Clcon
3. Cléon ou la Guerre? Le sujet, dans le texte, n’est pas exprimé.
TRYGÉE
Qu’est-ce donc, citoyens? qu’avez-vous? Au nom des dieux, quelle mouche vous pique ? ne gâtez pas par yos gambades la plus belle des entreprises !
LE CHŒUR
Ce n’est pas moi, ce sont mes jambes qui sautent de joie.
TRYGÉE
Assez! Allons, cessez, cessez de gambader.
LE CHŒUR
Tiens, j’ai fini.
• TRYGÉE
Vous le dites, mais vous ne finissez pas.
Une fois encore, et je finis.
TRYGÉE
Une seule donc, et rien de plus. .
LE CHŒUR
Nous cessons de danser, pour te servir.
TRYGÉE
Mais, voyez, vous ne cessez pas du tout !
LE CHŒUR
Encore cette échappée de la jambe droite, et, par Jupiter, c’est fini.
TRYGÉE
Allons, je vous l’accorde; mais cessez de m’inquiéter.
LE CHŒUR
La gauche réclame aussi ses droits. Quelle joie ! je ne me sens pas d’aise! je pète, je ris! Déposer le bouclier, c’est plus, pour 'moi, que dépouiller la vieillesse *.
TRYGÉE
Ne vous réjouissez pas encore, vous n’êtes pas assurés du succès. Mais, quand vous tiendrez la déesse, alors chantez, riez, criez : car vous pourrez alors, à votre bon plaisir, naviguer ou rester chez vous, faire l’amour ou dormir, assister
1. Comme les serpents changent de peau, dit le Schoüaste. Le mot grec, afpis,qui signifie bouclier, signifie aussi serpent. L’exactitude n’est pas nécessaire dans les plaisanteries; au contraire! c’est pourquoi les gens trop exacts ne sont pas toujours très-plaisants.
ÉTUDES
aux fêtes et aux processions, jouer au cottabe vivre en Sybarite, et crier : lou, iou!
Cj£l>
Quelle vivacité! et quelle fantaisie! Gela rappelle cet avocat bizarre consuUé par M. de Pourceaugnac, et qui ne lui répond qu’en sautant et qu’en rebondissant comme une balle élastique : on voudrait en vain l’arrêter.
Mais ici ce n’est pas un homme , e’est le chœur tout entier qui gambade en criant, et que Trygée veut en vain retenir. Figurez-vous cette sorte de ballet orgiaque, ces bonds et ces cris fantastiques.
Enfin, tous se mettent à l’ouvrage, mais avec plus ou moins de zèle, plus ou moins d’amour pour la Paix : les Béotiens mollement; c’était leur caractère, en toute chose, d’être mous et lourds; les Argiens plus mollement encore , parce que la guerre leur profitait et qu’ils recevaient tour à tour des subsides des deux partis; il y a dans tout ce passage uce multitude d’allusions qui étaient transparentes pour les contemporains; les uns tirent les cordes dans un sens, les autres tirent en sens contraire. Les Lacédémoniens y vont de tout cœur: c’étaient eux qui récemment, après la mort de leur général Brasidas, s’étaiont décidés à faire des propor-itions de paix. Les Mégariens n’avancent guère : la faim a épuisé leurs forces ( rappelez-vous la scène du Mégarien , avec ses
1. On plantait en terre un long bâton, en travers duquel un autre faisait comme une balance, sous les deux bassins de laquelle étaient deux autres bassins plus grands et remplis d’eau, et sous cette eau il y avait une figure en bronze doré, qu’on appelait Manès. Le jeu , à la fin des banquets , consistait à verser , d’assez loin, du vin dans l’un des bassins d’en haut, de façon qu’entratné par le poids du liquide il trébuchât et allât heurter avec bruit la tête du bonhomme caché sous l'eau, sans que le vin se répandît : alors on avait gagné, et c’était signe qu’on était aimé de celle qu’on aimait. Autrement, on avait perdu.
deux filles, dans la comédie des Achnrniens) . Les laboureurs Athéniens sont ceux qui, avec les Laconiens, font le plus avancer l’ouvrage. Mercure et Trygée les excitent et prêchent d’exemple.
L’entrée de la caverne est, h la fin, déblave'e, et l’on en voit sortir la Paix, suivie de l’Automne chargée de fruits, et de la belle Théoria, patronne des processions et des fêtes. Ces déesses répandent sur leur passage mille parfums délicieux, et ramènent avec elles tous les biens de la vie : vendanges, banquets, dionvsies, flûtes harmonieuses, joies de la comédie, chants de Sophocle, grives, petits vers d’Euripide!...
Aristophane semble ne laisser échapper ce demi-éloge d’Euripide que pour donner lieu tout de suite à une réplique désobligeante de Trygée. Un peu plus loin, il reparle de Sophocle, pour l’accuser d’avarice. Cratinos est traité d’ivrogne. Ainsi le poète comique ne respecte rien : ceux-là même qu’il honore en certains moments, . dans d’autres il les ridiculise. Les spectateurs, ici encore, payent leur tribut, comme les hommes illustres, à la toute-puissante comédie , au bon plaisir de la malice et de la joie : Trygée, les parcourant des yeux, montre du doigt à Mercure le fabricant d'aigrettes qui s’arrache les cheveux, le faiseur de hoyaux qui se moque du fourbisseur de sabres, le marchand de faulx qui se réjouit et qui fait la nique au marchand de lances : les lances désormais serviront d’échalas pour soutenir les vignes.,.. Le public,, du reste, est toujours content quand on le met de la partie, quand l’auteur comique le mêlé à la pièce, parce que le spectateur alors, devenant acteur en même temps, s’intéresse par l’amqur-propre à la comédie. Bien que ’a fiction dramatique en soit quelque peu altérée ou suspendue, le succès de l’auteur n’en est que plus certain.
ÉTUDES
Aux plaisanteries vient se mêler la poésie, avec des accents bucoliques, qui sont comme un lointain prélude de Tityre et de Mélibée,
Post aliquot mea régna videns mirabor aristas!
et aussi avec des éclats de joie et des triomphes de sensualité dignes de Rubens dans sa Ket messe ou de Teniers dans ses intérieurs flamands. Il faut lire dans le texte même ces vers charmants, mêlés de tons si divers, dont notre prose ne peut donner qu’un pâle reflet :
le chœur, à la déesse de la Paix.
O toi que désiraient les gens de bien et qui es si douce aux cultivateurs, à présent que je t’ai comtemplée avec bonheur, permets que j’aille saluer mes vignes, et embrasser, après une si longue absence, les figuiers que j’ai plantés dans ma jeunesse!...
TRYGÉE
La belle chose qu’une houe bien emmanchée! Comme ces hoyaux à trois dents reluisent au soleil! Qu’ils vont tracer des plants bien alignés! je brûle d’aller dans mon champ et de remuer cette terre si longtemps délaissée ! O mes amis, rappelez-vous les plaisirs dont la Paix nous comblait autrefois : beaux paniers de figues fraîches ou confites, myrtes, vin doux, prés émaillés de violettes sur le bord des ruisseaux, olives tant regrettées! Pour tous ces biens qu’elle nous rend, ô mes amis, adorons la déesse!
LE CHŒUR
Salut, salut, divinité chérie! ton retour nous comble de joie! comme nous soupirions après toi, consumés du désir de revoir nos campagnes! O Paix si regrettée, mère de tous les biens! Seule tu soutiens ceux qui, comme nous, usent leur vie à travailler la terre. Nous goûtions sous ton règne mille douceurs charmantes qui ne nous coûtaient rien. Tu étais le gâteau de froment des laboureurs, tu ''étais leur salut! Aussi nos vignes, et nos jeunes figuiers, et tous les arbres de nos vergers souriront avec joie à ton retour! Mais où donc étaitelle pendant un si long temps? Dis-le-nous, ô le plus bienveillant des dieux!