SON TRANSPORT A ALGER. — LES DERNIERS DISCOURS
SA SÉPULTURE. — PROPOSITION DES CHEFS ARABES. — MADAME YUSUF. — RÉSUMÉ DES SERVICES.
Lorsque le maréchal de Mac-Mahon fut nommé gouverneur général, à la mort du maréchal Pélîssier, les calomnies lancées dans le public militaire contre le général Yusuf, avaient fait leur chemin et s'étaient répandues jusqu'à Paris.
Leurs auteurs étaient, comme on Ta vu, les chefs- de service qui approchaient tous les jours le général. Leur animosité, surexcitée par les circonstances et par
de nombreuses maladresses, s'était surtout manifestée par l'accusation de dilapidations. Les moindres incidents avaient servi à développer cette infamie et à lai donner l'apparence de la vérité. Le fait suivant en donnera une idée.
A la fin de l'expédition du printemps, on renvoya de Djelfa à Mustapha, les prolonges du train qui avaient servi aux ravitaillements. Des isolés et des soldats de cette arme les accompagnaient. Un officier des affaires arabes du Sud, sachant que le général aimait à avoir dans son jardin, des animaux en liberté, se procura six gazelles, qu'il fit mettre dans de grandes caisses, bien aménagées et obtint de les faire partir pour Mustapha, sur ces prolonges. D'autres oflBciers y mirent leur effets de sellerie; des régiments, leurs impedimenta, etc. Bref, les premières prolonges étaient pleines de caisses. Elles traversèrent toute la province. Un mauvais plaisant dit un jour, en les voyant passer: Voilà le butin du général Yusuf. Le propos fut répété. D'autres, pour se donner de l'importance, ajoutèrent qu'ils avaient vu les caisses et leur contenu. Un jour, on raconta qu'il y avait là de riches tapis, des étofiTes de prix, des bijoux et enfin la contribution personnelle levée par le général. Ces propos se répétaient et s'amplifiaient. On finit par fixer le chiffre de ces trésors ; bientôt le bruit s'accrédita que le général avait pillé un million pour lui et trois cent mille francs pour moi. Quand on entendit des officiers d'état-major ou de grade élevé affirmer ces chiffres, on finit par y croire, d'autant mieux que pour le public, Yusuf était toujours un arabe et qu'il devait avoir l'habitude d'agir ainsi. Pauvre général, toujours si désinté-
ressé et si généreux ! Quelle dérision de Tentendre accuser de la sorte ! Malgré leur absurdité, ces calomnies trouvèrent créance partout, même à Paris, dans les milieux militaires les plus considérés, où Ton aurait dû défendre un des héros de la conquête connu de tous et apprécié si hautement par des hommes de la valeur du maréchal Bugeaud.
A Alger, cette histoire passait pour authentique et je vis mes meilleurs camarades s'éloigner de moi. Pendant ce temps, le général, heureux de son retour et des compliments que ses chefs lui avaient prodigués pour ses opérations, s'amusait avec ses gazelles dans son jardin et montrait ces jolies bêtes à ses visiteurs.
Le maréchal de Mac-Mahon, qui était loin d'avoir la largeur de vues de son prédesseur, avait accueilli comme vrais, tous les récits qu'on lui avait faits sur le compte de Yusuf. Il avait près de lui des officiers qui avaient lu les correspondances d'Algérie et qui partageaient sa manière de voir.
Quand il fut nommé gouverneur général, il savait qu'on avait besoin de lui, et qu'en le choisissant, l'Empereur avait voulu flatter un parti politique qu'il s'efforçait de rallier à son gouvernement. A peine désigné, Mac-Mahoii, persuadé qu'il faisait acte d'intégrité, demanda le renvoi de Yusuf. Mais l'Empereur et le ministre de la Guerre, maréchal Randon, répondirent à cette proposition par un refus. Des amis de Yusuf le prévinrent et ce fut pendant sa seconde expédition, en i864, qu'il reçut cette nouvelle. Sans s'émouvoir, il continua à servir avec le même zèle, comptant sur le résultat final pour faire modifier les dispositions du nouveau
gouverneur à son égard. Ce dernier arriva à Alger, le ig septembre.
A ce moment, le général Yusuf était en pleine expédition. Pendant les deux mois et demi qu'il resta occupé à désagréger les forces du marabout et à rallier ses tribus égarés, il reçut plusieurs lettres du maréchal approuvant les mesures qu'il proposait et le félicitant des succès obtenus.
Quand il rentra à Alger, il avait la conscience d'avoir fait son devoir et la satisfaction d'avoir pu réaliser le programme qu'il s'était imposé. Il comptait trouver auprès de Mac-Mahon l'accueil bienveillant dont les dernières félicitations lui avaient paru un gage assuré.
Mais ce dernier était reparti pour Paris, où il resta jusqu'au commencement de janvier. En son absence, le général vécut tranquille et heureux au milieu des siens.
Le 7 janvier, jour de la rentrée du gouverneur, il s'empressa de lui rendre visite. L'entretien se prolongea et Yusuf en sortit profondément navré. Il a laissé sur ce sujet des notés intéressantes.
Après une longue conversation sur les faits et les circonstances de l'expédition et au moment où le général se levait pour prendre congé de lui, le maréchal le retint et lui dit à brûle-pourpoint: « Je suis franc et j'agis toujours avec franchise. Je dois* donc vous dire qu'en acceptant le gouvernement général de l'Algérie,
j'ai demandé à l'Empereur votre rentrée en France
Avec de nouveaux systèmes, il faut des hommes nouveaux, qui feront mieux que les anciens. L'Empereur 6t le Ministre de la Guerre n'ont pas accepté ma propo-
sition ; mais je n'ai pas changé d'avis et il faut que cela se fasse. Pour vous-même, d'ailleurs, le changement sera très avantageux ; car, si nous avons la guerre, vous aurez le commandement de la cavalerie légère, et je dois ajouter, pour vous prouver ma bienveillance, que j'avais même demandé ce commandement pour vous, lors de la campagne d'Italie ».
Yusuf, suffoqué et indigné, lui répondit qu'il avait été informé de ses intentions. « Aussi, lui dit-il, m'at-il fallu tout mon dévouement au devoir et à l'intérêt général pour trouver la force et l'énergie nécessaires au
succès de l'expédition Après les témoignages de
satisfaction que m'apportaient vos lettres et que vous venez de me renouveler, je me croyais en droit d'espérer que vous aviez changé d'avis, et, s'il n'y avait une question qui passe avant tout pour moi, la santé de ma femme, je vous répondrais immédiatement ; mais ceci demande réflexion, et quand j'aurai causé avec elle et pris une détermination, j'aurai l'honneur de vous la faire connaître ».
Il revint à Mustapha dans un état d'émotion indicible et raconta à sa femme, puis à ses parents et à ses amis, l'étrange entretien qu'il venait d'avoir avec le maréchal. Le bruit s'en répandit en ville et bientôt la nouvelle du changement du général fut connue de tous. .
En lui parlant de nouveaux systèmes et d'hommes nouveaux, le gouverneur avait fait allusion à un sénatus-consulte antérieur à l'insurrection et relatif à la constitution de la propriété en Algérie sur les territoires occupés par les Arabes. Cet acte gouvernemental, basé officiellement sur la nécessité de développer la coloni-
sation, avait en réalité pour but de dépouiller les Arabes d'excellentes terres au profit de prétendus colons qui étaient avant tout des hommes d'affaires. D'ordinaire, les nouveaux propriétaires qui étaient les premiers instigateurs de la mesure, s'empressaient de vendre ou de louer aux anciens détenteurs du sol, le bien qu'ils leur avaient enlevé.
En tout cas, pour constituer la propriété arabe en territoire militaire, nul ne pouvait être plus compétent qu'un ancien Algérien comme Yusuf qui administrait ce territoire depuis plusieurs années. Le choix d'hommes nouveaux pour une besogne semblable, répondait au besoin de supprimer des obstacles. Et, en ce qui concernait Yusuf, cette raison n'était qu'un prétexte. Les motifs réels étaient l'animosité dont il était l'objet, La seule excuse du maréchal était de n'avoir pas saisi les vrais mobiles de la mesure qu'on lui faisait prendre. Toutefois, il aurait dû comprendre qu'un chef militaire de sa valeur doit toujours compter avec des services comme ceux du général et qu'on ne renvoie pas un subordonné, quel que soit son grade, au moment où l'on vient de le féliciter sur sa conduite.
J'allai voir le général dès que la nouvelle de son prochain changement me fut connue. Je le trouvai indigné et découragé. Il me parla de son entrevue. Il paraissait résigné à quitter sa division pour ne pas rester sous les ordres d'un chef qui lui avait si durement signifié son désir de le voir partir et à accepter un commandement en France. Il avait déjà écrit au ministre de la Guerre dans ce sens et lui avait adressé sa lettre ouverte par la voie hiérarchique. Il avait en outre demandé un congé
pour attendre sa mutation. 11 avait terminé sa lettre en exprimant au maréchal Randon, qu'il regardait toujours comme un ami, w le déchirement qu'il éprouvait de quitter cette Algérie, à laquelle il avait consacré trente-quatre années de son existence, à laquelle il avait voué toutes les forces vives de son âme et de son intelligence, à laquelle enfin son nom semblait tellement uni qu'il lui en paraissait inséparable ».
« Aussi, ajoutait-il, ne puis-je m'empêcher de croire que mon déplacement doit avoir, dans l'opinion publique, un caractère plus particulier de disgrâce. Quelques faibles que puissent paraître mes services, il vous appartient, monsieur le Ministre, de diminuer la violence de mes regrets, en faisant, du moins, que cette amertume me soit épargnée, alors que j'ai la conscience de n'avoir point démérité. »
Après m'avoir mis au courant des détails de son entrevue et de la résolution qu'il avait prise de concert avec Mme Yusuf, le général me demanda mon avis. La situation se présentait à mes yeux d'une façon toute autre qu'aux siens. Je le voyais soutenu par l'Empereur et le Ministre, tandis que le gouverneur n'avait d'autre moyen de l'éloigner que de le pousser à solliciter luimême son changement. Ma première idée était donc de lui conseiller la résistance en déclarant au maréchal, qu'ayant été nommé par l'Empereur, il ne s'en irait que sur un ordre de lui. Devant une pareille attitude, ce dernier serait resté impuissant et désarmé. On aurait ainsi gagné du temps. L'important était de laisser Yusuf en Algérie, au milieu des siens, dans cette patrie qu'il aimait, menant le genre de vie qu'il avait adopté dans
sa jolie villa de Dar-el-Kiat. On aurait pu trouver un moyen de concilier le désir du gouverneur et Fintérêt du général, en nommant ce dernier inspecteur général de la cavalerie en Algérie et peut-être sénateur. Tout cela était possible et même facile à réaliser.
Malheureusement le général, mû par un sentiment de dignité légitime, s'était hâté d'exprimer son avis, et avait déjà consenti à quitter l'Algérie. Il fallait donc examiner cette situation et je ne vis sur le moment qu'une réponse à lui faire. Je lui conseillai de ne pas quitter Mustapha et de ne pas aller en France. S'il s'y décidait, il aurait toujours les visites de ses amis, ses chevaux, ses habitudes, et ce climat si doux qui lui était nécessaire. Les étrangers, arrivant d'Europe, viendraient, comme autrefois, se faire présenter à cette illustration d'un glorieux passé, à cet ancien compagnon d'armes des Clauzel, des Bugeaud, des Pélissier. 11 conserverait toutes ses relations et serait aussi heureux qu'à la tête de sa division.
Il m'écouta avec attention et me dit ensuite d'un air navré : « Mon ami, je n'aurai jamais ce courage ».
Cette réponse, qui était sans réplique, me causa une vive surprise. Le général paraissait abattu et résigné. Je nç reconnaissais plus le tempérament énergique qui m'avait tant séduit et je ne pouvais comprendre cette disposition d'esprit. Pour la première fois, j'eus l'impression d'un affaiblissement physique que je ne m'expliquais pas. En ce moment, une seule pensée le dominait : fuir le maréchal et conserver un commandement. Il y avait aussi chez lui un découragement profond causé par une injustice dont sa noble carrière aurait dû
le préserver. Je le quittai, en persistant dans mon idée: la place de Yusuf était sur la terre d'Afrique ; le nommer en France n'était pas une mesure pratique. J'étais aussi frappé de la conduite du maréchal de Mac-Mahon. J'avais de lui une idée plus haute. Il fallait que les calomnies aient eu sur son caractère, naturellement loyal, une fâcheuse influence.
Au reçu de la lettre du général, le maréchal Randon ne songea qu'à lui témoigner son amitié. Il lui adressa une réponse affectueuse et lui dit que dans son intérêt, il valait mieux qu'il conservât son commandement, à Alger, sans prendre de congé. Quand il y aurait en France une division à sa convenance, il le nommerait et ce changement ne pourrait ainsi avoir l'air d'une disgrâce. Celle de Montpellier devait être vacante à la fin d'avril. Le climat paraissait devoir convenir à Mme Yusuf. Le général la demanda et elle lui fut aussitôt promise.
Dès lors, il eut hâte de s'éloigner et fixa son départ au 8 avril. La veille, parut Tordre du jour qu'il laissait à ses troupes. Ses adieux militaires furent pleins de dignité ; ils se terminaient ainsi :
c( Adieu I Soyez toujours disciplinés, dignes et vaillants et conservez intacts et inaltérables ces sentiments qui sont la religion de l'armée et qui, pour nous tous, constituent le plus sacré des devoirs : fidélité et dévouement au drapeau et à l'Empereur I «
Le lendemain, le départ du général eut le caractère d'une ovation et d'une manifestation contre son éloignement. Les officiers de tous les corps et services, les fonctionnaires, les prêtres, les colons, les indigènes des
villes, les nomades, les chefs arabes, tous vinrent en masse pour faire leurs adieux au général sur le quai de la Pêcherie.
Le Tell de Blidah écrivit à ce sujet :
« C'est qu'il y avait dans ce départ, autre chose qu'une simple mutation : c'était le dernier soldat de Sidi- Ferruch; c'étaient la vieille Algérie et son passé qui repassaient la mer. Après trente-cinq années, une existence d'homme, de services africains, parcourue dans cette voie sacrée dont la première étape fut la victoire de Staouëli, en i83o et la dernière, la soumission du Djebel- Amour, en i864, en passant parBône et sa casbah, Taguin et sa smalah, Isly et sa mémorable bataille, Laghouat et ses murailles, la Kabylie du Djurjura et ses montagnes; après trente-cinq années, disons-nous, employées aux travaux sanglants et glorieux de la guerre et aux pénibles et fructueux labeurs de la paix, le général quittait l'Algérie, sa patrie d'adoption et voguait vers la France, qui ne le connaît que par ce que lui en a dit la Renommée. »
Le rédacteur ajoutait qu'en outre, le général Yusuf était une figure saisissante, accentuée, vigoureusement burinée, destinée à grandir encore et à être transmise à l'avenir par les bronzes futurs. C'était le héros de la conquête et de l'occupation qui s'éloignait du berceau de sa gloire et qui y laissait un lambeau de son cœur.
Les indigènes voulurent tous baiser sa main et pour chacun d'eux, il eut un mot d'amitié ou d'espérance. Il n'y eut pas un journal qui ne rendît hommage à son affabilité, à sa bienveillance, à son esprit de conciliation. Dans le Moniteur de l'Armée^ à Paris, il y eut un éloge
superbe, terminé par ces mots : a Nous ne pouvons nous défendre d'un vif sentiment de tristesse, en voyant que tant de gloire acquise, tant de services rendus, n'ont pu empêcher de frapper douloureusement, en l'enlevant de son poste de prédilection, un oflBcier général qui, à l'énergie, au sang-froid et à l'élan du chef, joignait la force toute puissante de l'exemple ».
Un publiciste alors très connu, écrivait, de son côté : (( Les témoignages multipliés de haute estime prodigués au brillant courage, non moins qu'à la rare capacité de ce fils de ses œuvres, par les gouverneurs généraux qui se sont succédés en Algérie et, notamment, par un des meilleurs juges en cette matière, par l'illustre maréchal Bugeaud, rien n'a pu conjurer la mise à exécution d'une mesure à laquelle l'Algérie elle-même était loin de s'attendre... non, que nous la regardions comme une disgrâce, mais parce qu'il est pénible de penser qu'une si grande expérience spéciale va cesser de trouver son application, là précisément où celui qui la possède aurait pu rendre le plus de services et aussi parce qu'il nous est impossible de nous expliquer pourquoi on renonce de la sorte et volontairement aux précieuses ressources qu'on est trop heureux d'avoir sous la main. »
L'explication était bien simple. La plupart des hommes ne peuvent tolérer d'avoir des subordonnés jouissant d'une notoriété quelconque, et à plus forte raison d'une illustration glorieusement acquise. Ce sentiment renforcé par les médisances des mécontents avait fait sacrifier le général et, jamais en haut lieu, on n'aurait dû accepter un changement que l'injustice seule avait fait demander. Cette pensée faisait dire plus loin au
même publiciste : « N'étions-nous pas ici fondé à croire que mieux inspiré, le Gouvernement laisserait en Algérie, les hommes qui s'y sont le plus distingués, qui y ont grandi au feu, qui y ont fait leur chemin, toujours par le poids de leur valeur personnelle, jamais par la faveur? etc. ».
En résumé, l'acte qui avait forcé le général à abandonner une situation devenue incompatible avec sa dignité était une mauvaise action. Personne ne s'y trompa. Au moment de son départ, les larmes que Ton voyait couler sur les figures bronzées des vieux guerriers indigènes, témoignaient d'une douleur muette et d'une émotion qui avaient gagné tous les assistants. Ce n'étaient pas seulement des adieux, c'étaient surtout de profonds regrets. Et cette manifestation était si unanime qu'elle ressemblait à un amer reproche adressé au chef militaire, dont l'aveuglement ou la passion avait provoqué d'une façon si malheureuse, une mesure inexplicable. Le duc de Magenta assistait à cette imposante réunion, à cette démonstration publique de sympathie et de respectueuse estime. Il dut comprendre qu'il avait été mal inspiré en chassant d'Afrique un compagnon d'armes aussi glorieux et surtout aussi aimé. S'il a eu des remords, ils durent s'augmenter plus tard quand il vit les funestes conséquences d'un acte aussi regrettable.
A son arrivée en France, le général Yusuf apprit qu'il ne pouvait pas se rendre immédiatement à Montpellier. La maladie d'un de ses enfants empêchait son prédécesseur de partir. Yusuf en profita pour gagner Paris, où le Ministre et l'Empereur lui firent le meilleur ac-
cueil. Ce dernier lui exprima le désir de lui donner une compensation qui devait être sans doute, un siège au Sénat. Ces paroles furent pour lui une douce consolation ; elles lui permirent de gagner son nouveau poste à la fin d'avril, avec moins d'amertume. A Montpellier, où Ton était fier de posséder une de nos illustrations africaines, on lui fit une réception des plus bienveillantes, auquel il sut répondre par son esprit de conciliation et son affabilité.
Les adieux du général m'avaient profondément attristé et j'y pensais encore, quand je reçus l'ordre de quitter Alger et de partir de suite pour la petite Kabylie où je devais rejoindre le général Le Poitevin de Lacroix- Vaubois, qui venait d'y arriver à la tête d'une forte brigade. J'étais mis à sa disposition et j'étais le seul officier envoyé d'Alger en colonne. On me faisait interrompre brusquement des travaux topographiques très avancés, pour me diriger sur une troupe en expédition, sans affectation précise. Il n'y avait qu'une explication à ce départ : la rancune dont le général et ses amis étaient l'objet.
Au fond, j'étais content de m'éloigner et de prendre part à une nouvelle campagne.
Quelques jours plus tard, je débarquai àDjigelly, que je n'avais pas revu depuis le tremblement de terre de i856, qui l'avait détruite presque en entier. De là, je gagnai le camp d'El-Aouana, établi sur un sommet de la petite Kabylie, dans un pays de montagnes superbes, près de la mer, que j'avais déjà parcouru avec le 3" zouaves, à mes débuts en Afrique.
Un ami dévoué, le colonel Gandil, avait écrit au gêné-
rai de Lacroix, une lettre bienveillante, qui le mettait au courant de ma situation. Mon nouveau chef, un rude homme de guerre, au cœur généreux et de grande valeur, me reçut avec des témoignages d'estime et de sympathie dont j'ai gardé le plus touchant souvenir. Il ne me donna aucune fonction spéciale et me confia seulement des reconnaissances, qui parurent l'intéresser vivement. Le pays était difiBcile. J'avais la chance de le connaître, y ayant séjourné pendant près de sept mois, après l'expédition des Babors, en i856, et ayant fait à cette époque, pour mon colonel, le comte de Chabron, des levés journaliers qui furent complétés par un long mémoire.
Je pus vivre en popote avec un compatriote, le capitaine Capdepont, de mes grands anciens à Saint-Cyr, qui dirigeait les affaires arabes de la colonne. Je passai là deux mois et demi, dans une situation enviable. Un pays magnifique, boisé, en pleine montagne, avec des eaux vives partout, un climat agréable, un chef de grand mérite, un camarade sympathique, telles étaient les conditions de mon existence. Elles me firent oublier pendant quelque temps les intrigues et les vilenies dont je venais d'être témoin.
Cependant, il m'est resté de cette expédition un souvenir des plus pénibles. Les tribus Kabyles étaient divisées et en lutte ouverte. Une partie nous était restée fidèle et nos déplacements avaient pour but de les soutenir, en aidant à la pacification de la contrée. Les autres formaient un parti hostile, qui avait pris les armes et qu'il fallait soumettre.
11 y eut un matin, à deux heures de marche du camp.
un combat entre les contingents des deux groupes ennemis. Nous les avions laissés livrés à eux-mêmes et Gapdepont n'était pas rassuré sur le résultat. Il attendait des nouvelles avec impatience et s'inquiétait de ne pas en avoir. Nous nous mîmes à table pour déjeuner, dans cet état d'esprit. Le repas s'avançait, quand on nous annonça un chef Kabyle qui arrivait escorté d'une petite troupe de gens à pied et à cheval. C'était un des hommes les plus influents de la région. Gapdepont donna l'ordre de le faire entrer dans sa tente, dès qu'il aurait mis pied à terre.
Un instant après, ce chef se présenta. C'était un montagnard guerrier, à l'air fier et énergique, qui avait passé rage mûr et qui paraissait jouir auprès des siens d'une grande autorité. Gapdepont le reçut comme un homme qu'on estime, le fit asseoir et lui offrit du café, qui fut accepté avec dignité.
Il nous parla alors du combat qu'il dirigeait et qui venait de se terminer à notre avantage ; il fit connaître les noms des tribus qui étaient entrées en lutte, nous dit que le terrain avait été disputé, mais qu'à la fin, il avait réussi à repousser les ennemis et qu'il était maître de leurs villages. Il avait eu en face de lui, du côté des insurgés, un de ses parents dont il avait à se venger depuis longtemps et qui était devenu le chef des rebelles. Il avait eu la satisfaction de le faire prisonnier et de lui couper le cou de ses propres mains, avec un couteau qu'il nous montra. C'était une arme qui lui venait de son père et à laquelle il tenait beaucoup. Malgré l'impression que nous causa ce récit, nous dûmes avoir l'air d'admirer cette arme. Capdepont crut même devoir
lui faire des compliments sur son zèle en faveur de notre cause.
Le chef Kabyle ajouta que pour nous débarrasser de quelques ennemis dangereux, il avait fait couper un certain nombre de têtes qu*il avait jointes à celle de son parent et qu'il les avait apportées au général, afin de lui rendre hommage. En même temps, il fit signe à un serviteur qui portait un grand sac. Celui-ci s'avança et le vida à nos pieds. Il était rempli des malheureuses têtes fraîchement coupées qui roulèrent sous la table et autour de nos sièges. Notre visiteur se leva alors, en choisit une dans le tas et la présentant à Capdepont, lui dit : « Voilà celle que j'ai coupée moi-même. »
Tandis que je le regardais ahuri, il continua avec le plus grand calme. Voulant procurer au général le plaisir de faire mettre à mort quelques-uns de ses adversaires, il avait amené attachés deux par deux, une trentaine de rebelles, qui étaient là derrière lui, attendant leur sort avec résignation.
Capdepont le félicita sur ses dispositions et lui dit qu'il allait de suite faire conduire ses prisonniers au général, qui tiendrait certainement à le voir, à lui parler de son combat et à le féliciter. Il s'empressa de donner des ordres et d'écrire au général pour le renseigner. Le chef Kabyle fut complimenté en effet; mais ses hommes eurent la vie sauve. Quoique le général de Lacroix eut à l'occasion la main dure et une justice expéditive, il fit diriger les prisonniers sur Sétif, où ils furent mis en prison, en attendant leur jugement. Plus tard, ils recouvrèrent tous leur liberté.
Je dus rester avec les têtes coupées, jusqu'à ce que
le général ait fait appeler le chef Kabyle. Son départ fut un soulageaient et je demandai à Capdepont de faire enlever de suite ces infortunés débris, dont quelques-uns nous présentaient un rictus grimaçant, tandis que d'autres montraient encore les dernières convulsions d'une terrible agonie.
Je croyais en avoir fini avec ce sanglant cauchemar; l'e me trompais. Le soir, après notre dîner, je pensais encore à la scène du matin, quand un jeune ofiBcier vint m'aborder. Il m'apprit qu'il envoyait à L'Illustration, des croquis sur la campagne que nous poursuivions. Il avait su qu'on nous avait apporté la tête du chef des insurgés et il venait nous demander la permission de dessiner ses traits, pour les adresser à son journal. Sous l'impression qui me dominait, j'eus envie de l'envoyer promener. Mais je me ravisai, curieux de voir comment il allait procéder. Je lui fis donner la tête, objet de ses désirs. Il la porta dans notre gourbi, à côté de notre tente, la plaça sur une table de campagne, la cala soigneusement, lui découvrit les yeux, plaça autour deux bougies pour l'éclairer et se mit en devoir de la reproduire.
Cette malheureuse face avait l'air vivante. Je n'en revenais pas de la tranquillité de ce jeune homme qui faisait ce métier sans y être forcé et qui n'éprouvait pas plus de dégoût à manipuler ce morceau de corps humain, ' que le chef kabyle n'en avait eu, dans la matinée, à tuer son rival et à nous apporter ce témoignage de sa vengeance. Le dessin fini, le lieutenant remit la tête à l'ordonnance chargé de la placer avec les autres ; et, le len-
25o DISGRACE ET MORT DU GÉNÉRAL YU8UF
demain, on les fit enterrer à distance, pour éviter toute nouvelle curiosité malsaine.
L'expédition terminée, et le pays pacifié nous nous rapprochâmes de Bougie. L'Empereur était revenu en Algérie. Il y avait fait un rapide voyage ; il devait se rembarquer à Bougie même ; et, avant son départ, il tenait à passer en revue les troupes commandées par le général de Lacroix. La revue devait avoir lieu dans la vallée de Toued Sahel.
Ce fut à peine si on laissa aux soldats le temps de s'approprier un peu. Aussi manquèrent-ils d'éclat. Depuis i qu'ils étaient en expédition, leurs effets étaient tombés en | loques et on n'avait pas été en mesure de leur envoyer j une tenue en bon état. En outre les dernières marches avaient été longues et pénibles. Les hommes étaient bronzés et fatigués. Quand ils défilèrent devant leur Souverain, on les trouva mal tenus. On ne sut pas reconnaître sous leurs uniformes usés, les qualités précieuses des troupes entraînées qu'ils possédaient à fond. Eux-mêmes, mécontents d'avoir vu augmenter leurs misères pour paraître mal accoutrés devant l'Empereur, témoignèrent peu d'enthousiasme.
En somme, la revue n'eut aucun succès et les récompenses de Texpédition durent s'en ressentir. Le soir même. Napoléon III s'embarqua pour revenir en France et nous rentrâmes sous nos tentes, où nous devions recevoir nos ordres de dislocation.
Pour ma part, me souvenant de l'accueil qui m'avait été fait à mon retour des colonnes du Sud-Oranais, j'avais pris mes précautions et demandé des instructions à mon chef, en lui annonçant la fin de Texpédi-
lion. Au lieu de me faire revenir au chef-lieu du service, il me dirigea sur les environs de Bordj-Bou-Areridj. pour y exécuter, malgré la saison avancée, un levé qui me prit encore plus de deux mois. Cette fois, je n'en pouvais douter, on ne voulait plus de moi à Alger et la malveillance dépassait la mesure. J'obéis néanmoins sans me plaindre et je ne revins à mon point de départ, que sur un ordre formel, après avoir achevé ma tâche.
Ma première démarche fut pour le chef d'Etat-major du Gouverneur, le colonel Faure, mon seul appui dans cette résidence, auquel je demandai à être désigné pour le premier poste d'officier d'Etat-major qui deviendrait vacant dans une des divisions voisines. Il connaissait les difficultés de ma situation et, grâce à lui, je fus attaché, quelques semaines plus tard, à l'Etat-major de la division d'Oran^
Le général Deligny, mon nouveau chef, m'y reçut convenablement, et son Etat-major, qui me connaissait depuis nos courses dans le Sud, m'accueillit affectueusement. J'y fus très heureux et le général lui-même, malgré son caractère difficile, finit, à la suite d'un événement inattendu par me témoigner de l'amitié.
Vers la fin de l'automne, il y eut en effet, sur les côtes de la province, un naufrage, compliqué de circonstances dramatiques et dont on parla longtemps. Le Borysthène, paquebot des Messageries Maritimes, un des beaux courriers de France, fut jeté par la tempête, à plusieurs kilomètres à l'Ouest du port d'Oran et vint se briser, en pleine nuit, par une mer affreuse, sur un rocher isolé, à peu de distance de la terre. L'arrière sombra avec les passagers qu'il contenait, tandis que
35a DISGIUGE ET MORT DU GÉNÉRAL YUSUF
Tavant resta engagé sur la roche. Le pont, incliné de l'avant à Tarrière, devint le refuge des survivants affolés, au milieu desquels Tordre fut d'autant plus difficile à maintenir, que les vagues déferlaient sur cette partie du bateau. A soixante mètres environ du côté de la terre, on discernait un îlot assez grand pour y recueillir les naufragés. Le commandant du bateau voulut établir un va et vient, et demanda un homme de bonne volonté. Un soldat des bataillons d'Afrique, s'offrit pour porter une amarre sur l'îlot, malgré la mer démontée. On admira ce brave ; on lui mit une ceinture de sauvetage ; on y fixa une corde et il se jeta à l'eau. C'était un nageur vigoureux, qui accomplit son exploit en peu de temps, fixa son amarre, et prévint les gens du bord qui établirent aussitôt leur va et vient. On commença le transbordement et, au lever du jour on eut la joie de voir réunis tous les malheureux qui avaient échappé au désastre. On acheva le sauvetage, on s'organisa, on dressa des tentes, on répartit le peu de vivres qu'on avait ; puis, on chercha à se mettre en relation avec la côte. Mais on n'y parvint que le lendemain, quand la mer fut un peu calmée. La première barque de pêche qui aperçut les signaux des naufragés, se chargea d'aller chercher des vivres et des secours. La nouvelle de l'événement arriva à Oran vers le milieu de la journée. J'étais de service. Le général me fit venir et me donna l'ordre de faire porter aux naufragés tout ce dont ils pouvaient avoir besoin, « Je vous donne pleine latitude, me dit-il ; agissez en mon nom et faites vite ». C'était parfait. Avant la nuit, un convoi de prolonges chargées de tentes, de couvertures, de vivres, de bois-
sons, de bois de chauffage, etc., se mettait en route. J'en rendis compte au général qui fut très satisfait. Le voyage se fit rapidement. On trouva la plupart des naufragés, descendus sur la plage, où des barques de pêche les avaient transportés. On les réconforta ; on les installa pour la nuit dans un camp improvisé et le lendemain de bonne heure, en prolonge, en voiture, à mulet ou à pied, tout ce monde arriva à Oran, où il était attendu avec anxiété. Alors seulement, on put se compter et connaître les noms des malheureux manquants.
La mairie, les commerçants, les hôtels s'empressèrent de venir en aide aux survivants. 11 y avait eu, dans cet événement, des épisodes touchants qu'on se racontait. Il y en eut un dans la journée qui fut assez typique.
On prit en flagrant délit de vol chez un marchand, un homme qu'on reconnut pour être un des naufragés. Quand on le questionna sur son individualité, il la fit connaître sans hésitation. 11 appartenait aux bataillons d'Afrique et s'était habillé en civil, pour voler plus commodément. On finit par apprendre avec stupéfaction, qu'il était le vaillant sauveteur des naufragés du Borysthène, celui qui s'était offert pour se jeter à l'eau et établir un va-et-vient au péril de sa vie. On n'en revenait pas et naturellement, on lui demanda comment ayant accompli une aussi belle action, il avait pu se laisser aller à commettre un vol. Il répondit avec cynisme : w Et justement, c'est à cause de la belle action que j'ai volé, parce que j'ai pensé qu'on ne me condamnerait pas ». En effet, on le remit en liberté, justifiant ainsi ce raisonnement de malfaiteur. Mais quelle leçon
pour les philantropes qui rêvent de ramener au bien et à la vertu, les natures perverses I
Le naufrage du Borysthène commençait à peine à être oublié, quand je reçus de Montpellier, les plus tristes nouvelles. Le général, répondant à une de mes lettres, m'avait déjà avoué, que malgré les amabilités dont il était l'objet, il ne pouvait s'habituer à sa nouvelle position. Sa lettre trahissait une grande tristesse et un profond découragement. J'écrivis à un de ses officiers pour me renseigner et il m'apprit qu'on le croyait très malade. Vers la même époque, un des hommes qui lui ont été le plus attachés et qu'il aimait tout particulièrement, l'ancien caïd Ahmed-ben-Abd-el-Kader, lieutenant de spahis, se rendit en France, pour aller le voir. Son voyage causa même un certain émoi dans la résidence du général. Ahmed, plus connu sous le nom de Caïd Ahmed et qui est resté mon vieil ami, lui adressa un télégramme en arrivant à Marseille, pour lui annoncer sa visite. Ce nom d'Abd-el-Kader, fit croire à l'employé des télégraphes que c'était l'Émir, notre ancien adversaire, qui venait relouver son ennemi d'autrefois et que Montpellier allait avoir dans ses murs. Il divulgua sa dépêche et colporta le bruit que son imagination avait fait naître. La curiosité fut éveillée et quand Ahmed débarqua du train, il trouva, devant la gare, une foule compacte qui semblait n'avoir d'yeux que pour lui. Il n'y comprit rien et ce fut seulement en arrivant à la division qu'il eut l'explication de la méprise.
Mais là, il fut aussitôt frappé par l'air désolé et absolument changé qu'il trouva au général, par sa tristesse et cette espèce d'abandon de toute énergie qui étonnait
les hommes dont il avait été le chef sur la terre d'Afrique. Ahmed en parla aux amis du général à son retour et la nouvelle se répandit que Yusùf était gravement malade. J'en fus d'autant plus navré que je voyais se réaliser les craintes que son départ m'avait inspirées. Et je ne pouvais m'empêcher de me répéter que s'il était resté à Mustapha, il eut mieux résisté au malheur qui l'accablait.
La situation était inquiétante. Malgré un accueil des plus sympathiques de la part des habitants de sa nouvelle résidence, malgré les soins assidus de sa femme, Yusuf était rongé par une souffrance sans remède. Les inimitiés et les haines qui s'étaient déchaînées contre lui avaient eu raison de sa vaillante nature. Leur souvenir torturait sa pensée et il était d'autant plus malheureux qu'il s'évertuait à cacher son état à sa chère compagne. Son appétit qui depuis longtemps était faible, avait disparu. Il ne se soutenait plus et dépérissait à vue d'œil. Mme Yusuf en était affectée: mais quand elle lui en parlait, il s'efforçait de la rassurer, en lui disant qu'il n'avait rien, qu'il éprouvait seulement un peu de fatigue et que cela passerait.
Mais les jours se suivaient sans apporter la moindre amélioration. Au mois de février 1866, il dût.s'aliter. Les médecins consultés ne lui trouvèrent aucun organe malade. Ils constatèrent de l'anémie et l'attribuèrent à la nostalgie. Ils conseillèrent son retour à Alger. Mme Yusuf le supplia d'y consentir. Il s'y refusa avec énergie. Il espérait alors sa nomination de sénateur que l'Empereur lui avait laissé entrevoir et il répondait obs -
tinémeni à sa femme : « Je ne reviendrai à Alger que sénateur, ou mort » .
En fait, il y avait plusieurs années que le général se nourrissait mal. Soit par habitude, soit par suite de quelque douleur d'estomac, il ne mangeait presque plus de viande et fort peu de pain. Il ne tenait ni aux œufs, ni au lait. Il n'aimait qu'un plat, le couscoussou; et quand on en servait, il en prenait abondamment. Mais en dehors de ce mets préféré, il n'avait de goût que pour certains légumes et quelques fruits. En revanche, il prenait du café maure toute la journée en fumant sa longue pipe de merisier au bout d'ambre et ne buvait que de l'eau. A la longue, ce régime l'avait débilité et lui avait enlevé cette vigueur qui était dans sa nature; son sang était appauvri et presque épuisé. Soumis à ces influences, son caractère avait perdu sa virilité, et quand l'injustice commise par Mac-Mahon était venue le frapper, il n'avait déjà plus la force de réagir. Sa femme, qui veillait sur lui avec une si tendre sollicitude, avait elle-même une santé trop éprouvée, pour se rendre compte des défauts de son régime et elle le vit dépérir sans pouvoir attribuer son état à d'autres causes qu'à un grand chagrin. En outre, comme le général n'avait aucun organe atteint, les médecins militaires admis dans son intimité, ne virent dans son afiTaiblissement, qu'un effet de nostalgie et de souffrance morale. Tout cela devait amener sa perte et quand on s'aperçut du danger, il était trop tard.
Vers le j5 février, on conseilla au général un séjour à Cannes. On pensait qu'un grand repos, sous un beau ciel lui rappellerait l'Afrique et améliorerait sa santé.
On se trompait; les forces ne revinrent pas et son état s'aggrava. Sa faiblesse augmentait chaque jour. Mme Yusuf était très tourmentée. Un de leurs amis, le prince Demidoff , qui portait un vif intérêt à la santé du général, lui offrit les secours de son médecin, le célèbre D*^ Trousseau. Celui-ci vint exprès de Paris, examina le général, le fit causer, gagna sa confiance et lui dit avec un étonnement qu'il ne dissimulait pas : « Il n'y a pas chez vous un seul organe malade; votre corps est aussi sain qu'en pleine santé. Aussi je vous demande de me dire ce qui vous a mis en cet état »,
« Docteur, lui répondit le malade, en me voyant ainsi, vous ne pouvez ignorer que j'ai affreusement souffert I J'ai eu le cœur broyé ! Par dignité et surtout par amour pour ma pauvre femme, je ne me suis jamais plaint; j'ai tout renfermé en moi; la plaie s'est agrandie de jour en jour et maintenant, il me semble que tout le sang de mon cœur s'est échappé par là ».
(( Vous avez raison, général, lui dit le docteur très ému, vous êtes absolument comme un soldat qui aurait été transpercé de part en part sur le champ de bataille. Vous n'avez plus une seule goutte de sang ! mais nous vous en referons : la science a bien des ressources. Je laisse auprès de vous le docteur Jadelot (i) et mon jeune ami et élève, etc.. Je vais m'entendre avec eux et, dans quelques jours, vous éprouverez une grande amélioration. »
Le malade lui serra la main avec un triste sourire, le
(i) Beau- frère du général.
remerciant d'avoir fait pour lui ce long voyage et le priant de dire au prince Demidoff, combien il était touché de cette dernière marque d'affection.
On commença, dès le lendemain, le nouveau traitement qui consistait surtout en insufflations d'oxygéne( i ).
Le i*"^ mars, jour anniversaire de son mariage, le général eut encore une bonne journée. En souvenir du passé, il remplit ses devoirs religieux et les soins dont il était entouré, joints aux attentions délicates qui l'entouraient, à l'éclat riant d'un beau site, lui procurèrent un peu de bien-être. On le porta près de la fenêtre delà villa des Roses où on l'avait installé et d'où il apercevait la mer. La vue de cet horizon, reportant son esprit aux premiers jours de sa jeunesse, ranima en lui une lueur d'espérance ; et pensant à l'île d'Elbe, il fit promettre à sa femme de l'y conduire quand il serait rétabli. Ce serait pour lui une grande joie de réaliser ce désir qu'il caressait depuis longtemps.
En le voyant si bien, formant des projets d'avenir, sa femme crut à ^a prochaine guérison. Mais ce ne fut qu'un espoir passager.
Le mieux ne se soutint pas. La faiblesse reprit ; le peu de force qui lui restait, déclina rapidement et lui-même comprit bientôt que la mort s'approchait.
Ses derniers moments ont été racontés par Mme Yusuf et publiés par le colonel Trumelet dans les termes suivants.
« Le i5 mars, la prostration était complète ; il pou-
(i) Colonel Trumelet.
vait à peine parler et semblait toujours assoupi. A dix heures, tout à coup ce corps épuisé se redressa comme galvanisé. Il étendit les mains en avant et parut saisir les rênes de son cheval; son corps balancé semblait suivre l'impulsion du noble animal au galop et de sa belle voix vibrante, il s'écria : Algérie I puis, se remémorant sans doute, ses charges légendaires d'autrefois, et se revoyant au milieu de ses fidèles serviteurs du temps passé, lesquels lui étaient dévoués jusqu'à la mort, il disait, dans cette langue arabe qui devenait si harmonieuse, en passant par sa bouche : « Agha Sliman, qui est autour de moi ? ». Puis, il jetait son dernier cri de commandement : « En avant » et retombait dans les bras qui le soutenaient ».
(( Son agonie fut longue et douloureuse ; il semblait que ce corps et cette âme de soldat ne pussent s'arracher l'un à l'autre. Le i6 mars, à deux heures du matin, le glorieux martyr avait enfin cessé de souffrir. »
L'injustice et l'exil l'avaient tué . Mais désormais aussi, à l'abri des mesquines passions des hommes, Yusuf n'appartenait plus qu'à l'histoire. Ce n'était plus le malheureux général, victime des médisances et des calomnies ; il n'était désormais, que le héros célèbre de l'épopée algérienne.
Sa mort fut bientôt connue dans l'armée entière et l'on comprit alors quelle place considérable il occupait dans nos souvenirs militaires. De toutes parts, retentirent les éloges, distribués en public, dans des termes qui ne laissaient plus de place à la critique ou à la malveillance.
Dans son ordre général, destiné à annoncer cette
26o DISGRACE ET MORT DU GÉNÉRAL YUSUF
perte au corps d'armée qu'il commandait, Montauban, comte de Palikao, un de ses vieux compagnons d'armes, dit à ses troupes : a La France et l'armée ont perdu, dans cet officier général, si distingué, le type de ces hommes remarquables qui se sont élevés aux plus hauts grades par une brillante bravoure et xme intelligence hors ligne. »
Le corps de Yusuf fut embaumé, transporté à Marseille et de là à Alger, où le général avait voulu être inhumé. En annonçant ses funérailles à l'armée d'Afrique, le maréchal de Mac-Mahon, qui l'avait fait partir l'année précédente, ne put s'empêcher de parler de « sa bravoure et de ses hautes qualités militaires. »
Les funérailles eurent lieu, le 23. Parmi les discours qui y furent prononcés, celui du premier Président de la cour d'appel, M. Pierrey, fut le plus remarqué.
« C'était, disait-il une figure essentiellement originale ; et ce sera un jour, une figure légendaire, que celle du général Yusuf. . . Ses rapides et successives élévations, son avènement au grade le plus élevé de l'armée, tout cela, il ne l'a dû qu'à lui-même, aux précieux instincts que Dieu avait mis en lui, à l'énergie de sa volonté, à son bouillant et chevaleresque courage, à sa
nature aussi compréhensive qu'elle était attrayante
Cette âme si virile et si forte était en même temps une âme aimante et douce.
Tout ce qui était grand, noble et beau trouvait en elle de sonores échos. Toute infortune y rencontrait compatissance, sympathie, assistance et soulagement. Obliger était pour lui un besoin ; il ne connaissait pas la lassitude dans la bonté, le dévouement et la libéralité. 11
était le chef le meilleur et le plus bienveillant. . . Il avait à un haut degré la constance dans rattachement ; ce sentiment a eu pour récompense et représailles de hautes, de nombreuses, de persévérantes amitiés ; fidèles à sa vie, elles survivront à sa mort. »
Il ajoutait à propos de son dernier cri : En avant : « noble dénouement de cette existence où tout a revêtu un caractère de poétique étrangeté 1 héroïque exclamation du brillant soldat, qui, jamais, n'a mesuré le péril lorsqu'il s'est agi de dévouement à la France et à son Drapeau I »
« Et maintenant, adieu, cher et regretté général I Le Dieu des armées a rappelé à lui ton âme valeureuse. L'Algérie te gardera fidèle mémoire ; elle s'associe avec une sympathique émotion au deuil de la compagne si dévouée, si digne de tous les respects, dont tu as eu le bonheur, d'être l'époux, etc.. » (i).
Deux jours après, le corps du général fut transporté dans l'église de Mustapha supérieur et plus tard dans la petite Koubba construite par sa veuve, dans son jardin, à côté de sa villa, où il repose depuis cette époque.
On écrivit à ce sujet en Algérie, l'année même de sa mort :
(( Dans le haut de Mustapha supérieur, au-dessous du délicieux palais d'été du Gouverneur général, s'élève la villa, où repose, sous la coupole d'une blanche Koubba, et entourée de ce qui lui fut cher, la dépouille mortelle
(i) Colonel Trumelet.
d'un homme qui a été le général Yusuf, figure poétique, brillante, romanesque et déjà légendaire, l'homme des temps héroïques de la vieille Afrique et qui, dans cent ans, passera pour l'un des héros du bon, naïf et vieux temps de la chevalerie. Une douleur immense, profonde, inguérissable, vivant, repliée sur elle-même des larmes qui inondent son cœur, veille pieusement autour de la tombe du guerrier, la pare des fleurs qu'il a le plus aimées et attend résignée, ne s'occupant plus de la terre que pour y secourir ceux qui souffrent, le jour de la réunion des âmes dans l'éternité » (i).
Il y a aujourd'hui quarante ans que la chère compagne du général vit de sa douleur, de son affection passée et de ses tristes souvenirs ; elle embellit toujours de ses fleurs préférées la tombe du héros, mais sa raison, accablée par le malheur, a fini par fléchir. Elle a été remplacée, comme celle d'Ophélie, par une folie mélancolique et douce, qui lui permet de recevoir encore, comme autrefois, la visite de ses anciens amis. Elle les écoute sans mot dire ; puis, tout d'un coup, son visage devient souriant, elle lève la main et leur imposant silence, leur dit l'âme ravie : « Chut ! Yusuf va venir ».
Et sa vie continue ainsi, attendant l'heure dernière.
Avant d'en venir là, elle a eu de douces consolations dans les témoignages sans nombre d'amitiés dévouées, qui ont voulu honorer la mémoire de son cher mari. Parmi elles, il y en eut de touchantes.
En Afrique, dans les régions brûlantes où l'eau est si
(i) Colonel Trumelet.
rare, les sources sont considérées comme une bénédiction de Dieu. Guidés par cette pensée, deux grands chefs indigènes, Tun du Sud, l'autre du Tell, sont venus à Mustapha, Tannée même de la mort du général, à des époques différentes, demander à Mme Yusuf Tautorisation de faire jaillir une source au pied de la Koubbaqui abrite ses restes. Touchante idée qui n'a pas reçu son application, mais qui donne la mesure de la haute estime et des sympathies que Yusuf avait laissées dans le cœur des indigènes I
Une appréciation d'ensemble de sa vie et de son caractère paraît désormais superflue. Quant à sa carrière, elle se résume en quelques mots :
87 ans de services.
3i campagnes doubles.
5 campagnes simples.
25 citations à Tordre de Tarmée.
Grand-croix de la Légion d'honneur.
En 1887, le nom de Yusuf a été donné au centre de population européenne d'Aïn Aissel, dans la commune de La Galle. Cet hommage à sa mémoire nous semble insuffisant. Les villes de Bône ou d'Alger comprendront un jour que Tune d'elles, au moins, lui doit une statue.
Et maintenant, puisse le souvenir de ce vaillant rappeler à nos officiers que ses actions d'éclat doivent leur servir de modèle et les guider toujours dans la voie du sacrifice et du dévouement à la patrie.
Préface.
Camp de Souk-el-Arba. — Etat-major de la division d'Alger. — Officiers du général. -^ Médisances dont il était l'objet. — Offre des fonctions d'aide-de-camp. — Refus et acceptation. — Portrait du général. — Sa vie à Alger i
IL — Origike de Yusuf
Visite du cousin Ventini. — Récits sur le passé du général. — Sa naissance. — Enlèvement par les pirates.
— Le docteur Lombard. — Education à Tunis. — Princesse Kaboura. — Expédition de i83o. — Parti français à Tunis. — Amours de Yusuf et de la Princesse. — Yusuf condamné à mort. — Sa fuite. — Son évasion. — Incidents qui confirment ce passé : le Bey à Alger. — Chant des adieux
à la Princesse. — Entrevue avec le commandant Thierry. 17
Arrivée à Sidi Ferruch. — Présentation au général de Bourmont. — Yusuf, interprète, puis Khalifa de l'agha des Arabes. — Premières courses dans la Mitidja. — Yusuf, capitaine de chasseurs algériens. — Combat du col de Mouzaïa. — Expédition de Médéah. — Premières inimitiés.
— Lettres au Khaznadar. — Disgrâce momentanée. . . 3i
Lettre du général d'Armandy. — Première mission à Bône. — Retour de Yusuf avec d'Armandy. — Surprise de la casbah. — Situation critique. — Rapport de d'Armandy. — Yusuf occupe Bône. — Dangers courus. — Sa
vigilance. — Arrivée des secours. — Prise de possession de Bône. — Razzias aux environs. — Yusuf, chef d'escadrons. — Blessures et citations. — Gouvernement du maréchal Clauzel. — Courses dans l'Ouest. — Premier combat contre Abd-el-Kader 89
Sa nomination. — Mission au camp de Dréan. — Le cheikh Yacoub. — Trahison de Sidi Khelil. — Son exécution. — Retards apportés à l'expédition de Constantine.
— Préparation hâtive. — Période de mauvais temps. — Conséquences malheureuses. — Découragements. — La retraite est décidée. — Rôle de Yusuf. — Appréciations exagérées sur cet événement. — Voyage de Yusuf en Erance. — Yusuf, lieutenant-colonel. — Son envoi à Oran. — Bugeaud, gouverneur général. — Sa première appréciation sur Yusuf 5i
Récits erronés de ce fait de guerre. — Yusuf apprend l'existence de la Smala. — Projet de s'en emparer. — Ordre de Bugeaud au duc d'Aumale. — Difficultés de la marche. — Découverte des campements à Taguin. — Rôle de Yusuf. — Conseil de guerre improvisé. — Décision du duc d'Aumale. — Charge des spahis. — Rôle des chasseurs d'Afrique. — La tente d' Abd-el-Kader. — Trophées. — Retour à Boghar. — Récompenses 65
VIL — Yusuf au Maroc et a Isly
L'hôtel des Bakri à Alger. — Le cabinet de Yusuf. — Prisonniers autrichiens. — Départ pour le Maroc. — Le choléra. — Beauprétre et Yusuf. — Maladie du général. — Marche sur Ouarinfou. — Arrivée sur l'Oued Isly. — Souvenirs de la bataille. — Charge de Yusuf et des spahis. — La tente du Sultan. — Poursuite. — Prise du secrétaire d' Abd-el-Kader. — Fin de l'expédition. — Rentrée à Alger.
— Récompenses 81
Souvenirs intimes de i844- — Voyage de Yusuf en France. — Mlle Veyer. — Premières entrevues. — Retour
de Yusuf à la foi de ses pères. — Son baptême. — Son mariage. — Rentrée à Alger. — Départ en colonne à la poursuite de l'Emir. — Affaires de Temda et de Gaïga. — Démarches pour passer au titre français. — Décision du général Saint Arnaud. n3
Conflit entre les pouvoirs civils et militaires. — Le
journal l'Entr*acte. — Provocation Duel en chambre.
Réconciliation. — Entrevue avec le général, duc de Lesparre. — L'Escadre de la Méditerranée à Alger. — Visite de préséance. — Fête à bord du vaisseau amiral. — Offense au général. — Provocation. — Arrangement. — Fin de l'incident. — Rencontre de Mme Morris. — Projet de duel. — Réconciliation . — Rapports avec le Gouverneur général . 1 33
Rétablissement du Gouvernement militaire. — L'Empereur à Alger. — Fête à la Maison carrée. — Yusuf, grandcroix. — Rapports entre Pélissier et Yusuf. — Pélissier, gouverneur général. — Son premier acte contre Yusuf.
— Ma mission à Paris. — Entrevue avec le maréchal. — Souvenir de Gassaigne. — Dîner à la Grande-Chancellerie.
— Arrivée du maréchal à Alger. — Scène devant l'Etatmajor. — Visite du maréchal à Mustapha. — Nouvelle brouille entre Pélissier et Yusuf. — Renvoi de Gandil. — Je quitte le général. — Offre du maréchal Pélissier. — Mon refus. — Dîner d'Etat-major. — Explication avec le maréchal. — Scène entre Pélissier et Yusuf i55