UN ENFANT
Voilà de la boue ! Papa, papa, prends garde!
le chœur ( c'est-à-dire , le coryphée).
Ramasse un bouchon de paille et mouche la lampe.
l’enfant. ■ '
Je la moucherai bien avec mes doigts !
. LE CHCKUR.
Pourquoi donc allonges-tu la mèche, petit sot? L’huile est rare! Ce n’est pas toi qui as le mal de payer! (Il lui donne un soufflet.) •
l’enfant.
Oh bien ! Si vous nous faites de la morale avec des giffles, nous soufflerons les lampes, nous nous sauverons chez nous, et vous resterez là sans lumière à patauger dans les bourbiers comme des canards !
LE CHŒUR
J’en sais châtier de plus grands que toi!... Bon ! je crois que je marche dans un bourbier !... Je serai bien étonné si, d’ici à quatre jours, il ne tombe pas de l’eau à foison : voyez quels champignons à nos lampes ! c'est toujours signe de grande pluie. Du reste, les biens delà terre, qui sont un peu en retard, demandent de l’eaü et du vent.
Le bavardage de ces bonshommes est rendu avec beaucoup de vérité et de naïveté. Le service militaire appelant au dehors les jeunes gens, les tribunaux en temps de guerre étaient composés surtout de vieillards : circonstance favorable pour le poète comique , qui s’amuse à faire la caricature de ces vieux Héliastes routiniers et rabâcheurs. Ce chœur est un troupeau de Brid’oisons. Un ou deux parlent pour tous les autres selon l’usage ; c’est ce qu'il ne faut pas oublier, pour comprendre le dialogue avec l’enfant.
En passant devant la maison de Philocléon, ils le hèlent, s’étonnant de ne pas le voir paraître, lui qui est toujours des premiers !
Ils insistent par un chœur spécial , qui arrive là comme le couplet dans nos comédies-vaudevilles d'autrefois, ou comme l’ariette dans nos opéras-comiques.
Ce qu’on appelle la parabase est plus étrange ; nous y reviendrons plus tard. Dans celle de la comédie que nous étudions, le poète explique aux spectateurs la fiction de sa pièce, ou plutôt le second aspect de sa fiction, celui par lequel il flatte leur patriotisme, pour leur faire entendre raillerie :
Cette race de vieillards, dit-il, ressemble aux guêpes,
ÉTUDES
quand on les irrite. Ils ont aux flancs un aiguillon perçant, dont ils vous piquent. Us dansent en criant, et le dardent comme une étincelle.... Si quelqu’un de vous, spectateurs, me regarde avec étonnement à cause de cette taille de guêpe, ou demande ce que signifie cet aiguillon, je lui expliquerai la chose et dissiperai son ignorance. Cette gent armée de l’aiguillon est la gent attique, seule noble et seule indigène, la plus vaillante de toutes les races! C’est elle qui combattit si bien pour cette ville, quand le Barbare vint couvrir ce pays de feu et de fumée, dans le dessein de détruire nos ruches.... Ah ! comme on leur donna la chasse, dardant nos aiguillons dans leurs braies flottantes, les harponnant comme des thons 1 ; ils fuyaient, nous leurs piquions les joues et les sourcils! Aussi maintenant encore les Barbares disent-ils qu’il n’y a rien de plus redoutable que la guêpe attique.... Regardez-nous bien : vous trouverez en nous une entière ressemblance avec les guêpes pour le caractère et*les habitudes. D’abord il n’y a pas d’êtres plus irascibles ni plus terribles que nous quand on nous excite. Pour tout le reste aussi, nous faisons comme les guêpes : nous nous réunissons par essaims dans des espèces de guêpiers 1 , les uns chez l’Archonte s , d’autres avec les Onze 4 , d’autres à l’Odéon “ ; quelques-uns serrés contre les murs, la tête baissée, bou-
1. Eschyle, dans le récit de la même bataille, celle de Salamine, se sert de la même comparaison. Il est intéressant de rapprocher, sur ce sujet national, Eschyle, Aristophane et Hérodote, génies si divers, — tragédie, comédie, histoire; — partout le même esprit, la même fierté, la même joie patriotique.