HENRY HOLT AND COMPANY
FOREWORD
Gabriel Compayré was born in Albi in southern France in 1843. I^ 1874 he became Professor of Philosophy in the University of Toulouse. In 1881 and 1885 he represented his native Department (Tarn) in the Chamber of Deputies. He was for several years Rector of the University of Lyons and later entered the French Cabinet as Minister of Public Instruction. He is the author of numerous works on philosophical and pedagogical subjects, many of which have been translated into English.
" Yvan Gall " was originally intended as a supplementary reading book in the lower grades of French public schools. The style is therefore simple and the book is intended to be instructive as well as interesting. Since the book was rather large and was intended especially for French children, it has been considerably abridged in the present edition, and only such portions of the text have been retained as were supposed to be of general interest.
Thanks are due to the author as well as to his publisher, Paul Delaplane, for permission to use this text for the present purpose.
August, 1908.
ul
— "Mère, viens donc voir! . . . une voile à Thori-
zoh! . . . C'est peut-être la Marie-Louise qui arrive!*'
Ainsi criait, tout essoufflé de sa course, d'une voix
entrecoupée par la fatigue et par Pémotion, le petit
5 Yvan Gall, le fils du patron de la Marie-Louise. Il n'avait pas même attendu, pour parler, de franchir le seuil de sa maison, tant il avait hâte d'annoncer à sa mère qu'un bateau de pêche était signalé au large, peut-être celui qui ramenait enfin le chef de
lo la famille.
En un clin d'œil, à l'appel de son fils, Mariannik se précipita hors du logis. Ses plus jeunes enfants la suivaient, Marie, Louise, Marcel, essayant, avec leurs petites jambes, de rejoindre les pas pressés de
15 leur mère.
C'est que, depuis des jours et des jours, elle était impatiemment attendue, la Marie-Louise. Elle était partie au printemps, avec le père Gall pour capitaine et quatre hommes sous ses ordres. Elle
20 était allée, comme tous les ans, à Terre-Neuve, pour
la campagne de pêche, qui commence en avril et se termine en septembre. Des vingt goélettes qui avaient quitté le petit port d'Espoir-sur-Mer, dixsept étaient déjà rentrées, avec leurs équipages au complet et de belles cargaisons de morue. 5
Il n'y avait plus maintenant que trois retardataires, la Marie-Louise, le Brestois, le Finistère. Que leur était-il arrivé ?
Depuis trois semaines, on ne pensait plus qu'à cela, à Espoir-sur-Mer. Aussi, sur la falaise, où 10 Mariannik avait couru pour reconnaître de loin le bâtiment en vue, tous les gens du village se pressaient, aiixieux, impatients de savoir quel était, des trois attendus, Theureux qui rentrait au port.
Ce fut Yvan qui le premier, avec ses yeux clairs 15 de douze ans, découvrit, surtout à la forme des voiles, que le bateau qui se rapprochait lentement du rivage n'était pas la Marie-Louise.
— " Mère, dit-il, ceux-ci n'ont pas de grand foc, comme les nôtres! ..." 20
Mariannik voulut espérer quelque temps encore: mais il fallut bien se rendre à l'évidence. De toutes parts, on criait autour d'elle: *' C'est le Brestois qui arrive."
— "Ce sera pour demain," s'efforça-t-elle de dire, 25 afin de rendre courage à ses enfants désappointés;
et elle entraîna son petit monde sur la plage, avec les autres, pour saluer les arrivants. Elle se disait
que peut-être les marins du Brestois pourraient lui donner des nouvelles de la Marie-Louise.
Mais, des nouvelles de la Marie-Louise, Péquipage du Brestois n'en rapportait pas, sauf qu'on
5 l'avait aperçue, une dernière fois, vers la fin d'août,
ayant l'air de faire voile dans la direction de l'île et
du port, de Saint-Pierre, afin de s'y ravitailler sans
doute, et de là appareiller pour la France. ^
Qu'était-elle devenue depuis? nul ne le savait;
10 et Mariannik, en revenant silencieusement à la maison avec ses enfants, sentait grandir son inquiétude. Était-elle donc destinée, elle aussi, à être veuve? Et ses pauvres enfants allaient-ils se trouver sans père ? De tous les hameaux de pêche qui bordent les
t5 60 kilomètres de côtes de la baie de Douarnenez, en Bretagne —il n'y en a pas de plus propre, de plus gai et de plus riant, quoiqu'aucune carte de géographie n'en mentionne le nom, que le joli village d'Espoir-sur-Mer, où habitait la famille Gall.
ao Sa richesse, il la doit d'abord à une situation excellente, au fond d'une petite anse où la mer est \ presque toujours calme et apaisée, où l'ancrage est facile sur un fond de sable. Plusieurs flottilles de bateaux de pêcheurs peuvent s'y abriter aisément.
25 Les uns, les plus aventureux, s'en vont à Terre- Neuve. Les autres se contentent de pêcher, sur le littoral, de juin à décembre, les sardines qui sont si abondantes sur les côtes du Finistère.
Mais ce n'est pas la pêche seule qui fait la fortune des habitants d'Espoir-sur-Mer. Les travaux des champs contribuent aussi à les faire vivre. Placés entre la mer, qui enrichit ceux qu'elle n'engloutit pas, et la bonne terre de France, qui nourrit tous 5 ceux qui la cultivent, ils sont moitié pêcheurs, moitié paysans.
Aidés par la nature, les habitants d'Espoir-sur- Mer s'aident aussi eux-mêmes par leur énergie au travail, par l'honnêteté de leurs mœurs. A atucun 10 village ne saurait être mieux appliqué ce vieux dicton de la Bretagne: "Lancez une boule dans la grand'rue du bourg de X . . .: où qu'elle s'arrête, elle s'arrêtera devant la maison d'un honnête homme!" 15
Mais si la boule pouvait faire un choix et se poser devant la maison du plus honnête entre tous, je crois bien qu'elle n'hésiterait pas à suspendre sa marche devant l'habitation des Gall: les Gall, si rangés, si laborieux, et jusqu'à présent si heureux. 20
Fils et petit-fils de marins, le père Gall faisait depuis plus de vingt .ans la pêche de Terre-Neuve.
— " J'ai trois maisons, disait-il gaîment, ma maison de ville, celle que j'ai héritée de mes parents, oli je me repose l'hiver; ma maison de campagne, la 25 petite ferme, là-haut, sur le plateau, oti est née Mariannîk, ma femme bien-aimée, et qu'exploite encore mon beau-père, le vieux Le Goff, avec l'aide
de mes deux aînés, mon fils Pierre et ma fille Yvonne; enfin ma maison roulante, mon vieux bateau, la Marie:Louise, qui, pendant six mois sur douze, me promène sur POcéan." 5 II n'aurait pas fallu beaucoup presser le père Gall, pour lui faire avouer que, de ces trois maisons, celle qu'il préférait était encore sa barque, sa chère Marie-Louise, celle qu'il menait partout où il voulait, mais qui parfois aussi le menait oti il ne voulait
10 pas.
La passion du père Gall pour la mer était si vive qu'il aurait voulu de tous ses fils faire des marins. Un des mauvais jours de sa vie avait été celui où Pierre, son aîné, s'était décidé à devenir agriculteur,
15 un peu par goût, mais aussi par nécessité: le vieux Le Goff, accablé d'infirmités, ne pouvant plus suffire à travailler ses champs, avait demandé qu'on lui donnât, pour l'aider, son petit-fils, et en même temps sa petite-fille, Yvonne, celle qu'on appelait
20 depuis dans la famille "la petite fermière." Du moins, le père Gall comptait se dédommager avec son second fils Yvan.
Quant à Yvan, il n'hésitait plus. Nourri, dès le berceau, de récits maritimes, aguerri par les spec-
25 tacles qu'il avait sans cesse sous les yeux, naturellement courageux et entreprenant, il n'avait qu'un rêve: être marin; et, au dernier printemps, au moment des adieux, il avait pleuré, en embrassant son
père, moins de le voir partir, que de ne pouvoir s'embarquer avec lui.
Devant la mer, assis au seuil de leur maison, La veuve du marin et son jeune garçon Sont en grand deuil. Hélas ! Péquinoxe d'automne A fait d'affreux malheurs sur la côte bretonne ; \^ Et c'est pourquoi, rêveurs devant le ciel du soir,
Cette femme et son fils sont habillés de «noir.