‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 13 sur 119 · MERCURE · texte numérisé non relu

MERCURE

Sages laboureurs, écoutez mes paroles, si vous voulez savoir comment elle fut perdue pour vous. Le principe de nos infortunes, ce fut l’exil de Phidias': Périclès craignit de partager sa mauvaise fortune, et, redoutant votre naturel irritable, pour en prévenir les effets, mit lui-même l’État en feu : avec cette petite étincelle du décret de Mégare *, faisant souffler un vent de guerre, il alluma l’incendie, dont la fumée a fait pleurer ici et là-bas les yeux de tous les Grecs. Dès que le feu eut fait craquer nos vignes, les tonneaux irrités heurtèrent les tonneaux 1 ; dès lors, il ne fut plus au pouvoir de personne d’arrêter le mal, » et la Paix disparut.

TRÏGÉE.

Voilà, par Apollon, ce que personne ne m’avait appris; je ne me doutais pas quel lien pouvait exister entre Phidias et la Paix.

LE CHŒUR

Ni moi, et je viens de l’apprendre. Je ne m’étonne plus qu’elle soit belle, s’il y a entre elle et Phidias quelque parenté! Que de choses nous ignorons!...

O joie ! ô joie! de laisser là le casque! et le fromage, et les oignons! Foin de la guerre et des combats! Ce que j’aime, c’est de boire avec de bons amis, devant le feu, où pétille un bois sec, coupé pendant l’été ; de faire griller des

1. Chargé d’exécuter la statue de Minerve, Phidias fut accusé <

par ses ennemis d’avoir détourné une partie de l’or dont elle devait

être ornée. La calomnie et l’exil furent la récompense de ses travaux. Périclès se considéra comme attaqué dans la personne de son ami, et craignit peut-être de se- voir lui-même obligé de rendre ses comptes : ce fut, dit-on, un des motifs qui le déterminèrent à engager les Athéniens dans la guerre du Péloponnèse.

2. Ce décret interdisait de laisser entrer aucun Mégarien sur le territoire de l’Attique, ni de faire aucun commerce avec ce peuple.

Les Mégariens, qui tiraient d’Athènes tous leurs approvisionnements, furent réduits par ce décret à la famine. Qu’on se rappelle la scène du Mégarien forcé de vendre ses deux filles, dans la comédie des Acharnéens; voir ci-dessus, page 23.

3. C’est-à-dire que , les vignes ayant été ravagées par l'ennemi dès le commencement, cela augmenta l’animosité, et dès lors la guerre fut lancée avec fureur.

ÉTUDES

amandes sur les braises, ou des fènes du hêtre sous la cendre; ou de caresser la jeune servante pendant que ma femme est au bain !

Non, rien n’est plus charmant, quand les semailles sont faites et quand Jupiter les arrose d’une pluie bienfaisante, que de recevoir un voisin qui vienl vous dire : Eh bien, cher Comarchido, que faisons-nous? Pour moi, je boirais volontiers, pendant que le ciel féconde nos terres. — Allons, femme, fais-nous cuire trois mesures de haricots, où tu mêleras un peu de froment, et donne-nous des figues. Que Syra rappelle Manès des champs : il n’y a pas moyen d’ébourgeonner la vigne aujourd’hui, ni de briser les glèbes : la terre est trop humide. — Qu’on apporte de chez moi la grive et les deux pinsons. 11 doit y avoir encore du lait caillé, et quatre morceaux de lièvre, à moins que le chat n’en ait volé hier au so r r car j’ai entendu, au logis, je ne sais quel tapage. Garçon , apportes-en trois pour nous ; la : sse le quatrième pour mon père. — Demande aussi à Eschinade des branches de myrle avec leurs fruits. Et puis, — c’est le môme chemin, — qu’on appelle Charinade, afin qu’il vienne boire avec nous, pendant que le Dieu bienfaisant fait prospérer nos travaux.

Mais, quand revient le temps où la cigale chante sa gentille chanson, j’aime à aller voir si les vignes de Lemnos commencent à mûrir, car celles-là sont les plus précoces; ou si les figues se gonflent et rougissent. Qu’il est doux, quand elles sont à point, de les cueillir, de les goûter, en s’écriant : O saison douce 1

us^

Quelle variété dans ces esquisses, si finement touchées et enlevées! Quelle fraîcheur! Quelle senteur de la campagne! Un intérieur rustique pendant l’hiver, des promena les pendant l’été, tout cela se succède en quelques

1. Le texte dit : La jeune Thrace. Les esclaves portaient souvent le nom de leur pays, comme autrefois chez nous Iss domestiques : Champagne, Bourguignon, etc.

vers. Quelle poésie, et quelle réalité tout à la fois! Quelle saveur et quelle simplicité exquise !

Déjà le chœur des Acharnéens avait dit, aux vers 989 et suivants : « O Paix, compagne de la belle Aphrodite et des Grâces souriantes, que tes traits sont charmants! et je l’ignorais ! Puisse l’Amour m’unir à toi, l’Amour que l’on peint couronné de roses! »

II semble que, dans ces vers de la première comédie, se trouvât le germe de l’autre.

Dans une ode de Bacchylide se rencontraient déjà ces riantes images de la paix : « La Paix, la grande Paix produit pour les mortels la richesse et la fleur des douces chansons. Sur les splendides autels des Dieux, elle brûle à la flamme blonde les cuisses des bœufs et des brebis à la riche toison : les jeunes gens ne songent pluâ qu’aux jeux du gymnase, aux flûtes et aux fêtes. La noire araignée file sa toile sur les agrafes de fer des boucliers; la rouille ronge le fer des lances et des épées. On n’entend plus retentir les clairons, et le doux sommeil n’est plus écarté des paupières au moment où il apaise le cœur. Dans les rues se dressent les tables de festin, et partout éclatent les hymnes joyeux. » •

Ce petit tableau, sans doute, est charmant; mais combien ceux d’Aristophane sont plus riches, plus vifs et plus variés.

Trygée, à qui Mercure donne pour compagnes l’Automne et Théoria, redescend du ciel surla terre. Chemin faisant , il rencontre deux ou trois âmes de poètes dithyrambiques.

Que faisaient-elles là? dit l’esclave à qui il raconte les épisodes de son voyage aérien.

ÉTUDES

TRYGÉE

Elles tâchaient d’attraper au vol quelques débuts lyriques dans le vague des airs.

l’esclavk.

Est-il vrai, comme on le dit, que les hommes, après leur mort, soient changés en étoiles?

TRYGÉE

Très-vrai.

l’esclave.

Quel est donc cet astre que je vois là-bas?

TRYGÉE

C’est Ion de Chios, l’auteur de cette ode qui commençait par : « L’Orient.... » Dès qu’il parut dans le ciel, on l’appela l'astre d'Orient.

l’esclave.

Et qu’est-ce que ces étoiles qui traversent le ciel et brûlent en courant 1 ?

TRYGÉE

Ce sont des étoiles riches qui reviennent de dîner en ville, elles portent des lanternes, etdans ces lanternes du feu. — Mais, dépêchons, conduis cette femme chez moi, nettoie la baignoire, et fais chauffer l’eau; puis prépare, pour elle et pour moi, le lit nuptial. Quand tout sera prêt, reviens ici. Pendant ce temps, je vais la présenter au Sénat.

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