ET DES SPAHIS. LA TENTE DU SULTAN. — POURSUITES
PRISE DU SECRÉTAIRE D*ABD-EL-KADER. — FIN DE L'EXPÉDI- TION. — RENTRÉE A ALGER. — RÉCOMPENSES.
L'année i844, qui suivit celle de la prise de la Smala, vit aussi s'accomplir un des faits de guerre les plus considérables de la conquête de TAlgérie, la Bataille d'Isly. Cette fois encore, j'eus la bonne fortune d'entendre raconter les diverses péripéties de cet événement, sur le terrain même, par le chef remarquable auquel j'étais attaché. Les circonstances qui nous conduisirent à Isly constituent d'ailleurs une période de la vie du général Yusuf, qu'il n'est pas possible de passer sous silence.
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C'était en 1859. Le Gouvernement général avait une organisation provisoire. Il était remplacé, pendant la guerre d'Italie, par un commandement supérieur des forces de terre et de mer, qui avait été confié au général de division, baron Gueswiller, récemment tiré du cadre de réserve, chef excellent, expérimenté et bienveillant.*
A cette époque, le général commandant la province d'Alger était en même temps préfet en territoire militaire. Il jouissait à ce titre d'un traitement élevé et de fonds secrets considérables. Il avait, pour logis officiel, une maison mauresque, située dans un angle de la place du Palais, qui avait appartenu jadis au banquier juif Bakri. Ce dernier était possesseur de la créance de quatorze millions dont notre consul avait réclamé le paiement au Dey, ce qui avait donné lieu au fameux coup d'éventail et, par suite, à notre occupation.
Bakri, qui était resté notre allié et notre partisan, avait été connu par tous nos généraux et par Yusuf en particulier. Sa famille ne comptait plus alors qu'une nièce, une dame Foa, âgée, distinguée, habitant les environs d'Alger et que le général protégeait en souvenir de son oncle. C'était une parente de Franchettî, le commandant des éclaireurs de la Seine, en 1870, et de l'explorateur Edouard Foa, deux hommes qui ont sacrifié leur vie pour leur patrie.
L'hôtel des Bakri avait une cour intérieure, ornée de superbes colonnes torses de marbre blanc. Le général, qui aimait cette habitation, devait, l'année suivante, faire orner ses murs d'arabesques en relief, copiées sur l'Alhambra. C'est là qu'il réunissait chaque jour ses chefs de service ; d'abord son chef d'état-major, auquel
je devais ma position et qui me fut bientôt mieux connu. Sa réputation militaire était remarquable ; mais sa passion du jeu l'avait déconsidéré et sa présence à la tête de TEtat-major était, quelquefois, pour le général, une difficulté. Toutefois, sa grande expérience des hommes et des afiTaires d'Algérie en faisait à l'occasion un homme précieux.
Les affaires indigènes étaient dirigées par un ofiBcier des plus capables, d'une droiture et d'une loyauté parfaites, et qui était pour le général un ami dévoué. C-était le lieutenant-colonel GandiL ancien officier d'artillerie, passé aux tirailleurs indigènes, au moment de leur formation en régiments. Il remplissait ses fonctions depuis longtemps et jouissait de l'entière confiance du général. Nous fûmes bientôt très liés. C'était un philosophe, un peu rêveur, enclin aux utopies et très estimé. 11 devait se distinguer à Reichshoffen, à la tête du 3" régiment de tirailleurs et parvenir au grade de général de division.
Les affaires civiles étaient confiées à un chef de bureau spécial.
Les occupationsde chef du cabinet du général n'étaient pas une sinécure. En dehors des rapports des trois chefs de service auxquels il devait assister et qui prenaient beaucoup de temps, il y avait une correspondance privée très active et une quantité d'affaires d'un caractère personnel que le général était forcé de se réserver. En outre, dès qu'il avait confiance dans son aide-de-camp, il lui laissait tout faire, sans même lui indiquer les solutions à adopter. L'idéal, pour lui, était de signer des affaires toutes faites, sans avoir à s'en occuper. Et encore, ce
n'était pas toujours facile d'obtenir sa signature. Il en résultait pour l'aide-de-camp une responsabilité assez lourde. Mais aussi quelles leçons d'expérience on acquérait dans cette position qui était toujours extrêmement délicate!
En 1859, la campagne d'Italie absorbait nos pensées. Elle exerçait son influence sur la plupart des questions militaires, et augmentait leur intérêt. Au mois de Juillet, on nous annonça l'arrivée de deux mille prisonniers autrichiens. Il fallut les faire camper aux portes de la ville et les tentes étaient à peine dressées, que le navire de guerre, chargé de les transporter, fut signalé. Dès qu'ils furent débarqués, on les conduisit sur l'emplacement qui leur avait été réservé. On y avait rassemblé des vivres en abondance, des tentes, et tous les objets de première nécessité. Le terrain choisi était sur la droite de la route de Mustapha supérieur, en sortant de la ville par la porte d'Isly . Le général voulut les recevoir. Il se rendit près d'eux avec son état-major, se plaça au milieu du camp et réunit les ofiBciers autour de lui. Une foule de prisonniers se groupèrent derrière leurs chefs, et le général, qui ne nous avait pas prévenus, leur dit : (« Soyez ici les bicnvcnns: vous n'êtes pas pour nous des prisonniers; vonselcsdes frères d'armesque le sort des combats a trahis. Noire devoir est d'adoucir les amer— lûmes de votre caplivile. Je m'y emploierai de mon mieux; lout ce qu'il vous faut, on vous le donnera. Et, pour commencer, MM. les officiers seront libres sur parole dans l'élendue de mon commandement. »
Les Autrichiens, émus de cet accueil, se confondirent en remerciements et n'abusèrent jamais de la liberté qui
leur fut laissée. Quoique j'aie été bien traité chez les Prussiens, en 1870, je n'ai pu m'empêcher de comparer cet accueil à celui qui nous fut fait dans le nord de l'Allemagne.
Tandis que nos regards étaient tournés du côté de la haute Italie, les nouvelles qui nous parvenaient du sud-ouest de TAlgérie absorbèrent bientôt nos préoccupations. .
Déjà, au mois de mai, des complications s'étaient produites de ce côté et avaient exigé la formation d'une colonne mobile, placée sous les ordres du commandant Colonieu, des affaires arabes. Celui-ci avait maintenu la tranquillité parmi les tribus marocaines de la frontière, mais n'avait pu calmer une effervescence qui était toujours une menace pour la paix.
En réalité, les affaires se gâtaient à l'Ouest de la province d'Oran. Le 11 août, nos postes de la frontière marocaine furent attaqués par des gens des Mahia et des Angad qui revenaient du Sud et qui avaient déjà commis des délits sur notre territoire.
A la fin du même mois, à Sidi Zaher, le commandant Bachelier du i*' régiment de spahis fui assailli par des cavaliers marocains. Ces troubles étaient encouragés par le bruit de la mort prochaine du Sultan. Un chérif, Mohamed ben Abdallah, en profita pour prêcher la guerre Sainte et soulever les tribus limitrophes.
Au mois de septembre, il fallut envoyer le général Thomas, commandant la subdivision de Tlemcen, à Ras-el-Mouilah, près de la frontière, avec une colonne ; puis , le lieutenant-colonel Beauprêtre dut prendre position avec quelques troupes, sur l'Oued Tiouli et peu
de temps après, le général Walsin Esterhazy, commandant la province d'Oran, alla s'installer à Tlemcen, pour surveiller de près les événements. Il était temps d'agir.
Au milieu du même mois, le général dje division, comte de Martimprey, naguère premier aide-major de l'armée d'Italie, fut nommé commandant supérieur des forces de terre et de mer, en remplacement du général Gueswiller qui rentra en France. Il arriva à Alger, le 21 septembre.
A peine installé, il se vit forcé, de punir les actes d'aggression des tribus marocaines, d'autant plus que Tavénement du nouveau Sultan avait été marqué , comme toujours, par des luttes intestines et une véritatable anarchie . Le général de Martimprey envoya d'abord des renforts, puis dirigea le général Thomas sur l'Oued Kiss, où il fit construire une grande redoute, destinée à servir de biscuit-ville au futur corps expéditionnaire, dont l'organisation commença aussitôt.
Ce corps devait comprendre deux divisions d'infanterie et une de cavalerie. Les divisions d'infanterie avaient chacune leurs éléments de toutes armes au complet. Elles étaient sous les ordres des généraux commandant les provinces d'Oran et d'Alger. Celle du général Yusuf comptait 10 bataillons d'infanterie , 3 pelotons de cavalerie, ^ sections d'artillerie, i section du génie, une ambulance et un détachement du train des équipages.
La division de cavalerie, sous les ordres du général Desvaux, commandant la division de Constantine, était forte de 17 escadrons.
Uû^
C'était un ensemble de 12.000 hommes, avec plus de 4.000 chevaux, et un goum de 600 cavaliers fourni par les tribus d'Oran et de Tlemcen. On Tappela le corps expéditionnaire de l'Ouest.
On a reproché depuis au général de Martimprey d'avoir formé ce petit corps d'armée afin de se créer des titres à la dignité de maréchal. C'était une erreur; car, la composition du corps expéditionnaire avait été réglée à Paris, parle maréchal Randon, ministre de la Guerre. Son expérience des luttes africaines lui avait montré qu'il fallait deux colonnes pour pénétrer dans le massif montagneux des Béni Senassen et une forte division de cavalerie, pour garder la plaine, escorter les convois et empêcher la concentration des contingents indigènes. En fait , cette composition parut rationnelle et elle assura le succès.
Le 6 octobre, un ordre du jour apprit aux troupes qu'elles allaient être chargées de châtier les Marocains, qui avaient violé notre frontière, assailli nos colons, attaqué nos camps , à moitié soulevé nos tribus de Tlemcen, et causé, même dans la province d'Alger des excitations qui avaient amené le pillage de plusieurs marchés.
La 2* division d'infanterie était prête depuis la fin de septembre. Le général Yusuf s'embarqua le !x octobre, sur un navire de l'Etat affecté aux transports le long des côtes.
Son état-major comprenait, avec son chef habituel, le commandant Vuillemot qui devait être un jour chef d'Etat-major général de l'armée, et le capitaine Philebert, détaché des affaires arabes, qui parvint plus tard
au grade de général de division. Nous arrivâmes à Oran le 6, et à Tlemcen le 8.
Nous en partîmes deux jours après, pour rejoindre à Ras-el-Mouilah, sur la frontière, les troupes, qui s'y trouvaient. La route se fit gaiement. Le général était heureux et fredonnait des airs du Trouvère,
Mais cet entrain ne devait pas durer. Une épidémie de choléra venue d'Espagne par le Maroc, avait, depuis peu, fait son apparition dans les ambulances de Lalla Maghrnia et de Tlemcen. En route, on nous apprit que les troupes du corps expéditionnaire étaient rudement éprouvées et que le fléau exerçait déjà dans leurs rangs, de terribles ravages. Telles furent les conditions dans lesquelles nous arrivâmes au milieu des corps de la Division. On avait une moyenne de dix cas par compagnie. Le t3 octobre, ce nombre avait encore augmenté. La situation était grave. Les visages semblaient assombris. 11 fallait nous hâter de gagner le camp de Kiss, où se trouvait le principal rassemblement et, en même temps, le foyer du choléra.
Le général fit d'abord évacuer sur Tlemcen, une partie des malades et laisser à Ras-el-Mouilah, ceux qui étaient le plus gravement atteints. Puis, il partit, le i6, pour rOued Kiss.
En route, nous rencontrâmes un bataillon d'infanterie que le général Walsin Esterhazy avait renvoyé de son camp, parce qu'il avait perdu la moitié de ses hommes en 3 ou f\ jours. Les malheureux, ne sachant où aller, s'étaient ainMé!? dans la plaine. Lechef de bataillon nous fit connaître sa position, et nous peignit le décou-
jemenl de sa troupe. Le général Yusuf réunit lesoffî-
ciers, remonta leur moral, leur dit qu'il les prenait dans sa division, et qu'il allait les amener avec lui ; que désormais nous soignerions leurs hommes et qu'ils trouveraient parmi nous, des frères d'armes qui ne les abandonneraient plus. Cette allocution produisit le meilleur effet. Chacun comprit qu'il pouvait compter sur un chef animé de pareils sentiments, et se disposa à nous suivre.
Le lendemain, la chaleur était accablante et, en route même, plusieurs hommes tombèrent frappés par le fléau. Nous arrivâmes enfin à ce camp du Kiss qui a laissé de si sombres souvenirs parmi ceux qui y ont séjourné. Nous franchîmes, en arrivant les eaux contaminées de la petite rivière qui lui donnait son nom et nous allâmes nous installer à côté d'une redoute qui ^j;
avait été construite pour y rassembler des vivres et qui était dévenue un dépôt de cholériques. Quelques instants auparavant, les Beni-Senassen, parmi lesquels le choléra exerçait aussi ses ravages, étaient venus attaquer le camp ; mais leur tentative avait été facilement repoussée.
Les 18 et 19 octobre, l'épidémie redoubla d'intensité; de nombreux officiers furent subitement atteints ; parmi eux se trouvaient le général de Liniers, commandant une des brigades de la division qui fut transporté à Nemours, puis à Oran. Chaque jour, on évacuait des malades sur les ambulances établies dans les villes voisines. On était débordé par le nombre des cholériques ; et pour comble de malheur, les remèdes manquaient. Les approvisionnements du service de santé avaient été formés à Gênes avec ceux qui restaient de la campagne
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d'Italie et confiés à des bateaux à voiles. Des vents contraires les avaient relardés et ils n'étaient pas encore arrivés quand le choléra éclata avec une violence inouïe. Le nombre des médecins et celui des infirmiers était insuffisant; les ambulances du camp et la redoute du Kiss, regorgeaient de malades et étaient devenues des foyers d'infection. Les hommes ne voulaient plus s'y rendre ; le général Yusuf organisa alors, dans chaque corps, des ambulances de régiment, servies par des infirmiers volontaires. Ceux-ci ne firent jamais défaut et les officiers comme les soldats montrèrent dans ces circonstances, un dévouement admirable.
Les décès atteignaient la proportion d'un sur 5, soit 20 % . A chaque instant, on rencontrait des camarades qui vous disaient : « Ce sera peut-être mon tour demain ». Avec cela le temps était magnifique, chaud le jour et froid la nuit.
Le général Yusuf qui avait pris le commandement de sa division dans un moment des plus critiques, fut convoqué chez le général en chef le lendemain de son arrivée, avec les autres généraux et les chefs de corps. Le général de Martimprey, montra dans ces circonstances une énergie et une ténacité remarquables.
La situation semblait désespérée ; on parlait de renoncer à l'expédition et de la reprendre quand l'état sanitaire serait amélioré. Le général en chef combattit cette idée avec énergie et fit preuve d'une résolution qui sou- IniL loul le mande. 11 songeait seulement à déplacer ses troupes et h to.^ L^ioblïi dans une région plus saine. ^ 11 expliqua .son pi.. jet aux généraux et aux colonels, " fît connaître le but de l'expédition qui était d'abord
d'occuper la montagne des Beni-Senassen et le plateau qui la couronne, de dominer ainsi les plaines des Angad et de Trifa et de briser l'union qui existait entre les tribus soulevées contre nous. Il fallait pour cela se rapprocher du pied des montagnes, et chercher des terrains de campement dont les eaux fussent saines et abondantes. Il comptait partir avant peu pour reconnaître un nouvel emplacement.
Le général Yusuf, de son côté, s'était déjà rendu à l'ambulance pour visiter les cholériques et relever les courages. L'état des esprits était tel, qu'au moment de quitter nos tentes, un officier qui avait été désigné pour l'accompagner, vint m'avouer qu'il était sûr d'être pris par le fléau, et me prierde lui éviter ce service. J'essayai vainement de le remonter. La frayeur le dominait ; je dus le renvoyer dans sa tente.
A l'ambulance, le spectacle était navrant. Les malades étaient rangés le long des côtés de la grande tente; et, comme on n'avait ni le temps, ni les moyens d'enterrer les morts au fur et à mesure de leurs décès, ceux-ci étaient placés au centre, attendant leur tour d'être enlevés. Les médecins circulaient désolés, au milieu des cadavres et des mourants, sans remèdes, sans espoir, souvent frappés eux-mêmes, mais toujours courageux et dévoués.
Le général donna des consolations, des encouragements; puis, il sortit, attristé par ce spectacle. Il en résulta cependant une amélioration. Il fallait trouver le moyen d'enterrer les morts plus rapidement. Il fit demander dans les corps des hommes de bonne volonté. Il s'en présenta peu. Seule, une compagnie de discipline
qui était employée à des travaux de route, en fournit un nombre suffisant. Ces soldats, plus endurcis que leurs camarades, comptaient trouver quelque bénéfice dans la vente des vêtements des cholériques. Plusieurs officiers en achetèrent et se procurèrent ainsi des ceintures de laine qui leur manquaient.
On faisait creuser aux disciplinaires de grandes tranchées assez profondes, où Ton enterrait les morts par centaines.
Toutcela n'empêchait pas les effets terrifiants du fléau, qui, dans certains cas, devenaient foudroyants. Un soir, je fus réveillé par des secousses imprimées à ma tente. Je me levai et je trouvai un homme du train, qui était tombé en heurlant les cordes des piquets. Il ne pouvait plus se relever; la maladie Tavait terrassé. Il fallut aller chercher un de ses camarades avec son miilet et son cacolet, l'aider à charger son malade et partir avec lui. En route, il fut pris à son tour et forcé de rester à £ Tambulance. Les décès survenaient avec une rapidité
î: inouïe. On était pris le matin ; on mourait le soir.
p Le général comparait cette épidémie à celle de la
Dobrutscha, au début .de la guerre de Crimée. Le colonel de Montalembert du i" régiment de chasseurs d'Afrique, à peine atteint, fut enlevé en quelques heures. J'allai voir mon ancien chef, le colonel deBonnemains, qu'on m'avait dit malade. Je le trouvai couché et très abattu. Les quatre escadrons de son régiment étaient réduits à deux.
Le général Thomas, commandant la 2** brigade de la division, était venu un jour déjeuner avec le général; dans l'après-midi, il se sentit pris, fut transporté dans
YUSUF AU MAROC ET A ISLY gS
la redoute du Kîss et y mourut presque aussitôt. La division n'avait plus de généraux pour commander ses brigades.
Afin de réagir sur le moral des soldats, Yusuf imagina de faire le soir, sur le front des régiments, des feux de bivouac, devant lesquels les hommes se rassemblaient pour entendre des chansons ou des histoires militaires. Il y en eut un très fréquenté devant sa propre tente. Le chanteur habituel était son porte-fanion, le maréchal des logis Bouron, du i*' spahis, dont le répertoire était très varié. Un soir, au milieu d'un couplet, il eut un hoquet et la voix coupée; il chancela et tomba défaillant. Il fallut l'emporter et l'envelopper de couvertures ; on lui fit avaler une forte dose de thé et de rhum ; puis on le hissa sur un cheval, on l'attacha et on le confia à ^l
deux cavaliers qui eurent l'ordre de le faire galoper '^^5
jusqu'à ce que la transpiration se déclarât. Au retour, il j?Ç
était sans voix et sans forces. Mais, grâce à une réaction ***
violente, il put être sauvé. Depuis lors, dans sa recon- r^:
naissance, il voulait toujours appeler le général son père. ; • ■
Au même moment, le lieutenant-colonel Beauprêlre, - ;
qui commandait la redoute du Kiss, se trouva atteint. ''-
Il vint demander à voir le général, pour lequel il professait une haine invétérée. Cet officier supérieur était connu dans toute l'armée pour sa bravoure et sa cruauté. Il avait fait tuer des Arabes dans des circonstances odieuses et inspirait à bien des gens une véritable répulsion. Sa physionomie, du reste, éveillait ce sentiment. Yusuf avait jadis refusé de l'avoir sous ses ordres, à cause des représailles sanguinaires qu'il exerçait sur les indigènes.
Cette fois, Beauprêtre, malgré sa haine, se sentant malade, vint solliciter Tautorisation d'aller à Thôpital de Nemours. Le général Yusuf me dit de le faire entrer dans sa tente et d'assister à l'entretien.
Quand le colonel eut exposé l'objet de sa démarche, Yusuf lui dit : « Beauprêtre, écoute bien; tu as souvent juré ma mort et si tu l'avais pu, tu m'aurais tué sans pitié. Aujourd'hui, tu es dans mes mains. Je sais que tu es gravement malade ; tu ne peux rien contre moi et je vais me venger. Tout ce que tu désires te sera accordé. Je ferai mettre une prolonge à ta disposition, pour que tu sois transporté avec tous les soins possibles à l'hôpital de Nemours. Je vais te recommander comme si tu étais mon frère. Et maintenant, tu pourras dire que tu connais Yusuf. »
Beauprêtre stupéfait de tant de générosité, resta silencieux. Il fut conduit à Nemours, soigné à l'hôpital et sauvé.
Le général était toujours heureux quand il pouvait se montrer ainsi noble et généreux. Mais sa joie ne dura guère. Il fut pris à son tour et voulant cacher son état aux troupes, espérant que sa crise serait passagère, il me demanda de le soigner sans l'aide des docteurs. Je crus d'abord que ce serait possible ; mais son état s'aggrava de suite et deux jours après, il ne pouvait plus se lever. Je ne pouvais lui obéir plus longtemps. J'allai trouver un médecin militaire qui avait sa confiance. Je lui fis promettre le secret et je l'amenai. Je restai près du général, ajoutant à mes fonctions, celles d'infirmier; un peu de mieux ne tarda pas à se déclarer. Mais alors une difficulté surgit.
Il avait l'habitude d'écrire chaque jour à s^ femme, une lettre des plus tendres. Ne pouvant plus tenir une plume, il voulait que je le fisse à sa place, en imitant son écriture. Son désir me parut excessif; mais il tenait aie satisfaire, il s'animait et pour le calmer, je dus essayer. Je réussis à peu près, et alors il fallut me résigner : j'écrivis d'abord une première lettre sous sa dictée ; puis, une seconde; je les signai pour lui et je les expédiai. Ensuite, je dus, sur ses instances, en écrire d'autres, en m'inspirant de sa pensée et de ses habitudes. Heureusement cela ne dura pas. Cette attaque de choléra, prise à son début, céda assez vite ; il entra en convalescence et le médecin affirma qu'avant peu, il pourrait faire une courte étape à cheval. ^,
Pendant ce temps, d'autres incidents étaient surve- ^j
nus. Un matin, mon plus ancien soldat d'ordonnance ~:
vint me dire que la veille au soir, son camarade de f;
tente s'était plaint de douleurs d'entrailles et avait voulu \ ..'
aller trouver le médecin du quartier général ; qu'il l'en avait empêché croyant qu'il n'avait rien ; mais qu'en s'éveillant, il l'avait trouvé mort. Le malheureux garçon était désolé et dans un état d'émotion indicible. Je dus faire le nécessaire pour faire enterrer le défunt, assainir le terrain et changer la tente de place.
Quelques jours avant sa crise, le général avait reçu la visite d'un capitaine, officier d'ordonnance du général en chef, récemment marié et tellement efiTrayé par le choléra qu'il venait demander au général Yusuf, de le faire évacuer sur Nemours, parce qu'il avait, disait-il, tous les symptômes de la maladie. Yusuf essaya de relever son moral ; et voyant qu'il n'y réussissait pas, il lui
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fit observer qu'il devait d'abord s'adresser au général de Martimprey. Cet officier était tellement troublé qu'il tenta cette démarche. Le général en chef en fut outré. Il le chassa de sa présence et le raya de son État-Major particulier, en lui disant qu'il ne voulait pas près de lui d'officiers sujets à de pareilles frayeurs. Il partit pour Nemours, ne put réussir à entrer à l'hôpital et resta dans cette ville pendant toute la durée de l'expédition.
Sa conduite dans cette circonstance suffit à compromettre sa carrière.
Sur ces entrefaites, le général en chef avait effectué avec la i" division et une portion de la cavalerie, une reconnaissance, qui lui avait fait trouver un campement très sain à Sîdi-Mohamed ou Berkan. Il y avait installé un premier échelon et y était resté deux ou trois jours pour voir les résultats de ce changement. L'état sanitaire s'étant amélioré, il venait nous rejoindre et nous emmener.
Notre situation était pire qu'à son départ. Le nombre des malades avaitdépassé 1.600, et celui des décès, 800, chiflTres dont la plus grande part avait été malheureusement fournie par notre division, qui avait surtout perdu une notable quantité d'officiers.
Le général en chef prit ses dispositions pour nous tirer le plus tôt possible du foyer d'infection où nous étions. Yusuf allait mieux et commençait à reprendre. Depuis deux jours il se levait et se promenait. Le médecin l'autorisa à monter à cheval. Du reste, l'annonce du prochain départ suffisait à ranimer les plus abattus.
Nous nous mîmes bientôt en route. Dans la journée, survint un incident qui me donna une nouvelle occa-
sion de mieux apprécier mon chef. Le convoi, qui suivait un bas-fond sur notre droite, avait rencontré quelques obstacles. Il en était résulté des à-coup dans la file des bagages. On était en pays ennemi : Le général avait déjà fait plusieurs observations. A la fin, il s'irrita et me dicta pour le commandant du convoi un ordre ainsi conçu: « ce que vous faites est stupide ; serrez quand même ». Je fis de vains efforts pour lui faire modifier cette note. Il fallut l'envoyer au destinataire qui était un officier de valeur, le capitaine Seroka. Ce dernier s'en offensa ; et, le soir, il renvoya le billet au général en lui écrivant qu'il ne pouvait l'accepter, « ni pour le fond, ni pour la forme. »
Le général devint furieux. Il voulait voir de suite le capitaine et lui infliger une punition exemplaire.
Je laissai passer sa colère et quand il fut un peu calmé, j'obtins qu'il le fit venir seulement le lendemain. Puis, profitant d'un bon moment, je le priai d'examiner ce qu'il aurait fait lui-même s'il avait reçu le billet qu'il avait envoyé. Il comprit et se mit à sourire.
Le lendemain, Seroka arriva ; le général était reposé. Il dit de suite au capitaine qu'il avait eu tort la veille, qu'il voulait oublier cet incident ; il l'invita à déjeuner, et lui tendit la main. Seroka la serra profondément touché, et, l'assura de son entier dévouement. Ce fut fini. On prépara ce jour-là l'attaque des positions des Béni- Senassen. Le 27 au matin, la cavalerie fut envoyée dans la vallée pour faire une diversion et détourner l'attention de l'ennemi.
Le reste des troupes partit vers 10 heures, en deux colonnes, ayant chacune en tête une brigade chargée de
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TofFensive; l'autre brigade formait réserve. Dans la division Yusuf, le colonel Archinard, du i'*^ régiment de tirailleurs, commandait la brigade d'attaque. Vers midi, on était au pied des hauteurs. A deux heures, l'ascension commença. Les Arabes, réunis en grand nombre sur les premiers contreforts, ouvrirent le feu, mais de trop loin. La tête de la brigade s'avança sur les villages fortifiés d'Aïn Tegma et sur le col d'Ouarinfou, qui était son objectif. Pendant ce temps, sur notre gauche, le général Deligny, à la tête de la brigade d'attaque de la i" division, marchait sur le col d'Aïn Tafouralt, distant d'environ 6 kilomètres et situé à 800 mètres d'altitude.
Le terrain était tourmenté et couvert d'obstacles préparés par l'ennemi. Constamment nous rencontrions des abatis et des retranchements en pierre sèche; nous avancions péniblement à travers des ravins profonds et et sur des pentes raîdes. Au premier plateau, le capitaine d'Etat-major Boussenard, aide-de-camp du colonel Archinard, fut blessé d'une balle à la cuisse. Un cacolet l'emporta, conduit par son ordonnance. Celui-ci s'égara et faillit tomber dans les mains des Arabes. Heureusement, il put s'en tirer et atteindre l'ambulance; son capitaine fut sauvé ; mais il était de ceux que les projectiles ne ménagent pas. Il eut le bras gauche emporté à Rezonville, en 1870, fut pris par les Prussiens, amputé, guéri et devint plus tard commandant de corps d'armée.
Notre mouvement continuait. On dut enlever les villages d'Aïn Tegma et des Riran, qui furent mal défendus. Devant le dernier, appelé le village des grottes, le commandant Suzzoni, du i**' tirailleurs, se distingua.
Au delà de ce village et le dominant, se trouvait un plateau arrosé par des ruisseaux que formaient d'abondantes sources. Arrivés là, nos hommes n'en pouvaient plus. La plupart se couchaient et refusaient d'avancer. La nuit approchait. La situation devenait critique et on se demandait comment on en sortirait.
Le général se vit forcer d'arrêter le mouvement et de convoquer les chefs de corps. Un conseil s'improvisa. Les colonels, invités à donner leur avis, déclarèrent qu'on ne pouvait aller plus loin et opinèrent pour l'installation d'un bivouac sur place.
Les soldats, disaient-ils, sont épuisés. Le général allait se ranger à leur opinion, quand le chef d'Etatmajor de la division demanda à exprimer la sienne et nous donna une véritable leçon de service en campagne. Il fit observer que l'ordre du général en chef était d'aller occuper le col d'Ouarinfou, que nul n'avait le droit de le modifier; qu'il fallait donc y aller coûte que coûte et non s'arrêter; au point de vue du devoir militaire, il était sûr d'être dans le vrai.
Cette manière de voir, exprimée si nettement, parut très juste et frappa tout le monde. Le général comprit qu'il devait imposer sa décision ; il adopta l'avis de son chef d'Etat-major, ordonna à chacun d'encourager ses hommes et de reprendre la marche en avant, après une demi-heure de repos. Puis, il annonça que pour donner l'exemple, il allait se rendre à la tête de chaque corps.
Partout les hommes étaient étendus par terre. Mais sur le sentier qui conduisait au col, une compagnie de chasseurs à pied se tenait debout, l'arme au pied, derrière, son chef le lieutenant Edon, qui avait défendu
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à ses hommes de se coucher. Le général, surpris de voir cette troupe seule sur pied, félicita son commandant pour cette preuve d'énergie et lui dit qu'il allait lui demander encore un nouvel effort. Il lui prescrivit de conduire ses hommes au col et de les installer en grandgarde sup- l'un des sommets qui le dominait. Puis, sentant la difficulté d'obtenir ce résultat, il ajouta : Je vous promets la croix pour vous et quatre médailles pour la compagnie, si vous réussissez. Le lieutenant, sans hésiter, cria à ses hommes : Chasseurs, vous l'entendez : quatre médailles pour vous et la croix pour moi. En avant! marche. Et ils partirent d'un pas résolu.
Partout, le général releva les courages abattus, et, comme la nuit approchait, il ordonna aux officiers de chaque corps de faire allumer des feux le long du chemin, d'exciter l'ardeur de leurs hommes et d'arriver n'importe comment.
La marche reprit : le col était tout près et assez vaste pour y installer le camp. Le général n'en pouvait plus. On lui fit un lit par terre avec des couvertures, en attendant le sien. En s'étendant dessus, il me chargea . de choisir les emplacements des grands gardes , de veiller à leur occupation et de m'assurer de l'arrivée de tous les corps. Cette mission prolongea mes courses jusqu'à une heure avancée de la nuit. Quand je revins, le général dormait profondément. Je le réveillai néanmoins pour lui rendre compte, persuadé que son sommeil n'en serait que meilleur.
Lanuit, heureusement, se passa sans alerte. En résumé, nous occupions le plateau central des Beni-Senassen et ce résultat avait été obtenu presque sans pertes.
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Le lendemain, la brigade de réserve' nous rejoignit avec le reste du convoi ; et les deux divisions du corps expéditionnaire firent leur jonction. Déjà, Fétat sanitaire s'était sensiblement amélioré.
La résistance des Beni-Senassen était brisée et leurs tribus firent demander Taman. On exigea que leur chef, El Hadj Mimoun, vint lui-même faire sa soumission. Il s'empressa d'obéir, accepta toutes les conditions et livra des otages. On cessa les razzias et on s'apprêta à marcher contre les tribus de la plaine qui avaient pris part aux hostilités.
On partit le 4 novembre et on campa le lendemain aux puits de Tinzi, d'où on lança le goum sur les Zekkara pour les razzier. Dans l'après-midi, un cavalier revint au galop réclamer du renfort. J'étais près du général en chef; je m'offris pour conduire la troupe désignée ; il fut enchanté et me laissa partir à toute bride avec l'escadron chargé de fournir le peloton d'escorte.
Je rêvais déjà d'un petit combat de cavalerie, quand j'aperçus, venant vers moi, un immense troupeau de moutons conduit par des hommes du goum. Le renfort demandé était devenu inutile ; la razzia avait réussi : il n'y avait plus qu'à rentrer.
Le 8 novembre, les troupes reprirent leur marche et arrivèrent sur l'Oued Isly. Le lendemain, nous campions sur le terrain de la célèbre bataille de ce nom ; il était dénudé et ondulé avec des pentes douces.
La vue des rives de l'Oued Isly causa au général Yusuf une véritable joie et raviva tous ses souvenirs. 11 m'avait déjà indiqué le point où la petite armée du maréchal Bugeaud avait franchi la rivière, dans la nuit du
i3 août i844, pour se porter au devant des troupes marocaines. Il me montra de même remplacement de la tente du fils du Sultan, de celle du maréchal et enfin, le terrain sur lequel il avait chargé.
Cette campagne de i844 avait été pour lui la plus intéressante de sa vie militaire. D'abord, Tidée d'aller au Maroc, pour y combattre à la fois l'Emir et le Sultan, alliés contre nous, était d'autant plus séduisante qu'on avait parlé de troupes régulières, d'une artillerie servie par des Espagnols, d'effectifs énormes et enfin d'une cavalerie aussi nombreuse que redoutable. Ce dernier renseignement s'adressait tout particulièrement à la cavalerie indigène du maréchal et surtout aux spahis de Yusuf qui devaient être engagés contre elle. Le Sultan du Maroc avait alors une garde noire, composée de douze mille nègres fanatiques, appelés les Abid el Bokhari, dressés à l'Européenne et réputés pour leur fanatisme, leur bravoure et leur cruauté.
De son côté , Yusuf commandait à des cavaliers incomparables, toujours entraînés, pleins d'ardeur, fiers de leurs succès et ayant, dans leur chef une foi aveugle. Avec eux, il aurait tout tenté et il était impatient de les lancer sur les Abid.
Les récits qu'il fit à ses officiers en 1869, quoique plus spécialement consacrés au rôle de ses spahis, permettaient de reconstituer une grande partie des opérations de t844.
Au début, le colonel Yusuf, était depuis la fin du mois de mai, sous les ordres du général de Lamoricière, commandant la province d'Oran qui s'était installé à Lalla- Maria, pour y construire des postes fortifiés. Une pre-
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mière rencontre avait eu lieu à la Koubba de Sidi-el- Azis, sur la frontière, entre les spahis et un fort détachement de la garde noire, qui avait été taillée en pièces et dispersée.
Le 1 6 juin, cinq jours après l'arrivée du maréchal et des renforts qu'il amenait, Yusuf avait de nouveau chargé à la tête de ses hommes, les cavaliers nègres du Sultan et remporté sur eux un succès éclatant. Les Marocains avaient eu plus de 3oo tués et un drapeau enlevé, ce qui valut au colonel sa seizième citation. Désormais, il était sûr de mettre la garde noire aussi facilement en déroute que les goums irréguliers de l'Emir.
En traversant l'Oued Isly, le 9 novembre, le général m'avait indiqué le plateau où le maréchal, l'avant-veille de la bataille, avait expliqué à ses officiers ses dispositions tactiques. Il m'avait en même temps rappelé cet épisode, bien connu des troupes d'Afrique et dont le souvenir était resté vivant dans sa mémoire.
Les officiers des spahis d'Oran et ceux du 2* chasseurs d'Afrique oflTraient un punch à leurs camarades des autres régiments de chasseurs d'Afrique et de hussards qui venaient d'arriver. Le maréchal et les généraux, invités à y assister, s'empressèrent de se joindre à eux. Le maréchal , qui aimait ces réunions , causa avec abandon , rappela les formations de Bonaparte en Egypte et leur dit que celle qu'il avait adoptée, s'en rapprochait beaucoup. Son armée devait être groupée en losange. Il appelait cet ordre d'attaque,, une hure de sanglier, dans laquelle La Moricière serait la défense de droite. Bedeau celle de gauche et Pélissier, le museau. Le maréchal comptait se tenir entre les deux oreilles.
L'infanterie devait former les quatre côtés ; la cavalerie marcherait au centre, avec Tartillerie et le convoi. Il comptait entrer ainsi dans l'armée marocaine, « comme un couteau dans du beurre. »
Les effectifs de Tennemi ne Tinquiétaient guère. Plus ils seront nombreux, disait-il, plus la victoire sera éclatante. Il avait 6.5oo bayonnettes et i.5oo chevaux. Il ne doutait pas de détruire les 60.000 hommes qu'on attribuait au fils du Sultan.
Ce fut après avoir franchi TOued Isly, le 16 août, que l'armée prit sa formation. Yusuf commandait la colonne de cavalerie de gauche composée de six escadrons de spahis, soutenus par quatre escadrons de chasseurs d'Afrique. On se dirigea droit sur les camps marocains. La cavalerie ennemie chargea d'abord notre infanterie, suivant les habitudes des arabes : une charge au galop, un coup de fusil et un ralliement en arrière, pour recommencer aussitôt. Ses efforts furent brisés par l'artillerie et par les décharges de nos bataillons qu'elle ne put entamer.
Quand le maréchal jugea le moment favorable, il fit donner l'ordre à sa cavalerie de se lancer sur le camp marocain et de l'enlever. Ce fut Lamoricière qui porta lui-même cet ordre au colonel Yusuf. Celui-ci forma d'abord ses escadrons en colonne serrée pour les tenir dans la main jusqu'à l'heure de la charge. Mais l'apparition subite d'un goum considérable sur sa droite lui fit modifier ces dispositions. Il prit une partie de son monde laissa le reste en position et chargea trois ou quatre fois sur ce groupe ennemi, jusqu'à ce qu'il l'eut dispersé. Il reprit ensuite sa marche au galop en se fai-
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sant couvrir sur sa droite et arriva promptement sur la première ligne de tentes. Là il fut exposé aux feux d'une assez nombreuse artillerie qui, heureusement, tirait trop haut. Sans hésiter, il fit sonner la charge et se lança à corps perdu sur cette artillerie qui fut sabrée, culbutée et enlevée en partie. Sept bouches à feu restèrent dans ses mains.
Yusuf avait pris pour direction le camp impérial où le fils du Sultan, chef de l'armée marocaine, comptant sur la victoire, avait laissé ses tentes montées. Mais une nuée de fantassins et de cavaliers combattaient avec énergie pour les défendre. Il y eut alors un engagement des plus vifs : les spahis étaient arrêtés par un cercle de feu et perdaient du monde. Heureusement, ils furent dégagés par une charge des chasseurs d'Afrique qui les suivaient en réserve et alors rien ne leur résista. Ils reprirent leur élan, arrivèrent avec les chasseurs jusqu'au petit plateau où s'élevait la tente du Sultan et dispersèrent l'ennemi jusqu'à l'Oued Isly .
Les escadrons que Yusuf avait laissés sur sa droite et qui avaient été chaudement engagés, le rejoignirent; et il put rallier tout son monde. Le général La Moricière lui envoya à ce moment, l'ordre de traverser la rivière et de poursuivre les Marocains à une faible distance. Ce mouvement acheva la déroute. Pendant ce temps, l'infanterie occupait la position.
Onze canons, dix-huit drapeaux, des chevaux de guerre, des armes, des munitions, un butin immense et la tente impériale avec ses richesses formaient un ensemble de trophées superbes. Yusuf fit réserver pour le maréchal la tente de Muley-Mohammed, fils du Sul-
tan. On y déposa les dix-huit drapeaux pris à l'ennemi et le parasol de commandement de Muley; les onze pièces de canon furent placées des deux côtés de la tente.
Le lendemain de cette glorieuse journée, le maréchal s'inquiéta d'Abd-el-Kader dont on signalait la présence sur les flancs de Tarmée. Yusuf s'offrit pour en avoir des nouvelles. Le soir, il fit habiller cent de ses plus vaillants spahis, en cavaliers marocains revêtus de burnous noirs, coiffés de capuchons pointus et partit à leur tête au milieu de la nuit. Après quatre ou cinq heures de marche, il surprit un groupe d'Arabes en reconnaissance, lui tua quelques hommes et le prit en entier. Son chef était le secrétaire intime de l'Emir, porteur de son cachet officiel et d'une correspondance qui contenait sur les projets de son chef les indications les plus précieuses. Yusuf revint dans la matinée avec son nouveau butin et ses prisonniers. Il fut chaudement félicité par le maréchal qui était enchanté. Ce dernier expédia le même jour son rapport sur la bataille dans lequel il citait le colonel pour la dix-septième fois, comme « s'étant hautement distingué à la bataille d'Isly, lors de l'enlèvement du camp et de l'artillerie du fils de l'empereur Abd-er-Rhaman ».
En se retrouvant, quinze ans après, sur le théâtre de ce glorieux exploit, le général se sentait rajeunir au souvenir du passé. Le général en chef, qui avait, lui aussi, assisté à la bataille, ne put s'empêcher d'être ému en revoyant ces lieux et il eut alors la pensée d'honorer la mémoire du maréchal par une démonstration militaire. Sur son ordre, on éleva une petite pyramide en pierres sur l'emplacement occupé, le i4 août i844, par
la tente du maréchal Bugeaud. Dans Tapres-midi, la troupe improvisa spontanément une fête militaire autour du petit monument, pour rendre hommage au vainqueur d'isly . Elle fut terminée par une ronde gigantesque éclairée par des torches improvisées, dans laquelle zouaves, chasseurs d'Afrique, hussards, fantassins et même un aumônier de la colonne, ancien zouave, chantaient la Casquette.
Le général avait alors pour fanion la queue du superbe cheval blanc qu'il montait le jour de la bataille. 11 raconta que cet aoimal ne supportait pas l'éperon et que cependant ce jour-là il avait cru devoir mettre ses plus beaux chabirs (i). Il en résulta qu'à la première charge, en tête de ses spahis, son cheval s'emballa. 11 se voyait déjà aux mains des Marocains, quand l'idée lui vint d'enlever son burnous, de le jeter sur la tête de sa monture et de le serrer sous le cou de façon à l'étoufiFer. Il put ainsi l'arrêter et éviter un malheur.
Le lo novembre, nous arrivâmes devant les jardins de la petite ville d'Oudjda, qui devait être punie, pour l'appui qu'elle avait donné aux tribus hostiles. On leva sur elle une contribution de guerre de cent mille francs, qui fut payée sur-le-champ. Une grande partie de cette somme fut apportée dans des sacs qui contenaient des pièces françaises de vingt centimes. Ce fut un sujet d'étonnement pour le Payeur et l'Intendant, chargés de la recevoir. On leur expliqua que, depuis longtemps, des Juifs marocains accaparaient ces pièces avec les-
(i) Eperons.
quelles ils faisaient un commerce lucratif. A la même date, parut Tordre du jour du général en chef qui résumait les résultats obtenus et annonçait le retour des troupes en Algérie. Ce qui frappait le plus dans cet ordre, c'était le chiffre de nos pertes. Il s'élevait au cinquième de l'effectif et était dû tout entier au choléra. Un détail qui devait rester dans l'esprit des ofiRciers, c'était la disproportion entre les puissants moyens d'action rassemblés et la faiblesse de nos adversaires. On supposa que l'autorité supérieure avait eu, au début, des projets plus étendus, que les circonstances ne lui permirent pas de mettre à exécution.
Nos marches de retour n'offrirent aucune difBculté. Mais elles furent marquées par une scène regrettable.
Au passage d'un cours d'eau, sur la frontière, le général en chef, n'ayant pas trouvé ses ordres bien exécutés, entra dans une violente colère et apostropha le général Yusuf devant ses troupes , d'une façon blessante. Ce dernier avait pâli sous l'outrage, mais s'était contenu et n'avait rien répondu. Il n'en était pas moins irrité et l'incident lui avait paru assez grave, pour se disposer à son retour à Alger, à provoquer le général de Martimprey en duel.
Deux jours après, tandis que je travaillais avec lui, dans sa tente, le commandant d'Etat-major Mircher, premier aide-de-camp du général de Martimprey, vint le trouver et lui annoncer qu'une frégate arriverait à Oran, dans quelques jours, prendre le commandant supérieur pour le transporter à Alger et que ce dernier offrait au général Yusuf de monter à son bord, avec son état-major, pour revenir également au chef-lieu de son
commandement. Il répondit à Taide-de-camp que « si la proposition du général en chef était un ordre, il n'avait qu'à obéir; mais si c'était une gracieuseté, il n'avait rien à recevoir de lui ». Et il insista pour que cette réponse lui fut rapportée textuellement. Le général de Martimprey lui fit savoir alors que c'était un ordre. En résumé, ces deux généraux revenaient brouillés, par la faute du premier qui, dans une occasion insignifiante, avait perdu tout son sang-froid.
Peu de temps après, les troupes prirent, par étapes, le chemin de leurs garnisons, tandis que les états-majors se dirigeaient sur Tlemcen et Oran. En route, nous fûmes rejoints par l'oflBcier d'ordonnance du général en chef qui avait passé le temps de l'expédition à Nemours. Il semblait satisfait ; mais il reçut un accueil glacial qui ne parut pas d'ailleurs l'embarrasser. Etant arrivé à Alger avant son régiment, il eut l'idée de le rejoindre à sa dernière étape et de rentrer en ville, à la tête de sa compagnie. Mais quelques jours après, il fut invité par ses camarades et par son colonel à quitter le i'*^ zouaves. On n'y voulait plus d'un officier qui avait quitté son poste au moment du danger. Il partit pour France, réussit à passer dans l'Intendance et y parvint à lin grade élevé.
L'expédition du Maroc pacifia pour longtemps les tribus marocaines de notre frontière et contribua à augmenter notre influence sur le Gouvernement du Sultan, dont l'autorité était déjà bien ébranlée. 11 n'avait pu en effet envoyer un seul cavalier au secours de ses soi-disant sujets et nous avions châtié des tribus arabes à peu près indépendantes.
La faiblesse de leur défense fit dire qu'on avait organisé le corps expéditionnaire sur des bases hors de proportion avec les forces qu'il avait eues à combattre et avec le résultat obtenu. Mais en réalité, on croyait alors que le Sultan du Maroc était capable de soutenir les tribus attaquées avec une armée aussi forte que celle de 1844 ; et dans ce cas, nos troupes n'auraient pas été trop nombreuses. Il fallait prévoir cette éventualité et ne pas s'exposer à un échec.
Cette campagne eut aussi des conséquences avantageuses pour le général Yusuf, qui fut cité à Tordre pour la 25* fois et proposé pour la Grand-Croix de la Légion d'honneur, qu'il reçut l'année suivante. Ma part fut, pour un jeune capitaine de mon âge, tout aussi belle. Elle a laissé dans mes souvenirs et dans ma carrière des traces inefiTaçables. Je fus l'objet d'une citation et d'une proposition pour la croix de chevalier qui reçut une suite heureuse quelques mois plus tard.
Il est inutile d'ajouter que ma reconnaissance pour le chef renommé auquel je devais ces distinctions, ne connut plus de bornes. A partir de ce moment, j'eus pour lui un véritable culte et un dévouement sans limites.
11 y eut d'autres propositions qui ne marchèrent pas toutes seules. Celles qui concernaient le lieutenant Edon et ses chasseurs à pied furent refusées par le général en chef qui n'avait pas été témoin des circonstances dans lesquelles le commandant de la 2" division avait cru devoir les promettre.
Le général Yusuf s'adressa alors à l'Empereur. Je composai, sous son inspiration, une lettre, dans
laquelle les faits étaient relatés avec sincérité. Elle fut envoyée au général Fleury, ancien oCBcier d'ordonnance de Yusuf, alors Grand Ecuyer, très influent auprès du Souverain et qui avait toujours conservé pour son ancien chef, une profonde gratitude.
La réponse de l'Empereur fut transmise au général, en même temps que les récompenses accordées pour l'expédition. Elle était des plus flatteuses. C'était un autographe du Souverain, disant « qu'il était trop heureux d'accorder une croix d'honneur et quatre médailles à un général qui savait si bien défendre les services de ses officiers et de ses soldats ». Le général fut au comble de la joie ; mais cet incident vint s'ajouter à ceux qui l'avaient déjà séparé du général de Martimprey.