LÈS GUÊPES
Dans les Gucpes, comme dans les Chevaliers , le poète s’attaque au peuple. Les Guêpes, ce sont les Athéniens. Pour mieux dire, Aristophane critique dans cette pièce une des institutions mêmes d’Athènes.
Chez les Athéniens, la justice n’était pas rendue par un certain corps, ou par une certaine classe de citoyens; tous les Athéniens, âgés de trente ans , pouvaient être juges ou jurés, par le renouvellement annuel. Sur vingt mille citoyens libres, il y en avait toujours six mille à la fois qui remplissaient les dix tribunaux d’Athènes. — A ces six mille jurés ou juges, joignez les avocats; puis, d’autre part, les orateurs politiques, les membres du Sénat et de l’Aréopage , vous comprendrez comment la nation presque tout entière était sans cesse occupée à plaider, à rendre des arrêts, ou à discuter. Les assemblées populaires , les élections politiques, les
1. Les premières Nuées avaient, d’après une tradition authentique, une parabase différente. Elles n’avaient pas non plus la lutte du Juste et de l’injuste, ni l’incendie de l’école à la fin. 11 est probable, d'ailleurs, d’après Diogène de Laerte (II , 18), et malgré toutes les confusions que nous trouvons chez lui, — dit Otfrled Müller, — que dans les premières Nuées Socrate était mis en rapport avec Euripide, et qu’on attribuait à l’un une part dans les tragédies de l'autre. (V. les remarques contraires de F. Ritter dans son compte rendu de cet ouvrage.)
accusations et les jugements, deux mois entiers donnés aux fêtes religieuses , absorbaient la vie des Athéniens et les écartaient du travail et des exercices militaires. Cette habitude déjuger, de prononcer ou d’écouter des plaidoiries, était devenue ün besoin, une manie du peuple tout entier. — Déjà, dans les Chevaliers, le poëte nous a fait voir les Athéniens « perchés tout le jour sur les procès, comme les cigales sur les buissons. » Dans les Nuées, le disciple de bocrate montrant Athènes à Strepsiade sur une carte de géographie. : « Comment , Athènes? dit celui-ci; je n’y vois pas de juges en séance ! »
Cette manie athénienne, que rien ne corrige ni ne modère, Aristophane, dans les Guêpes , l’attaque de front.
Dans la forme primitive des lois de Solon, cette institution, par laquelle toute la nation prenait part aux fonctions de jurés ou de juges, était sans danger, parce que ces fonctions étaient alors une charge publique, un devoir en même temps qu’un droit : elles n’étaient point rétribuées. Alors les citoyens ne s’empressaient pas trop d’aller siéger au tribunal, parce que, pendant ce tempslà, leur travail était interrompu, leurs affaires chômaient : pour servir l'Etat de cette sorte, il leur fallait négliger leurs propres intérêts; les besoins de la famille, des enfants, du ménage, les retenaient chez eux, ou les pressaient d’y rentrer, dès que leur présence dans l’Agora et dans la place Héliée n’était plus nécessaire.
Mais les institutions se modifièrent : on alloua aux jurés une indemnité, qui fut d’abord d’une obole, puis de deux, puis de trois. Par là, les démagogues délivrèrent les citoyens de cette nécessité du travail qui seule les avait un peu retenus loin de la place publique et des tribunaux. Les citoyens, grâce au triobole, menèrent une vie presque oisive; ils passaient leurs journées hors de
ÉTUDES
chez eux*. Ajoutez que l’esprit athénien n’était pas, par nature, ennemi, tant s’en faut, de la discussion ni de la chicane : vous concevez comment ce passe-temps devint une sorte de folie endémique, folie non pas individuelle, accidentelle et extraordinaire, comme celle de Perrin Dandin dans la comédie de Racine, mais générale, commune à tous les Athéniens, et, à la longue, préjudiciable à la république.
Les démagogues, nous l’avons vu dans l’exposition des Chevaliers, entretenaient cette folie, à laquelle ils trouvaient leur compte. Vous vous rappelez les cajoleries du Paphlagonien au bonhomme Demos : * O peuple, mon cher petit peuple, c’est assez d’avoir jugé une affaire, va au bain, prends un morceau, bois, mange, touche le triobole. » Puis, aux Chevaliers, qu’il essaie de mettre dans ses intérêts : « O vieillards Héliastes, de la confrérie du triobole, vous que je nourris par mes dénonciations insensées, venez à mon secours ! »
Quant à l’institution du triobole, l’opinion de l’impartial M. Grole diffère bien de celle d’Aristophane. « L’établissement à Athènes de ces dikastèria payés, dit M. Grote, fut un des événements lès plus importants et les plus féconds de toute l’histoire grecque. La paye aidait à fournir un moyen de vivre pour les vieux citoyens qui avaient passé l’âge du service militaire. Les hommes d’un certain âge étaient les personnes les plus propres àun telservice... .Néanmoins, il n’est pas nécessaire de supposer que tous les dikastes (juges) fussent ou vieux, ou pauvres, bien qu’un nombre considérable
1. L’obole valait 12 centimes de notre monnaie : le triobole faisait donc 36 centimes. Mais une valeur de 36 centimes,' en ce temps-là, représentait bien l’équivalent de 3 fr. de nos jours.
d’entre eux le fussent, et bien qu’Aristophane choisisse ces qualités comme faisant partie des sujets les plus propres à être tournés par lui en ridicule. Périclès a souvent été critiqué pour cette institution, comme s’il eût été le premier à assurer une paye aux dikastes qui auparavant servaient pour rien-, et qu’il eût ainsi introduit des citoyens pauvres dans des cours composées antérieurement de citoyens au-dessus de la pauvreté. Mais, en premier lieu, cette supposition n’est pas réellement exacte, en ce qu’il n’y avait pas de tels dikastèria constants fonctionnant antérieurement sans paye; ensuite* si elle eût été vraie, l’exclusion habituelle des citoyens pauvres aurait annulé l’action populaire de ces corps, et les aurait empêchés de répondre désormais au sentiment régnant à Athènes. Et il ne pouvait sembler déraisonnable d'assigner une paye régulière à ceux qui rendaient ainsi un service régulier. Ce fut, en effet, une partie essentielle dans l’ensemble du plan et du projet, au point que la suppression de la paye semble seule avoir suspendu les dikastèria , pendant que l’oligarchie des Quatre-Cents fut établie, — et c^est seulement sous ce jour qu’on peut la discuter. En prenant le fait tel qu’il est, nous' pouvons supposer que les six mille Héliastes qui remplissaient les dikastèria étaient composés de citoyens de moyenne lortune et de plus pauvres indistinctement, bien qu’il n’y eût rien .qui exclût les plus riches s’ils voulaient servir*. »
Selon Aristophane, au contraire, le triobole est la source des misères d’Athènes, une des causes de sa décadence. Mais c’est une question si brûlante, que les orateurs osent à peine y toucher. Et pourtant ce mal met obstacle à tous les grands projets, à toutes les réformes utiles. Par le triobole on mène le peuple; c’est le