LES DERNIERS JOURS DO THÉÂTRE GREC
Trois noms représentent la tragédie grecque, Eschyle, Sophocle, Euripide ; trois noms en marquent les commencements, Thespis, Phrynichos, Ghœrilos ; trois noms
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en marquent le déclin, Agathon, Ion, Achæos. Ainsi l’atteste le Canon alexandrin, c’est-à-dire la liste officielle et classique des écrivains les plus considérables, qui fut dressée par les grammairiens d’Alexandrie et close par le fameux Aristarque. Mais, outre ces noms principaux, l’histoire nous a transmis ceux d’un grand nombred’autres poètes :uneqninzaineavantThespis; une centaine après Achæos; d’autres, contemporains des trois grands maîtres. Combien d’œuvres se produisirent, admirables ou curieuses 1 Et presque toutes ont péri! Même de celles des trois grands poètes, une bien faible partie seulement nous est parvenue. D’Eschyle, les critiques anciens reconnaissaient soixante-quinze ouvrages authentiques : il en reste sept et des fragments; — de Sophocle, soixante-dix : il en reste sept et des fragments; — d’Euripide, soixante-quinze : il en reste dix-neuf et des fragments. De tous les autres poètes, pas une seule œuvre n’a survécu. Un assez grand nombre de fragments très-courts, tels sont les seuls monuments que nous possédions des derniers temps de cette tragédie. — On y peut joindre une sorte de drame chrétien de plus de deux mille six cents vers, composé avec des centons d’Euripide, ayant pour titre la Passion du Christ, et trois autres morceaux dramatiques d’un genre analogtie, mais moins étendus 1 . Quelle perte que celle de tant de pièces, dans lesquelles on aurait pu suivre la décadence de cette grande tragédie! Dans l’espace d’un siècle à peine, le cinquième avant notre ère, elle naît, grandit, atteint la perfection, et décline; bientôt elle est à l’agonie, mais cette agonie dure plusieurs siècles. Et que d’aperçus nouveaux sur les chefs-d’œuvre mêmes l’étude de ces œuvres inférieures eût pu présenter! car c’est surtout à travers
1. Un volume de la Bibliothèque grecque éditée par Firmin Didot contient ces précieux débris. Ce n’est pas l'un des moinç intéressants de cette belle collection.
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sa décadence qu’il faut regarder une littérature pour la bien voir. Chez nous, par exemple , apercevrait-on aussi clairement combien le système tragique du dix-septième siècle est artificiel et abstrait, s’il fallait le juger uniquement d’après les œuvres des deux grands poètes dont le génie a su l’animer? Non: pour l’apprécier à sa juste valeur, c’est dans les tragédies du siècle suivant qu’il faut l’étudier, dansCampistron, dans Châteaubrun, dans La Harpe, dans Voltaire même: alors il est jugé. Quel regret de ne pouvoir contrôler de la même manière le système tragique des Grecs ! Combien ces dernières œuvres nous eussent-elles peut-être offert d’analogies inattendues avec le théâtre moderne! Qui sait enfin com-* bien d’horizons imprévus, au-delà de l’horizon déjà si nouveau d’Euripide 1 Interrogeons du moins les fragments qui nous restent; cherchons à préciser comment se fit cette décadence, dont les ruines seules sont sous nos yeux.
Dès que les trois grands poêles, Eschyle, Sophocle, Euripide, sont morts, la tragédie elle-même commence de mourir. Dans l’année même, on la juge et on règle ses comptes : Phrynichos d’abord 1 , dans sa comédie des Muses , fait comparaître Euripide et Sophocle à leur tribunal; Aristophane ensuite, dans sa comédie des Grenouilles, instruitle procès d’Eschyle etd’Euripide. Lapremière de ces deux pièces est perdue; mais nous possédons la seconde. Le poète comique y fait voir comment, selon lui, la tragédie grecque, dès Euripide, avait déjà décliné, en un certain sens.
Quand Euripide fut mort après Eschyle, et que Sophocles le eut suivis tous les deux, elle descendit rapidement sur cette pente où il l'avait placée. Agathon, son ami et son imitateur, exagéra encore, en le„ copiant, des défauts
1. Qu’il ne faut pas confondre avec le vieux poète tragique Phrynichos, nommé plus haut.
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qui réussissaient, et sut partager avec lui les bonnes grâces du roi Archélaos et la faveur de tous les Grecs. Plus rapidement encore qu’Euripide, il achemina la tragédie vers la comédie nouvelle. Par là il plaisait à ses contemporains, et il avait pour amis les plus aimables. C'est chez Agathon , après sa première victoire dramatique, que Platon a placé la scène de son Banquet, où les convives sont, entre autres, Socrate et Aristophane, auxquels vient se joindre Alcibiade. Nous avons d’ Agathon une vingtaine de fragments, dont le plus long, qui a six vers, donne une idée des tristes jeux d’esprit que ne dédaignait pas dès-lors la tragédie. Un berger qui ne sait pas lire, mais qui rapporte ce qu’il a vu, y décrit lettre par lettre le nom de Thésée (0HCEYC) : « Parmi ces caractères, on voyait d’abord un rond avec un point au milieu; puis deux lignes debout, jointes ensemble (par une autre); la troisième figure ressemblait à un arc de Scythie; puis c’était un trident couché; ensuite deux lignes se réunissant au sommet d’une troisième, et la troisième figure se retrouvait à la fin encore. » Croirait-on qu’Eüripide avait donné le modèle de ce singulier détail littéraire, et que Théodecte le renouvela après Agathon?
D’abord le fonds de la tragédie était épuisé. Elle était née du croisement de la poésie chorique avec la poésie épique dans les chant^des fêtes de Bacchus. Or, la partie chorique était tombée bientôt, en même temps que l’esprit religieux, qui d’abord l’avait animée. Le chœur, qui a le rôle principal dans Eschyle, n’a plus que le second dans Sophocle ; dans Euripide, il ne tient plus guère à l’action ; dans Agathon, il acheva de s’en détacher. Plus tard, on en vint j usqu’à supprimer quelquefois les chœurs des tragédies qu’on représentait. La partie épique, au contraire, s’était développée, et l’action, d’abord admise comme par grâce, avait fini par être toute la tragédie ; mais ces légendes, homériques ou hésiodiques, qui la
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défrayaient, s'épuisèrent, enfin. Ces familles tragiques des Pélopides et des Labdacides avaient fourni tout ce qu’elles pouvaient fournir de meurtres, d’incestes, d’adultères et d’horreurs de toute sorte: il n’y avait plus à en espérer, à moins de fausser les traditions. Ainsi, par ses deux éléments, épique et cborique, la tragédie dépérissait; elle avait fait son temps. « Cette mythologie, sur laquelle elle vivait depuis plus d’un siècle, avait été enfin épuisée par tant d’écrivains empressés de reproduire incessamment les mêmes sujets dans des drames qui se comptaient par centaines; en outre, une infatigable parodie tendait, depuis bien des années, à la chasser du théâtre, comme une audacieuse philosophie à l’exiler du monde réel. L’histoire, à laquelle la tragédie avait, par exception, touché deux ou trois fois, eût pu renouveler heureusement les tableaux de la scène; mais Athènes, abaissée plus encore par elle-même que par sa fortune, ne suffisait plus à une tâche trop forte pour son patriotisme expirant, et que lui eussent d’ailleurs prudemment interdite les ombrages de tant de tyrannies diverses, aristocratiques et démocratiques, lacédémoniennes et macédoniennes, qui se la disputaient*. »
Fallait-il donc recourir à la fantaisie, imaginer soit des héros nouveaux, soit des aventures nouvelles? Euripide, dans quelques-unes de ses pièces, l’avait essayé : il avait modifié plusieurs légendes pour les rajeunir et pour en tirer des effets inconuus. Il avait préludé au genre romanesque, qui cependant n’était pas né encore. Agathon exploita cette veine nouvelle, et, par exemple, dans sa pièce intitulée la Fleur, les personnages, les noms, les choses, il inventa tout. Il suppléa par la variété des mœurs à celle des passions, et à l’intérêt par la curiosité. Dès lors, ce fut la fantaisie qui devint la