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CAUSES DE L INSURRECTION. — MARCHE DE Sl-SLIMAN SUR GÉRYYILLE. — ASSASSINAT DE BEAUPRÊTRE. — MORT DE SI- SLIMAN. — MASSACRE DES TIRAILLEURS. — RÉVOLTE DES OULED-GHAÏB. — DRAME DE TAGUIN. — COLONNE TUSUF. — ENTOURAGE DU GÉNÉRAL. — MORT DU MARÉCHAL PÉLISSIER. — PILLAGE DE TADJEROUNA. — ATTAQUE DU CONVOI DE MUNITIONS. — SOUMISSION DU DJEBEL-AMOUR. — RENTRÉE A ALGER. — NOMINATION DU MARÉCHAL DE MAC-MAHON. — EXPÉDITION D* AUTOMNE. — RÉSULTATS OBTENUS PAR LE GÉNÉRAL. — VOYAGES ET EXPÉDITION DANS LA PROVINCE d'oRAN. — MON RETOUR A ALGER.
L'insurrection de i864 fut une des plus redoutables qui aient agité TAlgérie. Elle ébranla la fidélité de presque toutes nos tribus et fit courir un souffle de haine du Maroc à la Tunisie et des steppes du Sahara jusqu'aux rives de la Méditerranée. Elle débuta par des actes sanglants et des événements dramatiques qu'on ne saurait comprendre sans connaître au préalable les causes du mouvement formidable qui fit alors prendre les armes à une grande partie de la population indigène.
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Le grand khalifa du sud, Si-Hamza, chef de la puissante tribu des Ouled-Sidi-Cheikh, descendant du vénéré Sidi-Cheikh, chef suprême de Tordre religieux des Gheikhia et notre allié fidèle, était mort en 1861 . Il avait laissé son pouvoir à son fils aîné, Si-Bou-Beker, qui avait été élevé dans ses idées et qui mourut l'année suivante. Son frère cadet, Si-Sliman-Ben-Hamza, le remplaça dans ses titres de bachaga et de chef religieux. Mais, très jeune encore, il subit l'influence de son oncle, Si-Lala, personnage ambitieux et fanatique qui, malgré ses fonctions d'agha d'Ouarglâ, nourrissait contre nous une haine aveugle. Des maladresses administratives achevèrent d'exciter Si-Sliman, qui se décida, en mars i864, à lever l'étendard de la révolte et à appeler aux armes pour la guerre sainte, toutes les tribus du Sud. En même temps, il rassembla ses contingents et marcha sur Géry ville.
Gette nouvelle fut loin d'émouvoir le maréchal Pélissier. Depuis sa prise de commandement, quand on parlait devant lui du maréchal Randon, il s'évertuait à démontrer que la pacification de l'Algérie n'était pas sérieuse et que, tôt ou tard, les événements se chargeraient de le démontrer. La révolte du Sud qui justifiait ses assertions, était pressentie depuis longtemps. Loin de s'en préoccuper, il n'avait pris contre elle aucune mesure de précaution.
Au premier bruit de la marche de Si-Sliman, il fut enfin forcé d'agir. Il envoya l'escadron de spahis de Tlemcen à El-Aricha; puis, il dirigea sur le Djebel- Amour, le commandant supérieur de Tiaret, le lieutenant-colonel Beauprêtre, avec 100 hommes d'infante-
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rie, tirés du 2* régiment de tirailleurs et du i*' bataillon d'infanterie légère d'Afrique, un escadron de spahis et les goums des Harrar. Ces forces étaient insuflBsantes et mal choisies. Les goums et les spahis subissaient rinfluence des Ouled-Sidi-Cheikh et les 100 fantassins, appartenant à deux corps différents, Tun indigène, l'autre français composé de mauvais soldats, manquaient de cohésion. Ces désignations étaient d'autant plus fâcheuses, que l'émotion soulevée dans le peuple arabe par la révolte de la secte religieuse des Ouled-Sidi-Cheikh était extraordinaire.
Dès les premiers jours d'avril, on signala la marche de Si-Sliman et de ses guerriers, remontant l'oued Zergoun, dans la direction de Géryville. Beauprêtre se porta aussitôt à Aouinet-bou-Bekr , petit plateau à 20 kilomètres à l'est de Géryville, sur la ligne de partage des eaux du Sahara et des Chotts. Il était souffrant, atteint d'accès de fièvre et très inquiet. Il sentait que la trahison l'entourait; mais il n'avait encore que des soupçons et n'avait pu connaître aucun des coupables. Il veillait, trouvant néanmoins que sa sûreté était compromise.
Le 7, au matin, il fit prévenir de son arrivée, le capitaine Burin, commandant supérieur de Géryville, dont il était séparé par la chaîne des monts de Stitten, située à l'ouest de son campement. Cet officier me fît plus tard, sur les lieux mêmes, le récit des incidents qui suivirent. Burin rejoignit Beauprêtre dans la nuit du 7, avec un petit nombre de cavaliers arabes, qu'il laissa au pied des montagnes, gardant le défilé qui assurait sa retraite. Il trouva Beauprêtre assis sur son lit de camp.
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fumant une cigarette et gardé par un serviteur indigène dévoué, qui était couché à l'entrée de sa tente. Le lieutenant-colonel le mit au courant de la situation, lui dit qu'il se sentait trahi, qu'il n'était pas en forces suffisantes pour tenir la campagne et qu'il était disposé à reculer lentement sur les premiers postes du Tell.
Vers 4 heures du matin, le capitaine Burin le quitta, pour regagner son bordj qu'il savait menacé. Il rejoignit ses cavaliers et s'éloigna rapidement. Peu d'instants après, il entendit des coups de fusil dans la direction du camp de Beauprêtre. Le petit nombre d'indigènes qui l'accompagnaient ne pouvaient être d'aucun secours au lieutenant-colonel; d'ailleurs à la suite des nouvelles qu'il venait d'apprendre, la sécurité de Géryville était devenue précaire et réclamait sa présence. Il avait encore du chemin à faire pour y arriver et devait traverser les monts de Stitten, dont les passages pouvaient facilement être coupés par les gens du pays. Il regagna donc son bordj à grande allure.
Pendant ce temps, Si-Sliman arrivait à Aouinet-bou- Bekr, à la pointe du jour, avec des forces décuples de celles de Beauprêtre. Il les lançait sur le petit camp français et se dirigeait lui-même sur la tente de Beauprêtre. Il en fit ouvrir la porte et le tua d'un coup de fusil. Au même instant, il tomba lui-même frappé d'un coup de feu par le serviteur du lieutenant-colonel qui couchait près de lui.
La fusillade éclata alors de tous côtés; les spahis passent à l'ennemi et tirent sur leurs camarades d'infanterie. Ceux-ci, surpris dans leurs tentes, sont en partie massacrés. Les survivants, tirailleurs et zéphirs, essayent
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de se rassembler sous les ordres du capitaine chef du bureau arabe de Tiaret, sur un petit tertre qui dominait le camp. Ils y furent décimés et tués. Quand nous vînmes les enterrer plusieurs mois après, leurs corps, entièrement dépouillés, s'y trouvaient encore avec le cadavre du cheval du capitaine, que des soldats de Tiaret reconnurent. Quelques hommes s'échappèrent et tentèrent de gagner le village de Stitten, qu'ils apercevaient au nord des montagnes. Ils furent presque tous atteints par les révoltés et achevés. Nous les retrouvâmes plus tard dans cette direction, entourés de cercles de pierre. Trois d'entre eux cependant avaient pu arriver à Stitten. Ils y furent saisis et emprisonnés. Pendant deux jours, les habitants du village, les femmes surtout, vinrent les insulter, les menacer et faire le simulacre de leur couper le cou. Puis, le troisième jour, sous une influence qu'ils n'ont pas connue, on les relâcha et on leur rendit la liberté avec quelques galettes de blé. Malgré leur épuisement, ils se dirigèrent vers le Nord, marchant la nuit, se cachant le jour et vivalit de racines et d'herbes, quand leurs galettes furent épuisées. Ils finirent par atteindre Frendah, où ils furent conduits au bureau arabe. Ils y racontèrent leur lamentable odyssée et tous les détails du drame épouvantable dont ils avaient été témoins. Ces malheureux étaient un sergent-major, un tirailleur indigène et un aide-vétérinaire, qui devint fou peu de temps après.
Comme on devait s'y attendre, cette catastrophe souleva tout le sud de la province d'Oran, ébranla la fidélité des autres provinces et retentit profondément parmi les arabes du Tell. Si-Mohamed-Ould-Hamza succéda à
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son frère Si-Sliman, comme chef religieux et fut encore plus soumis à son oncle, Si-Lala, qui devint le directeur effectif de l'insurrection. Cette succession d'événe- ments lui avait donné une réputation et une importance considérables.
L'effet produit par ces nouvelles dans le sud de la province d'Alger, fut énorme. On venait alors de me charger d'un travail topographique entre Djelfa, Bousâada et Laghouat.
Parti d'Alger au commencement d'avril, j'étais arrivé près de Djelfa, sans rencontrer, depuis le Tell, âme qui vive. Tout ce pays, ordinairement si peuplé de douars, de troupeaux, d'indigènes, était vide. J'en étais frappé et je me hâtai d'arriver à Djelfa, quand à la dernière étape, je rencontrai un agha dévoué au général Yusuf et cousin de Bou-Dissa, ex-agha de Boghar. Il allait rallier ses gens et les mettre à l'abri de l'insurrection qui devait éclater sous peu. Je le remerciai de cet avis et partant le lendemain au petit jour, j'arrivai de bonne heure à Djelfa. Je trouvai là mon camarade de Saint- Cyr, le lieutenant Garaud, qui commandait le poste. 11 dépendait du commandant supérieur de Laghouat et était au courant de la situation. Il craignait de voir ses tribus se soulever d'un moment à l'autre. Je ne pouvais plus songer à remplir ma mission, ni même à m'éloîgner de , Djelfa. Je passai mon temps à seconder Garaud, en faisant achever l'enceinte du bordj et en exécutant des rondes destinées à nous renseigner sur les événements extérieurs. Peu de jours après, nous apprîmes que rimportante tribu des Ouled-Chaïb, du cercle de Boghar, était rassemblée aux environs de Taguin, prête à
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se révolter et à enlever le camp du commandant supérieur, alors établi sur les collines qui dominaient la plaine oîi la smala avait été prise.
Nous expédiâmes un courrier à ce dernier pour le prévenir et lui dire d'être sur ses gardes. Malheureusernent il arriva trop tard.
Le commandant d'Etat-major Heilmann était venu de Boghar à Taguin, avec un escadron de spahis pour surveiller les événements.
Il avait donné toute sa confiance à Tagha des Ouled- Chaïb, En Naïmi, jeune chef de grande tente, que Tautorité supérieure avait profondément blessé, en lui imposant, comme caïd de sa tribu, un homme d'obscure origine, Sid-Djelloul, soldat parvenu, dévoué à notre cause, mais étranger au pays et sans prestige. Il ne pouvait en outre supporter la hauteur dédaigneuse avec laquelle le lieutenant de spahis, Ahmed ben Rouilah, du bureau arabe de Boghar, lui donnait des ordres. La nouvelle du massacre de Beauprêtre le décida à la révolte ; il prescrivit à sa tribu de rassembler ses douars, le i5 avril, à Mendjel, à trois lieues à l'Est de Taguin. Djelloul, qui craignait une trahison, fit diriger le lendemain, sur le même point, quatre spahis pour observer les mouvements des Ouled Chaïb, qu'il venait de signaler à l'attention du commandant supérieur. Ce dernier fit venir l'agha qui était au camp, pour lui demagider des explications. Naïmi feignit d'ignorer le déplacement de sa tribu ; et pour chasser tout soupçon de l'esprit du commandant, lui offrit d'aller, avec le caïd Djelloul, voir ce qui se passait. Il protestait, en même temps, de la fidélité des siens. Ces deux chefs
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partirent ensemble, accompagnés par un brigadier, 4 spahis et 2 cavaliers de Tagha. En route, ils rallièrent les spahis, déjà envoyés le matin en reconnaissance, qui rentraient au camp, n'ayant rien vu d'extraordinaire. Ceux-ci suivirent Tagha et le caïd.
Quand on arriva aux tentes des Ouled-Chaïb, tout y était en mouvement. Le goum était à cheval et les troupeaux se rassemblaient. Djelloul comprit qu'il était trop tard. Tandis qu'il se renseignait, l'agha qui l'avait quitté pour aller dans sa tente, revint et traîtreusement l'abattit d'un coup de fusil tiré à bout portant. A ce signal, les spahis, qui avaient été entourés, sont assaillis aussitôt. Quatre d'entre eux sont tués ; les autres, pris et dépouillés. Naïmi et ses trois frères se mirent alors en tête du goum, qui se divisa en trois groupes et marcha sur le camp du commandant.
Pendant ce temps, ce dernier inquiet de ne voir rentrer personne, avait fait partir le lieutenant Ahmedben-Rouilah, avec un sous-officier, deux brigadiers et vingt-cinq spahis pour se rendre à Mendjel. On vit cette petite troupe parcourir au galop la plaine de Taguin et gravir les collines qui la bordaient du côté opposé. A ce moment, les cinq cents cavaliers des Ouled-Chaïb apparurent sur le sommet de ces coteaux, l'agha Naïmi à leur tête, les drapeaux déployés et les fusils levés. Us laissèrent approcher les spahis; et sur un signe de l'agha, firent sur eux une décharge meurtrière. Ahmed-ben-Rouilah, le sous-offlcier, les deux brigadiers et onze spahis tombèrent ; les autres s'enfuirent, quoique plusieurs fussent blessés. Après cet exploit, les Ouled-Chaïb se lancèrent sur les traces de
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l'agha, dans la direction du camp français vers lequel revenaient à toute vitesse une dizaine de spahis échappés à la fusillade. Ils firent connaître le drame dont ils avaient été témoins et les pertes subies.
Depuis un moment du reste, toute hésitation avait cessé. On avait sellé les chevaux; on se mit en selle et on partit précipitamment pour Chellala, abandonnant le camp, les tentes, le mobilier de campagne et jusqu'à la caisse de Tescadron. C'était une véritable fuite.
Les Ouled-Chaïb atteignirent le camp, le pillèrent, jouirent un instant de leur facile succès et dirigèrent quelques cavaliers à notre suite pour surveiller notre marche.
A un quart d'heure de Taguin, ceux-ci rencontrèrent deux malheureux soldats d'administration qui n'avaient pas voulu rester à califourchon sur les chevaux qui les amenaient. Ils les massacrèrent sans pitié.
Le commandant Heilmann rentra le lendemain à Boghar avec les débris' de son escadron, dans un état d'esprit dont on peut aisément se faire une idée. Pendant ce temps, les Ouled-Chaïb avaient quitté Taguin, vidé leurs silos et emmené leurs douars dans le Sud- Ouest, vers les campements du marabout Mohamed- Ould-Hamza, qu'ils rejoignirent promptement. Ils appartenaient au même ordre religieux et depuis un certain temps déjà, leur défection se préparait. En prévision d'événements de cette nature, le général Yusuf avait déjà demandé, dès le commencement du mois, l'autorisation d'organiser de suite , à Boghar , une colonne destinée à maintenir les tribus dans la soumission, à calmer l'agitation et à concourir, au besoin.
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avec les troupes de la province d'Oran, à réprimer la révolte des indigènes. Il avait dirigé, dans ce but, d*importants rassemblements de troupes sur Boghari, village arabe au pied des collines de Boghar, où ils furent rapidement complétés par de nouvelles unités . Le i8 avril, jour de la rentrée à son poste du commandant Heilmann, la colonne étail forte d'environ 2.000 hommes. Le général Yusuf en prit le commandement et arriva à Boghari, le 28.
Pendant ce temps, à Djelfa, les officiers, du poste étaient bloqués et réduits à un rôle de surveillance qui s'exerçait par des patrouilles de jour et de nuit. Il n'y avait plus qu'à attendre l'arrivée de la colonne.
Constituée définitivement le 26 avril, elle put quitter Boghari, le lendemain, et se diriger sur Laghouat qu'elle devaitd'abord ravitailler. EUecomprenaittroisbataillons sous les ordres du colonel Archinard du i®"^ tirailleurs et six escadrons de cavalerie commandés par le colonel Abdelal du i" spahis. On l'avait complétée avec une section d'obusiers de montagne, un petit détachement du génie, les services accessoires nécessaires et les goums, assez mal disposés, de Médéah et de Boghar.
Dès que son arrivée à Djelfa fut signalée, j'allai au devant du général . Il me reçut en ami , me mit au courant de la situation, m'apprit qu'il n'avait plus dans son entourage personne sur qui il pût compter; et, en présence des circonstances difficiles dans lesquelles il se trouvait, il me demanda de reprendre, pendant l'expédition, mes fonctions d'aide-de-carap. Je ne crus pas pouvoir refuser, quoiqu'il eut amené un titulaire de cet emploi, chef d'escadron d'Etat-major ancien, très
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estimable, mais âgé, lourd, mauvais cavalier, ignorant des choses d'Afrique et qui faisait sa première campagne, à cinquante ans passés, dans l'espoir d'obtenir un grade supérieur.
Yusuf m'apprit aussi qu'il m'avait désigné au gouverneur pour remplacer le commandant Heilmann dans le poste de Boghar. Je l'en remerciai, entrevoyant, si j'étais accepté, une destinée tout autre que celle que j'îsivais rêvée, mais ne me faisant aucune illusion sur l'issue de cette démarche ; j'étais trop jeune et mon grade n'était pas assez élevé. Néanmoins, le général voulut me mettre au courant de la politique des tribus et des influences qui les agitaient. Presque tous nos loisirs, pendant cette expédition, devaient être consacrés à cette étude dans laquelle mon chef était un maître achevé. Dès son séjour à Djelfa, je pus m'apercevoir qu'il était mal secondé. Son chef d'Etat-major, quoique capable, était un de ces esprits critiques qui trouvent tout mal. D'une mauvaise santé, il était en outre pessimiste et n'éprouvait aucune sympathie pour son général. Il passait son temps à le tourner en ridicule, ou à l'accuser devant ses inférieurs des actes les plus blâmables.
Le colonel, directeur des affaires arabes, officier supérieur de mérite, très fort en linguistique, était lourd, fatigué, apathique, sans zèle, ni dévouement pour son chef. Le général, du reste, ne me dissimula pas qu'il était dans une situation délicate, sans confiance dans ses officiers, ayant tout à craindre des indigènes et ayant laissé derrière lui un gouverneur général, qui était son ennemi. Quant à son aide-de-camp, il ne pouvait l'utiliser. Montant mal à cheval, obèse, aimant ses aises, lent, incapable d'activité, placé auprès d'un chef qui ne
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comprenait que le galop dans le service, ne pouvant lire un nom arabe sans bredouiller, ignorant de l'organisation ou de la politique des tribus, lié à Alger avec des ennemis du général, il était tout l'opposé de ce qu'il lui fallait. Ma nouvelle position le blessa, d'autant plus que malgré moi, il fut de suite très effacé.
Dès notre rencontre, le général m'apprit qu'un combat malheureux avait encore eu lieu dans la province d'Oran. Le général Martineau des Chenez, à la tête d'une petite colonne qui se gardait mal, avait été assailli en marche par Mohamed-Ould-Hamza à la tête de 5.000 cavaliers ; il avait perdu une partie de son convoi et n'avait pu repousser les rebelles qu'après une lutte meurtrière. Depuis ce temps, il acquit dans les rangs de l'armée d'Afrique le surnom d'élève Martineau^ à cause, disait-on, de la leçon qu'il avait reçue.
Le général rendit compte à Alger de la décision qu'il avait prise à mon égard. On n'y fit aucune objection et je commençai mon service.
Partis de Djelfa, le 4 mai, nous marchâmes d'abord vers Laghouat. Le 7, en approchant de celte ville, nous vîmes arriver le goum des Larbâ, puissante tribu des environs, qui venait, après de nombreuses hésitations, rendre hommage au général. Le même jour, on reçut celui des habitants de Laghouat. Ils avaient bien songé à s'insurger ; mais la prochaine arrivée du commandant de la province, les avait fait renoncer à ce projet. Dans les conciliabules qui avaient eu lieu à ce sujet, les anciens avaient rappelé, qu'en 1862, lorsque Yusuf et Pélissier avaient pris la ville, la moitié des habitants avait perdu la vie. a Maintenant, disaient-ils, Yusuf
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arrive de nouveau : il nous exterminera jusqu'au dernier )). Ces réflexions les avait maintenus dans le devoir. Mon chef leur fit néanmoins sentir leur faute dans un langage sévère et les engagea à persister dans leur fidélité, sous peine de voir se réaliser la prédiction de leurs anciens.
Ce fut pendant son séjour dans cette ville que Yusuf ofiTrit au général Deligny, commandant la province d'Oran, alors en colonne dans le Sud, de s'entendre avec lui pour venir à bout de l'insurrection. 11 lui proposa de marcher vers l'Ouest, de couper les rebelles du Djebel-Amour, leur principal point d'appui, de s'emparer de l'oued Zergoun qui était leur meilleure ligne de retraite et de les renfermer entre les colonnes Deligny au Nord, Yusuf au Sud, M artineau à l'Ouest et Liébert à l'Est. Ce plan, qui était bien conçu, ne fut pas goûté. Le général Deligny partageait, à l'égard de son collègue, les préventions de ses pires ennemis ; il craignait en outre de voir, dans un mouvement d'ensemble, la direction des opérations passer au général Yusuf qui était plus ancien que lui. 11 montra de la mauvaise volonté à lui répondre et, quand il s'y décida, ce fut pour lui faire savoir d'une façon assez sèche qu'il comptait venir seul à bout de l'insurrection. Yusuf, peu surpris de ces dispositions, se mit néanmoins en mesure d'exécuter son plan, en ce qui le concernait.
Nous quittâmes Laghouat, le ii mai, pour nous porter vers l'Ouest. Les préoccupations du général et son peu de confiance dans ses subordonnés étaient telles que deux ou trois fois, il m'emmena la nuit pour faire avec lui des tournées de grand'gardes et de petits postes afin de s'assurer que le service était bien fait.
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Le i4, nous campions près d'Aïn-Madhî. J'eus ainsi l'occasion de visiter cette petite ville qui avait si vaillamment résisté jadis à Abd-el-Kader et dont le maître, Sid-Ahmed-Tedjini, chef religieux de la secte qui portait son nom, jouissait, dans le monde musulman, d'une vénération qui s'étendait jusqu'au Soudan. Il nous reçut dans son bordj, où nous fûmes conduits par le caïd Ryan, son bras droit et un de nos fidèles serviteurs.
Deux jours après, nous étions chez les Guemanthas, au pied du Djebel- Amour, quand nous reçûmes la nouvelle d'un premier succès, remporté par le général Deligny, sur les Ouled-Sidi-Cheikh, à Châb-el-Amar, sur le haut oued Sidi-Naceur.
A ce moment, j'eus plusieurs fois l'occasion de constater les propos malveillants du chef d'état-major, à l'égard de son général. Il était d'accord, sur ce sujet, avec le colonel, directeur des affaires arabes. Leur âge, leur grade, leur position donnaient à leurs affirmations une portée qui influençait leurs subordonnés. Ils l'accusaient de concussions et prétendaient qu'il pillait les tribus pour s'enrichir à leurs dépens ; ils répétaient ces calomnies aux ofiîciers sous leurs ordres et leur racontaient des faits imaginaires dont ils se disaient certains. Ces infamies, versées dans des oreilles complaisantes, s'accréditaient et devaient un jour porter leurs fruits. Les esprits du reste étaient mal disposés , la campagne était pénible et la chaleur intense. Les ravitaillements étaient difficiles, les marches fatigantes et l'on n'entrevoyait pas la chance de rencontrer un ennemi qui se dérobait sans cesse. Même dans le Djebel- Amour, les reconnaissances avaient trouvé le pays à
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peu près vide d'habitants. Les mécontents soulageaient en outre leur animosité dans des correspondances où ils exhalaient leurs plaintes. Tout cela constituait une situation déplorable, mais assez dissimulée pour échapper, en grande partie à Tattention du général.
Le 23 mai, nous fûmes surpris par la nouvelle de la mort du maréchal Pélissier, survenue la veille à Alger. C'était pour le général une chance favorable et un grand soulagement. Il fut très digne en apprenant cet événement et me dit simplement : u II ne m'a jamais fait que du mal; mais sa mort est une grande perte ».
Le sous -gouverneur, général de Martimprey, avait pris de suite le commandement et sa loyauté, bien connue, ne laissa de ce côté aucune préoccupation au général.
Notre présence au sud du Djebel-Amour amena peu à peu les indigènes à rappeler leurs contingents qui avaient rejoint Si-Mohamed-ould-Hamza. Ce furent autant d'ennemis de moins enlevés aux colonnes de la province d'Oran.
Le 25, nous arrivâmes devant le ksar de Tadjerouna dont la population avait pactisé avec les rebelles. Une commission fut nommée pour enlever les grains qui leur étaient destinés. Les convoyeurs arabes qui s'étaient rendus dans le village pour y faire des provisions, voyant qu'on traitait les Ksouriens en ennemis, se mirent à piller pour leur compte. Ce fut bientôt un tel désordre qu'il fallut battre la générale et faire évacuer le ksar. Le chef d'état-major, voulant montrer du zèle, fit arrêter des pillards indigènes et les fit conduire au général. En les voyant arriver de loin, ce dernier très ému, me dit: a Si l'on m'amène ces malheureux, je
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«enî : : r.>?, p:*ir l'exemple, d'en faire fusiller ; il ne faut pA5 q::e oel* Ait lî^n : aliez au-devani d^eux et empêchez qu'o^n ks o:«ni'aî<e jusqu'ici ». Puis, il rentra dans sa tente, peni^nt que je me dirigeai le plus vite possible Ter* cette peiîte ln>upe- J'y tn>uvai le chef d'état-major; je lui expliquai la situation en le suppliant d'arrêter la manrhe et de fiîre conduire les Arabes vers le convoi. 11 ne voulul pas m'êcouler et continua à les diriger sur le quartier général. Je dus revenir rendre compte au général de l'insuccès de mes efforts. Il fut navré et quand ces hommes arrivèrent, il donna au colonel Abdelal Tordre de prendre les six premiers et de les faire fusiller. C'étaient de jeunes hommes pleins de force et de vigueur. J'entends encore l'un d'eux, dire avec calme à un camarade qui suivait le groupe : « Tu diras à ma mère que je vais mourir ». Un moment après cette terrible exécution eut lieu. C'était vraiment malheureux I Il eut suffi d'envoyer ces indigènes en prison à Laghouat et de les condamner à une amende, pour produire sur leurs correligionnaires un effet salutaire. Comme épilogue à cette fâcheuse affaire, on entendait, quelques jours après, le chef d'État-major accuser son général de cruautés inutiles.
Le 26, un autre incident survint. Nous attendions un convoi de munitions qui avait dû partir de Laghouat et qui était forcé, pour nous rejoindre, de longer le pied du Djebel-Amour. A l'entrée de la nuit, mon camarade Leiellier, qui était attaché à la colonne, comme adjoint au bureau arabe de Laghouat, vint me prévenir que les gens de ces montagnes se disposaient à attaquer ce convoi, le lendemain. Un émissaire venait de l'avertir. Je
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le priai d*en rendre compte au directeur des Affaires arabes. 11 m'avoua qu41 l'avait fait et que n'ayant reçu aucun ordre, il avait cru prudent de m'en référer. Je n'hésitai plus. J'allai réveiller le général, et, sans lui parler du directeur, je lui communiquai ma nouvelle en ajoutant que le bureau arabe avait été averti par un indigène, arrivé dans la nuit. Il voulut néanmoins savoir si le directeur en avait été informé. Sur ma réponse affirmative, il me chargea de faire partir de suite un goum de 4oo chevaux des Larbâ, sous les ordres de Letellier, avec mission de rejoindre le convoi, de l'escorter et de l'amener. L'ancien agha Bou-Dissa partit avec eux.
Le lendemain, le général resta dans une inquiétude extrême jusqu'au retour du goum ; et, dans son agitation, il ne put s'empêcher de questionner le directeur des affaires arabes. Après s'être assuré qu'il avait été prévenu de l'attaque du convoi et qu'il n'avait pris aucune disposition, il l'accabla de reproches, et lui fit connaître les ordres qui avaient été donnés.
A midi, le goum revint. Il avait trouvé le convoi aux prises, près d'Aïn-Madhi avec une troupe de 5oo hommes environ, et dans une situation critique. Il s'était lancé sur eux, avait dégagé les 5o tirailleurs qui le défendaient, dispersé les assaillants, fait quelques prisonniers et coupé un certain nombre de paires d'oreilles qu'il rapportait.
Le général rappela alors son colonel directeur, lui fit connaître ce qui s'était passé et lui déclara qu'en présence de ces faits, il jugeait que sa présence dans la colonne était désormais inutile. Il n'avait qu'à rentrer à
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Alger. Cette mesure, dictée par la colère, était grave. Le général, il est vrai, était furieux avec raison, de n'avoir pas été tenu au courant par son directeur d'un événement de cette importance. Mais il ne réfléchissait pas qu'il allait renvoyer un ofiRcier de grade élevé, du poste qu'il occupait devant l'ennemi, ce qui pouvait nuire à sa réputation et qu'il allait grossir le nombre des malveillants laissés derrière lui. Il valait mieux le garder, le surveiller et exercer sur son service une vigilance de tous les instants ; puis, le remplacer au retour.
J'eus beau exposer ces considérations au général et le supplier de revenir sur sa détermination ; rien n'y fît. Le colonel dut partir et resta persuadé que j'étais la première cause de son éloignement. Il devint dès lors, pour le général et pour moi, un ennemi acharné qui contribua à répandre sur son chef, dans un milieu tout préparé, les appréciations les plus calomnieuses.
A ce moment, la colonne se trouvait à la limite du territoire oranais; elle ne pouvait plus se porter vers l'ouest sans le consentement du général Deligny. Or, il n'y avait pas à y songer; et, il était devenu utile de pénétrer dans le Djebel-Amour pour en châtier les habitants. Le général Yusuf y fut autorisé et le 3o mai, nous y entrâmes par le défilé de Foum-Reddad. Il n'y eut aucune défense. Le lendemain nous étions à El-Richa, le ksar le plus important de cette région. Les gens du pays, effrayés, se hâtèrent d'envoyer une députa tion au général, pour l'assurer de leur soumission. Il les reçut et les harangua. En leur parlant, il aperçut un des auditeurs qui avait la tête enveloppée d'un façon particulière. Il s'arrêta, le fit avancer et lui ordonna d'enlever son
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haïk. L'homme obéit en tremblant et découvrit les plaies hideuses de ses deux oreilles fraîchement coupées, c( Chien, fils de chien, lui cria Yusuf, lu étais donc de ceux qui nous ont attaqués le 27. Tu mérites la mort; mais puisque tu lui as échappé dans le combat, va, tu es libre; remets ton haïk; je te pardonne ». Cette fin de harangue, produisit le meilleur effet. Les arabes reconnaissaient leur maître, le chef qui savait les comprendre et ils s'inclinèrent en lui adressant toutes leurs louanges. Le Djebel- Amour ne devait plus bouger. Nous revînmes vers Aïn-Madhi, où le chef d'état-major demanda à nous quitter pour aller soigner à Laghouat, sa santé fatiguée. Quoique peu motivé, son départ fut un soulagement; et, le général, privé de deux chefs de service qui passaient leur temps à médire de lui, n'en fut que plus libre dans son commandement.
A Aïn-Madhi, la colonne fut rejointe par Tagha Eddin, du Djebel-Amour, qui venait faire sa soumission. Le ksar- d'El-Maïa qui avait pactisé avec les rebelles, fut châtié après une rapide marche de nuit, qui permit de surprendre les habitants. On trouva, parmi eux, plusieurs fusils des hommes de Beauprêtre.
A partir de ce moment, il n'y avait plus qu'à revenir vers Laghouat, Djelfa et Boghar, pour achever de régler la situation des tribus compromises. On prit cette direction, le 5 juin, par une chaleur accablante. En route, le général reçut des compliments du Ministre de la guerre, pour les résultats qu'il avait obtenus et l'hommage de la puissante tribu des Ouled-Nayl, dont les chefs avaient été convoqués, sous le commandement de notre vieil ami, le bachaga Si-Chérif-bel-Arch. Ce
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dernier, très influent, avait réussi à les maintenir dans le devoir, malgré leurs mauvaises dispositions. Le général les rassembla, leur tint un discours énergique et leur imposa une forte amende pour les punir des sympathies qu'ils avaient témoignées à Si-Mohamed.
A la suite de cette entrevue, la colonne se dirigea vers Taguin, en traversant la Sebka Zahrez, alors à sec, où nous eûmes des effets de mirage suprenants. Ils frappèrent d'autant plus les troupes que par la chaleur étouffante que nous subissions, ces mirages nous montraient de superbes nappes d'eau, fuyant sans cesse devant nous, et finissant par s'évanouir sous les yeux des soldats mourant de soif. La température du reste nous força à renoncer aux marches de jour. On partait après la soupe du soir ; on cheminait jusqu'à neuf heures ; on campait et l'on dormait jusqu'à une heure du matin ; on repartait à deux heures jusqu'à huit ou neuf et l'on se reposait toute la journée jusqu'à cinq heures. Ce genre d'étapes était fatigant ; mais il permettait de faire du chemin en évitant la température torride du milieu du jour.
Nous arrivâmes ainsi, le 21 juin, à Taguin, où nous revîmes avec le général, le théâtre de la prise de la Smala et du drame récent des Ouled-Ghaïb. Yusuf fut heureux de se retrouver sur ce terrain. Il me conduisit devant la plaine de Taguin, par le même chemin qu'il avait pris, en i843, alors qu'il précédait en éclaireur, les troupes du duc d'Aumale et me raconta les divers incidents de cet événement célèbre.
Deux jours après, la colonne se trouvait près d'un petit Ksar, chez les Beni-Hammad, qui avaient pactisé
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ouvertement avec Tinsurrection et pillé Chellala. Le général tenait à les châtier et n'en avait parlé à personne. Dans la nuit qui suivit notre arrivée, il fit appeler deux ofiBciers supérieurs de tirailleurs et de spahis, qui lui étaient dévoués et leur donna Tordre de se porter sur le Ksar, avec un bataillon et deux escadrons, pour en chasser les habitants. Mais ces derniers se sentant coupables, s'étaient enfuis depuis plusieurs jours. On ne trouva chez eux que des femmes, des enfants et quelques bergers. On tira cependant des coups de fusil qui n'atteignirent que des malheureux inoflfensifs, et on brûla le village.
Cette exécution produisit un mauvais effet dans la colonne. Les mécontents, assez nombreux par suite des privations qu'on endurait et de l'absence d'ennemis, dirent que le général, vexé de n'avoir pas rencontré d'adversaires, cherchait à en créer et qu'il avait attaqué les Beni-Hammaddans ce but.
Pendant notre séjour dans ce camp, le hasard fit tomber entre les mains du général, une correspondance adressée à Alger par son aide-de-camp en titre et qui contenait des accusations calomnieuses contre lui et contre moi. Il tint à me la faire lire et à me demander mon avis. Je lui proposai de la montrera son auteur en provoquant ses explications, ou bien de la laisser arriver à destination. Il adopta cette dernière solution dont le résultat ne se fit pas attendre. Un ordre du gouverneur m'expédia dans l'Est, sur la frontière de Tunisie. Le général refusa de me laisser partir et exposa ses raisons à son chef, qui me maintint à mon poste jusqu'à la fin de l'expédition.
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Au fond, cette mesure avait été prise à la suite des intrigues des chefs de service du général qui le trahissaient en cachette. On recommençait à dire tout haut qu'il avait vieilli, que ce n'était plus Fhomme d'autrefois, etc. Ces propos, qu'il devinait, et l'attitude peu empressée des officiers placés près de lui, l'irritaient et lui faisaient perdre une partie de ses moyens.
Néanmoins, il se décida les jours suivants à convoquer les tribus voisines qui avaient plus ou moins trempé dans l'insurrection. Il y eut bientôt près de nous une quantité de douars qui envoyèrent, au jour indiqué, leurs représentants se grouper autour du général. Ce dernier les admonesta durement, les menaça de châtiments rigoureux s'ils se laissaient entradner de nouveau dans la rébellion et, pour le moment, leur infligea une lourde amende. Ils devaient, dans un délai de huit jours, verser quatre cent mille francs dans la caisse du receveur des contributions de Boghar. Sur cette somme on devait prélever une large indemnité de quatre-vingt-quatorze mille francs pour dédommager les habitants de Chellala du pillage qu'ils avaient subi.
Cette aflTaire une fois réglée, le général voulut commencer le travail de récompenses qu'il devait établir à la suite de son expédition. Son chef d'état-major, prévenu, arriva aussitôt de Laghouat, subitement guéri et prêt à reprendre son service.
C'était le moment où je préparais un compte-rendu de Taffaire de Ksar-Ben-Hammad. Le général voulait la présenter comme un fait de guerre, ce qui me semblait contraire à la vérité. Je crus devoir le lui dire et lui demandai à en rendre compte comme d'un châtiment.
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Il était nerveux ; il s'irrita ; je tenais à mon idée et je ne voulais pas faire un bulletin de combat quand il n'y avait pas lieu. Il y eut un moment de brouille entre nous. Il s'oublia et m'envoya promener. Je rentrai dans ma tente et préparai mon départ. Je commençais un brouillon de lettre pour lui en demander l'autorisation, quand je vis entrer le chef d'état-major, qui se montrait maintenant aussi courtisan vis-à-vis du général, qu'il était naguère grincheux et malveillant. Il me blâma de m'être opposé à s^n désir et voulut me démontrer que le châtiment infligé aux gens de Ben-Hammad était bien une action de guerre. Je l'écoutai jusqu'au bout et lui répondis simplement qu'étant sous les murs du Ksar au moment de cette exécution qui avait eu lieu en son absence, je croyais connaître la vérité et devoir, dans l'intérêt même de mon chef, persister dans mon attitude. Il ne continua pas l'entretien.
Le soir, je m'apprêtais à faire mes cantines, quand le général vint me trouver, me dit qu'il avait réfléchi, que j 'avais raison et que je pouvais préparer le rapport comme je l'entendais. Je fus touché de sa démarche ; je le lui dis ; il me tendit la main et tout fut oublié. Il accepta ma rédaction et eut la bonté, le lendemain, de comprendre son chef d'état-major sur le travail de proposition. Celles-ci furent nombreuses et par l'eflet du hasard, je fus presque le seul ofiicier de l'état-major qui en fut exclu, par la bonne raison qu'il n'y avait rien à demander pour moi. En présence des animosités que mes fonctions avaient excitées, je n'avais qu'à m'en féliciter.
Le 29 juin, après deux mois et demi d'expédition^ nous étions de retour à Boghari. Là nous apprîmes que,
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dans le Tell, la turbulente tribu des Flittas, s'était révoltée et que le gouverneur intérimaire, général de Martimprey, l'avait promptement châtiée. Dans la province d'Oran, le général Deligny, rentré à Saïda, avait déclaré (( que le mouvement insurrectionnel du sud devait être considéré comme arrêté et que les tribus étaient honteuses de leur conduite ».
Le lendemain, Tordre de dissoudre la colonne fut envoyé aux troupes, qui commencèrent aussitôt leurs étapes de retour dans leurs garnisons.
En résumé, au moment où le général Yusuf avait quitté Alger, tout le sud de la province était sur le point de s'insurger. Les tribus les plus fidèles étaient ébranlées et prêtes à rejoindre Si-Mohamed-Ould-Hamza. Le prestige du général, joint à sa prompte arrivée, avait suflR à les maintenir dans l'obéi siïance: Sa prudence dans la conduite de sa colonne et dans la direction des affaires arabes, ainsi que sa vigilance et son énergie, avaient empêché non seulement toute nouvelle révolte, mais même toute occasion de combat. Les troupes qui aspiraient à une action de guerre ne purent le comprendre et elles s'en prirent, comme leurs chefs, à leur général, pour répéter qu'il était fatigué et n'était plus le Yusuf de Bône et de la Smala. Ces appréciations s'ajou tèrent aux dispositions du maréchal Pélissier, du général Deligny et de ses chefs de service, pour faire de cette expédition, le point de départ des calomnies qui ne devaient pas tarder à le perdre.
A peine rentré à Alger, il se trouva en effet aux prises avec les difficultés qu'elles avaient fait naître ; et, dominé par elles, il m'abandonna aux rancunes que ma posi-
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tion avait soulevées, notamment chez mon chef immédiat qui me faisait en apparence bonne mine et n'avait aucun reproche à m'adresser. En outre, la santé de Mme Yusuf laissait à désirer et le préoccupait. Le 20 juiL- Tet, il partit pour la France, afin de la conduire aux eaux; mais, il fut forcé de revenir bientôt, rappelé par une nouvelle insurrection, qui, en dépit des assertions de son collègue d*Oran, devint encore plus redoutable que celle du printemps.
Pour ma part, le premier témoignage de malveillance dont je fus l'objet, fut un ordre reçu au milieu du mois d'août, de me rendre dans le commandement du général Deligny, pour y établir, en plein pays insurgé, au sud du Tell oranais, un projet de colonie militaire. J'ai toujours ignoté quel était le chef dont l'imagination avait enfanté cet ordre. Je partis aussitôt. A Oran, je trouvai le général Deligny stupéfait de ma mission et m'affirmant qu'il ne l'avait jamais proposée. Il ajouta qu'un bataillon ne suflBrait pas pour me protéger dans cette région, que ma tâche était inexécutable, qu'il s'y opposait et qu'il me prescrivait de retourner à Alger, par le prochain courrier. Il me délivra une feuille de route qui me mit tout à fait en règle. Je dus attendre ainsi trois semaines. Je ne rentrai à Alger qu'à la fin de septembre. Dans l'intervalle, des changements s'étaient produits. Le maréchal de Mac-Mahon avait été nommé gouverneur, avec le général Desvaux pour sous-gouverneur, à la place du général de Martimprey, qui était rentré en France.
Ces modifications n'amélioraient guère la situation du général Yusuf. Le nouveau Gouverneur, moins
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éclairé que le maréchal Pélissier, avait accueilli toutes les médisances qui avaient cours dans le public militaire et n'avait pas, dans ses rapports avec ses subordonnés, la netteté souvent brutale de son prédécesseur.
Le Sous-Gouverneur était un homme renfermé, dogmatique de parti-pris et ne connaissant pas plus que le maréchal, les causes originelles des passions soulevées à Alger contre le commandant de la division.
Quand ils arrivèrent, l'insurrection avait repris dans tout le Sud. Dès que nos troupes avaient eu rejoint leurs garnisons, les rebelles, qu'on avait dit si repentants, avaient repris les armes. Dans la première quinzaine de juillet, Si-Mohamed-Ould-Hamza, ayant rallié les dissidents, avait occupé la vallée de Toued Sidi-Naceur, dans le Sud-Oranais et envoyé de tous côtés des émissaires pour entraîner dans la défection les tribus hésitantes.
Dans la division d'Alger, on dut former deux colonnes : l'une rassemblée à Aïn-Toukria, le 20 juillet; l'autre, à Chellala. Cette dernière fut bientôt reportée vers le sud, à Ksar-Charef. Pendant ce temps, Si-Lala, l'oncle du marabout, faisait son apparition à Taguin et soulevait tous les gens des Larbâ, de Laghouat et du Djebel- Amour. Cet esprit de révolte gagna, comme une contagion, les tribus du cercle de Boghar, qui passèrent à l'ennemi. L'émigration commença en masse et le vide se fit entre nos colonnes et le Tell. L'insurrection entrait tlans une phase d'activité nouvelle.
A lii Vîu ri autit, le général avait pris, à Boghari, le commiiiid<^Tnt'nt des deux colonnes et commencé une aeconde expédilion, destinée tantôt à poursuivre les
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rebelles, tantôt à empêcher les défections. Cette période si agitée fut cependant marquée par un combat près de la source El-Atheuf-el-Mekam, qu'un courtisan du maréchal Pélissier avait baptisée, Tannée précédente, du nom d'Aïn-Malakofl". Il fut livré aux goums rebelles de la province de Constantine, le 7 octobre, par les troupes du général Yusuf et eût pour conséquence une forte razzia de 35o chameaux, So.ooo moutons et i.ooo bœufs, faite sur les tribus du Hodna et du sud de la subdivision d'Aumale. Elles se soumirent aussitôt.
Pendant ce temps, les Ouled-Nayl passaient à l'ennemi, après avoir tué leur bachaga Si-Chérif-bel-Arch et son caïd Kaddour, tous deux nos fidèles alliés. Il fallut recommencer vers l'Ouest la série de marches et contremarches qui épuisaient nos soldats et faisaient des mécontents. On réussit, par ce moyen, à ramener dans le devoir les contingents que la réputation du marabout des Ouled-Sidi-Cheikh avait un moment séduits.
Dès la fin d'octobre, un grand nombre de tribus du Sud d'Alger, à bout de ressources et de forces, vinrent rendre hommage au général et solliciter son pardon. Cet exemple ne tarda pas à être suivi par les autres. « C'était, comme Ta écrit un historien de cette campagne, le premier coup porté à l'insurrection. D'ailleurs, les nombreuses populations que Si-Hamza traînait à sa suite, étaient dans le plus grand désarroi : repoussées des parages où elles pouvaient trouver de l'eau et des pâturages, obligées de fuir à marches forcées, semant leurs troupeaux sur tous les chemins, leurs chameaux périssant à chaque pas, les petits ne pouvant suivre leurs mères ; maintenues dans les régions sahariennes
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m 1 u^ tMiique, dans une saison où les tribus du Sud
1 m M. i>vlamer Thospilalilé du TeU », ces popula-
:. .-V a'^^um^s, ne songeaient phis qu'à se rendre.
. , r. u >( l expérience du général Yusuf avaient puis-
-^ -î t» voiitribué à ces résultats.
^ n u uibœ, les tribus indigènes du cercle de Bovùsuidaicat l'aman et l'autorisation de rentrer s.v 1 1 titoires. A la fin du même mois, toutes » V u v<ui étaient revenues à Texception des Ouled- N ^ liii cUiiont les plus compromis. Les efforts du - *» > iMil avaient obtenu un succès aussi complet v V x,v,i>;o. Il ne restait plus qu a organiser le pays, . ^uivut tix)ublé par les derniers événements. V . -^v »u.v on ue pouvait songer encore à renvoyer les . . j V V ^siiâxloui^ garnisons ; car il fallait toujours pro- . V ,v K^^Kilations contre de nouvelles incursions des . s VvU 1. tioikU, On forma des colonnes d'observa- V .av^ v.v»k»nue mobile à Laghouat, prête à repren- ^ ^ i^ujMç^iio au pi'emier signal. Quant au général, ..... \ V'^ii\ le iS décembre, après quatre-vingt- . . V vu V J ov{.K\Utiou» dont soixante-dix de marche. . V vuujM^iko tut pour lui, la dernière. Comme u s^îKcui^Ks.. elle avait un caractère particulier . .Nxxvix ot Ivi tix>upe ne pouvaient discerner, , N\; KiiwtrKV exacte de la situation et de la • , \nn^*k\ les ivbt^lles n'avaient qu'une tac- ^— ^ «•w^ iHHx k*^ Suvl, nous éviter sans cesse et nous i4iiii4^\V lî u \ avait donc pas d'ennemis à \mi *•* '^'*^ ^vuvait on atteindre quelques I ^^,^,u\ C'v ixi^^r et les ramener sur leur ^1 V -> Vvn\<'k" iit^rale, qui se traduisait
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par des marches sans fin, de cruelles privations et répuîsement des forces. Cette tâche se compliquait des souffrances imposées par la chaleur et Taridité de la région, par le manque d*eau et quelquefois de vivres. Les ravitaillements étaient en efiet pénibles, longs à efifectuer, souvent incertains. Ce n'était plus de la gloire, mais un effort continu, sans compensations.
Ces faits provoquaient des mécontentements et des plaintes, dont l'autorité ne pouvait d'ailleurs tenir aucun compte.
Au début, dans les opérations du printemps, on avait eu le tort de ne pas combiner un mouvement d'ensemble entre les colonnes d'Oran et d'Alger, pour arriver à joindre les rebelles et à les écraser dans une affaire qui aurait pu être décisive. Une défaite un peu retentissante des Ouled-Sidi-Cheikh aurait alors étouffé l'insurrection. Malheureusement, les propositions faites dans ce sens, par le général Yusuf à son collègue d'Oran n'avaient pas été goûtées. Par suite, le soulèvement s'était étendu, pendant Tété, aux trois provinces. Dans cette seconde campagne, les opérations exécutées dans les provinces d'Oran et d'Alger n'avaient pas été mieux combinées que dans la première et souvent les lettres du général Yusuf à son collègue étaient restées sans réponse. Néanmoins, on réussit à ramener sur leurs terrains de campement toutes les tribus, moins une, de la province d'Alger. On put aussi s'entendre avec les colonnes de la division de Constantine, notamment avec le général Le Poitevin de la Croix, chef militaire de grande valeur, dont le concours amena l'affaire d' Aïn-Malakoff et des soumissions définitives.
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Les efforts qu'il fallut déployer pour obtenir ces résultats ont été décrits par un témoin oculaire, le colonel Trumelet, dans les termes suivants :
<( Les colonnes montrèrent une endurance remarquable, sous cette température de feu, par ces marches et contre -marches souvent incompréhensibles pour elles, dans le pays du sable et de la halfa, dans ces régions sans eau et sans ombre, par le froid glacial de rhiver et sans moyens de chaufiTage, par ces boues indépétrables qui arrêtaient les convois, par ces nuits diluviennes qui, d*un ravin desséché, faisaient instantanément un torrent qu'il fallait traverser avec de l'eau jusqu'à la ceinture, par ces longues et fatigantes étapes dans les terrains rocailleux qu'il fallait parcourir les pieds empaquetés dans des chaussutes plus ingénieuses que résistantes, avec ces uniformes en loques, rapetassés avec plus d'art que d'étoffe, et illustrés par un ravaudage des plus fantaisistes et des plus imprévus. Mais grâce à leur indomptable énergie et à leur excellent esprit, grâce surtout à l'incessante sollicitude de leur chef (général Yusuf) dont la plus constante préoccupation était d'alléger leurs misères et de leur épargner les privations qui n'étaient pas inévitables, nos soldats parvinrent à mener à bien cette œuvre d'autant plus difficile qu'elle était dépourvue de tout stimulant et de toute autre compensation que celle du devoir accompli (i) ».
Les ravitaillements surtout offrirent des difficultés presque insurmontables ; et ce fut un mérite qu'on ne
(i) Histoire de V insurrection des Oaled-Sidi-Ech-Cheikh, par le colonel Trumelet.
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saurait trop reconnaître que d'avoir réussi à pourvoir les troupes de tout ce qui était nécessaire à la vie, à la marche et au combat.
Les officiers placés sous les ordres du général Yusuf s'en rendirent bien compte ; et l'un d'eux lui a rendu, à ce sujet, l'hommage ci-après :
(( Les opérations du général Yusuf, dans le Sud de sa province, en i864, ont été conduites de la façon la plus remarquable, eu égard surtout aux difficultés de toute nature qu'il eut à vaincre ou à surmonter, tant sous le rapport des rigueurs torrides ou glaciales de la température, que sous celui du manque presque absolu des moyens de transport utilisables dans les expéditions sahariennes ; nous voulons parler des chameaux. Le général a déployé pendant ses campagnes du printemps et de l'automne, dans le Sud de son commandement, toutes les ressources de son intelligence active, de sa parfaite connaissance de la guerre dans la région désertique et du caractère et de la manière de combattre des Nomades. Ces opérations qui closent sa vie militaire, ont été conduites avec une sage prudence, sans recherche du brillant, etc. ».
Il n'y avait donc que des éloges à adresser au général pour la conduite des colonnes qu'il commandait. Ce fut du reste l'avis de l'autorité supérieure qui ne lui ménagea pas les termes de son approbation. Et cependant, cette période de sa carrière fut aussi le prélude des déboires qui devaient bientôt l'accabler.
De mon côté, les ordres que je recevais étaient un indice de Fanimosité qu'on lui marquait. A peine revenu de la province d'Oran, j'y étais renvoyé de nouveau et
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placé, jusqu'à nouvel avis, comme topographe, sous rautoriié du général Deligny qu'on savait hostile à tout ce qui tenait à son collègue d'Alger. Dans son commandement, l'insurrection avait éclaté avec une nouvelle violence et on dut reprendre les armes pour une campagne d'automne.
On me vit arriver avec déplaisir. Pour le commandant de la province, j'étais un intime de Yusuf et une sorte d'émissaire dû Gouvernement général. L'accueil qui me fut fait marquait déjà cette impression. Je crus devoir, en conséquence, me tenir à l'écart. On m'attacha à rétat-major, où je trouvai heureusement de bons camarades et un excellent colonel qui fut parfait pour moi. Notre expédition fut marquée, comme celle d'Alger, par des fatigues et des privations exceptionnelles.
Nous fîmes néanmoins une course intéressante dans l'oued Zergoun, dont je pus relever le cours jusqu'aux dayas dans lesquelles disparaissent ses eaux, et qui sont situées à la latitude du M'Zab.
Dans une autre course au Sud de Géryville, vers Brizina, nous fûmes moins heureux. Pendant près d'un mois, tout nous manqua, le pain, la viande, le vin et le café. On y suppléait avec du biscuit, souvent avarié et plein de vers. Pour avoir de la viande, on utilisait les restes de nos pauvres chameaux. Ces malheureuses bêtes, forcées de nous suivre dans nos courses sans arrêt et n'ayant pas une nourriture suffisante, mouraient en route d'épuisement, de faim et de fatigue. Un vétérinaire, désigné à cet eflTet, escorté de deux ou trois muletiers avec leurs bêtes, s'arrêtait quand il en voyait tomber, et faisait leur autopsie sur place. Si la chair de
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l'animal n'était pas trop noire, on la chargeait sur les mulets, on l'apportait au camp et on la distribuait. Les estomacs solides étaient encore trop heureux d'avoir cette ressource. La troupe fit plus d'une fois entendre des plaintes provoquées par la faim. Deux fois on essaya de piller le convoi, que nous pûmes heureusement préserver. On eut même le chagrin de voir des tirailleurs indigènes, se faire sauter la cervelle de désespoir. Les souffrances de cette époque ne purent jamais s'oublier.
Et plus tard, sous les murs de Metz, au milieu des privations de la fin du siège, j'entendis des officiers rappeler celles de Sud Oranàis, en i864, comme dignes de leur être comparées. 11 fallait supporter ces misères sans l'espoir d'atteindre un ennemi qui fuyait sans cesse. Un jour pourtant, on crut le tenir. Le général avait des nouvelles sûres ; encore une étape et, si nous arrivions à temps, nous aurions d'amples dédommagements à nos souffrances. Une marche de nuit fut décidée ; on ne laissa au camp que les impedimenta et, sans doute pour me témoigner ses dispositions personnelles, le général m'ordonna d'y rester également En sorte que si on rencontrait les rebelles et si un combat s'engageait, j'aurais été seul de tous les officiers de la colonne à ne pas y assister.
Je soumis cette réflexion au colonel d'Etat-major qui tremblait devant son chef et refusa de lui en parler. Je n'avais plus qu'un moyen d'éviter cette situation : c'était de désobéir. Je m'y décidai et je partis avec les escadrons de cavalerie qui voulurent bien m' accepter pour la nuit. On marcha tout le temps à raison de
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55 minutes au pas, suivies de 5 minutes de repos. On s'arrêta au jour sur les traces toutes fraîches d'un campement qui venait de déguerpir. C'était encore une fatigue inutile. Je rejoignis i'Etat-major où j'avouai ma conduite. Je venais d'y arriver quand le général me fit appeler et me demanda d'un ton irrité pourquoi j'avais transgressé son ordre. Je lui répondis que s'il y avait eu combat, je me serais cru déshonoré d'être resté seul en arrière. Je reconnaissais mes torts et j'étais prêt à en subir les conséquences. Le général était un vaillant soldat, un chef de guerre aussi brave qu'éclairé. Il se contenta de me répondre : « Allons, c'est bien », et je sus plus tard qu'au fond il m'avait approuvé.
Il n'y eut plus d'autre incident pendant toute cette campagne que la course, faite par un détachement dans la direction de Stitten, pour donner la sépulture à Beauprêtre et à ses compagnons. J'obtins d'en faire partie pour lever une zone de terrain qui n'avait pas encore été parcourue. Le drame qui s'était déroulé au mois d'avril, à Aouinet-bou-Bekr, a été raconté. Depuis lors, les corps étaient restés abandonnés à l'air libre pendant six mois. Nous fûmes surpris de les retrouver en assez bon état, mais ratatinés et desséchés. Le terrain sur lequel ils étaient tombés est habituellement sec, aride et traversé par des courants d'air du Sud. Les corps de nos camarades et de leurs soldats, après avoir été dépouillés, avaient été plusieurs fois recouverts par un sable chaud, et pour ainsi dire momifiés. On les réunit sur le tertre où leur chef avait succombé; on y creusa une tombe assez vaste sur laquelle nous élevâmes un petit monument en pierres. Quand ce fut fini, il y eut
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une cérémonie funèbre; un peloton déchargea ses armes sur les restes de ces vaillants soldats; puis, tout le détachement défila, en leur rendant les derniers honneurs. Après avoir rempli ce pieux devoir, nous rejoignîmes la colonne du général Deligny. Nous continuâmes à courir de différents côtés, suivant les nouvelles qu'on recevait des rebelles. A la fin de novembre, quand on apprit les soumissions des tribus des provinces d'Alger et de Constantine, nous nous trouvions assez rapprochés de Tadjerouna et de Laghouat. Le général Deligny avait reçu de son côté les demandes d'aman de la plupart de ses tribus. 11 estimait qu'il n'avait plus rien à faire et se disposait à regagner Oran. 11 décida que je devais considérer ma mission comme terminée et être dirigé sur le bureau topographique du Gouvernement général. 11 me fit appeler et me dit à brûlepourpoint : « Voilà plusieurs mois que vous êtes à mon état-major et j'ai constaté que vous ne vous jetiez jamais dans mes jambes. » Je lui répondis que ce n'était pas mon habitude. « Je le vois bien, répliqua-t-il ; cependant j'ai eu l'occasion de causer avec tous vos camarades, avec vous jamais. Il semble qu'il y ait de votre part une intention de m'éviter et je tiens à en connaître la raison. »
Je crus alors devoir lui dire qu'ayant été l'ofBcier de confiance du général Yusuf avec lequel il était en froid, j'avais cru devoir me renfermer strictement dans les occupations de mon service. Ma réponse ne l'irrita pas. Il s'étendit assez longuement sur les circonstances qui l'avaient empêché au printemps de lier ses opérations avec celles des troupes d'Alger. Il semblait vouloir
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atténuer ses torts et me tracer un programme pour les conversations que je pourrais tenir à mon retour. Il ignorait qu'en pareil cas, l'expérience m'avait appris depuis longtemps à garder le silence.
Je le remerciai de sa confiance et lui fis savoir qu'ayant reçu de son chef d'état-major l'avis de rejoindre mon poste à Alger, je le priais de me donner un ordre écrit pour justifier ma rentrée. 11 me le fît parvenir dans la journée, sous enveloppe cachetée et je me mis en route, le lendemain. Quinze jours après j'étais à Alger, où je retrouvais mes collègues, revenus depuis longtemps de leurs levés d'automne. J'espérais pouvoir me reposer un peu des courses de cette année. Mais je comptais sans mon chef de service.
En portant à Tétat-major général la lettre du général Deligny que je lui avais remise, il apprit que ce dernier avait fait connaître au Gouverneur, que « ses opérations dans le Sud étant terminées, il m'avait autorisé à rentrer ». 11 en conclut, sans me le dire, que j'avais demandé à quitter la colonne d'Oran, il fit un rapport verbal dans ce sens au Sous-Gouverneur, en ajoutant que j'avais à peu près quitté mon poste devant l'ennemi, que c'était une faute grave, etc.
Je ne me doutais de rien, quand je fus mandé avec lui chez le Sous-Gouverneur, qui m'apprit toute cette histoire, en s'animant à chaque phrase et en finissant par m'adresser les plus vifs reproches, sur un ton de colère qui ne me permit pas de placer un mot. J'étais stupéfait; je regardais mon chef de service pensant qu'il allait me justifier. Mais il n'en fit rien et cette scène pénible se termina par un ordre de me rendre dans la
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province de Constantine, où Ton guerroyait en Kabylie, dès que le temps le permettrait.
Je m'inclinai sans mot dire, devinant que cette fois encore j'étais victime des animosités soulevées contre le général Yusuf et contre ceux qu'il affectionnait. Je tenais à ne pas avoir l'air d'hésiter devant une nouvelle expédition et je pensais que le meilleur moyen de calmer les esprits montés contre mon ancien chef, était encore de céder à leurs rancunes et de rester éloigné. Je m'apprêtai donc à partir dès que l'avis m'en serait donné.