LA PECHE AUX PERLES
Les pêcheurs se jettent à Peau, plongent une demiminute environ, et, avec un panier, labourent le fond
de la mer, pour détacher et recueillir les huîtres. Le grand danger, c'est que les requins, qui abondent dans ces parages, ne se mettent de la partie et ne dévorent les plongeurs. Il paraît que les braves
5 gens qui font ce rude métier se croient protégés, grâce à Pintervention du charmeur de requins, qui, avant qu'ils ne s'enfoncent dans les flots, fait des prières et exorcise les monstres marins. On ne nous a pas dit si ces moyens réussissaient toujours!
10 Ceylan est encore une terre de culture, de production de céréales. Le blé de l'Inde va maintenant, sur les marchés de France, faire concurrence au blé européen ou américain. La terre de Ceylan est extrêmement fertile, arrosée sans cesse
15 par des pluies chaudes. Il pleut, dans l'Inde, seize fois plus qu'en France. Aussi toutes les plantes y poussent avec une incroyable vigueur.
Du Tonkin, le 10 décembre. "Le Tonkin, le pays des Annamites, n'est pas aussi désagréable, ni
20 aussi dangereux, que le disent ceux qui n'y sont jamais allés. Il y a des serpents, c'est vrai: mais ils s'enfuient, dès qu'on s'approche d'eux. Il y a des crocodiles: mais ce ne sont pas eux qui dévorent les Annamites ou les Européens. Ce sont, au
:?5 contraire, les Annamites qui les mangent, à, leurs
repas, et qui trouvent leur chair, paraft-il, fort à leur goût.
"Dans une contrée où il y a tant de rivières et qui, de temps en temps, lorsque viennent les inondations, est tout entière sous l'eau, il n'était pas 5 possible que la marine ne jouât pas un grand rôle. Tout ce qu'il y a d'embarcations sur le fleuve Rouge est inimaginable. Un assez grand nombre d'indigènes vivent toujours sur le fleuve. Le sampang, où ils habitent, est un bateau de cinq ou six mètres 10 de long, avec une sorte de hutte de paille au milieu. C'est sous le toit rond et bombé de cette cabane que le batelier s'abrite avec sa famille. Les enfants jouent dans la barque, comme nous jouions autrefois sur la plage d'Espoir-sur-Mer; mais, comme ils 15 peuvent tomber dans l'eau, on a soin de leur attacher par derrière ime grosse gourde, pour qu'ils puissent flotter et surnager, en cas de chute.
"Si nous étions arrivés quelques semaines plus tôt, nous n'aurions pas vu où finissait la mer, où » commençait la terre. Toutes les provinces du Delta étaient submergées, par suite d'une inondation terrible, comme on n'en avait pas vu depuis longtemps. Sous la poussée des eaux du fleuve Rouge, les digues qui protègent les champs où l'on cultive le riz, se 25 sont rompues en maint endroit: toute la région a été envahie. Il ne faut pas songer alors à chercher un abri dans les maisons, qui s'effondrent. La po-
pulation se sauve dans des embarcations, ou bien se réfugie, avec ses buffles, ses porcs et ses volailles, sur les digues qui tiennent encore bon, et qui sont en état de résister quelque temps. Mais, depuis un 5 mois, les eaux se sont retirées; les Annamites, qui sont habitués à ces contretemps, ont repiqué leur riz; et la campagne est maintenant toute verte.
LES SAMPANGS DES INDIGENES, SUR LE FLEUVE ROUGK.
"Je me figure que ma sœur Yvonne aurait eu quelques surprises, si elle avait pu m'accompagner lo aux marchés de Hanoï et de Haï-phong. Elle ne serait certes pas contente, si elle avait à y vendre ses poules. Un beau poulet nous coûte dix sous: c'est pour rien. Pour rien aussi, les belles et bonnes
bananes, un fruit délicieux et tout à fait înoffensif, qui m'ont souvent rafraîchi quand j'avais soif.
"Je te parle de toutes ces choses, ma chère maman, pour que tu te représentes un peu dans quelles conditions je vis, et pour te prouver que le Tonkin 5 CMt très habitable. Les Annamites sont de braves gens, très doux, très dociles, et qui semblent s'habituer assez facilement au régime des lois françaises. Je ne les imiterai pas, par exemple, dans leur goût pour l'opium, que les Chinois leur vendent, et qui 10 les empoisonne, les tue lentement. Les Français ne sont pas venus ici pour copier les mauvaises habitudes (les indigènes; ils veulent, au contraire, leur communiquer peu à peu les mœurs d'une civilisation supérieure. 15
"Je ne te parle pas des Chinois: ceux-là, je ne les aime pas. Et il faut bien que je te dise pourquoi: tu m'as recommandé de tout te dire. Eh bien! dans une petite expédition qu'il nous a fallu faire contre eux, j'ai été blessé, blessé très légère- ao ment: une simple éraflure, qui n'a rien été. Je suis resté quelques jours à l'hôpital: mais, aujourd'hui, me voilà sur pied, tout à fait bien portant, et je t'écris à bord du Jean-Bart, oîi j'ai repris mon service. Allons, ma chère maman, ne te désole pas. 25 Nous allons, au premier jour, lever l'ancre, et reprendre le chemin de la France, par le plus long, il est vrai, par le Pacifique. Dans quelques mois, je
t'embrasserai, et je te démontrerai alors que les Chinois ont tort de dire: *D n'y a que les fous et les Européens qui voyagent.' Je te promets d'être prudent, et de me rappeler que le malheur n'entre 5 guère que par la porte qu'on lui ouvre . . . Qui sait, d'ailleurs, si je reviendrai seul, si je ne te ramènerai pas celui auquel je pense toujours!"
17 décembre. — Le hasard, un hasard malheureux pour les pauvres gens que nous venons de re-
10 cueillir sur le Jean-Bart, a réalisé en partie mon vœu! J'ai vu des Japonais. Voici ce qui est arrivé:
J'avais toujours entendu dire que le seul danger à redouter, pour un navire solide comme le nôtre,
15 qui a fait ses preuves contre la tempête, c'était un abordage, une rencontre avec un autre navire. "Abordage" est un mot que les marins les plus intrépides ne prononcent qu'avec effroi. Or, avanthier, vers le soir, une brume épaisse et sombre à ne
20 pas distinguer un fanal à dix mètres, nous entourait de tous côtés. Avec cela, une mer furieuse, des vagues hautes comme les pagodes du Tonkin. Le commandant était en personne sur la passerelle, ce qui est toujours signe de danger. Tout d'un coup,
25 la vigie a crié: "Un navire à tribord!"
— "Machine en arrière!" crie à son tour le commandant. Mais il était trop tard: un craquement sourd se fait entendre. Le Jean-Bart avait déjà ac-
lOO WAN GALL
costé le bâtiment qui venait à sa rencontre. Etionsnous atteints nous-mêmes? Avions-nous souffert du choc? C'est ce qu'on se demandait avec émotion, dans l'obscurité et au milieu du désordre général. Enfin, il a été constaté que le Jean-Bart 5 n'avait point de mal, mais que sa proue avait perforé la coque plus fragile du navire inconnu.
Pauvre navire! Nous avons appris plus tard, grâce à son pilote qui est Européen et qui sait un peu de français, qu'il s'appelait le Fushi-Yama, du 10 nom de la plus haute montagne du Japon; qu'il venait de Nagasaki, qui est, avec Yokohama, le plus grand port japonais, et qu'il se rendait à Singapour, avec une riche cargaison de marchandises de toute espèce. 15
Nous apercevions sur le pont les passagers effrayés, ]^ K. levant les bras au ciel, épçrdus; et, à leurs vêtements (^ ^ (^ flottants, à leur taille élancée et grêle, à leur figure fine, surtout à leurs chapeaux d'écorce d'aloès, en y. forme de cuvette renversée, ceux d'entre nous qui ao
avaient déjà vu des Japonais ont tout de suite reconnu à qui nous avions affaire. Les malheureux ne se sont décidés qu'avec peine à quitter leur jonque (c'est ainsi que l'on appelle leurs bateaux de commerce), et à se laisser transborder sur le Jean- 25 Bart. Il le fallait bien, cependant: par le trou béant dans les flancs du Fushi-Yama l'eau entrait à flots, et, d'un instant à l'autre, le navire allait som-
LE PUPILLE DE LA MARINE lOI
brer. Il y avait surtout un petit homme, sec, au nez crochu, — nous avons su, plus tard, que c'était le propriétaire d'un bazar de Yokohama, qui allait vendre des bibelots rares à Singapour, — qui se dés-
5 espérait, s'arrachait les cheveux, trépjpiait, criait. ^ C'étaient ses caisses, ses caisses pleines de trésors, qu'il ne voulait pas abandonner. On a pu lui en sauver quelques-unes, de ces caisses qui paraissaient lui être plus chères que la vie: mais il a fallu
10 le transporter de force, le dernier, avec une énorme malle à laquelle il s'était cramponné, pour ne point ^^^-^ la lâcher.
i8 décembre. — Ils sont gais et bons enfants, ces Japonais. Ils sont déjà acclimatés parmi nous, et
15 presque consolés. Au fait, ils arriveront à Singapour, où nous les débarquerons: mais ils y arriveront à peu près ruinés. J'admire leur insouciance -H et leur résignation. Les voilà qui chantent: ils chantent leur air national, dont on nous traduit les
20 premières paroles, qui sont belles, et qui prouvent qu'eux aussi ils aiment leur pays et sauraient le défendre au besoin:
" Tant qu'il y aura un souffle de vie dans la poitrine des braves gens qui ont juré d'être les gardiens de leur souverain 25 et de leur patrie, aucun envahisseur ne posera le pied sur le sol japonais ! . . ."
Le vieux marchand lui-même paraît avoir repris courage: c'est qu'il espère faire des affaires à bord.
Il a déballé quelques-unes de ses caisses, et il a réellement de jolies choses à montrer: tout ce que Pindustrie japonaise produit de plus original et de plus beau, des objets en laque surtout. La laque est une espèce de gomme, de matière résineuse, que 5 Ton recueille autour des rameaux ou dans les racines de certains arbres. Les Japonais excellent dans Part d'employer ce vernis à la fabrication de boîtes, de coffrets, d'un glacis doux et satiné. En Chine, oîi Ton se vante d'avoir les plus anciennes 10 manufactures du monde, la faïence, la porcelaine, la sculpture sur bois, sur ivoire, les broderies sur soie, sont des industries très développées. Au Japon, en combien d'objets divers ne transforme-t-on pas les fibres du bambou, dont se font des paniers, 15 des éventails, des tapis, des parapluies, des chapeaux, des chaises à porteurs!
Ce qui m'a le plus intéressé, dans la boutique de notre marchand de curiosités, c'est le papier japonais. Le papier sert à toutes choses au Japon: il » remplace nos mouchoirs, nos serviettes. La nuit, on se couche, non sur un oreiller, mais sur un petit banc de bois recouvert de papier. Avec du papier encore, on fait des robes d'été pour les dames, des vitres pour les fenêtres des maisons. Sur le papier, 25 les artistes japonais dessinent des papillons, des fleurs, des oiseaux de toutes couleurs.
mL-
31 décembre. — Jamais on n'avait tant ri, sur le Jean-Bart, que dans la journée d'hier. On a fêté, comme c'est la tradition, le passage de l'équ^teur; on s'est bien amusé en recevant le baptême de la
5 ligne, qu'un ancien usage impose à tous les marins, lorsque, pour la première fois, ils passent de l'hémisphère austral dans l'hémisphère boréal. Tout le monde y est soumis, les officiers aussi bien que les matelots; et comme nous sommes très nom-
10 breux sur le Jean-Bart qui n'avions jamais vu l'équateuf, la cérémonie n'en a été que plus réjouissante.
Personne ne nous avait prévenus; on voulait nous ménager une surprise complète. J'avais bien re-
15 marqué, la veille au soir, sur le pont, une animation inusitée et des préparatifs que je ne m'expliquais pas; mais je n'avais rien deviné.
Aussi, grand a été mon étonnement, lorsque, hier matin, au réveil, une voix de stentor nous a crié:
ao "Tout le monde en haut!" Nous nous précipitons sur le pont, et le spectacle qui s'offre à nous est bizarre. Un autel est établi à tribord, près du grand mât. A droite et à gauche sont assis un certain nombre de personnages que nous n'avions jamais
25 vus à bord: les uns avec des costumes brillants et
A chamarrés de toutes les couleurs; les autres tout
K ^ S noirs et la figure barbouillée de goudron, avec des plumes dans les cheveux. Tous font des grimaces épouvantables; on dirait qu'ils veulent nous faire peur . . .
— "Qu'est-ce que tout cela veut dire? deman- 5 dai-je à un vieux marin.
— " Cela veut dire, jeune homme, que vous êtes entré dans le royaume de Sa Majesté le Père la Ligne, et que voilà ime partie de sa cour. Mais vous ne savez peut-être pas encore ce que c'est la lo Ligne. Tenez, regardez dans cette longue-vue." Et il me tend une lutiette, sur l'objectif de laquelle on avait tendu un fil noir, de manière à partager le verre et, par suite, le ciel en deux parties égales.
— "Vous la voyez, la Ligne, n'est-ce pas? ajoute- 15 t-il, tout satisfait de sa mystification . . . Maintenant, levez la tête."
Je n'avais pas besoin qu'il me donnât ce conseil, car, au même moment, une grêle de pois, de haricots, s'abattait autour de moi. Je regarde, pour 20 chercher la cause de cette pluie désagréable, et j'aperçois, dans les hunes, d'autres personnages étrangement costumés. Tout à coup j'entends une grosse voix, — la voix du Père la Ligne (nous avons su ensuite que c'était Jossic qui jouait ce rôle), 25 grossie par le grand porte-voix, — qui interpelle le commandant, lui demande son nom, le nom du navire, le chiffre de l'équipage, le nombre de ceux
qui n'ont pas encore traversé Péquateur. Debout sur la dunette, le commandant répond gravement à |^ toutes ces questions, comme s'il prenait la chose au sérieux; et, finalement, il invite respectueusement le 5 Père la Ligne à descendre, afin de recevoir les hommages de ses sujets.
— "Attendez donc que nous dégringolions," ré- U>^ pond, avec peu de dignité, la grosse voix.
Et aussitôt, de tous les mâts, par tous les corlo dages, descendent des êtres fantastiques, tout barbouillés de noir, avec des cornes et de longues queues qui paraissent les gêner beaucoup dans la descente. Le roi, embarrassé dans un grand manteau rouge, parvient, non sans peine, à se glisser le long des 15 haujbans. Sa Majesté est très barbue, elle porte "^ une perruque. Un char attelé de deux animaux, de forme inconnue (c'étaient deux matelots couverts de peaux d'ours et qui marchaient à quatre pattes), attend le Père la Ligne, le reçoit au bastingage, et 20 le conduit en grande pompe jusqu'à l'autel.
— "OU est mon aumônier?" dit Sa Majesté.
Le prétendu aumônier s'avance, très barbu, lui
aussi, coiffé d'un chapeau pointu, tout de noir habillé.
25 — "Canonnier, à tes pièces . . .; pardon, je me trompe: Aumônier, à ton discours!" lui crie le roi. L'aumônier s'apprête à parler; mais il s'embrouille, il bredouille; la mémoire lui manque. Il
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tire un rouleau de papier de sa poche; mais, dans son émotion, il ne peut même pas le lire. . . Tout le monde éclate de rire.
— "A-t-on jamais vu pareil imbécile! s'écrie Sa Majesté impatientée. C'était bien la peine que nous 5 eussions préparé ensemble ce beau discours, oîi nous disions leurs vérités à tous ces messieurs, particu- S^~ lièrement au commissaire, qui se montre si chiche dans les rations de vin qu'il accorde aux pauvres matelots „ o ." 10
A ce trait, j'aurais dû déjà reconnaître mon ami
Jossic, qui se plaint toujours qu'on ne lui donne pas
assez à boire. Mais le traître déguisait sa voix; et
je ne l'ai pas reconnu, même quand il a ajouté, avec
^^' sa faconde proverbiale: 15
"Au fait, c'est assez parler. Tenez le discours pour prononcé. 'L'intention fait l'action.' — 'Parler est bien, mais faire est encore mieux.' Que la fête commence donc! et que tous ces jeunes gens, impatients de recevoir le baptême equatorial, s'ap- 20 prochent des fonts baptismaux."
Les fonts baptismaux, je l'ai appris à mes dépens, c'était une grande cuve placée devant l'autel, enveloppée de draperies, toute pleine d'eau, et recouverte d'une planche. 25
Je suis le premier appelé. On me fait asseoir sur
la planche. Le roi reprend la parole et m'annonce,
t;^ en souriant, qu'il va m'accabler, m'inonder de ses
faveurs. Je n'ai que trop bien compris, quelques instants après, ce que voulait dire le mot inonder. La première cérémonie consiste à être rasé par le barbier de Sa Majesté: avec un balai, il me passe ^ 5 sur la figure je ne sais quelle savonnade, et il me ^'A racle le menton avec un immense rasoir en bois.
Le roi appelle ensuite son échanson, qui me verse à - V boire une atroce mixture d'eau-de-vie et de vinaigre, en me la présentant comme une liqueur délicieuse.
10 Je fais la grimace.
— "Ah! tu ne trouves pas à ton goût ce breuvage exquis, monsieur le délicat! Eh bien, on va te donner de l'eau!"
En effet, la planche qui me sert de siège est re-
15 tirée vivement, et je tombe assis dans la cuve. Je
me relève les cheveux ruisselants. Cinquante mains X'>\ me lancent des poignées de farine ou de noir de * >^ fumée. " Sois tranquille, on te lavera, mon garçon !" Et pendant que je me sauve, les matelots, armés de ^ "^
20 seaux d'eau, ou manœuvrant les pompes d'arrosage, me poursuivent et me douchent à qui mieux mieux, i o Et la farce a recommencé vingt fois, trente fois, autant qu'il y avait de baptêmes à célébrer. Quelques-uns ont trouvé la plaisanterie de mauvais goût
25 et ont fait mine de se rebiffer. Les malheureux! ils . ■" n'ont été que plus arrosés! Tout le monde y passe et, pendant quelques heures, c'est un déluge universel.
Io8 WAN GALL
— "N'ayez pas peur des rhumes! crie le Père la Ligne. Je n'en ai jamais vu dans mes États, qui sont bien chauffés"; et, donnant l'exemple, il coiffe d'un seau d'eau la tête du commandant, qui n'est
5 pas plus ménagé que les autres.
Le soir, tout était rentré dans l'ordre, et, après cette journée de folle gaîté, bien séchés, bien restaurés par un bon repas, nous avons regagné nos hamacs, pour y dormir d'un profond sommeil, non
lo sans avoir songé à l'année qui s'achève et à celle qui commence demain.
2 janvier. — " Ce n'est pas de l'eau qui vous aurait arrosés, mes amis, comme avant-hier, c'est une pluie de cendres qui vous aurait recouverts, de la
15 tête aux pieds, si vous étiez passés dans ces parages au mois d'août 1883 . . ."
Ainsi parlait, ce matin, pendant que nous côtoyons la rive septentrionale de Sumatra, le pilote que nous avons pris à Singapour et dont le commandant a
20 jugé la présence nécessaire, pour guider la marche du Jean-Bart, dans les passages difficiles de la mer de Java et du détroit de la Sonde.
Et il a continué en nous racontant le terrible cataclysme, dont les îles de la Sonde ont été le théâtre,
25 en 1883.
— "Imaginez-vous, nous dit-il, qu'il y a, dans la seule île de Sumatra, qui est, il est vrai, une des plus grandes îles du globe, jusqu'à soixante volcans: la
LE PUPILLE DE LA MARINE lOÇ
plupart sont éteints depuis des siècles et des siècles, mais quelques-uns se réveillent de temps en temps et causent d'épouvantables désastres. En 1883, — cette année-là je naviguais sur un navire de com- 5 merce, qui se rendait de Singapour à Batavia, la capitale de l'île de Java, et j'ai vu de près tout ce que je vais vous raconter; — au mois de mai, le volcan de Krakatau, situé dans une petite île, à l'extrémité Sud de Sumatra, commença à jeter des flam-
10 mes . . . Nous passerons, demain ou après-demain, tout auprès de son cratère maudit. Les explosions de fumées et de cendres se succédaient sans interruption. Cela dura trois mois; mais, jusque-là, il n'y avait eu que du bruit, des grondements sourds,
v\ que nous entendions à une grande distance, ne sachant pas au juste ce que c'était, et nous demandant s'il n'y avait pas, dans notre voisinage, des vaisseaux de guerre, qui se livraient combat à coups de canon. "Mais, au mois d'août, ce fut bien pis. Au
20 milieu d'un fracas formidable, le ciel devint noir; une poussière épaisse s'abattait sur nous. En même temps, la mer se soulevait, quoiqu'il n'y eût pas de vent, et notre navire, ballotté avec violence, menaçait à chaque instant de. s'engloutir.
25 "Nous n'avons appris que plus tard quelle était la cause de cette perturbation générale. Le Krakatau s'était exaspéré, et, dans une éruption finale, il avait ébranlé toute la région. Le fracas de la
no YVAN GALL
\). commotion fut si brujant, dit-on, qu'on l'entendit jusque dans la Chine.
"D'autre part, les masses de cendres, projetées par les dernières décharges du Krakatau étaient si considérables et lancées avec une telle violence, que « le jour en fut intercepté, et que les nuages qu'elles formèrent se répandirent à plus de 1200 kilomètres. A 15 kilomètres, sur les côtes de Sumatra, le lit de cendres et de pierres ponces, mêlées aux cendres, atteignait une hauteur de i mètre. i©
"Mais je ne vous ai pas dit encore toutes les sinistres conséquences de l'explosion du Krakatau. Les torrents de lave qui descendirent de son sommet ne firent de mal à personne, l'île étant déserte. Mais la secousse fut si forte que des vagues énormes, de 15 30 à 35 mètres de hauteur, envahirent les côtes de Java et de Sumatra. Lorsque, quelques jours après l'éruption, notre navigation nous conduisit de ce côté, il nous fallut constater avec stupeur que plusieurs villes avaient disparu, que des forêts de coco- 20 tiers, qui autrefois longeaient la mer, n'existaient plus. Toutes les maisons étaient détruites, et l'on nous affirma que plus de cinquante mille personnes avaient été noyées."
8 janvier. — Les journées ont été assez mono- 25 tones, pendant notre navigation vers l'Australie, depuis que nous avons quitté le détroit de la Sonde. Des jours entiers se passent, sans que nous: voyions
autre chose que le ciel et Peau. Avant-hier, nous n'avons rencontré, pour nous distraire, qu'une épave qui flottait, un mât brisé: un oiseau s'y était établi; nos cris l'ont décidé à s'envoler; mais il est revenu 5 très vite se reposer sur son refuge.
Hier, nous avons salué trois paquebots: deux anglais et un français. Ils marchent plus vite que nous, et nous ne les rattraperons, pas, quoique nous allons dans la même direction.
10 Aujourd'hui, les distractions n'ont pas manqué: nous avons fait la chasse aux albatros.
Les albatros sont de gros oiseaux palmipèdes, qui \ ^ ne fréquentent guère que les mers du sud. Ils ont le corps blatnc et les ailes noires, le bec fort et croîs chu; ils sont aussi lâches que voraces. Ils se nourrissent habituellement de poissons, mais ils se repaissent avec avidité de la chair humaine, quand un naufrage fait des victimes sur l'Océan. Leur cri est fort peu harmonieux et rappelle celui de l'âne. 30 — "Les vilains oiseaux! disait Jossic. Ils nous suivent depuis plusieurs jours, s'imaginant sans doute que nous avons quelque cadavre à leur jeter. On pourrait en prendre quelques uns avec des hameçons, amorcés d'un morceau de viande. Mais quelques 25 coups de fusil, si le commandant le permet, en mettront un plus grand nombre à bas."
Le commandant a donné la permission, mais il a ajouté en souriant:
— "A une condition, Jossic: c'est que vous irez les ramasser vous-même, sur un canot que nous allons mettre à Teau, et, surtout, que vous en mangerez!
— "Ah! povu" en manger, non, mon commandant, 5 je ne suis pas votre homme: d'abord, leur chair est dure et mauvaise, et puis, qui sait! ceux que nous mangerions ont peut-être dévoré des naufragés!"
Et le soir, comme quelques matelots, moins dégoûtés que Jossic, faisaient mine de toucher aux 10 albatros rôtis qu'on leur servait, il leur a chanté la chanson qui commence ainsi:
"Au cap Horn, par un grand coup de vent . . ." et où il est raconté comment une nuée d'albatros s'abattit sur im pauvre marin, qui avait été enlevé 15 *C par un paquet^de mer; comment elle le dévora, sur V la bouée où il s'était perché, sous les yeux de l'équi-
page impuissant à le sauver; le temps était trop mauvais pour qu'il fût possible d'envoyer vm canot au secours du malheureux. »
— La chasse, ou plutôt, la pêche aux requins nous a passionnés: elle est autrement émouvante que la chasse aux albatros. Des requins, on en voit dans toutes les mers; mais ceux que nous avons péchés sont particulièrement gros: un, entre autres, mesu- 25 raît jusqu'à 10 mètres de longueur.
Il n'est pas facile de les prendre; mais leur voracité les perd. D'abord, on obtient aisément qu'ils
s'approchent du navire: il n'y a qu'à leur jeter un peu de viande; alléchés, ils viennent nager autour du bâtiment, et avalent tout ce qu'on leur jette. C'est alors qu'on leur lance des morceaux de lard, V,
5 au bout de forts hameçons. Le requin se précipite sur le harpon: le voilà accroché. Mais, maintenant, il faut le hisser sur le pont, et il se débat violemment. Outre qu'il est très lourd, il est assez fort pour renverser d'un coup de queue l'imprudeht qui se place-
10 rait trop près de lui. Je ne parle pas de sa mâchoire, de sa gueule énorme, qui a parfois i mètre 60 d'ouverture, armée de six rangées de dents pointues.
Les matelots ont voulu à toute force que le cui-
î5 sinier leur en préparât quelques morceaux. Et, cette fois, Jossic s'est décidé à en manger comme les autres.
i^^ février. — Depuis notre départ de l'Australie
nous avons sur le Jean-Bart de nouveaux passagers,
20 des passagers bien inattendus. Ce sont des forçats,
que nous conduisons à la Nouvelle-Calédonie. Voici
ce qui s'est passé.
Pendant que nous faisions escale à Melbourne,
nous avons vu entrer dans le port un vaisseau fran-
2s çais, le Calédonien, un des navires que le ministre
de la marine emploie pour transporter les criminels
qui ont été condamnés à la peine des travaux forcés. Le. Calédonien avait beaucoup à souffrir pendant la traversée. Les avaries qu*il a subies ne lui permettront pas de reprendre la mer avant quelques semaines. I^e capitaine était fort ennuyé de ce con- 5 tretemps: il avait hâte d'arriver à sa destination. Après quelques entrevues avec le commandant du Jean-Bart, il a été convenu que notre navire, puisqu'il se rendait directement à la Nouvelle-Calédonie, se chargerait d'y conduire quelques-uns de ces mal- 10 heureux.
Nous sommes allés les chercher la veille de notre départ; ce qui nous a permis de voir l'organisation de ces transports de criminels. Les forçats sont enfermés dans la batterie, qui est garnie de plu- 15 sieurs cages, qu'on appelle bagnes. Entassés, quelquefois au nombre de cent, dans ces cages grillées, ils n'en sortent qu'une fois par jour pour faire ime promenade sur le pont. De peur qu'ils ne se mutinent, comme il est arrivé quelquefois, des soldats 20 avec fusil et cartouches sont toujours en facdon devant eux.
C'est d'ime de ces geôles, où ils étaient enfermés depuis trois mois, que nous avons extrait une dizaine de prisonniers. Ils se trouvaient relativement 25 heureux de la liberté qu'on leur a laissée à notre bord, quoiqu'on les surveille de très près.
Il y en a un qui nous a particulièrement touchés
par sa tristesse et par son remords. C'est un ouvrier mineur d'une des grandes houillères du nord de la France. Il a été condamné à sept ans de travaux forcés pour tentative d'homicide. Il a laissé en
5 France sa femme et quatre enfants, avec un petit commerce d'épicerie qui les fera vivre pendant son absence.
"Nous étions heureux, ou à peu près, nous a-t-il raconté, jusqu'au jour où je me suis laissé entraîner
10 par l'exemple de mes camarades à me mettre en grève sans niotif sérieux. Si nous avions eu quelque chose de légitime à réclamer, comme, par exemple, une augmentation de salaire que la compagnie pût accepter, la grève eût été juste. Mais cette fois
15 notre résistance avait un tout autre caractère. On nous avait excités avec toute sorte de belles phrases sur le malheur du peuple, sur la révolution sociale, etc.
" Dans les premiers temps, mon bon sens résistait
20 encore. J'objectais aux compagnons qu'il y aurait toujours des riches et des pauvres, qu'il fallait respecter la propriété, que nous avions des députés qui cherchaient sincèrement à améliorer notre sort. "Les compagnons se moquaient de ce qu'ils ap-
25 pelaient mes^ préjugés; ils me reprochaient ma couardise. Et, peu à peu, je me laissai gagner par leurs paroles; je finis par crier avec eux: 'Guerre aux riches! Mort aux patrons!' Un jour enfin,
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j'avais bu plus que de coutume. La grève était déclarée depuis un mois, et, quoique réduits à la misère par ce long chômage, nous étions au cabaret, où Pon nous faisait crédit. Tout d'un coup, on nous annonce que quelques ouvriers se rendaient à la mine 5 pour reprendre le travail. C'était bien leur droit, assurément, s'ils étaient fatigués de mourir de faim. Mais je ne raisonnais plus alors. Tous les compagnons se lèvent: je les suis. Nous accostons la petite bande d'ouvriers; nous les accablons d'injures; 10 ^"V nous les rouons de coups. Nous ne gous sommes
pas arrêtés là. Comment cela s'est-il fait ? Je me rappelle vaguement que j'ai tiré un couteau de ma poche et que j'ai frappé. Le pauvre homme n'en est pas mort, heureusement, mais il a été grièvement i^; blessé ... Et dire que j'ai failli le tuer parce qu'il a voulu simplement aller à son travail!
"Voilà commeat je vais à la Nouvelle-Calédonie, seul, avec sept ans de travaux forcés, comme punition de mon crime. J'ai laissé ma famille en France. 20 J'aurais pu l'emmener avec moi, mais il vaut mieux que les enfants ne partagent pas le sort de leur père. Je les vois, oui! je les vois en imagination: ils vont à l'école tous les jours; ils y apprennent à devenir de meilleurs ouvriers, de meilleurs citoyens que leur 25 père et à ne jamais faillir au devoir. Leur mère travaille nuit et jour pour les nourrir et les élever. "Mais je les reverrai quelque jour,^ autrement
qu'en imagination. Je veux me bien conduire et travailler courageusement. Je serai libre dans quelques années. Mes mains sont encore bonnes, mes bras solides."
5 — " Pauvre homme, dit Jossic, * Mieux vaut repentance que peine.' Le châtiment qui lui est infligé est mérité; mais, puisqu'il se repent, il s'amendera; et, peut-être, revenu en France après sa libération, sera-t-il encore le soutien de sa famille."
10 20 février. — Quel désert que cet océan Pacifique! Il n'y a pas au monde de mer plus solitaire. Apercevoir une voile ou la fumée d'un steamer est devenu pour nous im événement; et, si les navires sont rares, les îles, les terres habitées le sont encore plus.
IS Nous avons passé une semaine, sans voir autre chose que le ciel et l'eau.
Mais, comme si elle voulait nous dédommager de l'absence des hommes, la nature nous prodigue ses plus beaux spectacles. Rien n'égale la magnificence
20 des couchers de soleil, sous les tropiques. Les nuages prennent des formes fantastiques; ils se frangent d'une bordure d'or; leurs flancs étincellent des plus éclatantes couleurs, le violet, le rouge, le jaune, tandis que, au-dessus d'eux, le reste du ciel étale sa
25 coupole bleue. Puis, peu à peu, les teintes brillantes s'effacent; le soleil a disparu, et il ne reste plus à l'horizon que de grosses masses sombres, toutes pleines de noires menaces de tempête.
Il8 YVAN GALL
Les nuits ne sont pas moins belles. Le firmament océanien nous montre d'autres étoiles, d'autres constellations que le ciel d'Europe: car, il fait nuit ici, pendant qu'il fait jour en France.
Un phénomène des plus curieux, que nous avons 5 contemplé bien des fois, c'est la phosphorescence de la mer. Les vagues. qui s'élèvent sont comme éclairées, et elles retombent en une pluie de gouttes lumineuses, qui brillent comme des diamants. Si la mer est tranquille, la clarté est moins vive: on w n'aperçoit que des étincelles éparses çà et là. Mais, si la mer est agitée, il semble que les flots s'embrasent. L'autre soir, des dauphins, qui jouaient et bondissaient à la surface de l'eau, éparpillaient de côté et d'autre cette lumière mobile et la marquaient i», comme de points noirs . . . Rien n'est joli comme le sillon de feu que le navire laisse derrière lui: on dirait la queue d'une comète.
Est-ce donc qu'il y a du phosphore dans l'Océan ? Non, mais de petits animaux qui y pullulent, des ac millions d'animalcules, visibles seulement au microscope, sont les causes de cette lucidité des flots. Des étincelles jaillissent du corps de chacun de ces infiniment petits, surtout quand le mouvement des vagues les secoue violemment. On les appelle des 25 noctiluques. Ils m'ont fait penser aux vers luisants, aux lucioles, qu'on voit, les soirs d'été, étinceler sous l'herbe, dans nos jardins d'Europe. •
Pour la première fois, depuis que j*ai quitté Brest, je me sens fatigué. Le Jean-Bart marche avec sa vitesse ordinaire, et, je ne sais pourquoi, je le trouve lent. Il y a si longtemps que je n'ai eu de nouvelles 5 des miens!, L'Amérique est bien loin encore! Je me représente les souffrances qu'a dû endurer Christophe Colomb, lorsqu'il la cherchait de l'autre côté,, pendant de longs mois, à travers l'océan Atlantique. Il a dû se dire bien des fois qu'il n'y arriverait ja-
10 mais. Et moi, y arriverai- je ? . . .
Ici s'arrête le journal d'Yvan : et nous ne connaîtrons plus ses impressions personnelles, jusqu'à la fin de son voyage, que par quelques lettres qu'il enverra d'Amérique à sa famille. C'est que les der-
15 niers jours de sa traversée, avant le débarquement à
San-Francisco, furent des plus mauvais pour lui.
Il en avait le pressentiment, dans les dernières lignes
qu'il écrivait, le 20 février.
Avant même que le Jean-Bart arrivât à Honolulu,
20 la capitale des îles Sandwich, Yvan tomba malade. Une sorte de langueur s'empara de lui, avec de violents accès de fièvre. La nuit, il délirait; il appelait son père, et on l'entendait s'écrier: " Je ne le reverrai plus! Je ne le reverraî plus! . . ." Le jour
25 quand il se traînait jusque sur le pont, pour y respirer un peu d'air irais, il causait assez posément avec Jossic; mais il laissait encore voir l'excitation de sa pensée et l'idée fixe qui le torturait
La maladie d'Yvan était morale plus que physique. Et ce qui se passa à San-Francisco, oîi Ton mouilla le 17 mars, le montra bien.
D'abord, il fut tout réconforté, en recevant des nouvelles du pays. Plusieurs lettres l'attendaient, 5 quelques-unes depuis plusieurs semaines. Il y en , avait de tout le monde. Même les toutes petites, Marie et Louise, lui avaient écrit pour lui souhaiter la bonne année: les souhaits arrivaient un peu en retard, mais combien ils lui firent plaisir pourtant! 10
L'oncle Corentin, lui aussi, s'était mis en frais. II lui racontait la terrible émotion qu'il avait eue, vers la fin de décembre, lors d'un ax:cident que tous les journaux de France avaient rapporté sous ce titre, irn drame dans un phare, et en ces termes: 15
— "Le 25 décembre, le nommé Jean-René Le Movel, gardien du phare de Brest, était monté au }^hare, avec son gardien-chef Corentin Le Gofï, pour allumer le feu. En descendant l'escalier, il manqua une marche, perdit l'équilibre, et tomba sur le sol, 20 d'une hauteur d'environ 40 mètres.
"Il mourut sur le coup.
"Corentin Le Goff fit alors des signaux de détresse, mais en vain. Personne ne répondit à son appel. Et il resta, toute la journée, en tête à tète 25 avec le cadavre de son compagnon.
"Le lendemain, il répéta ses signaux, ayant eu tout juste la force de monter sur le phare, pour allumer le feu. Personne ne vînt encore.
"Ce fut le troisième jour seulement que le bateau arriva pour faire sa visite régulière au phare. On trouva Corentin Le Goff presque hébété. Il avait perdu la parole, tant son émoi avait été grand; et 5 ce n'est que quelques jours après qu'il a pu raconter ce qui s'était passé."
Yvan avait à peine achevé la lecture de ses lettres de famille, lorsque le commandant du Jean-Bart le fit appeler:
lo — "Yvan Gall, lui dit-il, j'avais signalé au ministre de la marine votre belle conduite au Tonkin. Vos titres ont paru suffisants au ministre pour qu'il pût, exceptionnellement, vous nommer quartier-maître, quoique vous n'ayez pas encore une année de
15 service. Je suis heureux de vous annoncer cette bonne nouvelle."
Tout rougissant de joie, tout fier de son avancement, Yvan remercia le commandant:
— "Ce n'est pas tout, ajouta celui-ci. Vous avez
20 fini par persuader à tout le monde, sur le Jean-Bart, que votre père n'était pas mort, et qu'on pourrait le retrouver quelque part sur les côtes de l'Amérique du Nord. Je vous avoue que je ne partage pas vos espérances. Mais votre dévouement filial m'a tou-
25 ché, et je veux vous donner les moyens d'aller jusqu'au bout de votre désir. Vous avez été assez gravement malade, quoiqu'il n'y paraisse plus aujourd'hui ... — et, en effet, tout ragaillardi par la
joie, Yvan avait très bonne mine . , • — je vous accorde un congé de convalescence de trois mois. En outre, je vous emmène avec moi jusqu'à New- York. Le ministre me rappelle en Frarce, pour me confier le commandement d'un navire de guerre, qui «5 "^ croiser dans le golfe de Benin, en Afrique, Le Jean-Bart passe aux mains de mon second. Je pars dans huit jours. Nous traverserons ensemble les États-Unis; et, à New- York, je trouverai bien le moyen de vous embarquer sur un bateau en partance lo pour Terre-Neuve!''
Tout abasourdi par l'annonce de ce voyage inespéré qui comblait ses vœux, Yvan pleurait de joie.
— "Merci, mon commandant!" fut tout ce qu'il 15 put dire.
A partir de ce jour, sa santé se rétablit, comme par enchantement. La semaine qu'il passa à San- Francisco, à visiter la ville, à se rendre compte des mœurs américaines, fut une des meilleures de son 20 voyage. Soit parce que la capitale de la Californie est réellement magnifique, soit parce que son contentement le disposait à voir toutes choses en beau, il ne cessait de s'émerveiller. Il admirait cette grande cité toute neuve, oîi les rues sont construites 25 à angles droits et coupées au cordeau, comme le sont les rues de toutes les villes d'Amérique. San-Francisco n'était, en 1848, l'année de* la découverte de
Por, qu'un bourg de 500 habitants; cette ville compte aujourd'hui près de 300,000 âmes. Après le calme et le silence d'une longue navigation en mer, le spectacle de cette population affairée de commerçants et
5 d'industriels, où tout le monde travaille, où il n'y a pas de désoeuvrés, le contraste de cette activité fiévreuse le saisissait et le ravissait. Le quartiei chinois seul, où sont installés 25,000 emigrants de l'empire du Ciel, lui déplut fort: on sait qu'il avait
10 quelques raisons de garder rancune aux Chinois; et puis, on y respirait de si mauvaises odeurs! . , . Ce n'était pas la saison des fruits: il put cependant se rafraîchir avec quelques pommes cueillies au dernier automne, et qui lui donnèrent une idée de ce
15 que sont les fruits de la Californie, de cette terre qui, grâce à un climat tempéré et égal, se couvre de fruits dorés, approvisionnant toute l'Amérique, dont elle est comme le jardin, de prunes, de poires, de pêches, d'oranges délicieuses,
ao Chicago, 10 avrîL
Mon cher oncle Corentîn, J'ai déjà expliqué à ma mère, dans ime lettre datée de San-Francisco, et qu'elle vous a communiquée, bien sûr, comment il se fait qu'au lieu de con- «5 tinuer ma navigation sur le Jeàn-Bart, je voyage maintenant sur terre, à travers les États-Unis. Sans
doute, ce qui me plaît surtout dans ce voyage, c'est le but que je poursuis: maïs, chemin faisant je m'instruis, je vois bien des choses extraordinaires.
Je n'avais aucune idée de ce qu'il y a d'immense, d'énorme, dans la civilisation américaine. Tout est s grand ici, tout a des proportions colossales: non seulement les œuvres des hommes, mais aussi les choses de la nature. Les distances, d'abord. Comme elle est large, cette Amérique du Nord! Presque autant que l'Atlantique, puisque, de San-Francisco lo à New- York, on compte 5320 kilomètres, et, de New- York au Havre, 5600. De San-Francisco à Chicago, les trains directs mettent six jours: nous y en avons mis davantage, parce que nous avons fait en route quelques arrêts. 15
Cependant ils vont vite, les chemins de fer américains! Rien ne les arrête, et ils vont droit devant eux. Ils escaladent les montagnes: nous avons traversé les montagnes Rocheuses, par des rampes qui atteignaient 1500 mètres de hauteur. Ils passent ac par-dessus les ravins, sur des ponts en bois, sur des viaducs fragiles qui tremblent et qui vous font trembler. Ils décrivent des courbes audacieuses, qui feraient frémir nos ingénieurs français. Et pourtant ils ne déraillent pas trop souvent! Dans la 25 traversée des montagnes, pour se protéger contre les avalanches de l'hiver, on a établi, au-dessus de la voie, des toitures inclinées, par où la neige descend
et passe de l'autre côté de la lîgne ferrée. Dans les plaines, comme il n'y a pas toujours de barrières, les troupeaux de bœufs se risquent parfois sur la voie, au moment oîi le train arrive aussi chaque
5 locomotive est armée, à l'avant, d'une espèce de herse en fer, qu'on appelle le "chasse-bœufs." Dans les villes, car ici les chemins de fer circulent dans les rues, la cloche de la machine sonne constamment, afin d'avertir et d'écarter les enfants impru-
10 dents qui viennent jouer jusque sur les rails.
De la fenêtre de mon wagon et quoique lancé dans l'espace à toute vapeur, combien de spectacles intéressants ne m'a-t-il pas été donné d'entrevoir! D'abord, en Californie, sur les penchants des mon-
15 tagnes, j'apercevais des groupes d'hommes, travaillant avec ardeur, et qui se préparaient à faire descendre l'eau sur le terrain aurifère qu'ils exploitaient. Plus loin, c'était im désert immense, où l'on distinguait, comme de grosses taches noires, les
20 troupes de bisons. Puis des prairies sans fin, où paissaient d'innombrables troupeaux. Puis, encore, des champs cultivés, se déroulant à perte de vue jusqu'à l'horizon, et prêts à recevoir l'ensemencement du blé ou du maïs. Et partout, le long de la
25 route, des villes industrielles et commerçantes, dont je devinais l'importance et l'activité à la fumée de leurs usjnes, à la hauteur des magasins où l'on entasse le blé et toute sorte de marchandises.
Chez nous, c'est pour desservir des villes déjà anciennes que Ton établit les lignes ferrées. Ici, tout au contraire, on construit d'abord le chemin de fer; et c'est pour profiter des moyens de communication ainsi créés, que les villes se fondent et se dé- 5 veloppent. Il est si facile, d'ailleurs, en Amérique, de déplacer une ville! Le plus souvent, en effet, les maisons sont des maisons de bois, qui se transpor- ^^ / tent aisément; et l'on a vu des bourgades entières se
rapprocher du chemin de fer, afin de participer aux 10 avantages de cette voie rapide de locomotion et de transport.
Un matin, j'ai été bien surpris. Réveillé en sur- / saut, je regarde par la portière : il faisait déjà jour, et je constate que nous étions sur l'eau. Je me suis 15 demandé un instant si je rêvais, si je naviguais encore sur le Jean-Bart. Mais non: comme c'est l'usage, en Amérique, pour le passage des rivières, notre train tout entier, porté sur un bateau, sur un ferry-boat, traversait nonchalamment un fleuve, »
Mais ce qui a surtout frappé mon imagination, ce qui dépasse toute conception, pour qui ne l'a pas visitée, c'est cette prodigieuse cité de Chicago, où nous sommes arrivés, il y a trois jours: la "cité magique," comme l'appellent les Américains, et aussi «s "la cité champignon," parce qu'elle a poussé en quelques années. En 1830, il n'y avait encore à Chicago, que 50 habitants et 16 maisons, Aujour-
d'hui, c'est au chiffre de 1,500,000 âmes que s'élève sa population. Et il ne faut pas oublier que de grands désastres ont pourtant enrayé son essor: en 1871, un terrible incendie lui dévora 17,500 maisons. 5 Mais, renaissant de ses cendres avec une merveilleuse rapidité, et, du même coup, se transformant, la ville de bois d'il y a vingt ou trente ans est devenue aujourd'hui une ville superbe, de pierre et de marbre, de briques et de fer.
10 Comment te décrire en quelques lignes, mon cher oncle, toutes les curiosités, toutes les surprises de Chicago! J'y ai vu les maisons à 22 étages, les tunnels sous la rivière, les rues longues de 35 kilomètres, les hôtels de 5000 chambres! J'y ai vu les
15 abattoirs, où, en quelques minutes, un porc ou un bœuf est abattu, coupé en morceaux, et transformé en viande de conserve.
Tout est effrayant, démesuré, dans ce monde américain. Dans les rues, une animation extraordi-
20 naîre. Partout des tramways funiculaires ou électriques; des chemins de fer aériens, des poteaux télégraphiques qui portent des centaines de fils; à chaque pas, des maisons de banque et des bourses de commerce; de toutes parts, enfin, les manifes-
25 tations d'une activité à outrance, les signes d'une puissance et d'une richesse sans bornes.
— "C'est à la liberté, disent les Américains, à la liberté que Washington nous a donnée, et qu'aucun
Napoléon ne nous a ravie, que nous devons cette prospérité merveilleuse !*'
Oui, à la liberté, car ils ont toujours été en République; mais aussi à l'instruction partout répandue, au développement des connaissances pratiques, 5 à Péducation professionnelle. Il n'y a pas de peuple au monde oîi T instruction soit plus en honneur: ici, les écoles sont des palais, et les instituteurs ont des traitements de colonels ou même de généraux.
Avec tout cela, sont-ils plus heureux que nous, les 10 Américains? Avec leur luxe effréné, leurs efforts fébriles pour amasser des dollars, ils sont certainement plus riches. Mais vivent-ils mieux que nous ne vivons dans notre douce France, active elle aussi, mais plus calme, plus paisible et plus modérée? 15 Nous en causerons, mon cher oncle, quand je vous reverrai; en attendant, je n'ose conclure, et je dis, avec le peu d'anglais que j'ai appris: That is the question !
C'est le 20 avril que le commandant du Jean- » Bart et Yvan Gall arrivèrent à New- York et descendirent à la gare du chemin de fer d 'Hudson-River. Ils venaient directement du Niagara. Ils avaient traversé, sans s'y arrêter, une foule de villes industrielles et commerçantes, oîi retentissent sans cesse 25 les sifflets des machines, oîi tourbillonne la noire fumée des usinés. Quelques-unes portent des noms empruntés à l'ancien continent: Rome et Syracuse,
Carthage et Utîque. Yvan avait même entendu annoncer à haute voix les villes de Montpellier, d'Orléans; quoique défigurés par la prononciation anglaise, ces noms avaient doucement rappelé à
5 son cœur l'image de la chère France.
Dans les rues de New- York, en regagnant Phôtel oîi il devait passer la nuit, ce fut pour Yvan un éblouissement des yeux. Dans quel monde féerique était-il jeté ? Partout, la clarté étincelante de Télec-
10 tricité; des magasins flamboyants de lumière; un va-et-vient perpétuel de tramways sur la chaussée, et d'innombrables promeneurs sur les trottoirs. Mais Yvan dominait les impressions de ses sens, pour ne penser qu'à une chose: c'est qu'il était
15 maintenant sur les bords de l'Atlantique, l'Atlantique oîi son père avait disparu et dont l'autre rive, là-bas, bien loin, abritait sa famille.
Le lendemain, à la première heure, Yvan suivit le commandant, qui, pour sa première visite, se
20 rendait chez le consul de France. Il ne se doutait pas de ce qui l'y attendait.
Le commandant était à peine entré dans le cabinet du consul, qu'il en ressortit vivement, tenant à la main un papier, qu'il tendit à Yvan:
25 — "Voici, lui dit-il, un télégramme, qui est arrivé, par le câble transatlantique, à votre adresse. J'ignore ce qu'il contient."
Yvan déplia fiévreusement la dépêche et y lut ce qui suit:
"Consul de France au Canada a informé préfet maritime à Brest qu'un navire arrivant du Labrador a rapatrié à Québec im pêcheur français, originaire de Bretagne, qui dit se nommer Gall, natif d 'Espoir-sur-Mer. 5
" Partir immédiatement pour Québec. Envoyons argent pour voyage. Banque nationale, New-York.
CoRENTiN Le Goff."
Yvan éprouva un saisissement tel qu'il faillit tomber à la renverse. Il relut plusieurs fois le télé- 10 gramme, avant de comprendre, et il ne pouvait en croire ses yeux.
— " Il n'y a pas à hésiter, lui dit le commandant, il faut partir, et partir le plus tôt possible. En vingt
et quatre heures, le chemin de fer peut vous con- 15 duire à Québec."
C'était donc bien vrai que son père n'était pas mort! Malgré son laconisme forcé, — chaque mot coûte I fr. 25 — la dépêche de son oncle était suffisamment claire. Le doute n'était pas permis. 20 Un pêcheur du nom de Gall, originaire d'Espoirsur-Mer: cela ne pouvait être que son père!
— " Je suis bien sûr, disait Yvan au commandant, que, dans notre village, et dans les villages avoisinants, il n'y a pas d'autre famille Gall que la nôtre." 25
Avant tout, il fallait savoir à quelle heure partait le premier train. Yvan courut à la gare, celle-là même par où il était arrivé la veille. Ce fut un dés-
appoîntement d'apprendre qu'il n'y avait pas de départ pour Québec, avant le lendemain, huit heures. Puis il alla à la Banque nationale: on venait précisément de recevoir, par le câble, l'ordre de lui
5 remettre l'équivalent de la somme que Corentin avait déposée entre les mains d'un banquier de Brest. L'argent qu'il reçut en tremblant, quelques centaines de francs — il n'avait jamais eu une aussi forte somme dans les mains — lui semblait double-
10 ment sacré: il devait, en effet, lui servir à accomplir jusqu'au bout son devoir filial; et puis, il provenait sans doute des économies de sa mère. — "Pourvu qu'on ne me le vole pas!" se disait Yvan, soucieux. Le commandant lui avait expliqué, en
15 effet, les mots anglais qu'on voit affichés sur des écriteaux, dans les gares de New-York, et qui veu- ^/^ lent dire: "Prenez garde aux pickpockets," c'est-àdire, aux voleurs.
Jamais journée ne parut plus longue à Yvan que
20 celle qu'il employa, pour passer le temps, à circuler dans New- York. La plus grande ville des États- Unis, la capitale du commerce américain, avait beau étaler ses merveilles autour de lui: rien ne l'intéressait; il restait indifférent à tout ce qu'il voyait. Ni
25 les chemins de fer suspendus dans les airs, qui transportent par jour un million de voyageurs; ni le pont gigantesque, qui relie, par-dessus un bras de mer, les villes de Brooklyn et de New- York, presque aussi
^ >^ populeuses Tune que Pautre, et sous le tablier duquel peuvent passer les plus grands navires; ni le port
^-4 et la rade de New- York, qui sont une des mer-
j veilles du monde; ni les mille curiosités de la rue:
les Chinois, qui, dans leurs boutiques ouvertes, re- 5 passent le linge; les nègres, qui font bonne figure au milieu des blancs, dont ils sont devenus les égaux depuis la Guerre de sécession; les Indiens en bois (on n'en voit guère plus d'autres aUx États-Unis),
••' "TJ, enluminés de couleurs criardes, qui servent d'en- w seigne aux marchands de tabac, rien enfin ne parvenait à le distraire, à détourner le cours de ses pensées. Il aurait voulu supprimer le temps et l'espace, tout au moins avoir des ailes, pour se transporter d'une envolée jusqu'à Québec ... 15
Comnje il lui parut long aussi, le trajet de New- York à Québec! Et cependant le train filait à toute vapeur sur les bords de l'Hudson, puis sur les rives du lac George, ou Champlain, traversant des gorges pittoresques, découvrant, au sortir d'un tun- 20 nel, tantôt les paysages les plus riants ou les plus sauvages, tantôt des forêts immenses où vivent encore l'ours, le loup, le lynx, la loutre et les écureuils; quelques tribus de castors, qui deviennent de plus en plus rares, se sont réfugiées dans ces forêts, que 25
troublent seulement les nombreux ouvriers qui viennent exploiter les fameux érables à sucre.
Mais Yvan ne regardait rien! Enfoui dans un coin de son wagon, absorbé dans ses méditations, il
5 ne sortait de sa torpeur que pour consulter sa montre et pour calculer, tous les quarts d'heure, combien de tours de cadran l'aiguille avait encore à faire avant qu'il arrivât à destination.
Autour de lui, d'ailleurs, on ne parlait qu'anglais,
10 et il ne pouvait songer à lier conversation avec ses voisins, ne connaissant pas le premier mot de leur langue.
Ce fut seulement vers le soir, quand il eut dépassé la frontière des États-Unis, qu'il parut se ranimer et
15 revivre. Voilà que maintenant il entendait, et avec quel bonheur, des voix françaises! A chaque station, à mesure qu'on se rapprochait de Montréal, la plus grande ville du Canada, des paysans montaient dans le train, des femmes, des enfants. Et tout Ce
20 monde parlait français. Un enfant pleurait sur les genoux de sa mère: il semblait à Yvan que ce bébé pleurait en français!
Alors il se souvint de ce qu'il avait appris à l'école : que le Canada avait été découvert et colonisé par
25 des Français, par des Normands et des Poitevins surtout, par des Bretons aussi. C'était un Breton, ce Jacques Cartier, né à Saînt-Malo, qui, au XVP siècle, sur l'ordre de François P^» avait exploré, le premier, le Saint-Laurent et les côtes du Canada.
Quand on sut qu'il était Français, Français de France, ce fut à qui le questionnerait avec sympathie. Oil allait-il? Pourquoi . voyageait-il ? Mais Yvan gardait son secret, comme un avare son trésor. Il se laissait pourtant gagner peu à peu par le charme 5 patriotique de cette conversation française, tenue à 1200 lieues de la mère patrie!
— "Voyez-vous, lui disait-on, nous sommes 3 millions de Canadiens, qui n'avons pas oublié la langue de nos pères et de nos grands-pères. Et notre nom- 10 bre croît toujours: nous avons des familles nombreuses. Le dernier ministre de l'instruction publique, à Québec, était le vingt-sepjtième enfant d'une famille de paysans . . . Nous sommes sujets anglais, c'est vrai, puisque le gouverneur du Canada est 15 nommé par la reine d'Angleterre; mais nous restons Français par le cœur ... Ah! pourquoi la France nous a-t-elle abandonnés? Le Canada serait, aujourd'hui, la plus belle, la plus riche de vos colonies, si vos rois, au XVIIF siècle, avaient su la conserver, 20 au lieu de la céder aux Anglais par le traité de Paris ..." Mais, peu à peu, la nuit venait: les bons Canadiens descendirent les uns après les autres; et, après Montréal, tout en traversant des stations qui portent les noms bien français, Yvan se 25 retrouva seul préoccupé et fiévreux.
A mesure qu'il avançait, il se sentait plus troublé et comme pris d'angoisse.
Et il se replongeait douloureusement dans ses doutes, tournant et retournant en cent façons toutes les hypothèses possibles, et ne parvenant pas à ressaisir sa foi ébranlée.
5 Mais on était arrivé. Un soleil de printemps illuminait, dans le lointain, les larges eaux du Saint- Laurent, débarrassées de leurs glaces hivernales; et la vieille cité de Québec, avec ses vingt clochers, avec les statues dorées qui dominent ses églises, res-
10 plendissait dans le cadre admirable que lui a fait la nature, toute gaie et comme réveillée du sommeil de ses six mois d'hiver.
Yvan héla un cocher, et se- jeta précipitamment dans ce qu'on appelle un "carrosse" à Montréal,
15 une "calèche" à Québec. Il se fit porter chez le consul général de France, tout en haut de la ville, dans le quartier Montcalm. Il était muni d'une lettre d'introduction, qu'il tenait du consul de New- York.
20 Le représentant de la France, le très aimable comte de T . . ., reçut son jeune compatriote avec la plus grande bienveillance. Il comprit tout de suite ce qu'Yvan voulait lui dire, dans ses explications fébriles et un peu confuses; et, très ému lui-même,
25 très intrigué par toute cette histoire, il s'offrit à le conduire tout de suite dans la maison du port, où, en attendant les événements, il avait fait donner un gîte à celui qu'on appelait, à Québec, "le ressuscité
du Labrador." Allait-il mettre en présence deux hommes étrangers Tun à l'autre, ou bien réellement le père et le fils? Il n'en savait rien encore.
En route, et tout en descendant les pentes rapides des rues de Québec, avant d'arriver dans le fau- 5 bourg Jacques Cartier, il eut le temps d'expliquer à Yvan une partie de ce qui était arrivé au pauvre homme inconnu. Il avait été malade, très malade — il était guéri maintenant — d'une maladie terrible.
— "Vous ne savez pas le grec, jeune homme? 10 disait-il. . . . Vous comprendrez tout de même. Cela s'appelle de deux mots grecs, l'aphasie, c'est-à-dire 'la privation de la parole.' Ce malheureux, pendant plusieurs années, ne pouvait plus parler! Sans doute, le plus souvent, l'aphasie résulte de troubles 15 profonds de l'intelligence et de lésions du cerveau, mais elle peut se produire aussi à la suite de refroi- |
dissements violents ou de trop fortes émotions. |
C'est, paraît-il, le cas de l'infortuné, dont voici le refuge." 20
La voiture du consul s'arrêta; il entra le premier dans la maison, ne voulant pas que la rencontre eût lieu à l'improviste. Mais, pendant qu'il prévenait le père Gall — car c'était bien lui — qu'il y avait là un jeune Français, qui désirait le voir, et que le père 25 Gall lui répondait, Yvan, entendant et reconnaissant la voix paternelle, se précipita dans la chambre. ...
Pendant quelques minutes, le père et le fils se tmrent embrassés dans une étreinte passionnée. Ils avaient perdu la parole Tun et l'autre : mais, cette fois, c'était de joie, et pour la retrouver tout de suite. 5 Le comte de T . . . nous a raconté que, pendant qu'il assistait à cette scène, il n'avait pas pu maîtriser ses larmes.
— "Comment! c'est toi, c'est bien toi! disait le père Gall. Comme tu as grandi! C'est bien vrai
10 que tu es là et que je t'embrasse? . . . Mais comment se fait-il que tu sois à Québec?"
Et Yvan, d'une voix entrecoupée, lui racontait \1, son voyage, les alarmes de toute la famille, le désespoir de Mariannik. Tout le monde d'ailleurs était
15 en bonne santé: tous vivaient et l'attendaient.
— "Tout ce que j'ai souffert, reprenait le père Gall, on ne le saura jamais! . . . Figure-toi d'abord la tempête qui nous a pris sur le Grand Banc, et qui nous a poussés à la dérive, vers le nord, pendant
20 des jours et des jours. Tu ne te rappelles pas mes compagnons de la Marie-Louise, Guy, Guéjan, Domenech et Querouan? Les pauvres gens! Ils sont morts de faim sous mes yeux, pendant que le bateau flottait à la merci des vents. Comment leur
25 ai-je survécu? Je ne sais: nous avions pourtant partagé bien également les provisions qui nous restaient ... La Marie-Louise craquait, mais résistait toujours. Enfin, épuisé, je m'évanouis, et, quand
je me réveillai, je me trouvais dans un pays inconnu; j'étais couché sur des peaux de bêtes, dans une espèce de hutte. Je n'ai su que plus tard que j'avais échoué sur les côtes du Labrador, et que j'avais été recueilli, inanimé sur le rivage, par des 5 Esquimaux. Comme ils m'ont soigné! Ils m'enveloppaient de fourrures; ils me frottaient le corps avec de l'huile de baleine! Les braves gens! Comment ne seraient-ils pas des braves gens, puisqu'ils sont tous marins et pêcheurs? Ils sont chrétiens, 10 d'ailleurs, depuis plusieurs siècles . . . Mais, malgré tous leurs soins, mes forces ne revenaient pas vite. Et quand j'ai pu marcher, quelle désolation! Je n'étais plus qu'un cadavre ambulant. Je ne pouvais pas articuler une parole. La pensée seule était 15 intacte. Je songeais à vous tous, mes pauvres enfants, à votre mère. J'aurais voulu vous faire savoir oîi j'étais . . . que je n'étais pas mort. Mais impossible de me faire comprendre; impossible de parler, et même d'écrire. Les émotions, les souffrances 20 avaient paralysé ma langue, et mes mains ellesmêmes se refusaient à tracer une seule lettre sur le papier. C'est horrible! Depuis que je sais qu'il y a beaucoup de créatures humaines qui restent ainsi en possession de leurs idées, mais qui sont incapables 25 de les exprimer, soit par la parole, soit même par Pécriture, murées, pour ainsi dire, sur elles-mêmes, et ne pouvant plus communiquer avec leurs sem-
blables, comme je les plains! J'aî voeu ainsi plusieurs années, muet et impuissant. Il m'arrivait parfois d'étendre le bras vers Test, vers Pautre rive de PAtlantique, et d'essayer de faire entendre à mes 5 hôtes que je voulais revenir par là. Mais ils ne pouvaient me comprendre! . . . D'ailleurs, dès qu'ils eurent reconnu que j'étais pêcheur de profession, ils me prirent en affection: ils m'emmenaient à la pêche avec eux, et j'étais heureux de ne plus leur
10 être à charge. Je prenais en effet assez de poisson, et au delà, pour me nourrir. L'ennui seulement, car les Esquimaux ne font pas de feu, c'est qu'il fallait le manger cru! Et les mois passaient, monotones et interminables . . . C'est donc fini, me di-
15 sais- je? "Espoir-sur-Mer" est un nom menteur. Il n'y a plus d'espoir! Lorsque, un beau jour, il y a un mois, pour la première fois, un navire arriva dans la baie, où je traînais ma misérable vie. C'étaient des Canadiens de Québec, qui venaient ache-
20 ter du poisson. Ils parlaient français. Je les écoutai avec ravissement; et tout d'un coup il me sembla que la mémoire des mots me revenait. J'essayai de parler: je parlai. Ils s'intéressèrent à mon histoire, m'offrirent de me rapatrier, au moins jusqu'à
25 Québec. Et me voilà! Tu sais le reste . . . Une fois arrivé ici, je n'ai pas osé écrire directement à ta pauvre mère: savais-je seulement si elle existait encore? C'est monsieur le consul qui s'est chargé de
tout, et c'est à lui que je dois le bonheur de te serrer dans mes bras!*'
Les peuples heureux, dit-on, n'ont pas d'histoire: les familles heureuses, non plus. Aussi, ne nous reste-t-il que peu de choses à raconter. 5
Un mois après qu'ils s'étaient retrouvés à Québec, Yvan et son père, qui étaient revenus en France, de New- York au Havre, sur un paquebot de la Compagnie transatlantique, étaient assis à la table de famille. Personne ne manquait à l'appel. w
On avait invité M. Pierre, qui maintenant disait à son ancien élève: — "C'est à votre tour, Yvan, de m'apprendre beaucoup de choses que je ne sais pas.
— " Oui, répondait Yvan, mais ces choses-là, je n'aurais pas pu les apprendre, si, à l'école, vous ne 15 m'aviez pas enseigné vous-même les éléments de toutes ces sciences."
Mariannik, toute souriante, rajeunie de vingt ans, allait et venait, servant les convives. Elle s'arrêtait souvent derrière la chaise où était assis son 20 mari, et lui mettait familièrement la main sur l'épaule. Elle le regardait complaisamment, amaigri sans doute et vieilli avec sa barbe grisonnante, mais toujours robuste et bien portant. Elle était toute fière de lui voir porter ses habits du dimanche, ces 25 habits qu'elle entretenait soigneusement depuis cinq ans, sans savoir s'ils lui serviraient encore, et qui, précieusement conservés dans Parmoire au linge,
sentaient bon, gardant Podeur des pommes que toutes les ménagères de nos campagnes ont soin de placer sur les étagères de leurs bahuts.
La soirée se passa gaîment, on le devine: c'est 5 après Torage que le soleil brille de son éclat le plus doux et le plus chaud. Mais cette gaîté était tempérée par les souvenirs, encore si récents, des années de séparation et de douleur, et aussi par les préoccupations de l'avenir.
10 Au dessert, le père Gall se leva: — "Il faut que je vous montre, dit-il, une relique." Et il alla chercher dans sa chambre un morceau de bois informe: c'était une épave de la Marie-Louise, qu'il avait recueillie, après le naufrage, au Labrador. "C'est
15 tout ce qui en reste, de ma pauvre barque! Elle était bien solide pourtant; et c'est à elle que je dois la vie! Une autre se serait brisée en éclats, pendant la longue et terrible tempête qui a fait mon malheur! . . ."
20 Le regard du père Gall s'allumait. Ses souvenirs de marin lui remontaient au cœur.
— "Te rappelles-tu, Yvan, lorsque nous revenions d'Amérique, et que nous traversions le banc de Terre-Neuve? ... Ils étaient déjà arrivés, pour la
25 pêche annuelle, mes braves compagnons d'autrefois, montés sur leurs petits bateaux, qui semblaient prêts à chavirer à chaque instant. Le paquebot avait ralenti sa marche, pour ne pas les écraser, et la
sirène grinçait, pour les avertir, dans la brume épaisse qui nous enveloppait. Mais ils n'avaient point peur, eux: et ils nous montraient joyeusement, en les agitant dans leurs mains, les belles morues qu'ils venaient de prendre. Ah! la fière vie! la 5 fière vie que celle-là ..."
Mariannik suivait avec attention et inquiétude Pexaltation croissante de son mari.
Le père Gall s'en aperçut: — "Non, c'est juré, lui dit-il; ne t'alarme pas, ma femme. Non, je ne lo repartirai plus pour Terre-Neuve. Je me consolerai, en péchant tranquillement la sardine, sur les côtes de Bretagne.
Lorsque toutes les lumières furent éteintes dans la maison, Mariannik, restée la dernière debout, se 15 pencha à la fenêtre de sa chambre, pour en fermer les contrevents. A la clarté de la lune, elle regarda r Océan qui grondait dans le lointain, roulant ses vagues irritées; et, toute soucieuse, pensant à Yvan qui allait repartir, à Marcel qui partirait un jour: » — "Mon Dieu, s'écria-t-elle, avec sa piété de Bretonne, soyez béni ! Vous avez protégé le père ! Vous protégerez les enfants!"
The heavy figures indicate pages ; the light figures lines.
1* I. done is here merely emphatic; viens donc YOir, do come and see,
1* II. Mariannik, a diminutive of Marianne, The form is peculiar to Brittany and is the equivalent of the French Marianette,
1. 20. Terrfr-Nenye, Newfoufidland, The island has belonged to Great Britain since the treaty of Utrecht (171 3)» but the French have retained possession of several small islands off the south coast — St. Pierre being the largest — ivith the right to fish. About 4,000 ships u'ith 12,000 men go there annually from France, especially from Normandy.
2« 3. Espoir-sur-Mer is an imaginary name.
3. 15. Donarnenez is the name of a bay and town on the west coast of France. The town has about 11,500 inhabitants whose chief occupation is catching and preparing sardines for the market.
3. 16. Bretagne, Brittany ^ a district on the west coast of France. It derives its name from the Britons who, in order to escape the Angles and Saxons, crossed the English Channel in the fifth and sixth centuries of our era and settled there.
6. 9. François Coppée is probably the most popular modem French poet. His poems specially celebrate " La vie des humbles " ; d. 1908.
7. 2. Brest, an important, strongly fortified port and naval station on the west coast of France.
8« 9- encor for encore^ on account of the metre.
8« II. Brizeuz (1803-1856) was a native of Brittany and in his poems he has given excellent descriptions of the country as well as of its inhabitants.
12* II. Provençal, à native of /V^tz/^m^^, formerly an independent territory south-east of France, to which it was united in 1487.
12* 17. Lo Hayre (formerly Le Havre-de-Gràce\ at the mouth of
the Seine, is the most important seaport of France. It has about 1 20,000 inhabitant^. •
14* 2. xin, 60 means ont metres 60 centimetres.
16. 15. La Fontaine (i 621 -1695) is the most popular French poet. He is known chiefly by his fables which are studied in all the public schools of France. The allusion here is to the ninth fable of Book V, entitled ** Le Laboureur et ses enfants^
16* 25. deyant is here the present participle of devoir,
16. 28. car il s'en tant, etc. A peculiar sentence meaning nearly the same as if it read, car il y a parmi les mousses des enfants mal élevés. Il s* en faut means there lcu:ks mucky and the sentence means * the ship-boys are very far from being all well brought up.*
17* II. AnsterlitZy a town in Austria where Napoleon defeated the allied Austrian and Russian armies, Dec. 2, 1805.
17* 26. Ce fut, etc. Translate as if it xeaAjUn beau Jour pour Yvanfut celui oàj etc que can not be translated here.
18» 8. grand Banc here means the Grand Bank of Newfoundland, a famous fishing-ground.