‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 117 sur 119 · I.A MÈRE DE DIEU · texte numérisé non relu

I.A MÈRE DE DIEU

* Debout! debout! Qu’attendez-vous, femmes? Sortez, allez du côté de la ville. Approchez-vous autant que cela vous sera possible, vous apprendrez peut-être quelque chose de nouveau.

Un cinquième messager arrive :

Où pourrais-je trouver la mère de Jésus? Est-elle dans cette maison?

LE CHŒUR

Tu la vois, c’est elle qui est lk.

Il lui annonce qu’une nombreuse cohorte marche vers le tombeau pour le garder, de peur que les disciples ne dérobent le corps.

LA MÈRE DE DIEU

Va! va! cohorte impie, veille bien alentour. Tu serviras • peut-être de témoin à sa résurrection.

• , ' APPENDICE. 46

La nuit marche (comme on vient de le voir , c’est la troisième nuit depuis le commencement de la pièce).

, Une des femmes, Magdeleine, se propose de sortir pour aller épier autour du tombeau ; elle y rencontrera peutêtre celles qui y sont restées. — La mère de Dieu veut partir avec elle. Elles réveillent les femmes qui se sont endormies.* Allons! allons! ouvrez vos yeux. Ne voyezvous pas la lune qui brille? L’aurore, l’aurore va paraître! Voici déjà l’étoile du matin. * Ici la scène changeant de nouveau, ou le décor étant double, ainsi que nous avons dit, Magdeleine et la mère de Dieu rencontrent les autres femmes qui veillaient à quelque distance du sépulcre. — Enfin elles arrivent au sépulcre même. — Plus de gardes! Embaumons le corps; mais qui soulèvera la pierre? La pierre a roulé loin du tombeau. Le tombeau est vide; le corps a été enlevé ! — Elles sont saisies d’effroi. Toutà-coup un ange, vêtu de lumière et de blancheur, , éblouissant comme la neige, leur annonce la résurrection du Christ. Bientôt , le Christ lui-même leur apparaît,, et leur ordonne d’aller annoncer aux disciples la bonne nouvelle.

Puis, vient un sixième messager , et selon les habitudes du théâtra grec, la narration en forme succède au récit sommaire de l’événement. Le messager raconte aussi les inquiétudes que ce miracle inspire aux prêtres; mais ce qui est curieux , et ce qui prouverait que cette pièce n’était pas faite pour être représentée, c’est un dialogue entre les gardes du tombeau et les prêtres incrédules, qui s’intercale ici dans le récit même, et qui forme une scène dans une autre scène. Les noms des interlocuteurs sont indiqués hors du texte, comme dans le courant de la pièce proprement dite. Les prêtres engagent les gardes à dire à Pilate qu’ils se sont endormis, et qu’on a volé le corps pendant leur sommeil. Pilate hésite à croire les gardes; ils vont peut-être avouer la

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vérité, quand les prêtres se hâtent de prendre la parole pour brouiller tout. Cette scène est, à notre avis, la plus intéressante de la pièce, et c’est une scène en parenthèse. C’est le messager qui raconte tout cela, de sorte que ce dialogue direct nous arrive indirectement. Magdeleine, à son tour, sur l’invitation de la Mère de Dieu, recommence le récit de tout ce qu’on sait déjà, la résurrection, l’ange vêtu de blanc, et lui fait du reste observer par deux fois qu’elle sait tout cela aussi bien qu’elle. C’est pour le messager qu’elle parle apparemment.

La scène change une dernière fois. Toutes les femmes se rendent à la maison où les disciples sont rassemblés. On ferme les portes, et, malgré les portes fermées, voilà que le Christ apparaît au milieu d’eux. Il leur adresse à peu près les mêmes paroles que dans l’Évangile pour exhorter les apôtres à aller prêcher par toute la terre, liant et déliant en son nom. Tout se termine par une longue prière au Christ et à la Vierge.

Tel est ce drame singulier, qui contient quelques passages assez beaux parmi des longueurs infinies. C’est en quelque façon un mystère, destiné peut-être à une sorte de demi-représentation , c’est-à-dire de récitation sans mise en scène et sans décors , mais plus vraisemblablement à la lecture seule, dans quelque école chrétienne ou dans quelque cloître : car, outre cette scène intercalée dans un récit, il faut songer que, sur deux mille six cents vers et plus dont la pièce se compose, et qui, à entendre réciter, eussent lassé la patience d’un saint , la Mère de Dieu pour sa part en dit mille ou douze cents, qui à réciter eussent lassé les poumons d’un moine. La lecture permet quelques haltes.

Maintenant il y a tant de maladresse et quelquefois tant d’inconvenanqe dans ce centon , sans parler des fautes de métrique, qu’il me paraît difficile de l’imputer

APPENDICE

à Grégoire de Nazianze, un saint et un littérateur si distingué. Ce qui s’adresse à Vénus dans Euripide , le cbœur ici l’adresseil Marie. Cela rappelle cet épisode d’un poème anti- religieux publié à la fin du siècle, dans lequel la Vierge Marie s’accommode de la ceinture de Vénus. Vraiment, à qui vient de lire cette tragédie de la Passion du Christ, l’auteur parait avoir fait la même chose, involontairement, que voulut faire l’empereur Adrien, lorsque pour détruire la religion chrétienne, en profanant les lieux où elle a pris naissance , il fit mettre la statue de Jupiter sur le Calvaire, et celle de Vénus à Bethléem. — Ce drame dure trois jours ; le chœur va deux fois se coucher et se relève deux fois. — L’épilogue, que rappelle un peu le prologue d ’Esther, i mérite attention . Il est conçu en ces termes : « Je t’adresse ce drame de vérité , et non de fiction , non souillé de la i, fange des fables insensées; reçois-le, toi qui aimes les

ï pieux discours. Maintenant, si tu vevx, je prendrai le

ton de Lycophron (esprit de loup), reconnu dorénavant pour avoir en vérité l’esprit de l’agneau *, et je chanterai t dans son style la plupart des autres vérités que tu veux $ apprendre de moi. » L’auteur chrétien après avoir fait S un centon d’Euripide, offre de faire encore sur un sujet S sacré un centon de LycophVon. On croit cependant que t cet épilogue est de Tzetzès, célèbre grammairien et mauué vais poète de Constantinople, à la fin du douzième siècle. y Sur les trois autres morceaux dramatiques qui se

trouvent réunis h celui-là avec les fragments des petits tragiques dans le dernier volume de la Bibliothèque grecque , quelques mots suffiront. Le premier est d’unô date antérieure à la Passion du Christ. L’auteur est un . 1) poète juif appelé Ézéchiel, qui vivait un ou deux siècles

1. Nous avons mis l'esprit de l'agneau au lieu de l’esprit de douceur, pour rendre le jeu de mots entre Auxôçpovo; et Y^xoppovo;,

, fc qui sans cela est intraduisible en français.

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avant notre ère. Ce sont plusieurs fragments d’une pièce . tirée de l’ancien Testament, intitulée à peu près la Sortie d’Égypte. C’était l’Exode paraphrasé. — Le second est un dialogue dont voici les personnages : un paysan, un sage, la Fortune, les Muses, le chœur. La Fortune est entrée chez le paysan. Le prétendu sage en conçoit de la jalousie. Les Muses essayent en vain de le consoler. L’auteur est Plochiros Michaël, la date inconnue. — Le troisième est de Théodoros Prodromos, savant littérateur du douzième siècle, auteurde plusieurs poèmes. Celui-ci est intitulé l’Amitié bannie. Répudiée par son époux, le Monde, qui, par les conseils de sa servante, la Sottise, prend pour concubine la Méchanceté, l’Amitié raconte son malheur à un homme charitable qui lui a donné l’hospitalité. Elle finit même par le prendre pour second mari, quoiqu’on ne dise pas qu’elle soit veuve du premier, mais apparemment selon cette maxime tragique :

« Il me rend mes serments lorsqu’il trahit les siens. » Au reste, outre que l’Amitié, dans son discours de deux cent trente vers, semble toute confite en dévotion, ce mariage a bien ra mine d’être purement allégorique et parfaitement innocent.

Voilà donc où aboutit le théâtre grec après sa longue décadence. Cette décadence, nous l’avons vue se produire et se consommer. Le grand fait qui la domine, après- l’extinction du génie, c’est l’interpolation des œuvres, d’abord par les petits poètes dans les écoles tragiques, ensuite par les comédiens, ensuite par les rhéteurs, ensuite par les Juifs, puis par les chrétiens; et, parallèlement à l’interpolation, le centon, qui en est la contre-partie. L’interpolation et le cénton commencent par faire brèche dans la tragédie grecque et finissent par la dissoudre et par l’absorbgr tout entière. L'interpola-

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tion, c’est l'agonie; le centon, c’est la mort. Le dernier mot de l’un et de l’autre, le dernier excès du genre et la dernière forme très-informe de la tragédie grecque au tombeau, c’est la Passion du Christ, ce drame interminable où tout se passe en récits faits de pièces et de morceaux, cette vaste mosaïque, cette énorme marqueterie, cette éternelle litanie, qui nous rappelle un drame indien, en dix actes, assez ennuyeux aussi, à la fin duquel un des personnages, la prêtresse Gamandaki, dit aux autres avec, une assurance et une naïveté qui font sourire : « Notre intéressante histoire, si pleine d’incidents variés, est terminée maintenant; nous n’avons plus qu’à nous féliciter mutuellement. »

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