‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 97 sur 119 · LE GÉOMÈTRE · texte numérisé non relu

LE GÉOMÈTRE

Mais alors....

PEISTHÉTAIROS

D’un accord unanime et sincère Nous avons résolu d’expulser de chez nous Fripons et charlatans, en les rouant de coups*.

Méton ne se le fait pas dire deux fois, et arpente, sans règle ni toise : Peisthétairos le chasse à coups de trique.

Ce Méton, malmené si lestement par Peisthétairos et par Aristophane, est-il le même que le célèbre astronome athénien qui forma, vers l’an 432 avant notre ère, un cycle de dix- neuf ans, dans le dessein de faire concorder l’année lunaire avec l’année solaire (ce qu’on nomme aujourd’hui le Nombre d’or) 9 . Je ne sais; mais cela paraît probable, et il n’y aurait rien d’étonuant à voir un homme très-sérieux comme l’astronome Méton traité par Aristophane avec autant d’irrévérence que le grand Socrate.

Survient un inspecteur, avec des airs de roi, dans cette ville qui existe à peine. C’est une satire des - petits

1. Eugène Fallex, scènes (l'Aristophane traduites en vers français.

fonctionnaires qui étaient chargés d’inspecter les cités tributaires, et qui faisaient du zèle aux dépens de ces villes, à moins qu’on ne leur graissât la patte.

PE1STHÊTAIROS, à Vûix basse.

Veux-tu recevoir ton salaire, ne rien faire et t’en aller? l’inspecteur.

Ma foi ! oui ; j’aurais bien besoin d’être à Athènes pour assister à l’Assemblée : je suis chargé des intérêts de Pharnace 1 .

peisthétairos, le battant.

Tiens, voici ton salaire, va-t’en avec cela !

Il l’expédie comme les autres, malgré ses protestations indignées.

Enfin un marchand de décrets vient pour vendre des lois toutes neuves et qui n’ont pas encore servi . Peisthétairos s’en débarrasse de la même façon.

Tout ce mouvement animait la scène et égayait les spectateurs. Ce sont des épisodes, comme les Fâcheux de Molière, ou comme nos vaudevilles-revues. Le poète y donne l’essor à sa verve et à sa malice. Au monde de la fantaisie il entremêle adroitement celui de la réalité. Ces critiques et caricatures de détail parodiaient la conduite des Athéniens dans les villes alliées et dans les colonies.

On achève le sacrifice d’inauguration. Les oiseaux,

1 . Satrape persan. — Allusion à certains orateurs qui recevaient l’or de l’étranger pour défendre à la tribune les intérêts des ennemis de la patrie. Ainsi, Aristophane fait coup double, stigmatisant dans un même personnage, le fonctionnaire prévaricateur et l’orateur vendu.

ÉTUDES

dans un nouveau chœur, chantent leur puissance, leur * félicité :

C’est à nous désormais que tous les mortels adresseront leurs sacrifices et leurs prières ! Rien n’échappe à notre vue, à. notre puissance! Nos regards embrassent l’univers! Nous préservons le fruit dans la fleur, en détruisant ces mille es- • pèces d’insectes voraces nés de la terre, qui s’attaquent aux arbres et se nourrissent du germe à peine formé dans le calice. Nous tuons aussi ceux qui ravagent, comme un fléau, les parterres embaumés. Tous ces êtres rampants et rongeurs périssent sous les eoups de la race ailée 1 !...

Que le sort des oiseaux est doux ! l’hiver, ils n’ont pas be- 1 soin de mauteau ; l’été, ils n’ont point à souffrir des ardeurs de la canicule; dans les vallons fleuris, au sein des feuilles fraîches, ils reposent, tandis que la cigale, brûlée de rayons torrides à l’heure de midi, pousse des cris de pythonisse ! Nous hivernons au creux des antres , et folâtrons avec les Nymphes des montagnes; et nous butinons au printemps les tendres ban s du myrte aimé des vierges et les jardins des Grâces tout blancs de fleurs !

Quelle délicieuse poésie ! Victor Hugo n’a rien de plus charmant, ni dans la légende des oiseaux, épisode du Beau Pécopin , ni dans les Chansons des rues et des bois, ni dans les Contemplations, lorsqu’à son tour il peint le bonheur des oiseaux en traits si brillants et si vifs :

Us vont, pillant la joie en l’univers immense!...

Et autour des tombes elles-mêmes ils rapportent quelque gaieté!

Michelet n’a rien de plus poétique, quand, pour chanter l’oiseau, lui-même se fait oiseau, quand il peint amoureusement et qu’il célèbre avec enthousiasme ,ces üls de l’air, de la lumière : « Mélodieuses étincelles du

t. Voir le beau livre de Michelet sur l’Où'eau, « bienfaisant creuset de flamme vivante, où la Nature fait passer tout ce qui corromprait la vie supérieure. >■

feu d’en haut, où n’atteignez-vous pas?... Pour vous, ni hauteur, ni distance : le ciel, l’abîme, c’est tout un! Quelle nuée et quelle eau profonde ne vous est accessible? La terre, dans sa vaste ceinture, tant qu’elle est grande, avec ses monts, ses mers et ses vallées, elle vous appartient. Je vous entends sous l’équateur, ardents comme les traits du soleil. Je vous entends au pôle, dans l’étemel silence, où la dernière mousse a fini : l’ours lui-même regarde de loin et s’éloigne en grondant; vous, vous restez encore; vous vivez, vous aimez, vous témoignez de Dieu, vous réchauffez la mortl »

Cependant la ville nouvelle s’élève de toutes parts. Les murailles ont cent stades de long, et sont si larges « que Proxénide, le vantard, et Théagène pourraient s’y croiser sur leurs chars, fussent-ils attelés de chevaux aussi grands que le cheval de Troie *. »

Nul autre que les oiseaux n’a mis la main, ni la patte, . aux constructions : ni charpentiers, ri tailleurs de pierre, ni maçons, ni briqueliers d'Égypte; les oiseaux ont tout fait eux-mêmes. « Trente mille gr aes, venues de la Libye, ont déposé les pierres qu’elles avaient avalées : pierres de fondement, qui ont été taillées ensuite par le bec des râles; dix mille- cigognes fabriquaient les briques; les pluviers et autres oiseaux aquatiques pompaient, montaient l’eau dans les airs; les hérons servaient dans (Tes auges le mortier qu’avaient préparé les oies avec leurs pattes en truelles; les pélicans ont pélicannelé le bois des portes avec leur bec; c’étajt un bruit comme dans un

1. Cette plaisanterie donne à entendre que cette fameuse muraille est aussi chimérique que les richesses dont se vantaient Tliéagène et Proxénide, deux Gascons d’Athènes, dont le premier à déjà été touché précédemment dans cette même comédie, p. 333.

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chantier naval. A présent tonte l’enceinlc est close et bien gardée.

Pline le naturaliste raconte que les grues, en guerre avec les pygmées, posaient, pendant la nuit, des sentinelles tenant un caillou dans la patte, afin que, si par hasard une de ces sentinelles venait à s’endormir, le caillou en tombant les réveillât toutes. — A Néphélococcygie, civilisation plus avancer, c’est avec des sonnettes que les gardes font la ronde, et l’on allume des feux sur toutes les tours.

On ne dit pas sur quoi posent les fondements de cette ville aérienne. — Est-ce, comme dans la Genèse indienne, sur un éléphant, dont les pieds reposent sur quatre tortues, et les tortues sur on ne sait pas quoi? Ou bien, comme dans la légende éèopique, est-ce dans de grands paniers portés par des aigles?

Quoiqu'il en soit, Néphélococcypwe coupe le chemin de l'Olympe : les dieux sont bloqués. Les oiseaux les remplaceront : l’aigle détrônera Jupiter de Gorinihe; la chouette, Minerve d'Athènes, et ainsi des autres.

A des peuples-oiseaux il faut des dieux -oiseaux; — comme à des hommes, un dieu-homme; comme, aux triangles, s’ils en ont, un dieu-triangle, dit Montesquieu; tout cela, parlamême raison que les nègres font le diable blanc. — Xénophane, de Colophon, disait que, si les bœufs et les chevaux savaient peindre, ils feraient des dieux qui auraient ligure de bœufs ou de chevaux. —

« Les lézards m’ont raconté, dit Henri Heine, ou un de ses personnages dans les Reisebildcr, qu'il court parmi les pierres une tradition selon laquelle Dieu veut un jour se faire pierre pour les délivrer de leur endurcissement.

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Mais un vieux lézard prétend que cette impèlrification n’aurait lieu qu’après que Dieu se serait successivement incarné et invégélalisé dans les formes de tous les animaux et de toutes les plantes, et les aurait délivrés. »

Les douaniers de Néphélococcygie font bonne garde : toute la fumée des sacrifices que les hommes offrent aux anciens dieux est interceptée. Ne recevant plus l’odeur des victimes, ces pauvres Olympiens, réduits à un jeûne cruel, ne savent que devenir : les immortels meurent de faim. Iris, leur messagère, chargée d’aller sur terre savoir les raisons de cette famine, est arrêtée par les buses, gendarmes de Coucouville-lés-Nuées, qui lui demandent son passe-port : elle n’en a pas ; il lui faut retourner d’où elle était venue, sans avoir accompli sa mission. Les immortels se serrent le ventre, et leurs dents augustes s’allongent démesurément. C’est Prométhée, fidèle à sa vieille amitié pour les races mortelles, qui vient en secret donner ces nouvelles aux habitants de Coucouville-lés-Nuées : il se couvre d’un parasol pour échapper aux yeux de Jupiter, son ennemi.

Les hommes, d’autre part, envoient à Peisthétairos, illustre fondateur de Coucouville-lés-Nuées, une couronne d’or. L’empire des oiseaux est fondé; l’empire en l’air est déclaré éternel, comme tous les empires. Tout le monde vient lui rendre hommage; tout le monde sollicite l’honneur d’être annexé, naturalisé oiseau le plus tôt possible.

Un jeune homme d’abord, de la jeunesse dorée, brûle du désir d’être oiseau, parce qu’il a entendu dire qu’il est permis chez les oiseaux de mordre et d’étrangler son père, et qu’il veut étrangler le sien tout de suite, pour

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en hériter. Peisthétairos le rappelle à la piété filiale par l’exemple des cigognes.

Un littérateur veut avoir des ailes pour aller chercher dans les nues des strophes tourbillonnantes.

Un sycophante en veut avoir aussi pour espionner plus activement de ville en ville et dénoncer devant les tribunaux athéniens les riches citoyens des îles sujettes.

PEISTHÉTAIROS

Joli métier!

LE SYCOPHANTE

Mais oui : dénicheur de procès! Et c'est pourquoi j’aibesoin d’ailes, pour voltiger autour des villes et puis les citer en justice. .

Citeras-tu mieux si tu as des ailes?

LE SYCOPHANTE

Non, mais je ne craindrai plus les pirates : je reviendrai en l’air avec les grues , ayant avalé , en .guise de lest, une provision de procès.

PEISTHÉTAIROS

Voilà donc ton métier! Quoi! un jeune homme! vivre de dénonciations!

LE SYCOPHANTE

Que faire? Je ne sais pas labourer.

PEISTHÉTAIROS

Mais , par Jupiter ! à ton âge , on peut gagner sa vie plus honnêtement qu’à tramer des procès.

LE SYCOPHANTE

L’ami, ce sont des ailes que je demande, et non des avis.

PEISTHÉTAIROS

Eh bien ! Mes paroles te donnent des ailes.

LE SYCOPHANTE

Comment des paroles donneraient-elles des ailes?

PEISTHÉTAIROS

Les paroles en donnent à tout le monde.

• LE SYCOPHANTE

A tout le monde ?

PEISTHÉTÀIROS.

N’entends-tu pas h chaque instant chez les barbiers les pères dire aux jeunes gens : «C’est étonnanlcomme les conversations de Diitrèphe ont donné des ailes à mon fils pour l’équitation! » — « Le mien, dit un autre , emporté par les ailes de l’imagination, a pris son vol vers la tragédie ! »

LE SYCOPHANTE

Ainsi les paroles donnent des ailes?

PEISTHÉTÀIROS.

Assurément. Elles élèvent l’esprit et lui donnent l’essor. J’espère donc que les miennes te donneront des ailes pour t’envoler vers un état plus honorable.

LE SYCOPHANTE

Mais je ne veux pas, moi !

PEISTHÉTÀIROS.

Que comptes-tu donc faire?

LE SYCOPHANTE

Ne pas déshonorer ma race : dans ma famille nous sommes mouchards de père en fils! Donne-moi donc vite les ailes rapides de l’épervier ou de la crécerelle ; que je puisse citer les insulaires, soutenir ici l’accusation, puis retourner là-bas à tire d’ailes.

PEISTHÉTÀIROS.

Je comprends : ainsi l’étranger est condamné avant de comparaître.

LE SYCOPHANTE

C’est cela même.

PEISTHÉTÀIROS.

Et, tandis qu’il se rend ici par mer, tu revoies vers les lies pour t’emparer de ses biens confisqués.

LE SYCOPHANTE

Parfaitement ! Il faut donc que je vole , comme un sabot, de çà, de là.

PEISTHÉTÀIROS.

Un sabot? je comprends. Ma foi! j’ai là d’excellentes ailes de Corcyre. (Il le bat. Les fouets venaient de ce pays-là.)

LE SYCOPHANTE

Ho la la! ho la la! Mais c’est un fouet!

PEISTHÉTÀIROS.

Ce sont des ailes, pour te faire aller comme un sabot.

ÉTUDES

LE SYCOPHANTE

Ho la la ! ho la la !

PEISTHÉTAIROS

Prends ton vol! Hors d’ici, canaille! Tu sauras qu’il en cuit de moucharder les gens et de pervertir la justice 1 !

Interdum tamen et vocem comœdia tollit.

A cette série de scènes épisodiques, Aristophane, s’il eût vécu de notre temps, aurait pu ajouter les pigeons de la Bourse, que Béranger a pris pour sujet de chanson, et bien d'autres oiseaux étranges, — sans compter ceux dont parle Rabelais.

Cependant les dieux, voyant que décidément on leur a coupé les vivres, sont réduits, comme les hommes, à capituler avec le nouvel empire et à reconnaître son hégémonie. Jupiter, depuis qu’il en est à l’ambroisie pour tout potage, tombe d’inanition. Il prend donc le parti de députer à la Ville des Oiseaux trois ambassadeurs : Hercule, le plus affamé des Olympiens; Neptune, qui paraît être considéré comme le diplomate de la troupe, peut-être parce qu’il est ondoyant et fuyant comme l’élément sur lequel il règne; enfin un certain dieu Triballe, grotesque et idiot. Les Triballes étaient un peuple de Thrace que les Athéniens trouvaient fort grossier. Ce dieu Triballe, ne sachant pas le grec, ne prononce que des sons informes dans un triballique patois. Hercule, quoiqu’assez peu lettré lui-même, lui sert d’interprète; à peu près comme, dans le Bourgeois gentilhomme, Covielle traduit le turc du Mamamoucbi.

D’abord le fils d’Alcmène, pour toute diplomatie, veut

l. Voir, sur les sycophantes, la note 2, page 23.

étrangler tous ceux de la ville nouvelle qui lui tomberont sous la main. — « Mais, mon bon, lui dit Neptune, nous sommes députés pour traiter de la paix. — Raison de plus pour étrangler ! » répond le magnanime Hercule.

Heureusement pour la conclusion de la paix, Hercule est aussi gourmand qu’il est brave et fort. Un fumet de cuisine qui lui arrive adoucit son humeur. « Quelles sont ces viandes? » dit-il en ouvrant les narines. — « Ce sont, — lui dit Peisthétairos, chef de la nouvelle république, — ce sont des oiseaux, — coupables de conspiration contre les libertés populaires, * et que l’on a mis à la broche. — Hercule ne peut plus en détourner ses sens.

On entre en pourparler. Les conditions de Peisthétairos sont dures : il veut, premièrement, que Jupiter lui cède le sceptre. Cet article une fois réglé, il fera servir à dîner aux trois ambassadeurs.

HERCULE

Ce mot me suffit. Je vole pour.

NEPTUNE

Mais, malheureux ! tu n’es qu'un idiot et un goinfre ! Veuxtu donc détrôner ton père? Eh! c’est te dépouiller toi-môme ! Car, si Jupiter meurt, n’es-tu pas son fils et son héritier?

PEiSTHÊTAiROSf tirant Hercule à part.

Écoute ici que je te parle. Ton oncle t’entortille , mon pauvre ami : la loi ne t’accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es bâtard et non fils légitime.... Ce Neptune , qui t’excite , serait le premier à revendiquer les biens de ton père, en sa qualité de frère puîné.

Hercule, qui n’est pas fort d’esprit comme de corps, ne sait auquel entendre. On consulte le dieu Triballe.

PEISTHÉTAIROS

Et toi, que t’en semble?

le triballe, baragouinant.

Nabaïsatreu.

ÉTUDES

NEPTUNE

Que dis-tu, Triballe?

HERCULE

Hé! Triballe, veux-tu des coups?

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