‹ Yvan Gall, le pupille de la marineChapitre 2 sur 16 · F. COPPÉE · texte numérisé non relu

F. COPPÉE

L'automne s'avançait. On était à la fin de novembre. Le Finistère n'était pas rentré; mais une dépêche était arrivée, qui annonçait qu'un vapeur anglais avait recueilli son équipage, au moment où l'embarcation coulait bas. De la Marie-Louise, aucune nouvelle.

Mariannik essayait pourtant de se faire illusion. Tous les soirs, après la' rentrée de l'école, elle se rendait, avec ses enfants, sur la falaise ou sur la plage, aux derniers rayons du jour.

Insouciants et gais, les trois petits ramassaient 20 des coquillages dans le sable, ou cueillaient les dernières fleurs d'automne dans les herbes de la falaise. Depuis qu'ils étaient nés, ils avaient toujours vu revenir leur père: "Père reviendra encore," pensaient-ils. 25

A la fin de décembre, Mariannik n'y tint plus:

elle confia pour trois jours, à sa fille Yvonne, la garde de la maison; et elle courut à Brest, comme une folle, toute seule et à pied. Là, par le câble télégraphique qui relie ce port militaire à nos colo-

5 nies de Terre-Neuve, elle fit envoyer une dépêche au gouverneur de Saint-Pierre. Mais le gouverneur répondit qu'il ne savait rien; et elle revint de Brest désespérée.

Les voisins de Mariannik n'osaient pas lui parler

w de son malheur. La consoler, c'eût été lui faire

entendre qu'elle était veuve. Elle ne causait guère

plus qu'avec Yvan, qui, tout pensif lui aussi, ne

répondait que par monosyllabes.

Il avait bien du chagrin en tête, le pauvre Yvan,

15 bien qu'il ne le laissât pas voir, afin de ne pas ajouter à la désolation de sa mère. Un soir, il revint de l'école tout ému. A ses yeux rouges, on devinait qu'il avait pleuré. Son émotion provenait d'une lecture faite en classe, et qui l'avait profondément

» troublé. Le maître, qui aimait beaucoup Yvan, son meilleur élève, était devenu peu à peu le confident de ses peines et de ses projets. Il avait choisi, non sans intention, comme texte de son récit mensuel, une histoire empruntée à un livre italien, Les Bons

«5 Cœurs, d'Edmondo de Amicis.

C'était la narration du voyage d'un garçon de treize ans, à qui l'amour filial inspira d'aller, seul, de Gênes en Amérique, pour y retrouver sa mère.

Yvan n'avait pas perdu un mot de cette touchante histoire, oil il lui semblait voir une application possible à sa propre situation. Et il la raconta, comme il Pavait retenue, à sa mère et à ses frères.

Ah ! quel bonheur d'aller en mer, 5

Par un ciel chaud, par un ciel clair !

La mer vaut la campagne.

Si le ciel bleu devient tout noir, Dans nos cœurs brille encor Tespoir :

Car Dieu nous accompagne. 10

Brizeux.

Yvan avait pris son parti.

La première fois que son père lui avait dit: "Tu seras marin!" c'était, il s'en souvenait bien, un jour de novembre, oîi ils étaient allés ensemble à la pêche 15 de la sardine, par delà la fameuse pointe du Raz. La dernière fois, c'était au départ pour le voyage à Terre-Neuve dont il n'était pas revenu! . . .

Et, maintenant qu'il n'était plus là, Yvan entendait encore retentir à ses oreilles la voix de son père, 20 lui criant: "Tu seras marin!" Comment ne pas répondre à l'appel de l'absent, du mort peut-être?

Mariannik n'avait pas tardé à deviner la résolution de son fils. C'était une nouvelle douleur pour elle. Elle résista d'abord à ce qu'elle appelait une 25 folie. Il lui semblait dur d'exposer son enfant à la

mer hasardeuse, qui lui avait déjà volé son mari. Elle récitait à Yvan, pour le décourager, la Ronde d'enfants, qui se chante en Bretagne:

D'abord chanta Daniel: "Je garde les moutons; ..." et 5 Daniel devint un riche cultivateur.

Élo dit, le second:

"Je sais lire en latin; . . ." et Élo fut un heureux curé de village, lo Jean, le dernier chanta: " Moi, j'irai sur les.

flots; la mort qui rôde autour, me prendra petit mousse. . . ."

15 Yvan ne se laissait pas ébranler. Seulement, pour rien au monde, il n'eût voulu désobéir à sa mère.

20 Heureusement les circonstances lui vinrent en aide. Il eut un premier complice, M. Pierre, qui avait

25 lu dans les yeux de son élève, dans ses yeux bleus comme la mer, la force de sa vocation. Discrètement, comme il convient à un

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