CHAPITRE VI
RÉCITS ERRONÉS DE CE FAIT DE GUERRE. — YUSUF APPREND l'existence de la smala. — PROJET DE s'eN EMPARER. — ORDRE DE BUGEAUD AU DUC d'AUMALE. — DIFFICULTÉS DE LA MARCHE. — DÉCOUVERTE DES CAMPEMENTS A TAGUIN. — ROLE DE YUSUF. — CONSEIL DE GUERRE IMPROVISÉ. — DÉCISION DU DUC D*AUMALE. — CHARGE DES SPAHIS. — ROLE DES CHASSEURS D*AFRIQUE. — LA TENTE D*ABD-EL-KADER. — TROPHÉES. — RETOUR A BOGHAR. — RÉCOMPENSES.
La prise de la Smala eut en France un retentissement énorme. Quand on apprit qu'une poignée d'hommes, dédaignant de compter leurs adversaires, s'étaient emparés des biens de TEmir, de ses femmes, d'un monde immense de tentes, de serviteurs, de guerriers, de bêtes et d'approvisionnements, on eut l'impression d'une grande victoire. L'honneur en revenait à l'un des fils du Roi, au duc d'Aumale, le plus militaire des princes d'Orléans, et devant cette haute personnalité, toutes les. autres s'éclipsèrent.
Un de nos plus grands peintres représenta ce fait de guerre dans un superbe tableau qui est resté un chefd'œuvre. Et pour donner plus d'importance au rôle du Prince , on en vint à diminuer celui des officiers qui l'avaient secondé, en opposant leurs hésitations à son audace.
Le colonel Yusuf, qui avait pris une part considérable à ce succès, se vit même taxé de faiblesse et d'indécision par des historiens de talent, qui voulaient flatter la famille royale.
Et cependant, quand il me raconta les incidents de la prise de la Smala, vingt ans après, sur le terrain, je n'eus plus aucun doute sur le rôle glorieux qu'il y avait joué.
Plus tard, j'eus l'occasion d'en parler à deux témoins oculaires, dignes de foi: le général du Barail, qui était, en i843, sous-lieutenantaux spahis, attaché àla personne du colonel et le général Durrieu, alors chef du bureau arabe de la colonne du Prince. Tous deux confirmèrent ce que je savais; le récit du général était sincère. Et, en le reproduisant ici. je ne ferai qu'affirmer une fois de plus, malgré les assertions contraires, la vérité de l'histoire.
Au moment où le colonel Yusuf fut attaché à la brigade du duc d'Aumale, le maréchal Bugeaud lui avait dit qu'il désirait vivement procurer au Prince l'occasion d'accomplir quelque heureux coup de main.
A cette époque, le colonel, comme le maréchal, ignorait l'existence de la Smala. On guerroyait contre l'Emir qui était serré de près, dans la province d'Oran, par le général de Lamoricière. C'était au mois de février. Le maréchal, ayant appris qu'Abd-el-Rader avait envoyé
des agents pour soulever les tribus des environs de Boghar, fît partir le duc d'Aumale, avec une colonne, pour les maintenir dans l'obéissance et les châtier au besoin. Yusuf éclairait la colonne avec ses spahis, et, suivant son habitude, il questionnait lui-même les indigènes qu'il rencontrait ou les prisonniers qu'on lui amenait. Sa connaissance approfondie de la langue et du caractère des Arabes, sa finesse, son habileté lui avaient déjà servi plus d'une fois à obtenir des renseignements qui restaient cachés même pour les oflBciers des affaires indigènes.
A la suite d'une razzia sur les Ouled Antar, il trouva parmi les prisonniers un vieux marabout qui venait de la province d'Oran. Il le fit causer et s'aperçut qu'il était renseigné sur l'entourage de l'Emir. Il lui demanda des nouvelles des chefs indigènes qu'il avait connus dans ,
l'Ouest. Il apprit ainsi que l'un d'eux était chargé de j
garder et de protéger la Smala. Ce mot et cette fonction j
éveillèrent son attention ; c'était la première fois qu'il [
en entendait parler. Il n'en fit rien paraître et causa sur ;
la Smala, comme si les détails de son existence lui r
étaient familiers.
II sut bientôt quelle était son organisation, sa manière de camper, la force de sa garde, etc. C'était une révélation d'une importance inappréciable et une véritable découverte.
« La Smala était la capitale mobile de l'empire nomade d'Abd-el-Kader ; elle consistait en une agglomération de plus de quarante mille personnes et renfermait tout ce que l'Emir avait de plus précieux, sa famille, ses archives, ses ateliers de réparation, ses
provisions de guerre, ses troupeaux, enfin tous les instruments de sa puissance. Il la défendait avec ses réguliers, l'escortait avec eux et en avait confié la surveillance, à son ami le plus sûr, le plus fidèle, son Khalifa, Mustapha ben Thami » (i).
Elle se composait de 368 douars et on avait adopté pour leur campement une formation normale, dont on s'écartait rarement. Au centre, se trouvait le douar d'Abd-el-Kader, comprenant, sa famille, ses gens et son Khaznadji, trésorier.
Tout autour, sur une ligne circulaire, se dressaient les tentes de son premier secrétaire et des principaux personnages.
Une seconde enceinte comprenait les douars du consul de FEmir à Oran, de Tagha de la cavalerie, des chaouchs, et des réguliers chargés de la garde des otages.
Une troisième enceinte était formée par les 207 douars des Hachem, tribu de l'Emir.
Enfin, autour de cette dernière agglomération, se tenaient les tribus ralliées, surtout celles du Sud, qui comptaient i46 douars.
Le colonel Yusuf s'empressa de transmettre ces renseignements au Duc d'Aumale. Il lui apprit en même temps, qu'aux yeux des Arabes, la prise d'une pareille agglomération porterait un coup terrible, au prestige et à la puissance d'Abd-el-Kader. Il n'y avait plus qu'un but à poursuivre : s'en emparer. Il fit partager son
(0 Général du Barail.
ardeur au Prince qui en parla au Maréchal. Mais celui-ci parut d*abord assez indifférent et ce fut au mois d'avril seulement qu'il donna l'autorisation d'organiser une colonne pour l'atteindre,
Yusuf mit aussitôt des agents en campagne ; et pour exciter leur zèle, il employa un procédé qui lui avait toujours réussi. Il faisait répandre de l'or sur le tapis de sa tente et quand l'émissaire entrait, son premier regard était pour le trésor qui reluisait à ses pieds. Yusuf lui disait alors : « Cet or est à toi. Tu vas en prendre à pleines poignées avec tes deux mains réunies, tout ce que tu pourras saisir ; et ce que tu prendras, je te le donne. Après cela, si tu me rapportes le renseignement dont j'ai besoin, tu prendras une seconde fois deux grandes poignées d'or ». Ordinairement, ce discours causait à l'indigène une telle émotion que ses mains tremblaient en saisissant la monnaie et qu'il n'en prenait jamais qu'une somme assez faible.
Le 2 mai, la colonne se mit en route, précédée par un goum de 25o cavaliers des Ouled Ayad, que commandait l'aghaAmarbenFerhat, chef indigène, dévoué à Yusuf et à notre cause. Le Prince avait sous ses ordres environ i.5oo hommes, qui formaient trois bataillons d'infanterie, cinq escadrons de chasseurs d'Afrique, commandés par le lieutenant-colonel Morris, quatre escadrons de spahis ayant à leur tête le colonel Yusuf, un détachement de gendarmes et une section d'artillerie.
Après avoir dépassé Boghar, on s'aperçut que le vide se faisait autour de la colonne et que le soir, des feux illuminaient les hauteurs voisines et signalaient sa marche.
Yusuf voulut mettre un terme à cette surveillance qui aurait compromis le succès de l'opération. Il réussit à faire saisir une douzaine d'indigènes qui étaient chargés de faire les signaux et qui furent surpris au moment où ils allumaient leurs feux. 11 demanda leur tête au duc d'Aumale, en lui représentant que cette exécution était le seul moyen d'effrayer les Arabes et d'assurer le secret de l'expédition. Cette proposition répugna au Prince qui eut toutes les peines du monde à s'y décider.
Mais Yusuf insista vivement. 11 était en effet impitoyable toutes les fois qu'il s'agissait d'en imposer aux tribus et, dans ce cas, il ne connaissait qu'un châtiment : la mort.
En i843, il était persuadé qu'on ne trouverait jamais la Smala, si on se laissait espionner comme on l'était et que l'exécution des prisonniers pouvait seule produire, sur les tribus, un effet salutaire. Le commandant de la colonne céda à ses instances ; mais il en garda une impression fâcheuse qui lui fit plus que jamais considérer Yusuf comme un Arabe. Ce dernier les fit fusiller aussitôt, à l'exception du plus jeune qu'il fit mettre en liberté, afin de répandre dans le pays la nouvelle du châtiment. A partir de ce moment, les signaux cessèrent autour de la colonne, qui arriva, le i4 mai, àGoudjilah, croyant que la Smala était dans les environs. Là on apprit qu'elle s'était portée vers le Djebel Amour. On se remit en route dans cette direction, activant la marche et exécutant, à l'instigation de Yusuf, une de ces étapes forcées qui épuisent les troupes, quand elles ne sont pas suivies du succès.
Le i5, on ne trouva rien. La chaleur était accablante.
On marchait nuit et jour; on mourait de soif ; on n'en pouvait plus. La troupe se plaignait et commençait à attribuer à Yusuf les maux dont elle souffrait. Le Prince résolut de s'arrêter ; et malgré Tinsistance du colonel, voulut se diriger vers un point d'eau. L'épuisement de ses hommes l'inquiétait ; il fallait les abreuver et les reposer. Taguin fut indiqué comme ayant une source abondante. On quitta les traces de la Smala et, le i6, on se porta sur cette nouvelle direction. Yusuf était désolé et croyait le coup manqué.
11 était livré à ses réflexions, quand un émissaire vint le prévenir que la Smala était tout près et qu'elle aussi s'était dirigée sur Taguin. Il prit aussitôt les devants, suivi d'une faible escorte et aperçut bientôt devant lui, un nuage de poussière qui était un indice certain de la présence d'une troupe nombreuse. Peu de temps après, il rencontra Amar ben Ferhatqui revenait d'une reconnaissance à la recherche de l'eau. Ce dernier lui annonça avec émotion, que la Smala arrivait à ^
Taguin, et que l'installation des campements commen- Jfi
çait ; mais qu'il y avait là une telle masse de gens qu'on serait sûrement perdu, si on continuait à avancer.
Yusuf ne voulut pas transmettre ces renseignements au chef de la colonne sans les avoir contrôlés ; il piqua des deux et se porta au galop, suivi des lieutenants Fleury, du Barail et de deux sous -officiers, sur le sommet des collines qui lui cachaient la vue dé la plaine de Taguin. Là, il éprouva une de ces joies dont le souvenir reste ineffaçable. La proie qu'il cherchait depuis" trois mois était là, sous ses yeux, surprise en plein désordre, incapable de se défendre et prête à subir les
chances d'un coup de main dont le succès ne faisait aucun doute. Il n'hésita pas un instant et envoya d'abord le lieutenant du Barail prévenir le Prince. Celui-ci le reçut fort mal ; il ne croyait plus à la Smala et ne voulait plus en entendre parler. Il cherchait une source pour désaltérer ses hommes et ses chevaux dont Télat Tinquiétait ; et c'était tout. Cependant l'avis qu'il i-ecevait méritait qu'on y fît attention; il suivit l'officier qui venait de le quitter pour rejoindre le colonel. Ce dernier le voyant arriver, se porta au-devant de lui et lui affirma la présence de la Smala. Le duc d'Aumale hésitait à le croire; il envoya un de ses officiers pour s'en assurer ; celui-ci revint disant qu'il y avait quelques tentes, mais que ce ne pouvait être la Smala. Yusuf alors l'apostropha, lui dit qu'il avait mal vu et insista pour convaincre le Prince. Il ajouta qu'il fallait surtout se hâter et attaquer sans retard. Le duc d'Aumale forma alors, séance tenante, une sorte de conseil de guerre, pour avoir l'avis de ceux qui l'entouraient.
La colonne était à ce moment partagée en trois groupes : la cavalerie et l'artillerie avec le Prince; le bataillon de zouaves, en arrière; et plus loin, à deux ou trois heures de marche, le reste de l'infanterie. Les chefs indigènes étaient d'accord pour conseiller la retraite. Le prestige de l'Emir et de sa puissance les dominaient. Yusuf, consulté, conseilla d'attaquer de suite sans hésitation.
Depuis trois mois, il poursuivait avec ardeur un but qu'il venait d'atteindre. Et, dans ces moments-là, lui qui était d'habitude calme, gai, presque insouciant, montrait une décision qui était dans sa nature et qui
ynip^
dénotait un oflScier de cavalerie ardent et résolu. Le lieutenant-colonel Morris fut de son avis.
Ces deux opinions entraînèrent le Prince qui s'écria : « Eh bien! messieurs, en avant! ». « Cette parole du duc d'Aumale et la décision qu'elle exprimait, disait le général Yusuf, suffit à nous électriser. Rien ne pouvait plus nous arrêter. Nos hommes, comme nous, étaient impatients de sabrer. »
Le Prince, ayant pris son parti, envoya un officier hâter la marche de Tinfanterie, ordonna à Yusuf de charger sur la gauche, droit devant lui, avec les spahis et, sur son conseil, décida que le lieutenant-colonel Morris contournerait la Smala, vers la droite, avec ses chasseurs d'Afrique, pour l'attaquer du côté opposé et la mettre entre deux feux. Mais afin de soutenir Yusuf, au besoin, il se réserva le choix du moment où il lancerait les chasseurs d'Afrique.
Un de ses aides de camp lui conseilla la prudence et proposa d'attendre l'infanterie. Il ne fut pas écouté.
Le colonel Yusuf déploya aussitôt ses escadrons, se plaça à leur tête, commanda la charge et se lança, ventre à terre, sur la Smala. L'apparition subite de ces cavaliers, courant à fond de train, poussant des cris étourdissants, agitant leurs burnous rouges et brandissant leurs armes, causa une véritable épouvante. La surprise fut complète. Personne n'eut le temps de se mettre en défense. Le seul obstacle que rencontrèrent les spahis fut le désordre épouvantable qu'ils causèrent.
Il permit à quelques réguliers d'essayer une résistance; mais ce furent des efforts isolés et impuissants. En un instant, la Smala fut conquise et traversée, tandis
que de tous côtés des troupeaux, des chameaux, des cavaliers s'enfuyaient éperdus.
Le Prince, qui assistait à ce spectacle, vit de suite que le succès était assuré et que les spahis n'auraient besoin d'aucun soutien. Il fit donc partir les chasseurs d'Afrique, qui firent le tour des campements et pénétrèrent dans la Smala, dans une direction opposée à celle des spahis, au moment où ceux-ci se montraient sur la lisière. Des deux côtés, ce furent des cris de joie et de victoire.
Le colonel Yusuf fit mettre de côté la tente d'Abd-el- Kader, ses armes, ses drapeaux, les plus beaux trophées qu'il put recueillir et fit dresser le tout pendant la nuit, en face de la tente du duc d'Aumale. Ce dernier, en s'éveillant, eut la joie de contempler ce magnifique butin, souvenir glorieux de l'éclatante journée du i6 mai.
Les zouaves, qui formaient le 2* échelon, arrivèrent deux heures après, quand tout était fini. Le reste de l'infanterie ne rallia qu'à l'entrée delà nuit. Désormais, on était en mesure de lutter contre toute attaque de' l'Emir.
Aussitôt que possible, du reste, on organisa la défense. Le lendemain, on remit de l'ordre dans la colonne et dans les prises de tout genre qui venaient d'être faites. Le 18, le Prince reprit la route de Boghar en ayant soin de se flanquer et de s'éclairer de tous côtés, en prévision d'une apparition d'Abd-el-Kader qu'on attendait et qui ne parut pas.
On rentra à Médéah en triomphe. Le colonel Yusuf emmenait, pour sa part, les deux nègres Fatha et
Salem, dont on a déjà parlé, le premier âgé de vingt ans environ et le second, au berceau.
Nos pertes étaient insignifiantes; elles s'élevaient à 9 tués, 12 blessés et 6 chevaux morts. L'ennemi avait eu environ 3oo tués. Nous lui avions pris plus de 3.000 hommes, 4 drapeaux, i canon et un matériel immense.
Les récompenses ne se firent pas attendre. Yusuf obtint sa quinzième citation et, deux mois après, sa croix de commandeur. Le rapport du duc d'Aumale vantait « son brillant courage, son intelligence militaire )) et disait « qu'il s'était montré au-dessus de sa réputation. »
Cet éloge ne fut pas le seul. Le général Bugeaud écrivit au Prince qu'il « devait la victoire à sa résolution, à la détermination de ses sous-ordres et à l'impétuosité de l'attaque ».
Saint-Arnaud, qui était alors lieutenant -colonel et commandant supérieur de Milianah, écrivit à son frère que « les colonels Yusuf et Morris avaient été admirables ».
L'année suivante, il alla voir Taguin et écrivit de nouveau :
« J'examine le terrain ; je me fais expliquer la position de la Smala et celle du Prince, et je persiste à dire que c'est un coup d'une hardiesse admirable. Il fallait un prince jeune et ne doutant de rien, s'appuyant sur deux hommes comme Yusuf et Morris, pour avoir le courage de l'accomplir. A mon sens, la meilleure raison pour attaquer, c'est que la retraite était impossible : il fallait vaincre ou périr. Vingt-quatre heures plus tôt ou plus
tard, il ne revenait pas un Français de la colonne. »
Un mois après la prise de la Smala, le duc d'Âumale était fait lieutenant-général et rentrait en France, laissant au colonel Yusuf le commandement de la colonne active des troupes de la province de Titteri.
On voit, dans ce récit, combien, du commencement jusqu'à la fin, le caractère et les actes de Yusuf sont conséquents avec tout ce que Ton sait de lui. Son rôle dans cette mémorable afifaire est nettement établi. C'est lui qui avait découvert l'existence de la Smala, qui avait préparé l'expédition , recueilli les renseignements nécessaires, assuré le secret de la marche et soutenu l'ardeur de tous, alors que la fatigue, la chaleur, la crainte d'un désastre allaient faire abandonner une poursuite jugée trop aventureuse. C'est lui qui après avoir retrouvé les campements de l'émir, avait insisté pour une attaque immédiate et qui avait accompli enfin ce glorieux coup de main à la tête de ses spahis.
C'est lui cependant que les courtisans du Prince ont le plus calomnié dans les narrations qu'ils publièrent plus tard.
L'honneur de cet événement devait évidemment revenir au jeune général qui, dans un moment diflBcile, avait pris la décision suprême et donné Tordre de charger. Ce fait en lui-même avait une portée historique et militaire qui suffisait à illustrer la carrière du duc d'Aumale.
Mais ses courtisans voulurent augmenter encore ses mérites.
C'est ainsi qu'au moment décisif, ils ont mis dans sa bouche cette phrase à grand effet : Jamais un Prince de
ma race n'a recalé, et qu'ils ont parlé avec insistance, des hésitations, presque de la pusillanimité, des chefs qui l'entouraient.
M. Camille Rousset a cherché à démontrer ces faits et à présenter au public l'histoire suivante, arrangée à dessein.
« Vers 9 h. 1/2 (i), la halte faite et les hommes achevant de brider, le duc d'Aumale, qui venait de se remettre en selle, vit à quelque distance le capitaine Durrieu et l'agha (2), s'arrêter court derrière la crête d'un rideau un peu plus élevé que les autres, Yusuf les rejoindre en hâte et regarder par dessus la crête, puis tous les trois revenir au galop vers lui, Yusuf était très ému : « Toute la Smala est là, à quelques pas devant nous, campée à la source de Taguin, dit-il précipitamment ; c'est un monde ! nous ne sommes pas en mesure de l'attaquer; il faut tâcher de rejoindre l'infanterie ». L'agha s'était jeté à bas de cheval, et, tenant embrassé le genou du prince : « Par la tête de ton père, ne fais pas de folie 1 » disait-il. Yusuf et l'agha étaient des hommes très braves. Yusuf insistait, quand survint Morris. « Je ne suis pas de ton avis, s'écria le nouveau venu, il n'y a pas à reculer ». — « On ne recule pas dans ma race ». — Ce mot du duc d'Aumale jaillit comme un éclair. »
tt Une sorte de conseil allait s'improviser, comme on disait au vieux temps, « le cul sur la selle » ; déjà le
(i) Dans son rapport, le Prince dit qu'il était onze heures. (3) Amar ben Ferhat, agba des Ouled Ayad.
commandant Jamin (aîde-de-camp du Prince) responsable vis-à-vis du Roi de la personne du Prince, proposait, non de reculer, mais d'attendre au moins Tinfanterie, tout au moins les zouaves. »
« Attendre, quand les zouaves ne peuvent pas arriver avant deux heures I quand avant une demi-heure, la Smala, couverte par les guerriers, aurait fait retraite 1 Leduc d'Aumale a sa résolution prise. Tout le monde voulant dire son mot, il impose silence à tous, rompt le cercle, renvoie chacun à son poste, Yusuf à gauche devant les spahis, Morris à droite devant les chasseurs d'Afrique et lui-même à côté de Morris ; en avant des chasseurs déployés, il commande la charge >).
Ce récit, a nettement pour but de grandir le duc d'Aumale ; et malheureusement, il laisse voir que la vérité y est travestie. La gloire du vainqueur de la Smala n'en reste pas moins intacte. La mémoire de l'auteur seule peut en soufiFrir.
En 1873, le duc d'Aumale, auteur de l'histoire des Princes de Condé , entra à l'Académie . Ce fut son ancien précepteur, M. Cuvillier-Fleury, qui fut chargé de le recevoir. Dans son dicours, à propos de la prise de la Smala, il s'exprima ainsi : « Un jour pourtant, bien plus tard, quand des hauteurs d'Aïn Taguin, vous aperçûtes tout près de vous, se développant à Timproviste sous vos yeux, cette immense Smala d'Ab-el-Ka— der, que, dans un simple rapport adressé au général Changarnier, vous nommiez « une ville de tentes », quand arrêté à cette vue, sur ce sommet menacé, n'ayant avec vous que quelques escadrons, vos oCBciers réunis en conseil de guerre furent d'avis d'attendre votre infan-
terie, séparée de vous par quelques heures de marche seulement, Fhisloire a enregistré votre réponse. Cette réponse voulait dire : à cheval et en avant! Et vos cavaliers entraînés, « un ouragan de chevaux, disait Tite- Live, descendirent à toute bride dans la plaine. L'infanterie ne put arriver qu'au moment où, après le comJ3at, eutouré d'une foule de femmes, d'enfants et de vieillards, etc. »
Ainsi, le jour où l'Académie française consacrait solennellement la gloire et le talent du duc d'Aumale, son plus vieil ami, son ancien précepteur, ne reproduisait pas sa célèbre phrase el son texte avait été accepté par le récipiendaire. Du reste, dans ce discours, M. Cuvillier-Fleury parlait des officiers qui étaient d'avis d'attendre l'infanterie. Cette opinion si peu conforme au caractère de Yusuf et de Morris, a été contredite par le général du Barail, témoin oculaire.
Enfin, il peut être utile de savoir que dans son rapport écrit sur les lieux mêmes, le lendemain de l'événement, le duc d'Aumale dit simplement qu'Amar ben Ferhat, lui ayant annoncé, à onze heures, la présence de la Smala, à Taguin, il se décida à attaquer de suite ; que Yusuf chargea à gauche avec les spahis, Morris à droite avec les chasseurs d'Afrique et qu'à une heure tout était terminé.
Les prisonniers de la Smala en ont aussi expliqué la prise.
« En voyant les spahis, raconta l'un d'eux, la stupeur s'empara de tout le monde. La peur paralysa notre intelligence et immobilisa les mouvements, même des plus braves. La frayeur appela le désordre; le désordre fit
8o YUSUF A LA PRISE DE L.V SMALA
naître la déroute, etc., nous fûmes en même temps étourdis par les cris des femmes, des enfants des mourants, etc..., et nous dûmes subir la loi du vainqueur ».
Les détails, qui précèdent, permettront sans doute de se faire une idée exacte de la réalité.
Notre récit, émané du général Yusuf lui-même, et fait sur le terrain du combat, corroboré, à peu de chose près, par le général du Barail, a été également admis par le général Durrieu. Enfin il a été confirmé par l'approbation d'un quatrième témoin oculaire, le brave agha des Ouled Ayad, Amar ben Ferhat, qui était encore plein de vigueur quand j'étais auprès du général Yusuf. A cette époque, Amar, devenu bach-agha, jouissait d'une haute estime et dépendait du commandement supérieur de Teniet-el-had, qui fut exercé un moment, par mon camarade, le commandant Trumelet. Ce dernier connaissait le rôle important joué par Amar, le i6 mai i843. Il lui en fit maintes fois raconter les incidents et s'assura que toutes ses informations étaient conformes à la vérité.
Comment du reste le duc d'Aumale aurait-il écrit, que Yusuf, dans cette journée, « avait été au dessus de sa réputation, s'il avait hésité et conseillé la prudence ? ))