MERCURE
Parce qu’ils vous ont plus d’une fols ménagé l’occasion de faire la paix, et que, les uns comme les autres, vous avez préféré la guerre. Les Lacédémoniens remportaient-ils le plus mince avantage? « Par Castor et Pollux, s’écriaient-ils, ' il en cuira aux Athéniens! » Ceux-ci triomphaient-ils au contraire, et les Làconiens venaient-ils faire des ouvertures de paix ? t Par Cèrts, disiez-vous, ce n’est pas nous qu'on attrapera! Non, par Jupiter, nous ne les écouterons point!
Ils reviendront toujours, tant que nous aurons Pylos! •
TRYGÉE
Oui, c’est bien là le style de nos gens.
La Guerre donc a pris la place de Jupiter et règne à présent sur les hommes. Elle a commencé par enfermer la Paix dans une caverne profonde, qu’elle a obstruée d’un monceau de pierres.
C’est là encore une parodie des tragédies, où l’on voyait plusieurs cavernes de cette sorte : Antigone, par exemple, est enfermée a : nsi.
A présent la Guerre s’apprête à broyer dans un grand
mortier les villes grecques. Elles sont désignées par leurs productions : les poireaux , l’ail , le miel attique , avec force jeu de mots et calembours.
La Guerre paraît alors, à peu près comme la Mort dans la tragédie à' Alceste : elle est accompagnée de son serviteur Vacarme, à qui elle ordonne de lui apporter un pilon.
« Nous n’en avons point, dit Vacarme, nous ne sommes emménagés que d'hier*.
— Va m’en chercher un à Athènes, et lestement....»
Vacarme revient presque aussitôt :
« Hélas! les Athéniens ont perdu leur pilon, ce corroyeur qui broyait l'Hellade. »
En effet, Cléon avait été tué, en 422 , un an avant la représentation de cette comédie, dans un combat devant Amphipolis, le même jour que le général des Lacédémoniens, Brasidas ; et c’était cette double mort qui avait donné lieu à la paix , ou plutôt à la trêve trop courte, occasion de cette pièce.
On s’étonne que le poète continue d’attaquer un homme mort ; on ne s’étonne pas moins que les Athéniens le permettent. On est tenté de dire à Aristophane, ce que lui-même fait dire par Trygée à Mercure un peu plus loin : « Assez, assez, puissant Hermès; cesse de prononcer ce nom, laisse cet homme aux enfers, où il est maintenant; il n’est plus à nous, mais à toi. » Cependant, même après cette parole très-juste, le poète y revient, et à plusieurs reprises, et plus violemment que jamais. — Nous le verrons s’acharner de même sur Euripide jusque dans les enfers. Ses convictions sont si profondes et si ardentes, qu’il suit ses haines au-delà, du tombeau.
ÉTUDES
Avant que la Guerre et Vacarme aient trouvé un nouveau pilon, Trygée se hâte de convoquer les laboureurs, les ouvriers et les marchands, — les habitants, les étrangers, domiciliés ou non, — les insulaires, les Grecs de tout pays, pour délivrer la Paix. Tous accourent avec des leviers, des pioches , des cordes, afin de débarrasser l’accès de la caverne, et font une entrée de ballet d’un entrain bacchique, qui donne une idée de l’ivresse joyeuse des Dionysies.
LE CHŒUR
Allons, que faut-il faire? ordonne, dirige ; je jure de travailler aujourd’hui sans relâcl^ jusqu’à ce qu’avec nos leviers, et nos engins nous ayons ramené à la lumière la plus grande de toutes les déesses, celle à qui la vigne est le plus chère.
TRYGfiE.
Silence ! si la Guerre entendait vos cris de joie, elle bondirait furieuse hors de sa retraite.
LE CHŒUR
C'est qu’une telle entreprise nous remplit d’allégresse. Ah! qu'elle diffère de ce décret qui nous commandait de venir avec des vivres pour trois jours 1 !
TRYGÉE
Prenons garde que, du fond des enfers, ce Cerbère maudit a , par ses hurlements furieux, ne nous empêche encore, comme quand il était sur la terre, de délivrer la déesse.
LE CHŒUR
Quand une fois nous la tiendrons, rien au monde ne pourra nous la ravir. Iou! ioul
TRYGÉE
Mes amis, vous me faites mourir avec vos cris ! Si le monstre accourt •>, il foulera tout sous ses pieds.
Qu’il foule, qu’il écrase, qu’il bouleverse tout! Nous ne saurions modérer notre joie !