisée par d'autres iconoclastes, en 1792!
Les quatre nouvelles statues posées en 1600, furent, comme leurs aînées, peintes encore par Frans Moenaert, mais de deux tons seulement (4) ; c'est ainsi, d'après Yiollet-le-Duc, que Ton coloria, i dater du XV*" siècle, la statuaire et la sculpture à Textérieur des monuments, a La peinture appliquée à la sculpture, ajoute cet auteur, lui donnait ainsi une valeur singulière; malheureusement ces traditions se perdirent définitivement depuis le XVII* siècle » (s). On voit que les magistrats d'Ypres étaient restés fidèles à ces bonnes traditions de Tart décoratif du moyen-âge.
Aucune statue nouvelle ne fut placée devant la Halle, pendant les XVI^ et XVIII* siècles ; aurait-on pu faire figurer sur ce monument, vieux témoin de l'autonomie et de rindépendance de la libre commune, les images de souverains étrangers ou de leurs gouverneurs-généraux, qui, contempteurs du r^ime communal, traitaient nos provinces et nos villes en pays conquis et donnèrent même ce nom à notre Westflandre f
Douze statues, formant six groupes, décoraient donc, à dater des premières années du XVII* siècle, les Halles d'Ypres ; ces groupes posés sous des espèces de lourds portiques en bois, étaient placés un de chaque côté du
(1) « Prant Moenaert, schilder, van gheichildert thebbeae met iwee oo» leuren de bilden y&n hoogher ghedachten den oyerieden oonjnck van Spengien Philippns met lynder hansTrauwe ende van heerlieder hoocheden» onlancx nieawe ghestelt voor de Halle deser stede bi oonventie, zlviij ft. »
(Compte 1602.)
(2) VioLUET»LB-Duo: Dicliûtmaire, t. VIII, p. 275.
tabernacle de Notre-Dame, contre le beffroi, deux à l'est et deux à Vouest de cette tour ; statues et portiques étaient couverts de peintures polychromes.
Ces images représentaient, non pas, comme le disent nos chroniqueurs, douze ducs de Boui^ogne, mais les princes et princesses qui, de 1476 jusqu*en 1698, à leurs nombreux titres, ajoutaient celui de comte et comtesse de Flandre, c*est-à-dire : Maximilien, Philippe le Beau, Charles-Quint, Philippe II et leurs nobles dames, de plus les archiducs Albert et Isabelle et peut-être la sœur de Charles-Quint, et le prince, son époux.
Les grands tabernacles dont nous avons parlé, disparurent on ne sait quand; en tous cas on n'en voit plus aucun indice sur les dessins de la Halle faits au XVIIP siècle, mais les statues élevées, plus peut être par le respect que nos pères vouaient à leurs princes que par la reconnaissance publique, avaient été restaurées en 1762 (i). Elles ornaient encore la Halle aux draps en 1792.
Une bande de sans-culottes français détruisit cette année, en une heure, ces images que les siècles avaient respectées !
Le 12 Décembre (1792), le général français Omoran, commandant une brigade du corps d'armée sous les ordres du général La Bourdonnaye, était entré à Ypres, sans coup férir, car la place avait été évacuée par les autrichiens à la suite de la bataille de Jemmapes. Dès le lendemain une vive agitation régnait dans la ville. Les volontaires français, guidés par des sans-culottes, parcoururent nos rues, aux cris de: liberté! égalité! ou la mort!.... à bas les aristocrates! Partout où passait la
(I) Nos chr. fiiS.
brayante colonne, les armoiries des familles nobles» réeusson même de la libre commune et tous les insignes rappelant le gouvernement impérial, furent enlevés et détruits.
Les statues des halles pouvaient-elles être épargnées? n'étaient-elles pas d*odieuses images de tyrans ? C'est alors que ces statues plusieurs fois séculaires furent arrachées de leurs piédestaux et brisées en mille pièces. Bientôt leurs débris éparpillés sur le grand escalier de la Halle et sur le pavé de la place, n'y formèrent plus que des amas de décombres !
Nous avons décrit ailleurs ces scènes de dévastations (i); nous nous bornons à rappeler ici que les œuvres d'art dues au ciseau de Laenem, de Denys, de le Poot, de Robyns et de notre grand statuaire Urbain Taillebert, disparurent, d'après M. Lambin, dans la fatale journée du 13 décembre 1792.
Mais le souvenir de cette décoration historique resta. Les vieux bourgeois le transmirent à leurs enfants ; personne toutefois, pendant de longues années, n'osait espérer qu'un jour nos statues des Halles seraient rétablies !
Cet espoir se réalisa cependant plus promptement qu'on n'eût pu le prévoir.
Certes, de 1792 à 1815, durant l'occupation de notre pays par la France, nul ne put songer à rendre à nos halles leur ancienne décoration historique ; alors, on laissait tomber ce monument en ruines; un gouvernement étranger cherchait même à effacer les derniers vestiges de nos institutions nationales et à faire oublier la mé-
(l) Deicription dez fêtes eic,.. de 1854. Brochure déjà plosiears fois citée, p. 16.
moire des anciens seigneurs de nos provinces; eût-il consenti à laisser replacer les statues de nos comtes qui, pendantdes siècles, avaient maintenu, avec le coucours des libres communes, Tindépendance de la Flandre ?
Après la cbûte de Tempire français et la libération de notre territoire, on s'occupa (de 1815 à 1830) non à restaurer nos monuments nationaux dans leur style primitif, mais à y exécuter les réparations les plus urgentes, afin d'en assurer au moins la conservation; alors encore il ne pouvait donc être question de leur rendre leurs anciennes décorations soit monumentales soit historiques.
Cest quelques années seulement après que la Belgique eut reconquis, en 1830, son indépendance et se fut constituée, que Ton put entreprendre de telles œuvres de réhabilitation et chercher à réveiller le souvenir de nos anciens souverains, en même temps que de nos anciennes institutions nationales.
Nous avons vu (i) que la restauration des Halles d'Ypres fut sérieusement entreprise à dater de 1843. Ces travaux étaient déjà assez avancés en 1849, pour que Tautorité locale pût songer à faire replacer les statues^ renversées en 1792.
D'après nos chroniqueurs, ces œuvres de sculpture représentaient, — outre le lion tenant les armes de la ville, et notre Dame de Thuyne, — six ducs et six duchesses de Bourgogne; ces indications, on Ta vu, étaient erronnées, mais on n'en possédait pas d'autres alors, car les documents que nous venons d'analyser n'avaient pas encore été retrouvés.
L'administration communale proposa donc (12 janvier
(1) Voyez Restauration des Halles au XfX* siècle ^ p. 281.
1850) de replacer devant le beffroi et la Halle restaurés, le vieux lion héraldique, rimage de la patronne d*Ypres ainsi que les douze statues des princes et princesses de la dynastie de Bourgogne qui, depuis Philip|)e le Hardi jusqu'à Philippe le Beau, avaient été les droituriers seigneurs du comté de Flandre.
Cette proposition fut, en même temps qu'une demande de subsides, transmise au gouvernement et à rautorité provinciale.
La Commission Royale des monuments s*empressa d'appuyer les propositions et les demandes de subsides faites par la ville; le 16 octobre (1850), M' le Ministre de l'intérieur approuva le projet dû à l'initiative de nos magistrats et promit, afin de faciliter son exécution, d'intervenir, pour moitié, dans la dépense évaluée, y compris les frais de placement, à huit mille francs, à la condition toutefois que le restant de cette dépense serait payée moitié par la province, moitié par la commune.
Le conseil communal avait accepté cette proposition le 14 avril 1851, mais la députation permanente du conseil provincial, malgré les démarches les plus réitérées, montra peu d'empressement à y souscrire; enfin, un an plus tard, le 14 avril 1852, ce collège fit connaître que « la province désirant aider au rétablissement des statues de la Halle ferait mandater les quart des dépenses.... mais seulement quand les divers termes de son concours dans les ouvrages généraux de restauration seraient liquidés »... Ces termes ne devaient expirer que dans cinq ou six ans!!
Nos magistrats avaient le vif désir de mettre leur projet à exécution, dans un bref délai. Cette réponse les contraria donc vivement. De pressantes instances sont aussitôt faites pour obtenir une solution immédiate, elles restent inef-
ficaces; la députât ion maintient sa décision et répond même « qu*il convient d'attendre pour commander les statues, que Taffaire relative à celles qui devaient être exécutées pour l'hôtel de ville de Bruges ait reçu une solution ».
Notre conseil communal protesta contre cet ajournement indéfini peut-être, car l'autorité locale de Bruges pouvait le prolonger à son gré ; mais il protesta surtout contre « un système qui aurait pour conséquence de subordonner la solution de nos affaires locales au bon vouloir, aux convenances, à l'activité plus ou moins grande d'une autre administration communale quelconque », puis l'assemblée, usant de son droit, décida ce qu'elle n'attendrait pas pour commander les statues nouvelles, que l'affaire relative à celles qui doivent être exécutées pour l'hôtel de ville de Bruges, ait reçu une solution et qu'en attendant la liquidation des subsides promis par la province, l'avance en serait faite par la caisse communale. »
En principe, cette résolution était irréprochable; elle avait pour base l'autonomie et l'indépendance de la commune; mais le conseil, justement froissé, avait, pour sauvegarder sa dignité blessée et ses droits contestés, formulé, à l'appui de cette résolution, des considérants dans les termes les plus vifs... trop vifs peut-être....; quoi qu'il en soit, un arrêté royal du 4 juillet i852 annula cette délibération.
Nous avons cru pouvoir mentionner ici ce conflit né à Toccasion de nos premières statues nouvelles, conflit regrettable sans doute, mais qui prouve en tous cas, avec quelle ténacité l'autorité communale poursuivait l'exécution de ses projets, avec quelle énergie elle défendait ses prérogatives, ses droits et sa dignité méconnus.
Le collège échevinal s'empressa de donner suite à la
résolution du conseil; il se mit immédiatement en rapport avec M' Puyenbroeck, statuaire à Bruxelles, et conclut bientôt avec celui-ci une convention provisoire, par laquelle cet artiste s'engagea à faire et fournir à la ville : 1* le modèle d*un lion communal, 2® une image de Notre Dame, et 3* douze statues, et ce moyennant la somme de sept mille cinq cents francs, y compris la fourniture des pierres d'Avesnes et quelques débours acc*essoires. Les frais de trans|>ort et de placement de ces œuvres d*art étaient évalués à cinq cents francs; la dépense totale devait donc s'élever à huit mille francs.
Enfin, après des négociations longues et difficiles encore. M' le ministre de Tintérieur approuva (6 août 4853) cette convention et promit d'intervenir pour la moitié, (4000 fr.), dans cette dépense.
On le voit, ce n'est ni sans peines, ni sans efforts que notre administration communale parvint à assurer l'exécution des premières décorations extérieures de nos halles. Sa persistante énei^ie avait triomphé de tous les mauvais vouloirs, de toutes les oppositions; désormais nos magistrats ne rencontrèrent plus d'obstacles.
M' Puyenbroeck, artiste aussi habile qu'actif et consciencieux, s'empressa d'exécuter ses engagements et les remplit promptement. Dès le 3 juillet 1834, on put poser contre la halle une première statue, celle de Philippe le Hardi, puis les onze autres, le lion héraldique, enfin Timage de la patronne d'Ypres.
Ces œuvres d'art restèrent provisoirement voilées, car Tautorité locale, heureuse et fière d*avoir pu mener ses projets à bonne fin, avait décidé d'inaugurer avec éclat « les nouvelles statues des Halles » pt de procéder à cette inauguration solennelle au mois d'août, pendant la fête communale.
Cette fête commémorative de la délivrance dTpres, après le siège de 1383, est, on le sait, célébrée tous les ans, en notre ville, avec un traditionnel enthousiasme, depuis cinq siècles, à peu près depuis Fépoque même de Tavénement, en 1384, de Philippe le Hardi et de Marguerite de Maie dont les statues venaient d'être placées les premières devant notre monument.
Pouvait-on choisir une époque meilleure, que celle de notre Thuyndag, pour replacer l'image de la patronne d*Ypres dans son tabernacle séculaire du beffroi ? pour inaugurer les premières statues nouvelles de nos comtes? pour réinstaller enfin contre le donjon de la commune, l'antique lion tenant les armoiries de la ville, ce vieux témoin du passé si glorieux de la grande cité flamande, au moyen-âge?
Ces fêtes d'inauguration eurent lieu le 4 août 1854, elles furent splendides. Sans parler des bals, des grands tirs à Tare, d'un festival, des joutes sur l'eau et autres fêtes populaires données à cette occasion, la commune organisa, d'accord avec le clergé, un magnifique cortège civil et religieux, rappelant en même temps les ommegangen et les processions d'autrefois.
Dans le cortège civil figuraient des groupes représentant les corporations et métiers d'Ypres, en costumes du XVP siècle, avec leurs bannières historiques, leurs écussons et leurs attributs. A la tête marchaient les drapiers, les tisserands et les foulons, puis venaient, en parure, les frères de nos quatre anciennes gildes armées.
Une grande cavalcade historique, composée de six groupes, suivait ces serments. Chaque groupe se composait d'un des ducs de Bourgogne et de sa noble dame dont les statues devaient être inaugurées. Ces gi*ands personnages portaient les brillants costumes de leurs
époques, leurs chevaux étaient richement caparaçonnés, des écuyers tenaient fièrement le blason, d*autres la bannière de leur seigneur; des chevaliers, des pages, des gens d*armes, d*autres officiers et serviteurs entouraient leur maître.
Cinq cent quatre-vingt-sept personnages brillaient dans ce cortège historique.
A la suite de cet ammegang rappelant le passé, se pressaient quatre cent trente-neuf jeunes gens, élèves de nos établissements d*enseignement moyen, publics et privés ; ils symbolisaient Tavenir : tous portaient des oriflammes aux couleurs nationales.
La procession religieuse se divisait en cinq sections : chacune des quatre paroisses avait organisé des groupes spéciaux. On y voyait leurs étendards, statues de saint, châsses, en un mot toutes les richesses de leurs trésors. Un groupe (paroisse de S^ Martin) figurait, d*après une gravure de Guillaume du Thielt, la belle procession de Notre Dame de Thuyne, en 1609 ; il était formé d*élèves du collège communal représentant : des pères récollets portant Timage de la patronne dTpres, les chanoines de la cathédrale, TÉvèque Maes, le grand bailli, Tavoué, les échevins et autres magistrats de la ville, tous en costumes (parures) du XVIP siècle.
Le clergé. M*' Malou, évèque de Bruges et les autorités communales suivaient la processien simulée de 1609.
Enfin le char de la ville et de Notre Dame de Thuyne fermait cet immense et brillant cortège dont la garde civique, les sapeurs pompiers, des élèves de diverses écoles et les membres de plusieurs sociétés et confréries locales, portant des oriQammes, formaient la haie.
Les enfants des iamilles les plus notables de la ville , couverts de soie, de velours et de pierreries que les dames
d'Ypres avaient mis avec empressement à leur disposition, symbolisaient sur ce char (i) la ville d'Ypres, et autour d'elle, les arts, Fagriculture, le commerce et Findustrie; Notre Dame de Tbuyne, des anges, les quatre paroisses et les quatre églises d'Ypres (2).
Cet long cortège parcourut lentement les principales rues de la cité, dont toutes les maisons étaient décorées de tentures et de drapeaux; arrivé sur la place, il s'y développe en formant les méandres les plus pittoresques et les plus majestueux.
Jamais la grande et belle place de notre cité ne fut le théâtre d'un spectacle aussi grandiose ! Au pied du Beffroi pavoisé s'élève une vaste estrade couverte de tapis; le drapeau national et la bannière de la ville flottent sur le donjon communal, aux fenêtres des maisons, sur de grands vénitiens et s'harmonisent avec les milliers d'étendards et d'oriflammes, qui émaillent le cortège.
Les autorités communales et l'èvèque entouré de son clergé montent lentement les degrés de l'estrade ; le silence se fait, il est absolu, solennel.
L'évêque bénit l'image de la patronne d'Ypres; puis le bourgmestre, B"" vander Stichele de Maubus, déclare inaugurées les nouvelles statues des halles !
Alors les voiles tombent!... moment solennel!... le canon tonne, les tambours battent aux champs, les corps de
(I) Par M. de Bruck, artiste-peintre de notre ville.
(2] Pour les détails voyez la brochure : Description des fêtes et cérémonies religieuses célébrées à Poccasion de la restauration de l'image de iV. D. de Tkmgne... et des slatues des ducs de Bourgogne replacées dans la façade des Salles, à Tpres — le 9 août 1854. — Tpres. Lambin, fils. 1851.
Voyes aussi : Recueil des actes de V administration communale, V. p. 43 •i notre Bssai de numismatique gproise, p. 209.
musique, le carilloD, une bruyante fanfare, — placée, comme jadis aux jours de fête (i), dans la galerie supérieure du beflroi — font entendre l*air d*Ypres; les doches de toutes les églises sonnent à pleines volées et la cloche banale qui, depuis 1377, avait si souvent appelé nos pères, soit aux armes pour défendre leur commune, soit sur le marché pour y assister à de joyeuses fêtes, — la vieille cloche « des trois frères » — mêle sa grosse voix aux vingt-cinq mille voix humaines qui répètent : hipl hip! hourra! vivat Ypres!
Cette explosion d'un patriotique enthousiasme, succé* dant au silence le plus solennel, électrise la foule; il a, pendant toute la soirée, dans la ville entière, — brillamment illuminée, — de longs et incessants échos !
La description que nous venons de faire de cette fête inaugurale pourra sembler un peu étendue et Ton nous reprochera peut-être d'avoir donné à ce tableau des teintes trop vives, mais la date du 9 août 1854 ne réveillet-elle pas les meilleurs souvenirs? Jamais fête plus splendide ne lut célébrée ! Alors Tamour de la ville natale y dominait tout...* même les passions politiques, il unissait tous les « enfants d*Ypres » !
Le souvenir de cette belle journée est resté vivace dans la mémoire de tous ceux qui, comme nous, en ont été les témoins; nos vieux co-bourgeois nous pardonneront donc cette digression, ils nous sauront même gré, pensons-nous, d'avoir remis sous leurs yeux quelques détailsdes brillantes et fraternelles festivités du9 août 1854.
Ces premières « statues nouvelles » furent placées dans Tordre suivant :
^1) VojM gniTurt ni.
Au centre du monument, contre Tantique donjon communal, dans une niche couronné d'un dais à pyramide, reproduction exacte (i) du « tabernacle primitif » :
Notre Dame de la Halle.
A Foccident :
Dans deux fenêtres figuratives de la Halle :
Philippe le Hardi et Marguerite de Mâle.
Jeam-sans-Peur et Marguerite de Bavière.
Dans la fenêtre murée du Betlroi :
Philippe le Bon et Elisabeth de Portugal.
A l'orient :
Dans la fenêtre murée du Beffroi :
Charles le Téméraire et Marguerite d'Yorck.
Et dans deux fenêtres murées de la Halle :
Maximilien d'Autriche et Marie de Bourgogne.
Philippe le Beau et Jeanne d'Arragon (s).
Au dessus du tabernacle de Notre Dame au niveau de la galerie crénelée des Halles :
Le Lion héraldique tenant les armes de la ville d'Yprès (3).
Outre ce lion et l'image de Notre-Dame, douze statues décorèrent donc dès 1854, comme autrefois, la façade méridionale de notre grand monument.
Cette décoration à la fois historique et monumentale produisait le meilleur effet; nos magistrats communaux se demandèrent bientôt s'il ne serait pas convenable et possible de lui donner plus d'importance encore et même de placer devant la Halle les images de tous les
(1) Cette nonvelle niche fut taillée par Jean Pelgrim d'Ypres, modeste mais habile menuisier-ornemaniste.
(2) Cet treize statues furent sculptées par M. Puyenbroeck.
(3) Taillé par Jean Pelgrim, diaprés un modèle fourni par M. Puyenbroeck.
princes et princesses qui furent jadis les seigneurs et dames du comté de Flandre?
Le projet de former ainsi une galerie historique complète de tous les anciens souverains du pays était grandiose, mais sa réalisation n'était pas facile, car il devait occasionner des dépenses considérables et les ressources de la modeste commune étaient restreintes; le gouvernement consentirait-il à accorder de nouveaux subsides? Fautorité provinciale, froissée, ne persisteraitelle pas à refuser son concours ?
Ces difficultés éventuelles n'arrêtèrent pas nos magistrats, ils soumirent leurs propositions à la Commission Royale des monuments; ce collège donna une approbation, aussi complète que sympathique, à ce projet dû encore à Tinitiative de nos édiles, et le transmit au gouvernement; celui-ci l'approuva en principe et, pour faciliter son exécution, sollicita lui-même le concours de la province.
Les solennités du 9 Août avaient eu un immense retentissement; Topinion publique blâmait hautement Fabstention injustifiable de Tautorité provinciale; la députation permanente revint à des sentiments meilleurs.
Une commission mixte, composée de délégués du gouvernement, de la province et de la ville (i), fut chargée de « régler tout ce qui concerne la décoration extérieure du bâtiment des Halles d*Ypres.
f (1) La oommiuion se composait ds M. Schayes, coDserTateur du Masée Royal d'antiquités, membre de l'Académie Royale de Belgique, savant archéologue, auteor de plusieurs publications des plus remarquables, délégué par le gouTemement ; de M. Benoit Vrambout, membre de la députation permanente, délégué par la proTince ; de MM. F. Yande Patte, aué de Boesinghe, archéologue, historien, etc. et Alphonse VandenpeereboonU, membre de la Chambre des représentants, et premier écheyin de la tille d'Ypres, délégués par cette commune.
Aussitôt cette commission se réunit à Thôtel de ville (i*Ypres, (3 Septembre 1855). On lit dans le procès verbal de cette séance (i) :
« La commission, après inspection du monument, » émet Favis qu'il faut avant tout s'occuper de la façade » principale; la façade principale est composée de S4 fe- » nètres murées, à doubles baies; les six fenètn« du » milieu contiennent aujourd'hui la série des ducs de » Bourgogne.
» La commission pense qu'il faut placer dans cette » façade principale, les comtes de Flandre, depuis » Thierry d'Alsace jusques et y compris Charles-Quint.
» Les statues des ducs de Bourgogne placées aujour- » d'hui seront, au fur et à mesure de l'exécution des » statues, placées dans l'ordre chronologique.
» Ultérieurement et après l'achèvement de la façade » principale, la commission est d'avis que l'on pourrait » placer les statues des comtes de Flandre qui précèdent » Thierry d'Alsace, dans la façade latérale et qui ont la » même ordonnance d'architecture.
» Quant au mode d'exécution, la commission est d'avis » que, puisque M' Puyenbroeck a justifié la confiance de » l'autorité, elle peut partager l'opinion émise par le )) gouvernement de lui confier l'exécution de nouvelles » statues, sauf à faire approuver les dessins et modèles » par la commission. »
Ce premier travail de la commission était fautif et incomplet. Ainsi qu'elle l'avait constaté elle-même, vingt-
(1} Ce procès-verbal et ceux dont ou lira pins loin des eitraits, ont été rédigés à la hâte et séance tenante; leur texte n'est ni très littéraire ni même toujours correct, mais il formule clairement les décisions prises. Nous croyons donc pouvoir reproduire ici ces textes qfieiels, sans y rien changer.
qualre fenêtres, à doubles baies, souvreiit dans la façade principale de la Halle; la série des comtes, de Thierry d*Âlsacejusqu*à Charles-Quint, nesecomposeque de dix-sept princes ; toutes les fenêtres n'auraient donc pas été garnies de statues; d*un autre côté quelques-uns de nos comtes avait contracté plus d^un mariage et le procès-verbal du 3 Septembre n'indiquait pas laquelle des épouses devait figurera côté de ces princes; enfin il n'était fait aucune mention des statues à poser éventuellement dans les fenêtres murées de la façade nord.
Cette première étude devait donc être rectifiée et complétée.
M' le ministre de Tintérieur pria la commission (9 Octobre 1855) « de dresser un plan d'ensemble de toutes les statues à exécuter.., d'arrêter la liste des personnages et d'assigner à chacun sa place, sur un croquis indiquant, pour chaque façade, l'emplacement et la désignation des statues. »
La commission se réunit de nouveau (1855), a l'hôtel de ville d'Ypres; après discussion et délibération elle proposa de poser :
l"" Dans les vingt-quatre fenêtres à double baie de la façade sud, la série des vingt-quatre comtes de Flandre et de leurs femmes, depuis Baudouin de Mons jusqu'à Charles-Quint et Isabcau de Portugal.
2^ Dans les dix fenêtres delà façade latérale (ouest), aussi à doubles baies, la série des sept comtes et comtesses de Flandre qui précèdent Baudouin de Mons et Richilde jusqu'à Baudouin bras de fer et Judith, et les statues de six forestiers de Flandre.
« La série des comtes de Flandre étantépuisée, porte le )> procès-verbal, et la commission, eu égard à l'ordonnance » architecturale de la façade nord qui est la même que
» les deux autres, étant unanimement d*avis qu*il faudra » donner au bâtiment des halles un complément de dé- » coration qu'exigera nécessairement rachëvement des » deux premières façades », proposa de placer dans les onze fenêtres à doubles baies de la façade nord, vingtdeux statues ce d*hommes remarquables auxquels la ville n d'Ypres a donné le jour et qui se sont distingués » dans la carrière des armes, des sciences, des arts, » qui ont présidé aux destinées de Tindustrie drapière » si florissante jadis et à laquelle le bâtiment des » halles fut érigé, comme un palais. Elle s'est arrêtée » encore aux hommes qui personnifient en eux les privi- » léges de la commune, la châtellenie, Térection de » révéché et qui rappellent à la ville d'Ypres, son a ancienne gloire et son ancienne splendeur que la déco- » ration du bâtiment des halles est destinée à refléter » sur la ville actuelle. »
La commission inscrivit ensuite, à Tencre rouge, les numéros un à quarante-cinq inclusivement, sous les quarante-cinq fenêtres murées, figurées sur un croquis des trois façades puis, dans une annexe, à côté de quarantecinq numéros correspondants, les noms de quatre-vingtdix princes, princesses et personnages dont elle proposait de placer la statue dans chaque fenêtre et dans chaque baie.
Toutefois, d'après la commission, la série des hommes remarquables d'Ypres nominativement désignés par elle dans l'annexe, ne parut pas devoir être définitivement arrêtée « mais pouvoir être modifiée, si, avant l'exécution, » la commission découvrait et si on lui désignait parmi » les hommes auxquels Ypres a donné naissance, des » personnages plus dignes de figurer que ceux actuelle- » ment désignés. »
Si8
La commission prit encore les résolutions suivantes :
« Pour les comtes qui ont contracté plus d*un mariage, » elle désigne la femme qui a donné naissance au suc- » cesseur au comté.
» Amould m, dit le malheureux, n*ayant pas été marié, » la commission est d*avis de placer, dans une des baies » de la fenêtre murée, Philippe vicomte dTpres, fils de » Robert le Frison, lequel, s1l n*a pas été comte de » Flandre, eût été un prétendant légitime au comté, » après la mort de Charles le Bon. »
Elle émit en outre Tavis :
« 1* que Ton pourrait faire, tous les ans, quatre statues.
« 2^ que celles placées actuellement seront au fur et à » mesure de Texécution des statues* placées comme » celles-ci dans Tordre chronologique.
« 3* qu*il conviendra que les quatre statues à exécuter » annuellement soient choisies d'abord de manière à gar- » nir le centre du bâtiment des Halles.
(c En terminant, elle exprima le désir que Tinterven- » tion active et généreuse du gouvernement et de la » province puisse accélérer l'achèvement de la décoration » d'un des plus beaux monuments du pays. »
La commission résolut ainsi — et ce qui est rare — résolut promptement toutes les questions; elle présenta un projet d'ensemble aussi mûrement étudié au point de vue historique et monumental, que nettement défini, dans tous ses détails.
D'après ce projet, la décoration des halles d'Ypres devait se composer de:
Une statue de la patronne d'Ypres.
Un lion héraldi(|ue.
Soixante-huit statues représentant des seigneurs et dames du pays.
Et vingt-deux autres statues représentant des hommes remarquables nés à Ypres.
Donc de quatre-vingt-douze statues.
Gomme on l'a dit, quatorze de ces images avaient été inaugurées Tannée précédente (1854); il en restait soixante-dix-huit à exécuter — quatre par an; la décoration extérieure du monument ne devait ain^i être achevée qu'en vingt années, c'est-à-dire vers 1875.
L'autorité supérieure avait approuvé les propositions de la commission mixte; nos magistrats se hâtèrent de conclure avec M. Puyenbroeck une nouvelle convention.
Ce statuaire s'engagea à fournir, pour la somme de deux mille irancs, tous les ans quatre statues formant deux groupes et de plus, les quatre socles historiés qui devaient les porter. Le prix de la pierre à employer était compris dans cette somme et les frais de placement furent évalués à cinquante francs par statue; chaque statue mise en place devait ainsi coûter cinq cent cinquante francs.
Le gouvernement s'obligea à intervenir dans cette dépense annuelle de deux mille deux cents francs, pour la moitié (1100 fr.), la province pour un quart (550 fr.), la ville pour le quart restant (550 fr.).
Toutes les questions historiques, archéologiques et financières étant ainsi réglées, M. Puyenbroeck se remit à l'œuvre; il remplit encore parfaitement tous ses engagements et les remplit même plus promptement qu'il n'y était tenu par son contrat.
Douze nouvelles statues devaient être achevées en trois années (1856 à 1858), donc au mois de décembre 1858; mais, avec l'autorisation de la ville, l'artiste en avait fourni dix-huit dès le mois de juin de cette année. Nos magistrats résolurent {i mai) de les inaugurer encore pendant
la fête communale du mois d*aoùt suivant. On se hâta d*enlever les statues posées en 1854 et de les placer, ainsi que les statues nouvelles, dans Tordre chronologique indiqué par la commission de 1855.
Cette inauguration solennelle se fit le 1' août (1858). Un document oflSciel (i) rend compte de cette cérémouie.
cf Vingt-sept .corps de bourgeois armés, porte ce docu- » ment, — quatorze corps français et treize belges — » composant, y compris les musiques, un effectif de près » de 1,800 hommes, étaient massés en t)on ordre sur la » grande place; les membres du conseil communal et les » officiers commandant ces divers corps étaient placés » sur une estrade élevée en fac« de la rue de Lille. » Un membre de Tadministration, M. Téchevin Vanden- » peereboom, prit alors la parole et dans une allocution » chaleureuse, il retraça à grands traits la glorieuse bis- » toire des comtes dont les statues voilées encore devaient » être inaugurées. Bientôt des applaudissements partis » de Testrade retentirent sur toutes les lignes, les musi- » ques militaires firent entendre léchant national Belge, » car les voiles étaient toml)és! G*était un grand et émoii- » vent spectacle ! »
Les français — presque tous « flamands de France » — accourus à cette fête internationale, ne furent certes pas les assistants les moins enthousiastes; ils étaient fiers d être flamands d'origine en regardant notre Beffroi et les statues de princes qui plus d'une fois avaient conduit à la victoire les milices communales de Cassel, de Bergues, de Douai et de Lille.
(1) Hecaeil des actes de V administration communale^ V, p. 596. — Voyes aoRsi notre Essai de Numismatique Tproise, p. SU.
Trente statues de comtes et comtesses de Flandre décorèrent ainsi, dès 1858, la façade méridionale de nos balles; dix-huit autres devaient compléter la décoration de cette façade principale du monument; elles furent inaugurées le 16 septembre 1860, en présence de S. M. Léopold I, Roi des Belges, et de sa Royale famille.
Les fêtes et solennités organisées à cette occasion ont été décrites (i); nous avons constaté alors que cette visite et ce voyage du souverain belge dans les localités les plus voisines de la frontière française, empruntèrent aux circonstances politiques de cette époque, comme au patriotique enthousiasme des populations flamandes, le caractère d'une manifestation nationale (s).
Le Roi c( voulant donner un témoignage de haute satisfaction à M. Puyenbroeck, auteur des statues » placées, lui remit, à Ypres, la croix de l'ordre de Léopold.
La décoration de la façade des halles était ainsi achevée dès 1860. Les cinquantestatues qui la composaient représentaient la patronne dTpres, le lion communal et, dans l'ordre chronologique de leurs règnes, les vingt-quatre comtes et vingt-quatre comtesses, qui furent les seigneurs et dames du comté de Flandre, depuis l'avénement de Baudouin de Mons jusqu^à l'abdication de Charles Quint.
Pour compléter la décoration du monument dans les conditions proposées, en 1855, par la commission mixte, il restait en 1860 à placer quarante-deux statues, dont vingt dans la façade ouest et vingt-deux dans la taçade nord.
(1) YisiUdu Roi et de la famille Royale à Ypres — 16 septembre 1860. — Bruxelles^ Bruylant^hristophe, 1874.
(2) Voyez notre : Essai de numismatique yproise, p. 193.
Par son contrat, M. Puyenbroeck 8*étaît engagé à fournir quatre statues chaque année ; il n'en devait donc exécuter que vingt de ISSé à 1860 : il en avait achevé trente-six pendant ces cinq années; désireux de terminer son œuvre le plus tôt possible, Tartiste, aussi zélé que désintéressé, consentit à en faire vingt autres encore, par anticipation et a ne recevoir la rémunération de son travail qu*au fur et à mesure de la liquidation des subsides promis par le gouvernement et par la province.
Ces vingt statues de nos sept premiers comtes et comtesses — de Baudouin Bras de fer à Baudouin de Lille — et de six forestiers purent être posées dans les fenêtres murées de la façade ouest du monument, en 1862 et 1863, mais elles ne furent plus solennellement inaugurées comme en 1854, 1858 et 1860. A cette époque, ils étaient passés les jours de ces fêtes auxquelles Funion de tous les bourgeois dTpres permettait de donner un si vif éclat ; les discordes politiques commençaient hélas ! alors déjà à dominer Tamour de la ville natale.
Toutefois lautorité communale finit par exécuter toutes les décisions prises en 1855. Dix ans plus tard (24 novembre 1865), elle rappela au gouvernement que « l'état et la province s'étaient implicitement engagés à continuer l'allocation des subsides nécessaires pour achever entièrement la décoration extérieure du monument » et que onze fenêtres de la façade nord, entièrement restaurées aussi, attendaient encore vingt-deux statues.
Ces nouvelles négociations traînèrent en longueur; elles n'aboutirent que vers 1868 ; alors la province s'engagea à maintenir son concours, et le gouvernement consentit même plus tard à augmenter de cent francs par statue (total 2200 fr.), les subsides annuels qu'il allouait
précédemment, à condition que la commune consentit de son côté à augmenter les siens de onze cents francs soit cinquante francs par statue. Chacune de ces dernières images coûta donc six cent cinquante, au lieu de cinq cents francs.
La commission mixte n'avait pas définitivement arrêté la liste des personnages dont les statues devaient figurer dans les fenêtres murées de la façade nord; elle avait même déclaré, dans son rapport, que cette liste pourrait être modifiée. Une proposition fut faite dans ce sens au conseil communal, le 18 août 1871.
Le 21 octobre, le collège échevinal proposa à rassemblée de charger une commission spéciale de réviser les propositions provisoires faite en 1855. M. Diegerick, archiviste de la ville, fut nommé secrétaire de cette commission spéciale, composée de membres du conseil communal; mieux que personne notre savant archiviste pouvait par ses conseils et ses connaissances faciliter Taccomplissement de la mission confiée à ces délégués.
Dans son rapport du 21 octobre, le collège avait émis Topinion que Ton pourrait écarter de la liste provisoire, proposée par la commission de 1855, « des personnages indiqués simplement comme ayant été de valeureux guerriers, des poètes dont le souvenir est complètement perdu et, peut-^tre aussi, des moines dont la réputation n'a guère dépassé le seuil de leur couvent. Quelques noms nouveaux de personnages plus dignes des honneurs de Fapothèose avaient été indiqués, notamment par MM. Alphonse Vandenpeereboom, ancien bourgmestre, et Charles Yanden Broucke, conseiller communal d'Ypres (4). La
(1) Archives communales. (Rapport du 21 octobre 1S7I.)
commission spéciale examina ces propositions, en adopta plusieurs et arrêta promptement une liste de vingt-deux personnages remarquables nés à Ypres.
Le conseil accueillit ces conclusions de la commission et le collège fit exécuter les vingt-deux nouvelles statues; six furent commandées à M. Puvenbroeck : l'exécution des seize autres fut confiée à trois sculpteurs yprois ; M. Ed. Fiers en fit six, M. Gomein et M. Lefevre en exécutèrent chacun cinq. Toutes ont été placées successivement en 1874 et i875, dès qu'elles étaient achevées et fournies par leurs auteurs.
La première statue (de Philippe le Hardi) avait été posée dans une fenêtre figurative de la façade sud le 3 Juillet i 854.
On plaça la dernière (de Tévêque de Wavrans) dans la dernière fenêtre murée de la façade nord, jour pour jour, vingt-et-un ans plus tard, c*est-à-dire le 3 juillet 1875.
La splendide décoration monumentale des Halles d'Ypres n*a donc pu être achevée qu'en vingt-deux années ! Sans parler du lion dTpres, elle est formée de quatre-vingt-onie statues, en pierre d'Avesnes, posées sur socles historiés, ornés d'armoiries et de figurines.
Dans cette galerie historique figurent les statué^ de la patronne d'Ypres,des seigneurs et dames du pays depuis le premier Forestier de Flandre, Liederic, jusqu'à Philippe II, Roi d'Espagne, exclusivement, et de vingt-deux personnages remarquables nés à Ypres.
Ces œuvres d'art ont coûté frs. 54,335, non compris quelques menus frais. (Annexe G.)
Un tableau (Annexe H), indique les noms des princes, princesses et personnages représentés devant nos Halles et la place qu'y occupe chacune de leurs statues.
Notre présente notice est-elle complète ?
En créant cette vaste galerie de portraits historiques, nos magistrats ont cherché à atteindre un double but : ils ont voulu donner à nos Halles une imposante décoration monumentale, et glorifier aussi nos anciens souverains et divers hommes remarquables nés à Ypres.
Ce premier but est atteint et nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs tous les renseignements que nos archives, le recueil imprimé de nos actes communaux et nos souvenirs personnels nous ont fournis sur les statues anciennes et modernes des Halles d' Ypres.
Mais pour glorifier les princes ^ les personnages que ces statues représentent, pour faire apprécier les titres que les uns et les autres ont acquis à la reconnaissance de la postérité, ne conviendrait-il pas de donner ici sur chacun d'eux, quelques détails biographiques?
Plusieurs des hommes remarquables, dont les images ornent la façade nord du monument, étaient depuis longtemps oubliés; aujourd'hui même, ils sont peu connus : espérons que leurs biographies complètes seront publiées un jour.
Quant aux seigneurs et dames du pays, de Liederic de Bue à Charles-Quint, dont les statues composent la galerie historique de notre halle, leurs biographies ont été publiées par des historiens érudits, mais ces grands travaux historiques ne sont pas à la portée du vulgaire. Un résumé de ces savantes publications, rédigé spécialement au point de vue de notre histoire locale, — à l'usage des classes populaires d'Ypres, — serait donc un travail aussi intéressant qu'utile; il compléterait l'œuvre patriotique de réhabilitation si heureusement accomplie par nos magistrats.
Un tel travail comblerait d'ailleurs une regrettable lacune historique; Ypres, l'ancienne métropole industrielle de la Flandre, la grande et puissante commune flamande du moyen-âge, attend encore son histoire!
Ce travail permettrait de rappeler les bienfaits, dont de bons princes ont doté nos ancêtres, les luttes que ceux-ci ont dû soutenir contre d*autres seigneurs, oublieux de leurs serments, pour conser\er les libertés, les droits, les franchises de la commune d'Ypres, et pour défendre son indépendance contre les ennemis du dehors. Ce travail permettrait aussi de faire connaître les causes de notre prospérité d'autrefois et d'en retracer un brillant tableau; de rechercher l'origine de nos institutions communales et de décrire leur développement; de faire l'histoire de nos grands monuments, de nos établisse* ments d'utilité publique et de bienfaisance; de glorifier la vaillance et les vertus de nos aïeux, en un mot de retracer les grands faits trop peu connus de nos glorieuses annales Yproises.
Mais ce n'est pas au déclin de la vie que nous osons espérer de pouvoir entreprendre et surtout achever une tâche aussi ardue, aussi longue à accomplir; nous devons donc nous contenter de réunir et de préparer des matériaux que d'autres, plus jeunes, mais non plus dévoués que nous à notre ville natale, pourront, espérons le, utiliser un jour, pour écrire: Une Histoire populaire DE LA VILLE d'Yphes, SOUS Us vègnes des princes dont les statues décorent les Halles de cette ville.
LES HALLES D'YPRES