‹ YusufChapitre 11 sur 18 · MADEMOISELLE WEYER. — PREMIÈRES ENTREVUES. RETOUR · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE WEYER. — PREMIÈRES ENTREVUES. RETOUR

DE YUSUF A LA FOI DE SES PERES. — SON BAPTÊME. — SON MARIAGE. — RENTRÉE A ALGER. — DÉPART EN COLONNE A LA POURSUITE DE l'ÉMIR. — AFFAIRES DE TEMDA ET DE GAÏGA. — DÉMARCHES POUR PASSER AU TITRE FRANÇAIS. — DÉCISION DU GÉNÉRAL SAINT-ARNAUD.

Notre rentrée à Alger s'effectua sans difficultés et le général reprit aussitôt la direction des affaires de sa province. Mais si rien n'était changé dans sa situation, il n'en était pas de même pour moi. A mon départ pour le Maroc, j'étais, aux yeux de la famille du général, un officier de service quelconque. A mon retour, l'expédition avait établi entre nous, des liens d'affection et d'amitié ; et lorsque Mme Yusuf connut les soins que j'avais donnés à son mari, au moment du choléra, elle me témoigna une confiance entière, et me fit dans sa maison une place d'une grande intimité. Je fus désor-

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mais de toutes les réunions et je vivais autant à Mustapha qu'à Alger. On ne se gêna plus pour causer devant moi des affaires les plus délicates et on me parla souvent du passé de manière à ne m'en laisser rien ignorer.

Justement notre séjour à Isly avait ravivé dans la famille du général tous les souvenirs de i844. C'étaient ceux qui leur tenaient le plus au cœur. C'était à cette époque là en effet, que le colonel Yusuf avait rencontré Mlle Adèle Weyer, qu'il s'était fiancé, qu'il était revenu à la foi de ses pères et qu'il s*était marié. On en parla plus d'une fois pendant l'hiver de 1859-1860 et je fus bientôt fixé sur ces événements. Je pus alors me rendre compte une fois de plus de l'ignorance du public sur tout ce qui concernait Yusuf et des erreurs répandues sur son compte. Pour bien des gens, c'était un musulman qui avait épousé une chrétienne et qui vivait dans une indifférence absolue de toute espèce de religion. Pour ses ennemis, c'était un renégat et leurs médisances n'épargnaient même pas Mme Yusuf.

Tout cela était pourtant loin de la vérité. Dans sa vie intime, Yusuf était le mari le plus attentionné, le plus affectueux qu'on puisse imaginer. L'amant le plus tendre ne saurait avoir pour la femme qu'il aime, plus de soins, plus de délicatesses, ni plus de dévouement.

Quand à ses sentiments religieux, on pourra les apprécier parce qui va suivre.

A la fin de l'année i844, il fut violemment attaqué dans la Sentinelle de l'Armée, au sujet de son passé et de sa conduite à Isly. Les éloges de chefs aussi éminents que La Moricière et Bugeaud n'avaient pas suffi pour

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imposer silence à ses détracteurs. Yusuf quitta T Algérie pour aller demander raison à Paris, au rédacteur de l'article. Ce dernier eut peur de se battre et préféra se résigner à Fhumiliation d'une rétractation publique.

Mais ce voyage en France devait avoir pour le colonel, des conséquences aussi heureuses qu'inattendues. Il avait alors pour secrétaire un jeune maréchal des logis de spahis qui s'était engagé en i843, après avoir un peu couru le monde et avoir été pendant quelque temps, secrétaire du prince Demidoff. Une de ses parentes, veuve du général comte Guilleminot, l'avait recommandé au colonel Yusuf, qui avait eu l'occasion de connaître son mari, et qui était resté son obligé. Le jeune Weyer venait de se distinguer à Isly et son colonel avait été heureux de sa belle conduite. Avant de quitter l'Algérie, pensant que les services de son secrétaire pourraient lui être utiles, et que sa famille était à Paris, il l'avait autorisé à demander un congé. Mais comme il était pressé, il avait pris les devants et s'était chargé d'annoncer à Mme Weyer, la prochaine arrivée de son fils.

Une fois dans la capitale, ayant des affaires importantes à régler, il s'était hâté de se rendre un matin, chez cette dame, pour s'acquitter de sa commission et en être débarrassé. Reçu par un domestique, il lui dit d'annoncer à sa maîtresse qu'un officier de spahis, récemment arrivé d'Afrique, avait à lui donner des nouvelles de son fils. Il entendit le serviteur transmettre son message dans la pièce voisine et une fraîche voix de jeune fille s'écrier avec vivacité : (( C'est mon frère, Gustave ; c'est lui, j'en suis sûre ; il veut nous faire

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une surprise ». Et aussitôt, la jeune fille s*élança, ouvrit brusquement la porte et se précipita dans rantichambre, prête à sauter au cou de son frère. Mais là, elle s'arrêta interdite en présence d'un brillant colonel de spahis, revêtu de son superbe uniforme, qui la regardait en souriant, charmé lui-même de cette apparition. Yusuf était alors dans tout l'éclat de sa beauté, dont Mlle Weyer, toute confuse qu'elle était, ne put s'empêcher d'être frappée.

Elle avait reconnu le célèbre colonel dont elle entendait vanter depuis quelque temps le caractère et la bravoure. Elle restait devant lui, saisie, interdite, tandis que Yusuf, de son côté, séduit par son charme, remarquait sa grâce et ses beaux yeux. Il lui répéta ce qu'il avait dit au domestique et la pria de demander à sa mère, si malgré l'heure matinale, elle pourrait lui faire l'honneur de le recevoir. C'était, pour Mlle Weyer, un moyen de sortir d'une situation embarrassante. Elle le saisit et disparut avec vivacité, pour revenir un instant après, chercher le colonel.

Mlle Adèle Weyer avait alors toute la fraîcheur de sa jeunesse. Elle était brune, gracieuse, avait de beaux cheveux et une jolie figure embellie par un regard expressif qui respirait Tintelligence, la franchise et la bonté.

Yusuf s'acquitta de sa commission, fut longuement questionné sur le compte du fils chéri dont il était le bienfaiteur et se vit l'objet d'une curiosité et d'une admiration qui ne le cédait qu'à la profonde reconnaissance dont les cœurs de la mère et de la sœur étaient remplis.

Quand il les quitta, il avait lui-même subi une séduction qu'il ne s'expliquait pas. La distinction de ces dames, leur bonté, leur affection pour son jeune secrétaire, la grâce de la jeune fille, cet élan spontané et si naturel qui avait failli la jeter dans ses bras, tout cela lui revenait à l'esprit et éveillait en lui des sentiments nouveaux. Le résultat de ces impressions fut de modifier ses projets. Il s'était rendu chez Mme Weyer avec l'intention de s'acquitter d'un devoir et de s'en tenir là. Ce fut le contraire qui arriva.

Il voulut revoir ces dames et renouveler ses visites qui furent facilitées bientôt par l'arrivée du jeune Weyer. Chaque fois il reçut l'accueil le plus charmant; chaque fois aussi, Mlle Weyer lui parut de plus en plus séduisante et lui-même, attiré par une passion naissante, se sentit devenir l'objet d'une affection intime. Les souvenirs de son enfance lui revenaient à l'esprit ; cette vie de famille à laquelle il avait souvent rêvé dans ses heures d'isolement et qui lui avait toujours manqué, il la retrouvait aujourd'hui avec un attrait nouveau. Chaque jour il était dominé davantage; bientôt, ne pouvant plus résister aux sentiments qui l'agitaient, il alla trouver la comtesse Guilleminot, lui avoua l'impression que lui avait faite Mlle Weyer, l'amour qu'il éprouvait pour elle, son désir de lui consacrer sa vie et la pria d'aller demander sa main.

La démarche fut faite aussitôt ; toutefois son résultat fut loin de répondre ayx espérances du colonel.

Mme Weyer était extrêmement honorée du choix dont sa fille était l'objet; mais elle déclarait qu'elle ne pourrait jamais donner sa main à un musulman. Yusuf

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fut désolé. Quoiqu'il fut devenu mahométan par suite du rapt dont il avait été victime dans son enfance et par un acte de violence indépendant de sa volonté, son éducation , ses études , son passé tout entier l'avaient habitué au mahométisme. 11 ne croyait pas pouvoir abjurer sa foi sans mériter l'épithète de renégat qui, jusqu'à ce jour, lui avait été donnée injustement. Sa réputation et sa dignité ne lui permettaient pas de changer de religion , pour un motif de convenance personnelle. Il ne pouvait s'y décider et se trouvait d'autant plus malheureux qu'il avait dû cesser de voir Mlle Weyer. Il en était là de ses tourments et de ses agitations, lorsqu'un soir, en rentrant chez lui, il passa, près des Invalides, devant une chapelle, brillamment éclairée. Il y entra par curiosité, avec le secret désir de voir une cérémonie de ce culte catholique, qui était devenu depuis peu l'objet de ses préoccupations. Le hasard le fit assister à la consécration d'un enfant à la Madone. Une famille se trouvait réunie dans ce but autour de l'autel et plongée dans un pieux recueillement. Yusuf subit l'influence qui se dégageait du lieu saint, et tout naturellement reporta sa pensée sur sa première enfance. Il se rappela que lui aussi avait été chrétien, que la force des choses l'avait fait musulman et qu'après tout, son changement de religion ne serait qu'un retour à la foi de ses pères. D'ailleurs le bonheur de sa vie n'était -il pas attaché désormais à l'union qu'il avait rêvée? N'était-ce pas aussi la fatalité, cette puissance étrange qui avait toujours dominé son existence, qui l'entraînait aujourd'hui encore dans un événement inattendu, qu'il n'était plus maître de dominer?

Il était décidé: il fit connaître sa résolution aux dames Weyerqui en furent ravies et, sans attendre davantage, Mlle Weyer, profondément touchée, se fiança au héros naguère inconnu, qu'elle aimait maintenant de toute son âme. On était au 5 janvier i845. Bientôt la nouvelle de ces fiançailles se répandit; on s'occupait beaucoup de Yusuf dans les journaux de Paris, dans le inonde et même à la cour. Le bruit qui se faisait autour de son nom était plutôt pour lui un ennui. Il aurait voulu que tout se fit discrètement. Il avait commencé son éducation religieuse et aurait préféré que le public ne fût pas mêlé à un acte de cette nature. C'était un ami de la famille Weyer, l'abbé Jousselin, curé de Sainte- Elisabeth-du-Temple, qui en avait été chargé. /

Cinq semaines plus tard, le i4 février, le colonel *

Yusuf reçut le baptême, en secret, dans une cérémonie r

de l'intimité la plus stricte, à laquelle assistaient la u

famille Weyer, l'intendant général Genty de Bussi et I

sa femme, choisis comme parrain et marraine. Tout Paris avait parlé de cette conversion. Il importait de ne pas la transformer en spectacle. ^

Enfin le i" mars, à neuf heures du soir, le mariage fut célébré dans une chapelle de Saint-Thomas d'Aquin, en présence des proches parents de la fiancée et des témoins. Ceux de Yusuf étaient le général de division, duc de Mortemart, qui avait pour lui, depuis i836, une afiection particulière et le général baron d'André. Horace Vernet, son ami et admirateur, lui servait de père. Mlle Weyer avait pour témoins son frère et son beau-frère.

Le nouvel époux eut à peine le loisir de consacrer le

mois de mars à sa jeune femme. Vers le 20, il dut la conduire à Marseille, pour prendre avec elle le courrier d'Alger. Ils y débarquèrent le 27 et s'installèrent aussitôt à Mustapha, dans la maison mauresque où je les ai connus et où le bonheur devait régner. Cette demeure s'appelait alors Dar-el-Kiat. Elle avait été d'abord attribuée par le Gouvernement au colonel commandant les vingt escadrons de spahis. Puis au moment du mariage, elle lui fut cédée par une vente de gré à gré, en récompense de ses services.

Mme Yusuf s'y trouvait à peine depuis deux jours, quand son mari reçut l'ordre de se remettre à la tête de ses escadrons, pour recommencer cette chasse à l'Émir qu'il avait tant de fois menée avec une énergie incom- I

parable. Le 3i mars, il remonta à cheval et quitta Mus- 1

tapha, pour aller de nouveau commander la province de Titteri et rayonner avec une colonne mobile, depuis le Tell, jusque sur les hauts plateaux.

A cette époque de sa vie, ses aspirations au titre d'officier français se reveillèrent plus fortes que jamais. Son alliance avec une famille lorraine, son désir d'appartenir entièrement à la nouvelle patrie qu'il avait si glorieusement servie, lui en faisaient un devoir. 11 trouvait d'ailleurs que ses services justifiaient son ambition et lui donnaient les droits les plus sérieux à être inscrit dans les cadres, au titre français. Mais hélas I il comptait sans les jalousies qu'il avait suscitées et sans les rivalités d'avancement qui, dans toutes les armées, sont irréductibles.

En i845, Yusuf était naturalisé français depuis six ans; il comptait quinze ans de service, autant de campagnes

doubles, trois blessures et dix-sept actions d'éclat, consacrées par un égal nombre de citations. La famille royale, les ministres, le maréchal Bugeaud, les généraux les plus illustres le tenaient en haute estime et n'avaient pour lui que de l'amitié. Ces conditions si favorables ne suffirent pas à surmonter les résistances qui lui furent opposées. Après son mariage, il dut se résigner et refouler dans son cœur la réalisation d'un espoir auquel il ne voulait pas renoncer. Il savait que l'avenir lui appartenait et qu'en attendant une meilleure occasion, il ne ferait qu'ajouter de nouveaux titres à ceux de son passé.

Les événements ne devaient pas tarder à lui donner raison. Dans l'année même de son .mariage, l'autorité supérieure comprit qu'elle ne pouvait laisser plus longtemps un commandement de vingt escadrons à un simple colonel. D'autre part, on nepouvaitsonger, tantque la guerre d'Afrique durerait, à enlever Yusuf aux spahis. D'ailleurs, il avait alors trois ans de grade et ses troupes réclamaient une organisation plus appropriée aux besoins de l'Algérie. On en forma trois régiments, un par province, et on les groupa en une seule brigade dont Yusuf fut le chef. Par suite, un décret du mois de juillet 1845, le nomma général au titre indigène. Il espérait bien que ce grade lui servirait, un jour, pour obtenir plus aisément cette inscription au titre français qui était devenue le rêve de son ambition. Ce ne fut cependant qu'au prix de nouveaux exploits et grâce à un concours de circonstances heureuses qu'il put y arriver.

C'est à cette époque, qu'il commença à porter l'uniforme français. Il avait alors le titre de commandant de

la cavalerie indigène et d'inspecteur général des régiments de spahis.

A la fin de la même année, le maréchal Bugeaud, après un court séjour en France, fut rappelé en Afriique, par le malheureux événement de Djemma Ghazaouat. 11 organisa de suite à Teniet-el-Had une colonne mobile, dont il confia la cavalerie à Yusuf. Abd-el-Kader venait de faire son apparition dans le Sersou. 11 s'agissait de le poursuivre sans trêve, ni relâche. Une première fois déjà, Yusuf avait failli le prendre et TÉmir, qui s'était trouvé réduit à fuir devant son adversaire, n'avait dû son salut qu'à la vitesse de son cheval. Le souvenir du danger qu'il avait couru, de l'audace et de l'acharnement du commandant des spahis ne l'avait pas quitté. Aussi, en i845, il ne l'attendit pas, renonça à sa marche vers l'est et s'enfonça dans le sud. Yusuf l'y suivit et l'atteignit le 23 décembre, sur l'Oued Temda. Il venait d'enlever une partie de son convoi, quand l'Émir vint l'attaquer sur son flanc gauche, avec 7 à 800 cavaliers d'élite. Malgré son infériorité numérique, Yusuf les chargea aussitôt, les rompit et les mit en fuite. Ils se rallièrent sur une éminence autour de l'étendard d' Abdel-Kader. Yusuf les chargea de nouveau. L'Émir eut son cheval tué sous lui et ne put se dégager qu'avec les plus grandes peines. Remis en selle par ses cavaliers, il put s'échapper et les rallia encore sur une troisième position, qui lui fut également enlevée. Après cette nouvelle défaite, il abandonna le terrain, avec ses morts, ses blessés, ses bagages et s'enfuit vers Takdemt. L'épuisement des hommes et des chevaux empêcha seul Yusuf de continuer la poursuite. Elle ne put être reprise

que le lendemain. Cette brillante affaire eut un retentissement considérable, surtout parmi les tribus du sud, aux yeux desquelles le prestige de TÉmir fut sérieusement atteint et dont le dévouement pour sa cause fut désormais ébranlé. Le maréchal Bugeaud fut enchanté. Il cita le général Yusuf , « pour la vigueur, Tintrépidité et la décision qu'il avait montrées dans la poursuite, l'attaque et la défaite de forces doubles des siennes et que commandait l'Émir en personne, lequel perdit tout ses bagages et eut un cheval tué sous lui ».

Cette affaire de Temda fut la plus brillante de la campagne de 1845.

Quelques semaines après, dès que ses spahis et leurs chevaux furent un peu refaits, le général Yusuf reçut l'ordre de se remettre en route vers le sud de la provincQ d'Alger.

Le directeur des affaires arabes en lui transmettant ses instructions, lui écrivit: « Le Maréchal met en vous ses espérances pour quelque résultat brillant comme vous savez en obtenir, »

Yusuf forma rapidement sa colonne et se mit en route à la fin de février i846. Abd-el-Kader, après avoir razzié des tribus au Sud du Titteri s'était retiré dans le Zahrez. Prévenu de la marche des colonnes Camou et Yusuf, ilvenait de s'engager dans les gorges de Gaïga, du Djebel-Sahari. Yusuf, qui avait le commandement des deux colonnes, précipita sa marche, l'attaqua à Aïn-el- Kahla et mit en déroute son avant-garde. L'Emir décampa aussitôt. Yusuf fit reposer ses troupes pendant quelques heures, laissa la plus grande partie de son infanterie au camp, et partit le soir, avec une colonne

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légère d'un millier d'hommes, dont 600 cavaliers et 4oo fantassins montés à dos de mulet. A onze heures, il atteignait le bivouac que TEmir venait de quitter sur Tavis de la marche de son adversaire. La poursuite fut continuée. A cinq heures du matin, on aperçut les feux des réguliers d*Abd-el-Kader à un kilomètre à peine au pied d'une colline d'où l'on dominait leur position. Yusuf prit de suite ses dispositions de combat. Mais son ennemi ne l'attendit pas et prit la fuite, abandonnant de nouveau ses tentes, ses bagages, ses drapeaux et un convoi de 800 mulets, qu'il dirigeait sur Bousaada pour s'y ravitailler.

Yusuf lança ses spahis sur ses traces. Un escadron put joindre ses réguliers et les tailla en pièces. La plupart furent tués ou pris. On vit alors l'Emir s'éloigner à toute vitesse suivi de quelques cavaliers. On le serra de près ; mais on ne put le joindre.

L'aflTaire de Gaïga produisit encore plus d'effet que celle de Temda ; car, cette fois l'Emir avait fui sans combattre. Le maréchal Bugeaud la considéra comme un nouvel indice de l'épuisement des forces de son ennemi et de la fin de sa puissance. Il écrivit au général : « J'ai reçu avec bonheur votre rapport sur l'heureuse affaire du i3. C'est bien joué ! mais c'est aussi de la bonne fortune ; car, c'est votre résolution de pousser aussi loin de votre infanterie de réserve qui vous a donné le succès. »

C'était la troisième fois que le général Yusuf s'emparait du camp d'Abd-el-Kader. A Gaïga, il avait failli le prendre et l'avait manqué de si peu qu'il trouva dans sa tente son flambeau encore allumé sur son tapis et son

Coran, annoté de la main de sa mère. En rendant compte de ces détails au maréchal, il le pria de lui laisser ce livre, ayant Tintention de le renvoyer un jour à TEmir qui devait y tenir tout particulièrement. Il ne put donner suite à ce projet qu'au moment où ce dernier devenu notre prisonnier, arriva à Âmboise. Abd-el- Kader lui exprima sa reconnaissance et conserva toujours quelques relations avec son ancien adversaire.

Un mois après cette affaire, Yusuf repassait sous les ordres du Duc d'Aumale qui vint commander la subdivision des tribus du Sud de la province d'Alger.

Ce résultat était dû en grande partie aux deux dernières campagnes du général Yusuf. Désormais l'Emir renonça à toute tentative sur ces tribus ; on put ainsi réparer leurs pertes et réorganiser leurs forces.

Le général Yusuf crut alors l'occasion favorable pour reprendre ses projets et faire de nouvelles tentatives afin d'obtenir son admission dans le cadre des officiers français. Il s'agissait maintenant pour lui d'être inscrit comme général et le maréchal Bugeaud soutenait que c'était chose facile. Il affirmait que le Gouvernement pouvait sans difficulté faire une exception à la Loi, en faveur des services exceptionnels de Yusuf et notamment de ses deux dernières campagnes comme chef de cavalerie et commandant de colonnes. Il se chargea de faire réussir la demande et l'appuya de toute son influence. Il se heurta encore à une résistance opiniâtre du ministre de la Guerre et ne put la surmonter.

Yusuf ne se découragea pas. Il se trouvait placé visà-vis de ses collègues du cadre français dans une situation d'inégalité d'autant plus blessante, que chaque

jour, depuis des années, il exposait sa vie sans compter, avec une ardeur qui ne se démentait jamais. Bugeaud l'appelait « le Murât de l'armée » et tous les généraux d'Afrique admiraient sa vaillance. Fort de leur appui et de ses droits, il adressa directement une lettre au Roi, le 17 juillet i846.

Il y exposait ses services et faisait remarquer qu'il avait déjà été inscrit au titre français comme chef d'esdrons au 3" régiment de chasseurs d'Afrique. Il ajoutait :

(( Malgré les hautes marques de bienveillance dont le Roi a comblé mes faibles services, j'ai eu la douleur, en i84o, d'être rayé des contrôles de l'armée comme officier français et de me voir appliquer les dispositions de la Loi de 1882, sur le recrutement, lesquelles ne m'étaient nullement applicables, puisque j'étais Français et officier depuis deux ans dans l'armée française quand la Loi a été promulguée. »

Yusuf, en effet, avait été naturalisé français le 2 mars 1889, étant lieutenant colonel. La situation qu'on lui avait faite en appliquant la loi de 1882, était absolument fausse et très pénible pour lui, car, elle l'excluait du commandement d'une unité constituée de cette armée au milieu de laquelle il combattait depuis six ans, à laquelle il était si glorieux d'appartenir et dont il avait plus d'une fois illustré les drapeaux.

Aussi disait-il : « Souvent appelé par la haute faveur de M. le maréchal, duc d'Isly, à commander divers corps français, en serais-je exclu sans que cependant aucun reproche puisse m'être adressé au sujet de mon dévouement à la France et à Votre Majesté ? »

Malgré les instances du maréchal et des généraux qui avaient vu Yusuf à l'œuvre, malgré les dispositions bienveillantes du Roi à son égard, cette démarche resta encore sans effet. Yusuf dut se résigner. Mais loin d'avoir le cœur ulcéré du procédé dont il était l'objet, il continua à servir avec le même zèle, persuadé que l'avenir lui offrirait tôt ou tard une occasion d'obtenir la réalisation de ses vœux.

Les années qui suivirent furent marquées en effet par des événements inattendus : la rentrée en France du maréchal Bugeaud, son remplacement comme Gouverneur général par le duc d'Aumale, la reddition d'Abdel-Kader entre les mains du général de Lamoricière, puis la chute du roi Louis-Philippe et l'avènement de la seconde République.

En 1849, ^^ présence d'un régime nouveau et libéral, le général Yusuf fit une nouvelle tentative. Sa demande fut soumise à une commission de généraux qui résista encore aux plus hautes influences et rejeta la requête. Ce fut le maréchal Bugeaud, alors commandant en chef de l'armée des Alpes, qui lui apprit ce résultat. A cette occasion, il écrivit à Mme Yusuf : « Je tiens, madame, à ce que vous soyez convaincue, que votre mari n'a pas, dans l'armée, de meilleur ami que moi et qu'en toute occasion, je lui rendrai justice et je le servirai... Nous reprendrons cette affaire dans un moment plus opportun. Ne désespérons pas; avec de la persévérance, nous réussirons ».

Malheureusement, quelques mois après, l'illustre maréchal, atteint par le choléra, succombait en peu de Jours et Yusuf perdait son plus ferme appui. Il en fut

au désespoir. Cependant, à la même époque, des amis dévoués révoltés par la mauvaise volonté du Gouvernement, réussirent à intéresser la presse parisienne à la situation du général qui était alors très populaire. Un journal, très répandu, l'Assemblée Nationale, entama une polémique contre Tautorité militaire qui commettait une injustice à Tégard d*un des héros de Tarmée, et insista pour qu'elle fut réparée. « Il faut que la France, écrivait-on, se montre généreuse et reconnaissante dans ses adoptions ». Un article intitulé : « une étrange iniquité » fut publié dans ses colonnes. « Parmi les officiers de Tarmée d'\frique, disait l'auteur de l'article, il en est un dont Tindividualilé eèt tout à fait exceptionnelle, qui est né à la vie militaire en Algérie, qui y a débuté et grandi avec nous, s'est assis au foyer du bivouac et en a partagé les fatigues et les veilles: qui, depuis qu'il a adopté le drapeau de la France, Ta constamment tenu haut et ferme devant Tennemi ; qui n'a manqué à aucun péril et à aucune gloire; qui a joué un des premiers rôles à la prise de Bône, de Tlemcen, à la Smala, à Isly et dans cent occasions qu'il serait trop long d'énumérer ; qui, jeune d'âge encore, est déjà vieux d'expérience et qui compte autant d'actions d'éclat que plusieurs de ses frères d'armes des plus beaux temps de l'Empire ; intrépide jusqu'à la témérité, ardent, enthousiaste, loyal, chevaleresque, brillant, adoré de ses soldats et qui, ayant l'instinct de la guerre, n'a pu faire à la fois son apprentissage et son éducation que sur les champs de bataille. Cite-t-on un brave ? Son nom est sur toutes les lèvres; un ami fidèle, une âme reconnaissante? il est un des premiers dans la pensée de chacun. Son orî-

gine orientale, les aventures romanesques de son enfance... les combats où il s*est distingué et dont la vigueur de son bras a si souvent décidé le succès... tout a concouru à fixer sur lui Tintérêt et à en faire un homme à part.

«... Cet homme, le maréchal Bugeaud, si bon juge en matière de vaillance et de générosité, Faimait comme un fils. Sur le Rhin, comme en Afrique, l'illustre Gouverneur général, il l'a dit plus d'une fois, lui eut réservé le commandement de son avant-garde... Et ici, un souvenir en passant : le maréchal manœuvrait un jour, autour d'Oran, contre Abd-el-Kader, avec une division d'élite; on cherchait l'insaisissable et on ne le rencontrait pas. Tout à coup, derrière un pli de terrain, au fond de la plaine et à une lieue de là, on découvre un groupe de tentes : c'étaient celles de l'Émir et de ses réguliers. Le maréchal prescrivit immédiatement à Yusuf de tourner habilement la position et de se précipiter sur elle. L'ordre fut exécuté en moins de temps peut-être que je n'en mets à mon récit et il ne s'en fallut que de quelques minutes que notre infatigable adversaire ne tombât entre nos mains. Frappé de l'audace et du sang-froid de son lieutenant, le maréchal, en voyant rentrer la colonne couverte de sueur et de poussière, fait battre « aux champs », ordonne au drapeau de saluer et se découvre lui-même sur son passage. Cette scène n'avait pour témoins que le ciel et le désert; mais elle n'en offre pas moins le caractère de simplicité et de grandeur dont on éprouve un indicible plaisir à conserver la mémoire.

«... Puis, après vingt ans d'épreuves et de gages d'un

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dévouement admirable, après... TofiBcier dont nous esquissons la vie, est venu, dans le grade dont il est aujourd'hui le si légitime propriétaire, demander à prendre rang dans les contrôles de cette armée qui ne pouvait qu'être fière de Tacquisition . Comment lui a-t-on répondu ? Par un refus, ou plutôt par une fin de non-recevoir, et cela, nonobstant l'avis du Conseil d'État consulté, nonobstant l'autorité du général vicomte de Préval, si compétent dans les questions militaires d'un ordre élevé, nonobstant les promesses de MM. Cavaignac et de Lamoricière, Tun alors chef du pouvoir exécutif, l'autre ministre de la guerre et qui tous deux l'avaient vu à l'œuvre, nonobstant le projet de loi spécial présenté pour lai, et disparu, on ne sait ni pourquoi, ni comment.,. Le Conseil d'Etat avait résolu la question de droit; il ne restait plus qu'une question de dignité nationale... ».

Ces èflForts en faveur d'une réparation si unanimement réclamée, furent encore inutiles. Des jalousies dissimulées, venues de chefs placés au-dessus du général Yusuf, ou de politiciens au pouvoir, furent assez puissantes pour les annuler. Il fallut se résigner. Deux ans se passèrent et au moment où l'on commençait à désespérer, à la fin de i85i, une nouvelle inattendue parvint à Mustapha. Le général de Saint-Arnaud, devenu ministre de la guerre, avait toujours été un des admirateurs de Yusuf. Il venait de faire signer au Prince Président, le Décret qui plaçait l'ancien commandant des spahis dans le cadre des officiers français et il s'empressa de l'apprendre à Mme Yusuf en lui disant « qu'il avait été heureux de faire ainsi obtenir au général, la

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juste récompense de ses brillants services. » Cette décision gracieuse, qui apporta une grande joie dans la famille du général, ne fut pourtant pas aussi complète qu'on aurait pu Tespérer. On lui faisait prendre rang du jour du Décret, ce qui annulait six ans d'ancienneté dans son grade de général. C'était la règle. 11 fallut la subir, même avec reconnaissance. Singulière disposition, justifiée sans doute par des considérations d'ordre supérieur, mais qui s'appliquait cette fois à un officier général, illustré, pendant les six ans qu'elle supprimait, par trois actions d'éclat et trois citations à l'ordre de l'armée! Comment, en pareil cas, n'y a-t-il pas des règlements qui permettent une exception en faveur de services aussi remarquables ?

Les félicitations les plus touchantes et les plus flatteuses vinrent dédommager Yusuf de ce déboire. Parmi elles se trouvaient celle d'un de ses camarades de l'armée d'Afrique, qu'il avait peu fréquenté, le colonel d'Etat-major de Tourville, devenu depuis général de division, qui lui écrivait : ...., « c'est un acte de justice, auquel personne plus que moi n'applaudit. Je n'ai pas eu la fortune devons suivre dans votre brillante carrière ; mais plus heureux que bien d'autres, j'ai pris part à vos débuts. Je sais par suite tout ce qu'il y a de bon, de généreux, d'éminemment français dans votre caractère; aussi, pour moi, vous êtes soldat français du jour où vous avez conquis ce titre en versant votre sang pour la France. »

(( L'envie, de basses jalousies ont pu vous tenir longtemps à l'écart; mais le Prince Président et le Ministre de la Guerre vous ont enfin rendu justice. Tous ceux

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qui VOUS connaissent et qui vous ont vu à l'œuvre en seront bien heureux. »

Enfin, le Président de la République compléta son Décret par la lettre suivante :

Elysée, 3i janvier i85a.

Mon cher Général.

Il était juste que la France adoptât celui qui, depuis de longues années, la défend en Algérie avec tant de courage et de dévouement. Je suis heureux d'avoir pu vous conférer le titre de général français et la naturalisation la plus glorieuse de toutes. Elle vous inspire des sentiments dont la vive expression me touche. Je vous en remercie et je vous offre l'assurance de mes sentiments très distingués.

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