‹ Yu kiao li = Les deux cousines (volume 2)Chapitre 53 sur 264 · Savoir de Pé-kong et de Li-chi · texte numérisé non relu

Savoir de Pé-kong et de Li-chi

4. Président d’un tribunal, Wells Williams : Gouverneur général.

alla le porter dans la maison de Pé, le président du bereau des cérémonies.

À cette nouvelle, Pé-kong demeura stupéfait. « Qui l'a précipité dans ce malheur? se dit-il en lui-même. Décidément, s’écria-t-il après un moment de réflexion, je n’en vois pas d'autre que ce vieux coquin de Yangthing-tchao; c’est uniquement parce que son projet de mariage a échoué qu'il s'est déclaré mon ennemi Quoiqu'il veuille me perdre, dans un intérêt personnel, je songe que maintenant l'empereur est prisonnier au quartier des Tartares, moi, qui suis un de ses sujets, en allant m’informer de sa santé, peut-être profiterai-je de cette occasion pour traiter de la paix. Si je puis le ramener dans son palais, ce ne sera pas en vain que j'aurai repris mon ancienne charge. Mais une fois que je serai parti d'ici, comme il est difficile de sonder les sentiments des Tartares, qui peut prévoir l'époque de mon retour? Hong-yu est encore bien jeune; comment pourra-t-elle rester seule ? Ce n’est pas tout : comme ce vieux coquin de Yang est devenu mon ennemi, après mon départ, il ne manquera pas de susciter encore quelque tempête. Si je ne prends pas de grandes précautions, elle sera infailliblement victime de sa méchanceté!. |

Au moment où il était agité de ces pensées inquiètes, on vint tout à coup lui annoncer la visite de Sou, le

4. Littéralement : Elle tombera nécessairement dans ses mains cruelles.

noniteur impérial. Pé-kong s’empressa d'aller le re- Æevoir, mais Sou, s’écria tout de suite avant d'achever æs salutations : « A-t-on jamais vu, dit-il, une pa- ‘éille affaire? Le vieux Yang est un bien méchant 1omme!. Avant-hier, parce que son projet de ma- ‘iage n'avait pas réussi, sans me rien dire, il a écrit vos noms, et vous a présenté secrètement à la cour des inspecteurs généraux. Ce matin, le décret a été rendu, et c'est alors que j'ai connu sa perfidie. De suite, je suis allé le trouver pour avoir une explication, mais il s’est esquivé et je n'ai pu le voir. Ne sachant que faire, j'ai donné rendez-vous à quelques-uns de mes collègues, el nous sommes allés rendre visite au seigneur Wang. Nous lui apprîimes en grand détail qu’il avait demandé votre fille en mariage, et que c'était pour avoir éprouvé un refus de votre part qu'il vous a déclaré la guerre. En entendant ce récit, le ministre Wang se trouva mal à son aise : « Seulement, nous « dit-il, le décret est rendu, et il est impossible de le « retirer. L’unique moyen, ajouta-t-il, serait d'écrire « un placet où vous vous diriez malade ; tout notre bu- « reau présenterait un autre candidat, et vous pourriez « alors vous retourner. » Voilà pourquoi je suis venu vous trouver. Vous devriez, monsieur, prendre de suite vos mesures ; il ne faut pas tarder un moment. — Monsieur, lui dit Pé-kong, je vous remercie

1. En chinois : Pou-tch’ing-jin, je traduis ainsi parce que {ch'ingjin(Basîle : 3176-91) signifie : ser bueno hombre (Dictionn. chinoisespagnol da Fo-kien).

108 À LA VEILLE D'UN VOYAGE PÉRILLEUX, mille fois de vos bonnes intentions, mais quoique le

vieux Yang ait voulu me perdre, maintenant que le |

décret est rendu, il s’agit des affaires de l'empereur.

Un officier du gouvernement pourrait-il s’en excuser?

Si je refusais sous prétexte de maladie, non-seulemeat j'offenserais les lois de la morale !, mais je m’exposerais aux railleries du vieux Yang. |

— Votre raisonnement est certainement juste, jui dit Sou, le moniteur impérial, mais, sur le soir de la vie et par un froid aussi rigoureux, il ne vous sera pas fache de voyager en dehors des frontières.

. — Monsieur, repartit Pé-kong, lorsque l’empereur est prisonnier parmi les Tartares?, moi, qui suis son humble sujet, oserais-je plaindre ma peine et ma fatigue ? » |

A ces mots, Sou, le moniteur impérial, éprouva on serrement de cœur. « Monsieur, lui dit-il en poussant un soupir, ces sentiments de loyauté et de justice peuvent se montrer à découvert devant les démons et les esprits. Non-seulement le vieux Yang, ce vil animal, restera comme un grand criminel aux yeux des générations futures, mais nous-mêmes, qui jugeons un sage d'après nos vues étroites, nous devrions rougir de honte. En voyant un excellent ami qui court au-devant

1. En chinois : ming-kiao (Basile : 1142-3743), expression qui signifie « les préceptes célèbres » (légués par Tcheou-kong et Confucius).

2. En chinois : hien-khiong-liu, est tombé dans une hutte tartare ou mongole (monggo bao, suivant le dictionn. Thsing-han-wen-hai).

du danger et entreprend un voyage lointain, nous ne pouvons nous défendre d’une profonde tristesse. Que faire ? Que faire ? »

Pé-kong éprouva aussi un serrement de cœur. « Monsieur, dit-il, vous me montrez l'affection d'un frère. Je ne suis pas une plante ni un arbre!; pourrais-je ne pas être pénétré de reconnaissance ? Mais comme je me trouve au centre des instructions morales ?, qu’aije appris depuis que je suis au monde *? Oserais-je ne pas suivre les principes de la justice et du devoir? Si, dans cette situation critique, je songeais uniquement à la vie ou à la mort, à l'affection ou à la haine, en quoi différerais-je du vieux Yang?

— Monsieur, lui dit Sou, le moniteur impérial, voilà de nobles sentiments, des desseins héroïques ; il s’en faut de beaucoup que nous puissions y atteindre. Quoi qu'il en soit, comme le ciel protége les hommes verlueux, vous êtes sûr de traverser en paix tous les dangers ; seulement, nous autres, avec notre esprit étroit, nous ne pouvons fréquenter des hommes aussi méprisables. Ajoutez à cela que la capitale est un séjour dangereux. Après votre départ, je suis décidé à demander une mission pour sortir d'ici.

4. C'est-à-dire, je ne suis pas insensible comme une plante et un arbre.

2. Mot à mot : Comme cs corps est au milieu des instruclions célèbres (léguées par Tcheou-kong et Confucius). 3. C'est-à-dire : qu’ai-je appris autre chose que les obligations d’un sajet dévoué ?

— Si vous obtenez une mission, dit Dior cela vaudra mieux que de rester ici. »

En achevant ces mots, il voulut inviter Sou à venir s'asseoir dans sa bibliothèque, mais il s’y refusa absolument. « Dans quel temps vivons-nous ? dit-il; est-ce que j'ai le loisir de réster assis? »

Il se leva de suite, prit congé de Pé-kong et partit. On peut dire à ce sujet :

Parce qu'il aimait à boire, on le prenait pour un buveur;

Parce qu'il se plaisait à faire des vers, tout le monde le qualifait de poëte.

Aurait-on prévu qu'en portant les ordres du souverain au quartier des Tartares,

Il agirait comme un magistrat mûri par l’âge, qui ne recule point devant le danger?

Après awpir reconduit Sou, le moniteur impérial, jusqu’en dehors de la porte, Pé-kong rentra dans l’intérieur, et raconta à mademoiselle Hong-yu tout ce qui venait de se passer. À ce récit, elle fut tellement effrayée que son teint devint couleur de terre, et que sa figure fut comme inondée d’une pluie de larmes. « D'où vient cela? s'écria-t-elle, en trépignant à plusieurs reprises. Je vois que c’est moi qui ai fait le malheur de mon père. J'ai entendu dire que dans le grand désert des Tartares, il règne un froid extraordinaire. De plus, dans cet hiver rigoureux, les chemins sont couverts de gelée blanche et de neige. Un homme robuste n’y pourrait aller à la légère, à plus forte raison, mon père, comment le pourriez-vous dans un âge

si avancé? Évidemment, c'est ce vieil animal de Yang qui, n'ayant pu m'épouser, a juré la perte de mon pére. Que ne présentez-vous à l’empereur un placet où vous exposerez en détail toute cette affaire? Ensuite, vous vous direz malade et vous quitterez votre charge. Qui sait si Sa Majesté n'aura pas pitié de vous?

—Tout à l'heure, dit Pé-kong, Sou-fang-hoeï! avait eu la même idée que toi. Il a déjà parlé pour moi dans le conseil. Il m'engageait à présenter une supplique où je me dirais malade; il se chargerait avec plaisir de défendre mes intérêts et de faire retirer le décret. Mais je songe que cette affaire intéresse l'honneur de ma vie entière. Si je prélexte une maladie, ceux qui me connaissent diront que c'est Yang-thing-tchao? qui veut me perdre ; ceux qui ne me connaissent pas, diront que je recule devant le danger. Je me souviens que lorsque j'ai vu l'eunuque Wang-tchin ÿ s'emparer du pouvoir, j'ai quitté ma charge et suis retourné dans mon pays natal 4. Quel est l’homme qui ne m'en a pas témoigné de l'estime et du respect? C’est à cela que je dois mon élévation d'aujourd'hui. Maintenant que je remplis une charge, au moment où l'État est exposé

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