‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 48 sur 119 · Hist. de la Grèce, fin du tome VII · texte numérisé non relu

Hist. de la Grèce, fin du tome VII

ÉTUDES

triobole qui est tout-puissant. * O Dieux! s’écrie, dans la comédie des Grenouilles, Dionysos (Bacchus) voyageant aux enfers et payant à Caron son passage, quelle puissance a pourtant le triobole 1 »

Eh bien! c'est cette puissance redoutable que le courage d’Aristophane ose braver; c’est ce mal endémique qu’il veut guérir, c’est à cette grave réforme sociale qu’il veut, s’il est possible, amener les esprits.

« Papa, dit un des petits enfants qui figurent dans le chœur des Guêpes, si l’archonte supprimait le tribunal, comment dînerions-nous ?» — A v cette supposition, le chœur s’effraye : « Par Jupiter! répond le père, je ne sais pas où nous trouverions à dîner ! »

En effet, le citoyen d’Athènes, n’ayant désormais ni une fortune, ni une industrie, ni un travail qui le fasse vivre, il ne lui reste, à lui flâneur, bavard, habitué à une vie douce et facile, il ne reste à sa femme qui l’attend près du foyer, à son fils qui demande de quoi ihanger et s’amuser, des fruits et’des osselets, il ne leur reste à tous que le triobole, c’est-à-dire une parcelle de ce trésor public où les démagogues feignent de puiser libéralement pour faire largesse au peuple, et qu’ils épuisent à leur profit.

Le poète entreprend de prouver aux Athéniens que, par cette institution si populaire du triobole., ils ne reçoivent pas même la dixième partie des revenus de l'État, et que ce sont les démagogues qui prennent le reste. En même temps que l’intérêt public est lésé par ces dilapidations, les intérêts privés ne périclitent pas moins, livrés qu’ils sont à la vénalité et à la sottise de ces juges de hasard.

Ainsi , dans ses Guêpes au dard aigu , Aristophane représente non-seulement les juges armés du poinçon

avec lequel ils inscrivaient leur verdict sur des tablettes enduites de cire, mais encore ce peuple tout entier d’ergoteurs, avocats ou juges, hérissés d’arguments et de sentences, cette multitude oisive et bourdonnante, avide de plaidoyers et de chicane, autant que de harangues politiques, de dialectique et de sophistique, cette foule pressée tous les jours autour de la corde qui marquait l’enceinte où les juges siégeaient dans la place Héliée.

Et toutefois, de peur d’irriter son public, il désigne aussi par ces terribles aiguillons, dans certain passage de la pièce, l’esprit belliqueux des Athéniens et leur indomptable patriotisme.

C’est cette vigoureuse satire sociale que Racine, l’ami de Boileau, a réduite aux proportions d'une jolie satire littéraire dans sa comédie des Plaideurs, en substituant la manie d’un seul homme à la manie de tout un peuple, ou plutôt une caricature de fantaisie à la critique d’une institution publique. Philocléon est devenu Perrin Dandin ; Bdélycléon est devenu Léandre. Dans un sujet et dans un cadre enlièrements différents, le poète moderne a pu introduire la figure nouvelle et originale de Chicaneau ; idée heureuse, de mettre en face d’un vieux juge endiablé un plaideur endiablé aussi ; et, à son tour, le personnage de Chicaneau a amené , comme pendant, celui de la comtesse de Pimbesche. Par là , le sujet se retourne: ce ne sont plus les juges, ce sont les plaideurs.

Au surplus, chez Aristophane, ce sont les plaideurs autant que les juges, Athènes tout entière n’elant en quelque sorte qu’un vaste tribunal, où tous les citoyens étaient l’un ou l'autre.

ÉTUDES

Le principal personnage de la comédie des Guêpes est Philocléon, c’est-à-dire l’ami de Gléon, parce que Gléon avait porté à ce chiffre de trois oboles le salaire des juges, qui n’était que deux oboles sous Périclès. — Philocléon a pour adversaire son fils Bdélycléon (l’ennemi de Cléon) : les sentiments de ce personnage sont ceux d’Aristophane lui-même.

A l’ouverture de la pièce, deux esclaves (comme dans les Chevaliers ), ils s’appellent ici Sosie et Xanthias, font sentinelle devant la maison de Philocléon , leur maître, et le gardent, par ordre de son fils, pour l’empêcher d’aller juger. — Racine a imité cette exposition, que tout le monde a dans la mémoire. — Voici quelques passages de celle d’Aristophane :

Juger, dit Sosie, c’est la passion du bonhomme; s’il n’occupe pas le premier banc au tribunal , il est désespéré'. La nuit, il en perd le sommeil , ou , s’il s’assoupit un instant, son esprit revoie vers la clepsydre*. L’habitude qu’il a de tenir le caillou de suffrage fait qu’il se réveille les trois doigts serrés, comme celui qui jette une pincée d’encens sur l’autel à la nouvelle lune.... Son coq l’ayant réveillé tard, — C’est, dit-il , que des accusés l’auront gagné à prix d’argent 3 1 — A peine a-t-il soupé, qu’il demande à grands cris sa chaussure; il court au tribunal, avant le jour, et s’endort collé comme une huître au pied de la colonne 4 . Juge impitoyable, il ne manque jamais de tracer sur ses tablettes

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