On lit dans la Gazette de Cologne, 1 er septembre I8l
« Nous aurons sous peu à Leipzig le spectacle d'une assemblée toute particulière : un congrès allemand de femmes! Déjà, dans une assemblée préparatoire, ont été proposés « les points princi- « paux de la question concernant l'affranchissement pratique du « sexe féminin », et Mme Louise OUo-Peters, ainsi que Mlle Augusta Schmidt y ont fait un ai pel patriotique à leurs sœurs d'Allemagne pour les engager à prendre part au congrès, et à préparer les rapports qu’elles pourraient avoir à faire touchant la question.
« Voici quel serait le sujet de leurs délibérations : Exposition industrielle et artistique de travaux féminins, organisation de caisses de subventions et de secours mutuels, participation de talents féminins dans les salles d’audience des académies et universités, érection d’écoles économiques et commerciales pour femmes, etc., etc. Il paraît que, des principales villes d'Allemagne, sont déjà arrivées plus de cinquante lettres annonçant la participation d’autant de membres au futur congrès. »
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sons de se parjurer.* Péripétie piquante et naturelle, tirée des caractères et des tempéraments.
Quelques-unes désertent : celle-ci sous prétexte d’aller visiter sa laine, qui se mange aux vers; celle-là, son lin à teiller; une troisième fait semblant d’être sur le point d’accoucher. — « Mais tu n’étais pas enceinte hier! — Je le suis aujourd’hui... » — Leur continence est sur les dents, hors de combat, avant la lutte. Lysistrata, l’intrépide générale, tient bon et ranime les moins défaillantes. « Vous regrettez vos maris ! croyez-vous qu’ils ne vous regrettent pas? Je le sais, moi, ils passent des nuits cruelles 4 . Courage, mes braves amies, patientez encore un peu.... »
En effet, bientôt, selon les prévisions de Lysistrata, les hommes arrivent, dans un état... que vous dirai-je? pitoyable, ou monstrueux? Comment vous indiquer la chose?... Il y a un ancien ballet, de Noverre, intitule : l' Enlèvement des Sabines, dont le libretto contient l’indication suivante : « Ici les Romains témoignent par leurs gestes qu’ils manquent de femmes. » Eh bien! dans cette scène d’Aristophane, les hommes témoignent la même chose, mais de la façon la moins ambiguë.
En un mot, cette scène, d'un bout à l’autre, est une véritable phallophorie, — moins le sérieux qui pouvait, sous couleur de religion, faire passer les phallophories proprement dites. — Comme les matassins avec leurs
1. On doit se rappeler ici ce que W. Schlegel nomme le temps idéal, c'est- à dire le temps qui s’allonge ou qui s’abrége au gié de l’imagination du poiite ou des spectateurs, par conséquent tout le * contraire de la fameuse unité de temps, qui n’existe pas plus dans le théâtre grec, que la fameuse unité de lieu. Resterait l'unité ifaction, qui encore, dans le théâtre grec comme dans le théâtre de Shakespeare, se réduit à l'unité d’intérêt, pour relier les divers épisodes d’une action extrêmement libre et changeante, ou même plus simplement encore à ce que nous avons nommé l’unité de verve, en ce qui regarde le théâtre d’Aristophane.
seringues poursuivent M. de Pourceaugnac, les hommes ici, et les vieux tout d’abord, se mettent à poursuivre les femmes; et tous les jeux de scène sont indiqués, et l’on ne sait, des actions ou des paroles, lesquelles sont les plus cyniques.
L’un d’eux se détache du groupe : c'est le pauvre Cinésias, mari de la gentille Myrrhine, — je dis gentille, quoiqu’elle aime le vin ; — mais beaucoup de jeunes Anglaises l’aiment aussi, et n’eu sont pas moins belles : seulement, au bout de quelques années, leur teint éblouissant se couperose, leur joli nez bourgeonne comme un printemps : le madère, le sherry et le porto s’y épanouissent en boutons; c’est le printemps de la laideur, après celui de la beauté.
Pour le moment, Myrrhine est h croquer. — Son mari est un homme entre deux âges, maigre cômme le poète Philétas de Gos, qui, dit-on, s’attachait des boules de plomb aux jambes, de peur d’ètre enlevé par le vent. . *
Ici commence entre le pauvre homme et son espiègle femme, stylée par Lysistrata, une scène très-comique, mais très-indécente. Elle est développée avec beaucoup d’art; mais, que cette scène et la précédente aient jamais été représentées sur un théâtre public, c’est ce qui peut k peine se comprendre, même lorsqu’on se rappelle la sicinnis et le cordas, origines de la comédie, et qu’on se ligure ce que pouvaient être les chœurs de Chèvres et de boucs ou les Androgyncs de Gratinos. .
Voici quelques passages de cette scène capitale, qu’il est aussi diflicile de citer que d’omettre, quand on est résolu à ne pas éluder l’étude sincère du grand poète comique athénien.
ÉTUDES
CINÉMAS
Ah ! grands dieux ! quel supplice !... je suis sur la roue.. !
LYSISTRATA
Qui vive?
C’est moi!
Un homme?
CINÉSIAS
LYS1STRATÀ
CINÉSIAS
Eh! oui, un homme!...
Qu’y a-t-il de plus comique et de plus bouffon que ce mot, dans cette situation et dans cette posture?
On veut le chasser, il supplie ; et, prenant sa voix la plus douce, il implore sa chère Myrrhine, sa belle petite Myrrhinette h il la fait appeler par son petit garçon. Un enfant, au milieu de cette phallophorie!... Il est vrai qu’on l’emmènera tout à l'heure.
CINÉSIAS
Petit, appelle ta maman.
l’enfant.
Maman, maman, maman!
• CINÉSIAS
Eh bien! n’entends- tu pas , et n’as-tu pas pitié de cet enfant? Voilà six jours qu’il n’est ni lavé ni nourri '.
MYRRHINE
Pauvre petit! son père n’en a guère soin !
CINÉSIAS
Descends, chérie, descends, c’est pour l'enfant !
MYRRHINE
Ce que c’est que d’étre mère! il faut descendre. Comment s’y refuser?...
1. Même observation qu’à la note précédente : le spectateur admettait donc sans peine, qnoiqu'il n'y eût pas eu d'entr’acte et qu’il n’y en ept jamais, qu'il s’était écoulé six jours et six nuits depuis que les femmes avaient forme le complot par lequel commence la pièce.
Cinésias trouve sa femme plus jeune, plus jolie que jamais. Elle embrasse l’enfant avec coquetterie : « Tu es aussi gentil que ton père est méchant 1 Que je t’embrasse, 6 cher trésor de ta maman ! »
Le mari entre en pourparlers; mais, comme à l’éloquence des paroles il veut joindre celle des gestes, Myrrhine loi dit : « A bas les mains ! » Et elle dicte ses conditions : A moins qu’un bon traité ne termine la guerre, elle n’accordera rien, mais rien!
Il promet de faire conclure la paix; il jurera tout ce qu’elle voudra. Mais il demande, en guise d’arrhes, quelques caresses.
MYRRHINE
Non pas!... Et cependant.... je ne saurais nier que je t’aime.
CINÉSIAS
Tu m’aimes! Alors pourquoi me refuser, ma Myrrhinette ?
MYRRHINE
Y penses-tu? devant cet enfant!
CINÉSIAS
Manès, emporte l’enfant à la maison.... Là; ton fils ne nous gêne plus. Eh bien! ne veux-tu pas à présent?...
MYRRHINE
Mais où?...
Cinésias propose la grotte de Pan, située dans le voisinage. Myrrhine fait quelque objection ; le mari y répond. Vite elle en fait une autre. C’est une escrime très-bien conduite.
MYRRHINE
Et mon serment, malheurenx ! veux-tu donc que je me parjure !
CINÉSIAS
Je prends la faute sur moi, ne t’inquiète pas!
On se rappelle ici l’objection d’Elmire et la réponse de Tartuffe, dans une situation analogue :
ÉTUDFS
Elmire.
Mais comment consentir à ce que vous voulez,
Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez? Tartuffe.
Si ce n’est que le ciel qu’à mes vœux on oppose, * Lever un tel obstacle est pour moi peu de chose...
Oui, madame, on s’en charge...
Toutefois il n’y a là qu’une ressemblance de situation, et non une ressemblance de caractère : Cinésias n’est pas un Tartuffe ; c’est simplement un homme emporté par la passion sensuelle, mais sans complication d’hypocrisie. Et c’est à sa propre femme qu’il s’adresse, non à la femme d’un ami.
A part ce point, qui a son importance, la situation est pareille, — et des plus hardies chez Aristophane comme chez Molière. Lorsqu’Elmire feint de consentir à ce que veut Tartuffe et qu’elle le prie de regarder auparavant si son mari n’est pas dans la galerie voisine, lorsque Tartuffe revient, ferme la porte, se débarrasse de son manteau, et s’avance délibérément vers Elmire pour l’embrasser, la scène est aussi osée que possible dans le théâtre moderne; le spectateur, à la vérité, est rassuré par l’honnêteté de la femme, et par la présence du mari caché; toujours est-il que Tartuffe, quand il rentre, se dispose à satisfaire tout de suite sa brutalité, et qu’entre l’intention et l’exécution il ne se passerait pas trois minutes, si tout à coup Orgon et la morale ne le saisissaient au collet.
De même, chez le poète grec, Cinésias, dont le nom, comme l’action, ne sont que trop significatifs, pousse les choses aussi loin que possible;. mais c’est à sa femme qu’il s’adresse, et, d’après la donnée de la pièce, sa femme doit lui résister. Il est vrai que le spectateur n’est
pas très- sûr de la résistance obstinée de Myrrhine, qui pourrait bien finir par se prendre elle-même au piège des coquetteries dont elle agace son mari. Elle feint, comme Elrnire, de consentir à tout.
’ MYRRHINE
Allons! je vais chercher un petit lit.
CINÉSIAS
Eh non ! par terre nous serons bien !
C’est répliquer comme Jupiter à Junon, au XIV* chant de Y Iliade, lorsque la rencontrant dans les bois de l’Ida, ornée de la ceinture de Vénus, irrésistible talisman, il ne prend pas le temps de regagner l’Olympe.
Mais Ginésias n'est pas Jupiter, et n’en vient pas à ses fins comme lui. Chaque fois qu’il croit toucher au but de ses désirs, c’est une chose, c’est une autre, que Myrrhine a oubliée et qu’elle va chercher : après le petit lit, un matelas, et "puis un oreiller.
CINÉSIAS
Mais à quoi bon un matelas? Pour moi, je n’en ai pas besoin !
MYRRHINE
Par Diane! sur les sangles, ce serait honteux!
CINÉSIAS
Eh bien! donne-moi d’abord un baiser.
MYRRHINE
Voilà !
CINÉSIAS
Hon ! que c’est bon ! A présent, reviens au plus vite! myrrhine, revenant.
Voici le matelas. Couche-toi, je me déshabille.... Mais il n’y a pas d’oreiller.
CINÉSIAS
Eh! je n’en ai pas besoin!
MYRRHINE
Mais j’en ai besoin, moi!
Le pauvre bonhomme est haletant : soif de Tantale !... Elle revient avec l’oreiller, elle l’accommode. Puis elle se déshabille lentement.
CrNÉSIAS.
Enfin, il ne manque plus rien!
MYRRHINE
Plus rien? Crois-tu?
CINÉSIAS
Allons, viens, mon bijou!
MYRRHINE
J’ôte mon corset*. Mais n’oublie pas ce que tu m’as promis au sujet de la paix. Tu tiendras ta promesse?
CINÉSIAS
Oui, que je- meure!...
MYRRHINE
Mais tu n'as pas de couverture !
CINÉSIAS
Des couvertures! Eh! c’est toi que je veux!...
MYRRHINE
Patience ! je suis à toi dans un instant.
CINÉSIAS
Cette femme-là’ me fera mourir avec ses couvertures!
Myrrhine revient avec une couverture... Ah! enfin!... — Mais elle s’aperçoit, fort à propos, qu’elle a oublié... quoi encore? de l’huile, pour parfumer ce cher mari !
* 1. Bien entendu, par ce mot de corset, il ne faut pas ici en-
tendre absolument le corset d’aujourd’hui. Cependant, le <rrp6çiov, dont parle ici le texte, étant la pièce du vêtement destinée, comme le prouvent d’autres passages des poètes comiques, à tourner sous la gorge pour la soutenir, ce mot correspond plus exactement à celui de corset, qu’à celui de ceinture. Mais c’est un corset primitif, qui soutient la gorge et ne la brise pas : un peuple artiste ne l’aurait pas permis.
2. Le texte dit : ’AvOpwitoi;, cet homme, mais dans le sens générique, comme on pourrait dire : Cet être-là ! Cet exemple est encore plus curieux que celui de Cicé r on, souvent cité, où il pleure la mort de sa fille, malheur auquel pourtant il faut se résigner, dit-il, quoniam homo nata erat, puisqu’elle était née homme (et par conséquent sujette à la mort).
MYRRHINE
Ne veux-tu pas que je te parfume?
CINÉSIAS
Non, par Apollon! non, de grâce!
MYRRHINE
Si! par Vénus! que tu le veuilles ou non!
CINÉSIAS
Tout-puissant Jupiter, fais que nous en finissions avec ces parfums ! * ,
MYRRHINE
Tends la main, que je t’en verse, et frotte-toi.
CINÉSIAS
Par Apollon! ce parfum-là n’est guère agréable, à moins qu’il ne le devienne en frottant ; il ne sent pas la couche nup- ' tiale.
MYRRHINE
Ah! sotte que je suis! j’ai apporté du parfum de Rhodes.
CINÉSIAS
C’est bon, laisse, ma chérie!
MYRRHINE
Es-tu fou?
CINÉSIAS
Maudit soit le premier qui a distillé des parfums!
Myrrhine sort encore une fois, et revient avec une autre fiole (
« Allons, méchante, couche-toi, et ne va plus chercher rien !
— Me voilà, par Diane! Je me déchausse. Mais, mon chéri, tu voteras la paix?
— Sois tranquille. »
Et l’espiègle femme, étant déshabillée, s’en va, ne revient plus. — « Je suis mort, elle me tue ! » s’écrie le malheureux Ginésias. » Dans quel état elle me laisse!... Hélas! qui me soulagera?... »
Le chœur, afin que personne n’en ignore, ajoute ses commentaires et ses descriptions aux exclamations et à la mimique priapesque de Ginésias.
ÉTUDES
Sur ces entrefaites, arrive de Sparte un héraut qui demande la paix. « A Sparte aussi, tout est en l’air, » et le héraut comme les autres.
Un magistrat survient et le gourmande : «■ Drôle ! dans quel état!... » Le héraut lui explique le complot formé par les femmes, non-"seulement d’Athènes, mais de toute la Grèce, pour contraindre les hommes h faire la paix et à abolir la guerre. C’est une conspiratiôn générale, qui embrasse toutes les villes : les hommes, dans tous les pays, sont excédés de cette situation, n’en peuvent plus, demandent grâce, implorent la paix à tout prix : la paix avec les lernmes, la paix entre les peuples; la paix au dedans, la paix au dehors; la paix partout et toujours !... Le plan de la courageuse Lysistrata a réussi : elle a fait honneur h son nom, elle a dissous toutes les armées, plus habile à elle seule qu’un Congrès de la Paix.
Les ambassadeurs lacédémoniens arrivent ensuite, dans le même état que le héraut. « La situation, disentils, est de plus en plus tendue.... »
On appelle Lysistrata. Elle conclut la réconciliation universelle. « Laconiens, approchez-vous; et vous. Athéniens, de ce côté Écoutez-moi : Je ne suis qu’une femme, mais j ’ai quelque bon sens ; la nature m’a donné un j ugement droit, que j'ai développé encore, en écoutant les sages leçons et de mon père et des vieillards. Permettez que je vous adresse, à tous également, un reproche, hélas 1 trop fondé! Vous qui, à Olympie, aux Thermopyles, à Delphes (combien d’autres lieux je pourrais nommer, si je ne craignais de m’étendre!) arrosez les autels de la même eau lustrale et ne formez qu’une seule famille, ô Hellènes, vous vous détruisez, les armes à la
main, tous et vos villes, quand les Barbares sont là. qni vous menacent!... *
Démosthène ne dira pas mieux que cette brave Lysistrata, et ne tronvera-pas dans son cœur une plus noble et plus grande éloquence. Cavour ne parlera pas autrement pour réunir les membres dispersés de la patrie italienne, que Garibaldi ressuscitera.
Bref, Péloponnésiennes, Athéniennes, Corinthiennes, Béotiennes, se remettent avec leurs maris. Seuls les vieillards grognent un peu, tout en étant contents au fond ; mais ils sont humiliés de se soumettre : « Maudites femmes! sont-elles assez rusées! Ah! qu’on a eu raison de dire : Pas moyen de vivre avec ces coquines, ni sans ces coquines! »
La comédie est couronnée par un festin et par des danses animées, sous l’invocation des dieux, avec un double chant des Athéniens et des Laconiens réconciliés. « Chantons Sparte, disent les Laconiens en terminant, Sparte qui se plaît aux divins chœurs et aux danses retentissantes, quand les jeunes filles, au bord de l’Eurotas, bondissent pareilles à des cavales, et frappent la terre de leurs pieds rapides, secouant leur chevelure, comme les bacchantes qui agitent leurs thyrses en se jouant! la belle et chaste fille de Latone les précède et conduit le chœur. — Allons! noue tes cheveux flottants, joue des mains et des pieds, bondis comme une biche! Que le bruit anime la danse! Et célébrons ensemble la puissante déesse au temple recouvert d’airain 1 . »
Pendant ce chœur, chaque mari, Athénien ou Lacédémonien, prend le bras de sa femme, et s’apprête à partir, pour réparer le temps perdu. Cela finit comme la fable des Deux Pigeons; mais il y a ici bien plus de