TRAGÉDIE GRECQUE
Désormais, simple exercice littéraire, destinée à la lecture et non plus à la scène, elle ne conserve de la tragédie que le nom. Les chrétiens adoptent cette forme ancienne pour répandre la foi nouvelle: car, ainsi qu’on l’a très-bien remarqué, tandis que l’Église d’une part frappait le théâtre d’anathème, de l’autre « elle faisait appel à l’imagination dramatique, elle instituait des cérémonies figuratives, multipliait les processions et les translations de reliques, et composait enfin ces offices qui sont de véritables drames : celui du Præsepé ou de la Crèche à Noël ; celui de l’Étoile et des trois Rois à l’Épiphanie; celui du Sépulcre et des trois Maries à Pâques,- où les trois saintes femmes étaient représentées par trois chanoines, la tête voilée de leur aumusse, ad similitudinem mulierum, comme dit le Rituel; celui de l’Ascension, où l’on voyait, quelquefois sur le jubé, quelquefois sur la galerie extérieure, au-dessus du por-
Goo
APPENDICE
tail, un prêlrc représenter l’ascension du Christ*. » — En même temps donc l’Église essayait, avec des morceaux des tragédies profanes, de composer des tragédies chrétiennes.
C’est une de ces œuvres singulières qui nous est parvenue sous le titre de la Passion du Christ. On croit que cette pièce est du iv* siècle, et on l’attribue généralement à saint Grégoire de Nazianze, quoiqu’il paraisse difficile, après l’avoir lue, de l’imputer à un si savant écrivain.
Au reste, ce monument vaut la peine d’être analysé, ne fût-ce que pour sa bizarrerie. C’est un long centon, tiré notamment de six tragédies d’Euripide, savoir : Hippolyle , Médée, les Bacchantes , Rhésos, les Troyennes , Oreste. Aussi a-t-il été fort utile pour la récension de ces pièces. Le sujet est non-seulement la passion du Christ, mais la descente de croix, l’ensevelissement, la résurrection, et enfin l’établissement du christianisme. C’est même ceci qui est évidemment la raison et le sens du drame tout entier. Ce dessein ne manque pas de grandeur; mais l’exécution y répond-elle?
La pièce est précédée d’un prologue, comme les tragédies d’Euripide. Les personnages principaux sont : Le Christ, la Mère de Dieu, Joseph, un chœur de femmes (parmi lesquelles Magdeleine), Nicodème, et deux autres personnages, dont l’un appelé Théologos, le théologien, doit être saint Jean*, et l’autre est un jeune disciple.
L’exposition se fait par un couplet de quatre-vingtdix vers que prononce la Mère de Dieu. Les trente premiers, imités du début de la Médce, sont raison-
t. Ch. Magnin. Origines du théâtre moderne.
2. Comme saint Grégoire de Nazianze est 'e seul père qui porte un titre par lequel on distingue l’évangéliste saint Jean, c’est peut-être une des raisons qui lui ont fait attribuer cet ouvrage.
APPENDICE
nables; les voici en abrégé : « Plût au ciel que jamais le serpent n’eût rampé dans le jardin et n’eût épié en embuscade sous ces ombrages; le traître! » Eve n’eût point péché et n’eût point fait pécher Adam; le genre humain n’eût point été damné, et n’eût pas eu besoin d’un rédempteur : et moi je n’eusse pas été, vierge-mère, réduite à pleurer sur mon fils qu’on traîne en justice aujourd’hui. Le vieillard Simeon l’avait bien prédit.... » — Au moyen de cette transition du vieillard Simeon, arrive une autre trentaine de vers moins raisonnables ; c’est un chapelet de maximes de tragédies, qui ne se tiennent pas mieux entre elles une à une que le morceau entier ne tient au sujet. Enfin, dans la troisième trentaine, l’esprit grec fournit à la Mère de Dieu toute sorte d’antithèses et de pointes sur sa virginité rendue féconde. Ellb s’approprie les paroles où Hippolyte exprime sa chasteté. Elle se rappelle l’heureux moment où il lui fut annoncé quelle allait être mère et où son sein virginal tressaillit de joie, et ce sein est déchiré maintenant par des traits de douleur. « Toute cette nuit, dit-elle, je voulais courir pour voir quels maux souffre mon filâ; mais celles-ci m’ont persuadé d’attendre le jour. » Elle désigne par ce mot le chœur, qui, à ce moment, prend la parole :
Maîtresse, enveloppez-vous vite. Voilà des hommes qui courent vers la ville.
LA MÈRE DE DIEU
Qu’est-ce donc? Vient-on d’apprendre que l’ennemi la menace dans l’ombre ?
LE CHŒUR
C’est une foule nocturne qui roule bruyamment. J’aperçois dans l’espace obscur une armée nombreuse qui porte des torches et des glaives.
LA MÈRE DE DIEU
Quelqu’un vient vers nous à pas pressés nous apportant sans doute quelque nouvelle.
APPENDICE
LE CHŒUR
Jevaisvoirce qu’il veut et ce qji’il vient vous annoncer.... Ah ! ah ! hélas! hélas! auguste mère et chaste vierge, quel est votre malheur, vous qu’on appelait bienheureuse !
LA MÈHE DE DIEU
Quoi donc! Yeut-on me tuer?
LE CHŒUR
Non, c’est votre fils qui périt par des mains impies.
LA MÈRE DE DIEU
Ah ! que dis-tu? tu me fais mourir.
LE CHŒUR
Regarde ton fils comme perdu.
L’avant-dernière réplique est précisément celle de la nourrice à Phèdre dans Euripide, à la suite de ce vers célèbre : « Hippoly te ? grands dieux ! — C’est toi qui l’as nommé. — Ah! que dis-tu? tu me fais mourir! » 11 semblerait que le premier cri de la Mère de Dieu dût être pour son fils et non pour elle-même ; on n’ainie pas que sa première pensée soit celle-ci: e Quoi donc! Veut-on me tuer? » Cela est peut-être plus réel, mais certainement moins idéal, et le personnage de la Mère de Dieu doit être plus près de l’idéal que du réel.
Le chœur lui apprend avec plus de détail qu’au point du jour son fils mourra, que pendant toute cette nuit on le juge. — Survient un second messager : il annonce qu’un disciple perfide a trahi le maître pour de l’argent. Il raconte comment celui-ci, après la cène et le lavement des pieds, était allé au Jardin des Oliviers prier son père, et comment, dans ce jardin même, le traître, avec une troupe de gens armés, est venu le surprendre et le livrer en l’embrassant. — Les mots du récit de l’Évangile sont conservés çà et là, et des expressions empruntées au polythéisme viennent s’y mêler bizarrement: « Le traître! avoir livré le chef de nos mystères (le mystagogue)\... L’illustre Pierre aussi a renié le
APPENDICE
maître. Seul le disciple qui a coutume de poser la tête sur son sein l’a suivi sans trembler. Il m’a semblé que j’entendais une voix (celle d’un homme, ou celle d’un ange? on ne sait) dire lentement, comme si elle s’adressait tout bas au scélérat qui a vendu le maître : Grime impie! O misérable! ne crains-tu pas Dieu?.... » Par cette transition fantastique, le messager se lance dans une prosopopée, ou long discours indirect, d’environ soixante-quinze vers. La pendaison de Judas y est prédite; des morceaux du Credo y sont enchâssés dans des formules du vocabulaire tragique ; on y parle de l’Enfer avec des périphrases faites pour le Phlégéton. — Et cependant ce damné pourra être sauvé encore, s’il se repent : — idée remarquable au iv« siècle.
La Mère de Dieu répond, si tant est qu’il y ait à répondre, car ce sont plutôt des monologues qui se succèdent sans s’inquiéter l’un de l’autre qu’un dialogue véritable; sa réponse n’a pas moins d’une centaine de vers; elle commence sur un ton parfaitement païen: « O terre, mère de toutes choses, ô voûtes du ciel radieux, quel discours viens-je d’entendre!.... » A son tour, elle parle longuement à Judas toujours absent, et maudit sa scélératesse. Entre beaucoup d’autres pièces de rapport qui composent cette mosaïque, on retrouve vers la fin les paroles que prononce Thésée dans Hippolyte :
Quoi ! ne devrait-on pas à des signes certains
Reconnaître le cœur des perfides humains ?
Elle veut se rendre auprès de son fils; le chœur la retient: cAh! ah! ah! ah! Tais-toi, tais-toi, tu ne pourras plus voir ton fils vivant. — Hélas! quel nouveau malheur m’annoncent tes larmes? — Je ne sais, mais voici qui va nous instruire du sort de ton fils. » — Survient un troisième messager. — Le procédé est peu varié, et l’auteur ne cherche pas assez à dissimuler qu’au
’ APPENDICE
lieu de se passer en action, toute la pièce se passe en récits. Seulement celui-là n’est pas un messager si abstrait que les autres, c’est un aveugle à qui le Christ a rendu la vue. — Le messager: « Ton fils doit mourir en ce jour; tel est l’arrêt des scribes et des prêtres. » Il raconte l’acharnement des Juifs, semblables, autour de l’accusé, à des chiens furieux; le juge faible, étonné de ses réponses, et n’osant le déclarer innocent : « Allons, parlez, dit-îl au peuple; faut-il que Jésus meure ou non? Lequel vaut-il mieux relâcher, lui ou l’un de ces brigands qui sont en prison? » Ils répondent avec de grands cris que c’est Jésus qui doit mourir en croix, et qu’il faut relâcher le brigand. Le juge essaye de leur persuader le contraire, mais il n'y peut réussir. Voilà le jour qui parait; on va traîner l’accusé hors des portes. La Mère de Dieu répond à ce récit par de belles métaphores très -déplacées qu’elle aurait dû laisser où elle les a prises; mais bientôt elle pousse des cris de douleur en apercevant son fils traîné et enchaîné. Elle veut s’élancer vers lui. Le peuple la menace. Le chœur exhorte la Mère de Dieu à se tenir à l’écart : « D’ici on aperçoit tout au loin, regardons. » Serait-ce que le cortège tout entier de la passion était supprimé ainsi? Je ne le crois pas; en admettant que la pièce fût destinée à être représentée, la procession devait être le principal de la fête.
La Mère de Dieu gémit et souhaite de # mourir, puis elle recommence ses antithèses et ses périphrases sur sa virginité féconde, qui font pendant d’une manière trop évidente aux périphrases et aux antithèses des Jocaste et des Œdipe sur leur hymen incestueux; mais celles-ci sont suivant l’esprit grec* et celles-là sont on ne peut plus déplacées dans un sujet chrétien. Elle entre dans tels détails que les citer en français serait impossible; elle y revient encore plus loin»(aux vers
APPENDICE
1550 et suivants) en des termes inimaginables; après cela, elle explique au chœur le péché originel qui a rendu la rédemption nécessaire, et lui annonce la résurrection qui doit suivre la rédemption . Tout cela est décousu et froid comme un catéchisme; puis elle finit comme elle a commencé, et reprend sa douleur. — Le chœur ne veut pas être en reste de métaphores, et à son tour il en accomplit une très-laborieuse pour exprimer son désespoir. — Un quatrième messager vient annoncer que le Christ est crucifié et mourant. Aucune des précautions oratoires et des circonlocutions raffinées qu’emploient en pareille circonstance les poêles grecs n’est omise. Enfin commence le récit; mais, dès le quatrième vers, le principal est dit: Jésus est crucifié. Les vers suivants ne viennent que pour décrire les autres détails de la passion ; c'est justement ce qui devrait être développé qui ne l’est pas. Ce récit est très-mal fait, il n’y a pas d’écolier de rhétorique qui ne le composât infiniment mieux.
La Mère de Dieu : — « Venez, mes filles , venez 1 plus de crainte ! que pouvons-nous craindre maintenant? Allons! je veux voir les souffrances de mon fils. Ah ! ah! hélas ! hélas ! (Ici la scène change et représente le calvaire). O fgmrnes! comme le visage de mon fils a perdu son éclat, sa couleur et sa beauté ! » Alors elle adresse la parole à son fils agonisant; son fils lui répond du haut de la croix et la console doucement. — Pierre vient à passer, pleurant sa trahison : elle demande et obtient le pardon de Pierre. Enfin le Christ expire ; elle recommence à se lamenter en plus de quatre-vingts vers. Saint Jean vient, pour adoucir sa douleur, lui débiter des lieux communs, qu’elle sait bien, puisqu'elle les a déjà dits elle-même.-
A partir de là, l’action, si action il y a, marche plus lentement encore qu’elle n’a marché jusqu’ici. Un sol-
- e r g t fee db y Go ogle
‘APPENDICE
dat perce d’une lance le côté du Christ : de la blessure jaillissent deux ruisseaux, l’un de sang, l’autre d’eau limpide. Le soldat, converti par ce miracle, se purifie avec cette eau. — Survient Joseph et l’on opère la descente de croix. En recevant dans ses bras le corps de son fils, la Mère de Dieu dit une litanie de cent vingt vers, et remaudit Judas. Joseph, pour couper court, lui annonce qu’on l’a vu pendu. On ensevelit le Christ. La nuit tombe. La Mère de Dieu adresse à son fils, qui est dans le. tombeau, un nouveau couplet de trente vers, tout rempli de bigarrures et dans lequel les mots de la légende chrétienne : « Tu as vaincu l’enfer, le serpent et la mort, » se détachent bizarrement sur des lambeaux à’ Antigone ou d 'Alceste: « Tu descends dans ces cavernes sombres, etc. » La même idée est toujours exprimée au moins par dix formes différentes, quelquefois par trente, l’auteur voulant employer absolument toutes les périphrases qu’il a recueillies. La Mère de Dieu en dit, je crois, en somme, plus d’une centaine sur sa virginité. Enfin elle propose aux femmes du chœur de se retirer toutes avec elle « dans la maison du nouveau fils que son fils unique lui a légué. > Et elles se retirent en effet 1 .
Quelques-unes cependant restent aux alentours du tombeau pour observer ce qui se passe. La scène demeure occupée par Joseph, qui converse avec le Théologien trèslonguement; il prédit la punition des Juifs, prédiction dont la Mère de Dieu avait déjà touché quelques mots: ils seront dispersés par tout l’univers. Au bout de cette conversation paraît enfin l’aube du troisième jour, ce
1. Je crois qu'après le vers 1796, malgré ce vers et le précédent, qui ont pu induire en erreur, c’est toujours Joseph qui parle, et non pas la Mère de Dieu. Celle-ci est dans la maison, comme on le voit bientôt après. C’est donc à tort, je pense, qu’on lui fait dire les vers 1797, 1798, 1799.
Vok • APPENDICE.
qui n’est pas, pour le lecteur consciencieux, si invraisemblable qu’on pourrait croire.
Pendant ce temps, si la pièce était représentée, on devait voir, par un double décor, la Mère de Dieu et le chœur dans l’intérieur de la maison. Elle songe à son fils, et sa douleur la prive de sommeil.
Hélas ! hélas ! ' quand donc le sommeil descendra-t-il sur mes yeux ?
PREMIER DEMI-CHŒUR
Pour nous, ô maîtresse, étendues à terre, nous avons reposé, laissant aller nos corps, et toutes, vieilles, jeunes ou vierges, appuyant nos têtes contre le dos les unes des autres, ou bien plaçant nos mains sous nos joues, nous avons pris un peu de sommeil ; mais toi, tu n’as ni dormi ni étendu ton corps, et tu as passé toute la nuit à gémir. Voici l’aurore....
DEUXIÈME DEMI-CHŒUR
Pour moi, agitée aussi d’inquiétude, je suis étendue à terre, mais sans sommeil ni repos, écoutant, ô Vierge, tes violents soupirs et tes sanglots.