Minerve chalcièque
98 ÉTUDES
deux pigeons; c’est l’Hellade tout entière qui est le colombier.
Voilà nos gens rejoints, et je laiss»à penser De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines !
Telle est cette liberté gaillarde dont parle quelque part Fontenelle. Gaillarde est bien modeste. Lysistrata, nous l’avons dit, est tout bonnement une phallophorie, moins la gravité religieuse. Et encore avons-nous omis les énormités de paroles qui accompagnent et qui commentent les énormités d’action.
Cela prouve que, si la morale dans ses principes ne varie pas, la pudeur et les bienséances varient selon les lieux, selon les temps. Quand on lit Rabelais, on est bien étonné ; mais les obscénités de Rabelais restent enfermées dans un livre; celles d’Aristophane s’étalaient en paroles et en actions, sur le théâtre, à la face du soleil, devant trente mille spectateurs 1
Croirait-on, après cela, qu’Aristophane se vante en maint endroit d’être plus réservé que les autres poêles comiques de son temps? Vive Bacchus! Quelle réserve!... Le monde moderne ne présente rien d’aussi fort. Lorsque Charles VI fit son entrée dans Paris, des filles nues, placées aux fontaines publiques, représentaient des sirènes; dans le Jugement de Paris, joué vers le même temps, les trois déesses, dont le berger devait comparer la beauté , paraissaient nues sur le théâtre ; ordinairement, le 1 er mai, mois de l’amour, des femmes se montraient nues sur la scène, et parcouraient ensuite les rues, en portant des flambeaux; mais la scène de Myrrhine et de Cinésias, sans compter les autres où les hommes figurent dans de si étranges attitudes, c’est bien
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autre chose vraiment que la nudité pure et simple. Le nu, en lui-même, n’est pas indécent, excepté pour des esprits faux et pour des natures déjà perverties par les sottes idées d’une morale inepte. Ah ! si Myrrhine, pour ne parier que d’elle, était simplement nue!... Mais elle se déshabille! Rappelez-vous le tableau de Vanloo, cette grande femme nue, qui va se mettre au lit : elle serait décente , quoique nue , si elle n’avait pas un bonnet de nuit et si elle ne tournait pas la tête pour vous regarder dans ce moment-là. Ce bonnet ôte la pureté du nu, et ce regard tourné vers vous est provoquant. En vain répondrait-on qu’elle est seule dans sa chambre : pour qui donc se retourne-t-elle ainsi? Il faut que ce soit, tout au moins, pour son miroir : la chose est grave. Cette femme n’est donc pas décente, quelque belle qu’elle soit. De même, la rusée Myrrhine, quittant pièce à pièce tout son vêtement, « les spectateurs, comme le remarque Alfred de Musset, devaient partager le tourment de Cinésias. »
Toutefois il importe de remarquer que celle scène et cette comédie tout entière sont plutôt indécentes qu’immorales, ou du moins ne sont immorales que par l’indécence. Le but général de la pièce est honnête, ne l’oublions pas; l’idée fondamentale en est morale et vraie : n’était-ce pas un regret légitime que celui des douceurs du foyer domestique et des joies intimes de la vie de famille, sans cesse troublées et interrompues par cette guerre qui désolait toute l’Hellade? « Plus d’amour, partant plus de joie! » Cette comédie est donc, à proprement parler, la réclamation de la famille contre la guerre. Quoi de plus juste, de plus sensé, de plus moral, au fond?
Mais, dans la forme, quelle licence! quelle effronterie! quelle obscénité! La joyeuse ivresse des fêtes de Bacchus, l’habitude des phallophories, le culte de Priape,
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les rôles de femmes joués par des hommes, tout cela ensemble peut à peine en rendre raison.
Toujours est-il qu’on ne saurait trop admirer, dans cette pièce comme dans les trois précédentes, l'art de présenter les idées sérieuses sous une forme claire, frappante et populaire. Quelle verve et quel naturel ! quelles gradations comiques! quel dialogue abondant et vrai! quel atticisme mêlé à tout ce cynisme! Ah! je comprends que saint Chrysostome voulût toujours avoir sous son chevet les comédies d’Aristophane!
Lorsque notre bon maître, M. Yiguier, si artiste et si fin, si érudit et si original, nous faisait lire et nous commentait, à l’École normale, une de ces prodigieuses comédies, quelquefois son admiration allait jusqu’à l’attendrissement; riant et presque pleurant tout ensemble, ou rougissant de quelque énormité qui succédait à des détails exquis, il s’écriait, avec une douceur charmante : « Ah! messieurs, quelles canailles que ces Grecs! mais qu’ils avaient d’esprit! »
Toutefois M. Michelet, dans la Bible de l’humanité , pense qu’ils étaient plus purs en actions qu’en paroles. Soit, mais cela laisse encore une assez grande latitude. C’étaient, avant tout, des artistes. N’oublions pas, cependant, leur grandeur, leur aptitude universelle. « L’Athénien maniait également bien l’épée, la rame et la parole. Il est la guêpe ou l’abeille; il a les ailes et l’aiguillon ; non pas seulement l’aiguillon qui perce les Barbares, mais celui qui pénètre les esprits. Sa ville est la citadelle et le marché de la Grèce ; elle en est aussi l’école; elle a mis parmi les dieux la Persuasion, et lui fait des sacrifices. Les Athéniens sont les propagateurs ardents et les apôtres de la pensée.,.. 1 »
Moralement, les Athéniens étaient peut-être inférieurs