Artaud, notice sur les Nuées
nommait des flambeaux, alors que, du haut du théâtre, il défiait ses auditeurs en leur criant : Proposez ! Ce célèbre sophiste avait, dès sa jeunesse, écrit un livre du Non-être , dans lequel il prétendait établir les trois points suivants : 1° Il n’existe rien; 2° S’il existait quelque chose, on ne pourrait le connaître; 3° Si l’on pouvait connaître quelque chose, on ne pourrait le communiquer aux autres hommes. » Il n’y avait donc en tout, selon lui, qu’apparence et illusion.
Hippias d’Elis, Thrasymaque de Ghalcédoine, Evénos de Paros, Crilias, Pôlos d’Agrigente, Calliclès, le panégyriste de la force et des passions sans frein, faisaient assaut de paradoxes et de sophismes. Dedx frères, natifs de Chio , Euthydème et Dionysodore , enseignaient que « nulle affirmation ne pëut être un mensonge.» La grande recette de leur art, comme maîtres d’éloquence, était l’emploi de l’équivoque et des déductions trompeuses.
La plupart des rhéteurs-sophistes prétendaient porter avec eux la science universelle. Prêts à tous les sujets, ils parlaient pour ou contre, aussi longtemps que l’on voulait, éblouissant la multitude de leurs éclatantes métaphores, appelant le flatteur un mendiant artiste, les vautours, des tombeaux vivants *; ou bien s’évertuant parfois, pour faire montre de leur esprit, à traiter des sujets bizarres, à faire l’éloge de la Marmite, ou du Sel,
1. C’étaient des espèces d’histrions, desquels on pourrait rapprocher ceux de la comédie italienne au dix-huitième siècle. Ceux-ci également amusaient leur public par toutes sortes de définitions curieuses, analogues à celles que nous venons de citer. Brighella, par exemple, type de nos Scapins, n’est pas un voleur, non! mais un homme d’esprit et un calculateur habile qui sait résoudre ce problème de trouver une chose avant que son propriétaire l’ail perdue. Les objets qu’il s’approprie sont des biens dont il hérite avant la mort de ceux qui les possèdent. Quand il est forcé de voyager, c’est-à-dire de fuir, il console les poules veuves, adopte les poulets mineurs et les canards orphelins. Il délivre les bourses et les montres captives; etc.
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ou de la Mouche, ou de la Punaise, ou de l’Escarbot, ou de la Surdité, ou du Vomissement; remontant de ces puérilités aux théories les plus téméraires et aux systèmes les plus dénaturés; enseignant, en somme, à. discuter tout, sans croire k rien; et, pour la plus grande gloire de l’éloquence, compromettant la morale et la religion par leurs paradoxes et leurs arguties.
STREPSIABE, à son fils.
Ils enseignent, dit-on, deux raisonnements, le juste et l’injuste. Par le moyen du second, on peut gagner les plus mauvaises causes. Si donc tu apprends ce raisonnement injuste, je ne payerai pas une obole de toutes les dettes que j’ai contractées pour toi.
Il est vrai que Socrate avait imaginé la distinction de deux sortes de raisonnements, distinction reproduite par Aristote. Le discours, selon ces deux grands esprits, avait pour objet, ou d’exprimer les vérités absolues, ou de persuader par des raisonnements simplement vraisemblables. Dans ce second cas , le discours peut devenir captieux et faire accepter aux ignorants le juste ou l’injuste. « Mais, en distinguant ainsi, Socrate avait-il tort 1 ? et cette distinction même ne lui servait-elle pas à montrer combien il faut se défier des sophistes et des rhéteurs, qui sont au fond indifférents à la réalité des choses, étrangers k l’étude des principes supérieurs? »
Phidippide, moins par honneur que par amour-propre
1. Pascal, dans le fragment intitulé de l’Art de persuader, retrouve cette théorie, comme il avait, plus jeune, deviné les premières propositions d’Kuclide. — Cette note, et la phrase à laquelle elle se rapporte, sont de M. Morel, dans le livre déjà cité, Histoire de la Sagesse et du Goût.
lit»
et par crainte du ridicule, refuse la proposition de son père :
« N’espère pas que j’y consente! Pour devenir pâle et maigre ! et ne plus oser regarder en face mes ainiB les cavaliers! »
Gomme on dirait aujourd’hui : Mes amis du Jockeyclub.
HTItKPSIÀDE.
Eh bien donc, par Cérès! je ne te nourrirai plus, ni toi, ni ton attelage, ni ton cheval pur-sang ! Va te faire pendre, je te chasse f
PHIDIPPIDE
Bah! mon oncle Mégaclès ne me laissera pas sans chevaux! Je m’en vais chez lui, et je me passerai bien de toi!
G’est bien la réponse d’un fils mal élevé , et le père est puni par où il a péché, comme l’Avare de Molière, qui donne à son fils sa malédiction et à qui celui-ci répond : • Je n’ai que faire de vos dons! » J. -J. Rousseau, là-dessus, se fourvoie, accusant Molière d’être immoral lorsqu'il fait parler ainsi un fils à son père. Molière, au contraire, est moral ici par la peinture de l’immoralité et en faisant punir les vices du père par les défauts du fils. Aristophane, de même, dans cet endroit, ne mérite que des louanges.
Il en mérite également lorsqu’il attaque les excès de certains sophistes. Mais il est digne du blâme le plus sévère , lorsqu’il présente Socrate comme leur chef, lui leur éternel adversaire.
Strepsiade, voyarjt son fils lui échapper, se décide à aller demander pour lui-même des leçons aux sophistes. Il frappe à la porte de Socrate, comme Dicéopolis, dans les Acharnéens , à celle d’Euripide. Gomme lui, il est
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reçu d’abord par un disciple. Aristophane a toujours soin (Molière possédera aussi cet art) de ménager, de préparer l’entrée de son personnage principal,
La scène se passe d’abord dans l’antichambre, en quelque sorte, du pensoir. Le disciple raconte à Strepsiade les merveilles de l’enseignement des sophistes : comme quoi Socrate vient d’apprendre à Ghéréphon à mesurer le saut d’une puce qui du sourcil de celui-ci avait sauté sur la tête de celui-là, et à trouver le rapport exact qui est entre le saut et la longueur des pattes 4 ; comme quoi il lui a démontré que le bourdonnement des cousins ne vient pas de leur trompe, mais de leur derrière ; et aussi comme quoi, la veille au soir, il a trèssubtilement volé un manteau dans la palestre, en faisant . une démonstration.
Ainsi Aristophane accuse Socrate, non-seulement de minutie et de charlatanisme, mais de vol. Au surplus, c’est ce qu’avaient fait déjà Eupolis et Amipsias, tant la licence comique était extrême!
Or, quoique le vol ne fût pas pour les Grecs une chose grave, et quoiqu’ils le considérassent surtout du côté de l’adresse (à Lacédémone, par exemple, le vol et la maraude ne faisaient-ils pas partie de l'éducation des jeunes gens?), il faut avouer cependant qu'une telle accusation, lancée contre un tel homme, est étrange et scandaleuse.
Mais n’avons-nous pas eu quelque chose d’analogue en 1848, dans de mauvaises rapsodies jouées à Paris, au théâtre du "Vaudeville, et intitulées la Foire aux idées?
1. A propos du saut des divers insectes, dont la force musculaire croit à mesure que leur taille diminue, lire la Revue des Deux-Mondes du 15 mars 1867, pages 542, 543. On y verra que la science moderne n’a pas dédaigné ces problèmes, qui paraissaient à Aristophane vains et ridicules.
Celles d’un publiciste éminent y élaient sottement travesties et indignement calomniées par des gens qui ne l’avaient pas lu ou qui ne l’avaient pas compris. On s’était emparé d’un titre : La Propriété, c'est le vol, sans s’occuper de ce qui l’expliquait et l’excusait; — par exemple, de la proposition suivante, corollaire indispensable de la première : Il n'y a qu'un moyen de légitimer ce vol, c’est de l' universaliser. — La personne même de l’écrivain, et son visage, très-reçonnaissable avec ses lunettes, étaient mis sur le théâtre et livrés à la risée publique. Si donc des excès aussi regrettables se sont produits en France, en plein dix-neuvième siècle, on peut comprendre, tout en le déplorant également, comment chez les Grecs, peuple assez peu scrupuleux, la comédie ancienne , dans la licence des fêtes de Bacchus, avait pu, à plus forte raison, s’y laisser entraîner.
Strepsiade, ébloui par les réclames du disciple, brûle d’être admis à cette école où l'on apprend de si belles choses ! Le disciple lui permet alors de pénétrer dans l’intérieur du pensoir. Ou tirait sans doute un rideau, qui le laissait voir au public. Strepsiade et les spectateurs y apercevaient des figures omineuses, dans des postures ridicules : c’étaient les autres disciples.
Molière apparemment, comme Racine, avait étudié Aristophane, et s’en est parfois souvenu, ou bien s’est rencontré avec lui par hasard, parce que tous les deux observaient et représentaient la nature humaine. Strepsiade tout à l’heure récapitulait ses dettes sur son registre, comme le Malade imaginaire compte le mémoire de son apothicaire. George Dandin, comme Strepsiade,
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se plaint d’avoir épousé « une demoiselle. » Sganarelle, du Mariage forcé , prête une oreille naïve aux sottises de Pancrace et de Marphurius, comme Strepsiade à celles du disciple et ensuite h celles du maître. Strepsiade fait à ceux-ci, sur les diverses sciences, des questions qui rappellent tout-k-fait celles du Bourgeois gentilhomme au Maître de Philosophie si fort sur l’alphabet. Il s’embrouille en répétant leurs réponses, comme le Sganarelle de Don Juan en voulant répéter la tirade qu’il vient d’entendre débiter à son maître. Il fait, sur la grammaire, des rétlexions semblables à celles de Martine, la pauvre cuisinière des Femmes savantes. 11 est crédule et emporté comme Orgon, et, comme lui, il maudit son fils, qui rit de sa malédiction, comme le fils d’Harpagon rit de celle de son père. — C’est que Strepsiade, comme la plupart des personnages que nous venons de rappeler, représente la nature humaine médiocre, moyenne, abandonnée à ses instincts; ni bonne ni mauvaise, mais facile au mal par intérêt ou par nécessité. C’est un paysan lourdaud et madré, qui, semblable à M. Jourdain, considère d’abord toute chose du côté de son utilité personnelle.
strepsiade, ou disciple, en lui montrant une sphère.
Qu’est-ce-ci, dis-moi?
LE DISCIPLE
C’est l’astronomie.
STREPSIADE
Et cela?
LE DISCIPLE
La géométrie.
STREPSIADE
A quoi sert-elle, cette géométrie ?
LE DISCIPLE
A mesurer la terre.
STREPSIADE
La terre qu’on distribue au peuple?
LE DISCIPLE
Toute la terre.
STREPSIADE
Bon cela! Voilà une invention excellente et populaire!
LE DISCIPLE
Tiens, maintenant, une carte du monde! Regarde, voici Athènes.
STREPSIADE
Comment! Athènes? Je n’y vois pas de juges en séance !...* Et Lacédémone, où est-elle?
LE DISCIPLE
Lacédémone? La voici.
STREPSIADE
Comme elle est près de nous ! Éloignez-la donc le plus possible.
LE DISCIPLE
Il n’y a pas moyen
STREPSIADE
Tant pis !... Et quel est cet homme suspendu dans un panier?
LE DISCIPLE
C’est lui?
STREPSIADE
Qui, lui?
LE DISCIPLE
Socrate.
STREPSIADE
Socrate ? Ah ! je t’en prie, appelle-le-moi bien haut. LE DISCIPLE.
Appelle-le toi-même : je n’ai pas le temps.
Voilà donc quelle est l’entrée de Socrate : il apparaît juché en l’air dans un panier à viande, sorte de gardemanger, seloD le Scholiaste. Euripide, dans les Acharnéens, a fait une entrée semblable. Euripide et Socrate, aux yeux d’Aristophane , sont les représentants d’une
1. Dans ce trait se. trouve le germe de la comédie suivante, les Guêpes.
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même cause : la sophistique ou la philosophie, qui, suivant lui, la seconde comme la première, corrompent également les mœurs anciennes et altèrent la religion des aïeux. Socrate était très-assidu aux représentations des pièces d’Euripide, son ami. Sa présence était une approbation, une complicité. Il aimait, d’ailleurs, le théâtre, comme peinture de la vie humaine : il assista même, dit-on, à la représentation de cette comédie des Nuées, et resta debout jusqu’à la fin, immobile et impassible, plein d’une sérénité constante et douce; de sorte que tout le monde put comparer l’original et la copie, et voir quelle distance les se’parait. Il ne protesta pas autrement.
Aristophane poursuit en ces deux hommes les maîtres, à ce qu’il prétend, d’une génération abâtardie, qui fuit les gymnases et les exercices militaires, pour aller chercher dans les écoles ou au théâtre des leçons de scepticisme et d’incrédulité; mais plutôt, à vrai dire, il persécute en eux les disciples d’Anaxagore, irréligieux comme lui, c’est-à-dire croyant à un Dieu unique, et ne laissant pas échapper une seule occasion de semer dans les esprits tous les germes de la vérité future, toutes les témérités du spiritualisme naissant. Il les hait, comme les esprits timides de notre temps haïssent les socialistes; parce qu’il voit qu’ils ébranlent tout, et que, fut-il moins frappé des dangers présents que des résultats futurs, il ne veut pas de ces résultats. Il aime ce qiii est, il aimait mieux ce qui était, il bafoue ce qui veut être. C’est le type des esprits soi-disant positifs, c’est-à-dire négatifs en toute chose, fertiles uniquement en objections, qui trouvent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, mais qui, pour peu qu’on les eut consultés sur la création et le plan de ce meilleur des mondes ainsi réglé, n’eussent pas manqué d'y faire aussitôt cent mille objections et cent mille critiques, —
SCR ARISTOPHANE
peut-être d’ailleurs très- fondées : car il y a des inconvénients à tout; — mais ces gens-là n’aperçoivent jamais que les inconvénients. *
L’éclosion et le développement de l’esprit scientifique faisaient ombrage à l’esprit théologique et aux croyances populaires. L’intrusion de la science troublait la foi religieuse ancienne.
Comme les philosophes entrevoyaient un Dieu véritable planant au-dessus des fantômes de dieux, on les accusait d’athéisme. D’après le précepte de Zaleucoç, . « tous les citoyens devaient être persuadés de l’existence des dieux. » Cet axiome se trouvait explicitement ou implicitement contenu dans les diverses constitutiqns. Aussi lagent dévote et bien pensante s’indignait-elle de la sacrilège liberté des poètes novateurs, des philosophes et des savants. Or, quand l’esprit de dévotion prévaut, en tout temps il est implacable*. Une foule d'hommes distingués furent exilés ou mis à mort sous prétexte d’impiété. Périclès eut besoin de tout son crédit pour sauver de la peine capitale Anaxagore, son maître; Prodicos se vit condamner par les Athéniens, et, suivant l’usage, eut à choisir lui-même son genre de mort : il but la ciguë. Socrate était réservé à la même destinée. L’histoire de Diagoras de Mélos ne se termine pas moins tragiquement II avait été sollicité par les Mantinéens de leur donner des lois, et ces lois se trouvèrent excellentes. C'était un homme d’une imagination exaltée; il avait composé des dithyrambes où l’ardeur de la poésie se mêlait à celle d’une piété fougueuse*. On l’avait vu se livrer aux pratiques les plus ferventes de la religion, parcourir la Grèce pour se faire initier aux Mystères, témoigner enfin par toute sa conduite de son amour pour les dieux. Mais, à la