‹ Yvan Gall, le pupille de la marineChapitre 3 sur 16 · PHARE · texte numérisé non relu

PHARE

instituteur, M. Pierre engageait Mariannik, toutes les fois qu'il la voyait, à ne pas contrarier la destinée de son fils.

Mais surtout Yvan trouva un auxiliaire dans son oncle Corentin Le Goff, le frère de sa mère. Coren- 5 tin, depuis une vingtaine d'années, s'était établi à Brest, où il était maintenant gardien d'un phare. Fils de paysan, il s'était laissé conquérir peu à peu par les spectacles maritimes dont le port de Brest est le théâtre. Quoiqu'il n'eût jamais navigué, quoi-' 10 qu'il ne fît autre chose qu'allumer et entretenir les feux, qui éclairent les navires jusqu'à 50 kilomètres en mer, il aimait passionnément les marins, dont il surveillait, du haut de sa tour, la rentrée et la sortie.

Lorsque revint l'anniversaire du mariage de Ma- 15 riannik, Corentin jugea, avec sa fine clairvoyance, que sa sœur, attendrie par les souvenirs, serait, ce jour-là, plus que jamais disposée à écouter ses avis. Aussi fit-il de nouveau le voyage d'Esp)oir-sur-Mer.

11 trouva Mâriannik seule à la maison, — les enfants 20 étant à l'école, — et en train de mettre en ordre p)our

la vingtième fois les filets et les habits de son mari.

— "Eh bien, lui dît-il avec sa brusquerie habituelle, que vas-tu faire maintenant?

— "Moi, dit-elle simplement, je vais continuer à 25 me souvenir! Que puis- je faire, sinon toujours penser à celui que j'ai perdu ? . . .

— " Oui, mais cela ne suffira pas pour faire vivre

les enfants." Et alors Corentin exposa son plan: elle devait, puisque la maison de ville, la maison de pêche, ne pouvait plus servir à rien, la mettre en location; puis reprendre elle-même le chemin de la 5 ferme; là elle vivrait auprès de son vieux père, entourée de ses enfants; quant à Yvan, il fallait absolument qu'elle lui permît de s'embarquer: peutêtre au fait avait-il raison, cet enfant, d'espérer qu'il retrouverait son père! . . .

lo Mariannik finit par céder, mais à une condition,

c'est qu'Yvan ne s'embarquerait pas tout de suite,

et qu'il ferait un apprentissage complet du métier,

avant de s'aventurer sur les mers.

— " Je m'en charge," dit Corentin, d'un air

15 joyeux, et embrassant Yvan qui revenait de l'école . . .

"Petit, lui dit-il, tu peux faire tes paquets. Demain je t'emmène à Brest, avec moi." Quelques semaines après, Yvan était admis à

20 l'établissement des Pupilles de la marine. L'oncle Corentin avait rempli toutes les formalités de l'admission et réuni toutes les pièces nécessaires.

La maison des Pupilles de la marine, créée au port de Brest, en 1862, est destinée à recevoir et à

25 élever les fils des gens de mer. Les cinq cents enfants qu'on y recueille, et qu'on y nourrit aux frais de l'État, sont tous orphelins. Les moins malheureux, comme Yvan, n'ont perdu qu'un de leurs

parents. Les autres, le plus grand nombre, n'ont ni père ni mère: ceux-ci sont reçus dès Page de sept ans. Quant aux orphelins de père ou de mère seulement, ils ne peuvent être admis que s'ils ont neuf ans, au moins. Mais, s'ils entrent à des âges 5 différents, les pupilles sortent tous de l'école à quatorze ans.

Lorsque Yvan eut fait plus complète connaissance avec quelques-uns de ses camarades, il put constater combien leur histoire ressemblait à la sienne. Celui- 10 ci, un Provençal, à la mine éveillée, agile et long comme une sauterelle, était le fils d'un matelot, tué à l'ennemi dans les mers de Chine, le jour où l'amiral Courbet, au mois d'août 1884, livra bataille à la flotte chinoise et la coula à fond. Celui-là, un gros Nor- 15 mand, court et trapu, solide comme un roc, avait vu son père, un garde-côte du Havre, périr victime de son dévouement, un jour qu'avec la barque de sauvetage, il avait essayé de porter secours aux passagers d'un bâtiment anglais, qui brûlait à quelques milles 20 des côtes. Le navire incendié, en sombrant, avait entraîné, dans le trou où il s'engloutissait, la barque et les marins qui venaient inutilement à sa rencontre. ... Et dans les récits de tous, quand on les questionnait sur leur origine, sur leur famille, revenaient 25 toujours les mêmes mots: naufrage, abordage, disparition en mer ...

Outre l'instruction primaire, les pupilles reçoî-

vent rinstructîon professionnelle. Yvan ne négligeait certainement pas de compléter ses connaissances générales: mais il s'appliquait peut-être avec plus d'ardeur encore aux cours spéciaux, où les in- 5 structeurs, des marins retraités, lui apprenaient les éléments des diverses professions de charpentier, de serrurier, de forgeron, de voilier.

Dès le troisième mois, Yvan avait su se placer tout à fait au premier rang, parmi ses camarades.

10 A raison de sa bonne conduite et de son application, il était désigné comme chef d'une des cinq séries de la première escouade, celle des plus âgés. Ce n'est pas sans fierté qu'il portait les insignes et les marques distinctives de son titre: une ancre blanche cousue

15 sur le col bleu de sa chemise, et une étoile en laine rouge sur le haut de sa manche droite.

Il ne cachait pas sa joie, dans la lettre qu'il écrivit à sa mère, pour lui annoncer ce premier succès.

'^. Une seule chose préoccupait Yvan, dans les der-

^" ^^ ao nîers mois de son séjour aux Pupilles de la marine.

^ ^^ ^ Il allait atteindre l'âge requis pour entrer à l'École

- " des mousses, quatorze ans. Mais, ce n'était pas

L^^' ', assez d'avoir ses quatorze ans.

^^''" — "Tu n'as pas la taille! Tu es trop petit! " lui 25 répétaient sans cesse, pour le taquiner, même ceux

>i^" "^ de ses camarades qui l'avaient pris en affection.

__- — "Voyez-vous ce petit bout d'homme? disait le

Provençal Marius, qui mesurait déjà i™, 60, et qui était taillé pour devenir un dragon ou un cuirassier. Il veut être un homme! ... Il prétend qu'avec de la volonté on arrive à tout en ce monde. Eh bien, s petit, tu as beau faire: tu voudrais être grand, et tu ne peux pas.

— "Et, s'il avait la taille, ajoutait d'un air nar- (^ quoîs le gros Normand Robert, qui pesait son demi-

quintal, ce petit n'aurait pas les 35 kilos qu'exigent les 10 règlements. Vois-tu, Yvan, tu n'es pas encore assez lourd: le vent de la mer t'emporterait comme une paille, le jour où il te faudrait grimper aux cordages et dans les voiles!"

Yvan souffrait de ces plaisanteries. Ce n'était 15 donc pas assez d'avoir du cœur, quelque intelligence, beaucoup de bonne volonté! Que deviendrait-il, si des défauts physiques devaient retarder d'un an ou deux son entrée à l'École des mousses, et, par suite, son embarquement définitif? Mais, au lieu de 20 -f répondre aux taqumeries de Marius et de Robert,

il allait, avec plus d'entrain que jamais, se suspendre au trapèze, aux cordes lisses; il faisait de la gymnastique avec passion. Pendant le mois de vacances qu'il passa chez sa mère, en permission, il 25 se livra à des courses folles, d'où il revenait avec un appétit terrible. Il voulait grandir, et il grandissait en effet.

Son cœur tout de même battait bîen fort, le jour où, devant Tofficier supérieur qui commandait l'École des mousses, il passa sous la toise, pieds nus. ^ V^

Heureusement ses craintes étaient chimériques: 5 il avait i", 408, presque i millimètre de plus que la taille minima, qui est de 1°*, 407, pour les enfants de quatorze ans.

Ses émotions recommencèrent au pesage. On vous pèse tout nu et il n'y a pas moyen de tricher, — j^ 10 en mettant des cailloux dans ses poches. Mais Yvan avait juste le poids exigé: 35 kilogrammes; et le périmètre de sa poitrine était de 70 centimètres. Deux mois après, le directeur de TÉcole des mousses recevait dans son cabinet, comme il le fait tous 15 les jours, la visite du lieutenant de vaisseau chargé du commandement de la 4® compagnie. L'École, qui est soumise au régime militaire, et qui comprend 80G mousses environ, est divisée, en effet, en quatre compagnies. Il s'agissait, dans cette entrevue, de 20 choisir les mousses qui, par leurs aptitudes comme par leur conduite, méritaient d'être mis à la tête des diverses sections, et qui avaient déjà prouvé que, sachant obéir, ils étaient les plus capables de commander.

25 — " Pour l'une des deux sections de la première de mes deux divisions, je n'hésite pas à vous proposer comme chef le jeune Yvan Gall, dit le lieutenant . . . — "Vous n'y pensez pas! interrompit le comman-

dant. Vous oubliez le règlement qui demande qu'on tienne compte de la force physique. Yvan Gall, —^ ^5^ n'est-ce pas ce petit être, chétif et frêle, qui nous vient des Pupilles de. la marine?

— " Précisément, mon commandant. Mais, dans 5 4 ce petit corps grêle, il y a des muscles d'acier, et sur-

tout une extraordinaire énergie de volonté. Je n'ai pas dans ma compagnie de mousse plus agile, plus laborieux, plus docile. Je n'en ai pas non plus dont le sort soit plus intéressant . . ." Et le lieutenant 10 raconta à son chef l'histoire d'Yvan.

Le commandant sourit tristement: "Laissons-lui, dit-il, la chimère de ses illusions. Cela l'aidera à supporter les fatigues de sa prochaine campagne en mer. Ce sera comme dans la fable de La Fontaine, 15 Le Laboureur et son trésor: il ne retrouvera probablement pas son père; mais, pour le chercher, il prendra de la peine, et il deviendra un bon matelot. ... En attendant, je le veux bien, nommons-le chef de sa section." ao

Devenu ainsi chef de hune ou de section, Yvan avait sous sa surveillance plusieurs séries, composées de cinq mousses chacune, chaque série ayant elle-même à sa tête un gabier. C'est lui qui faisait l'appel, qui était chargé, devant aide et protection à 25 Ses camarades, de veiller à la propreté de leur corps, à l'entretien de leur linge, à la bonne tenue de leur ^"^ sac. Ce n'était pas toujours chose facile: car il s'en

faut qu'il n'y ait parmi les mousses que des enfants

bien élevés. Il y a plus d'un mauvais garnement -<" VC

parmi eux. Mais Yvan était si bon pour tous qu'il

se faisait aimer et même respecter.

5 Ce qui plaisait surtout à Yvan, dans sa nouvelle existence, c'est qu'il vivait enfin sur un navire. L'École des mousses est, en effet, établie sur un vaisseau, ancré en rade de Brest: un beau vaisseau d'ailleurs, avec sa haute mâture, portant dans ses

10 vastes flancs tout un régiment d'enfants; et un plus beau nom encore, l'Austerlitz.

Aussi Yvan ne se rendait-il pas souvent à terre. Il n'usait que rarement le dimanche, de la permission qui lui était donnée d'aller voir l'oncle Coren-

15 tin. Sa plus grande joie, les jours de repos, était de monter dans la hune, non sans emporter avec lui quelques livres de lecture, récits de voyages, histoire ou géographie. Là-haut, perché, comme un oiseau, au sommet du grand mât, doucement bal-

20 lotte par le flux et le reflux des vagues, il respirait à pleins poumons le grand air ensoleillé, la bonne et saine brise de la mer. Il passait de longues heures à lire, à réfléchir, surtout à regarder: il regardait, sans se lasser, la rade, le port, et, dans le lointain,

25 l'immense Océan.

Ce fut un beau jour pour Yvan que celui où, après deux années passées à l'École des mousses — il avait maintenant seize ans — il put contracter un engage-

l8 YVAN GALL

ment volontaire, pour servir dans les équipages de la flotte. Il reçut avec joie Tordre de s'embarquer, comme mousse, sur la frégate le Jean-Bart.

Le rêve de son enfance devenait une réalité. Il ne savait pas encore quel serait l'itinéraire de son 5 voyage, vers quelles mers et vers quels pays il allait naviguer. S'il en avait été le maître, c'est vers le "grand Banc," vers Terre-Neuve, qu'il eût voulu se diriger tout de suite, en suivant les traces de son père. Mais, où que le Jean-Bart dût le conduire, 10 il se sentait heureux.

Le Jean-Bart devait lever l'ancre le 9 juillet. En attendant, on travaillait, jour et nuit, à l'armement du navire. A voir tout ce qui était entassé sur la rive, caisses, barriques, tonneaux, paquets de 15 toute espèce, Yvan se demandait comment il serait possible de faire contenir tant de choses, soit dans la cale, soit dans les cabines, soit dans rentrep)ont.

— " Sois donc tranquille, lui disait le quartiermaître Jossic, le patron d'une des chaloupes, qui 20 aimait à parler par aphorismes et par proverbes: * Quand chaque chose est à sa place, il y a place pour tout.' Et regardant ironiquement le petit mousse, il ajoutait: En tout cas, ce n'est pas toi qui nous gêneras et qui prendras beaucoup de place." 25

Le 8 juillet, on embarqua les dernières provisions, des moutons, des chèvres, des lapins, des canards^ des dindons, des poules.

— "Cela va donc être comme dans Tarche de Noé! disait Jossic, qui n'aimait guère ces passagers de basscHcour, destinés à fournir de la viande V^ ^ fraîche à la table des officiers. — Du moins, vous

5 auriez dû nous vendre vos poules moins maigres," ajoutait-il, en s'adressant au marchand de volailles, qui était en train de compter et de recompter ses sous . . .

— "A quoi bon vous les donner plus grasses?

10 répondait celui-ci, d'un ton goguenard. Vous savez -^, / bien que ces pauvres bêtes sont sujettes au mal de mer, tout comme les hommes, et cela n'est pas fait pour les engraisser. Quand on les mettra à la bro- ^ che, elles seront bien plus maigres encore que je ne

15 vous les livre."

Le 9 juillet était arrivé. Tout était prêt à bord

pour le départ. Il ne restait plus qu'à ramener quel-

|/| ques matelots retardataires, qui s'oubliaient dans

' ^ les cabarets de Brest, ou ceux qui, comme Yvan,

20 avaient obtenu la faveur de passer le dernier jour à terre, avec leur famille. Mariannik, toute triste, était venue embrasser son fils une dernière fois. Elle ne voyait, elle, que les dangers du voyage, les ennuis d'une longue séparation.

25 — "N'aie donc pas peur, mère, lui répétait Yvan. Le Jeari-Bart est solide. Nous allons, dit-on, bien loin, jusque dans l'autre monde; mais, de cet autre monde on a chance de revenir. Dans un an, au

plus tard, je serai de retour. Que de choses j'aurai alors à vous raconter! Je t'écrirai chaque fois que

V ^^ ^ nous ferons relâche, et que je pourrai jeter une lettre à la poste. Je tiendrai un journal de mon vo}-age; et, pour qu'il puisse profiter à mon petit frère Marcel, 5 — qui lui aussi sera marin, je l'espère, — j'y noterai tout ce que j'aurai vu, tout ce qui pourra lui être utile.

— "Allons, garçon, assez de discours, cria Jossic,

^%^, - brusquant les adieux. En route, et un peu vite!" ^o ^^ Yvan se jeta dans le canot, souriant à sa mère

qui pleurait. En quelques minutes, la chaloupe avait rejoint le Jean-Bart et était hissée à bâbord. J^ Enfin le signal du départ est donné. L'ancre est

^ ^^ dérapée. La machine siffle. L'hélice tourne. On ^a est en marche.

Yvan regarda longtemps la rive qui s'éloignait lentement, y cherchant encore des yeux sa mère. Peu à peu, la foule qui remplissait les quais, puis les quais eux-mêmes, les hautes maisons qui les ao

«i- P dominaient, tout devint indistinct et, se rapetissant insensiblement, finit par disparaître dans les brumes de l'horizon. Yvan se sentît seul, entre la mer et le ciel, et, pris d'un saisissement subit, il se cramponna, pour ne pas tomber, aux vergues et au mât. 25 Mais, en même temps, il appela à son aide, pour se réconforter moralement, tous ses souvenirs et la pensée de tous ceux qu'il aimait.

lo juillet i8 . . . — Je le commence, dès aujourd'hui, ce petit journal de voyage que j'ai promis à ma mère. Puissions-nous le relire un jour sur terre, tous réunis autour de la table de famille, les vieux

5 et les jeunes!

Depuis que nous avons quitté Brest et que nous naviguons au large, le temps a été des plus favorables. Au réveil, ce matin, la mer était admirable. De tous les côtés, une immensité de vagues légère-

lo ment moutonneuses, claires et vertes, piquées de points blancs d'écume, rejoignait à l'Jiorizon le ciel déjà bleu. Les côtes de France ne sont plus visibles. Plus rien qui nous rappelle la terre, sauf le beau soleil qui, là-bas, dore les moissons, et qui, ici, nous

15 réchauffe et nous réjouit, toujours bon, toujours bienfaisant et utile.

2 heures. — Dans une seule journée, j'aurai fait connaissance avec tous les aspects de la mer. En effet, vers dix heures, tout d'un coup le vent est

20 tombé. Plus un souffle d'air. La mer, dans un calme plat, ressemblait à vm lac.

"Il n'y a pire eau que l'eau qui dort," nous a crié Jossic. Allons, les enfants, nous danserons joliment tout à l'heure. Qu'on aille vite carguer les ^

25 voiles: elles ne servent plus à rien, puisqu'il n'y a plus de brise, et, toutes pendantes, elles ne font

qu'embarrasser notre marche. C'est au mécanicien seul à travailler en ce moment."

-> ^ , Et pendant que gabiers et mousses opèrent les-

tement la manœuvre, le ciel devient tout noir et prend un aspect sinistre. Il fait une chaleur lourde. 5 Le baromètre descend; le thermomètre monte. De gros nuages s'amoncellent devant nous. Puis, soudain, un coup de vent arrive. La mer roule des vagues énormes, qui bondissent les unes sur les autres, qui envahissent et inondent le pont. Il faut 10

X"^ cP se tenir ferme aux bastingages, pour ne pas être emporté, et pour demeurer debout. Tout craque; les mâts semblent plier, prêts à se briser. Si les voiles n'étaient pas carguées, elles seraient certainement enlevées. Le navire plonge sa proue 15 dans les lames, brise péniblement le flot, puis se relève, pour retomber . . .

Au bout d'une heure, la tourmente a cessé. La bonne humeur reparaît sur tous les visages.

6 heures. — Nous avons croisé plusieurs navires, 20 les uns qui, sans doute, se dirigeaient vers Brest, les autres qui, au contraire, semblaient venir des côtes de France, de Lorîent ou de Saint-Nazaire, dans la direction de la haute mer.

I Vers deux heures, la vigie a signalé un bâtiment 25

à quelque distance devant nous. Ce vaisseau semblait marcher à notre rencontre. Quand nous nous fûmes rapprochés davantage, on distingua le signal

de détresse qu'il avait arboré: un drapeau renversé. Alors le commandant donna Tordre de forcer la vitesse et d'avancer à toute vapeur. Mais, arrivés tout près, nous vîmes que le bâtiment s'enfonçait 5 lentement dans l'eau. Les mâts étaient brisés; deux ou trois voiles, encore tendues, étaient déchirées et en lambeaux. Personne sur le pont: pas un cri, pas un bruit. Évidemment, le navire, désenigaré par la tempête que nous avions subie nous- <t 10 mêmes, avait été abandonné par son équipage, et le vent l'avait poussé jusque-là. Nous ne pouvions plus être d'aucun secours à ce vaisseau perdu, qui n'était plus qu'un corps sans âme. Aussi le commandant, qui avait fait stopper quelques instants 15 afin de se rendre compte de la situation, ne tarda pas à ordonner de continuer la route. Quelques minutes après, le vaisseau, que nous avions laissé derrière nous, et que nous apercevions encore, se balançant à la surface des flots, sombrait et dis- ' c-r- 20 paraissait.

II juillet. — A cinq heures, clairons et tambours '^ sonnent le branle-bas du réveil: c'est la diane. ' '^ Nous sautons en bas de nos lits. C'est à qui sera habillé le plus vite. Une fois vêtus, nous décrois chons nos hamacs, suspendus la nuit aux solives qui supportent le pont; nous les roulons comme des saucissons, et, grimpant par les '^échelles, nous les portons aux bastingages, c'est-à-dire sur le parapet du navire, oU ils prendront Pair toute la journée.

Cela fait, pendant un quart d'heure, nous nettoyons notre linge, nos habits. Je gage qu'Yvonne, la parfaite ménagère, nous admirerait, si elle voyait avec quel entrain nous arrosons et nous savonnonsnos effets de toile. 5

Puis, il faut songer à la toilette du navire. La

propreté est le premier devoir du marin, comme de

tous les hommes. Même quand il pleut, et que

Peau du ciel a balayé le pont, nous prenons nos

^r balais; nous lavons à grande eau, nous raclons le 10

plancher; puis nous l'essuyons, jusqu'à ce que le L^] '^^^"^"^ bois reluise comme de l'acajou. L'eau ne manque pas en mer, et nous n'avons pas à l'économiser. Mais ce ne sont pas seulement les boiseries du navire qu'ail faut approprier; ce sont les cuivres qu'il faut 1.5 ^' •' fourbir, les verrous, les rampes des escaliers. Tout

est en cuivre à bord, car le fer se rouillerait à l'humidité.

Voilà le nettoyage et le lavage finis: il est huit heures. Les clairons et les tambours sonnent de 20 nouveau. Maintenant que nous avons rempli notre devoir d'hommes propres et soigneux, il s'agit de se rappeler que nous sommes Français. On va ar- ^ ^^ borer le drapeau national. L'officier de quart, qui J

7. se tient sur la dunette, c'est-à-dire sur le petit pont 25

V - élevé à l'arrière du bâtiment, donne le signal. Tout le monde se découvre. Le factionnaire placé à la s • coupée, à la porte du bâtiment, décharge son fusil.

I.e drapeau monte h la grande vergue, placée à l'arrière du mât d'artimon. "o-

A peine avons-nous salué notre cher drapeau qu'on nous appelle à la prière. Nous nous^an- 5 geons tous devant la passerelle du commandant. Ce ^ matin, Taumônier étant malade, c'est le maître timonier qui l'a remplacé et qui a récité à haute voix la prière habituelle.

Maintenant nos devoirs généraux sont remplis, je

10 veux dire ceux qui sont communs à tous. Après une inspection passée par l'officier de quart, et où les négligents et les malpropres s'attirent souvent des remontrances, chacun va à ses affaires. Moi, je grimpe comme un chat, dans la hune, par les

15 haubans, qui sont de véritables échelles de corde.

Ce que c'est que d'être entre hommes : nous n'avons

pas de couturière à bord. Comme cela fait regretter

l'aiguille ou le fer à repasser d'une mère ou d'une

sœur, que d'avoir à raccommoder soi-même et à

20 blanchir ses affaires! Jossic, quelque ancien qu'il soit dans le service, ne s'y habitue pas. Il est amusant de le voir, lui, le vieux loup de mer, prendre dans son sac un dé, le mettre au bout du doigt, et recoudre les boutons de sa veste. Il ne paraît pas

€5 fort habile à cet exercice, et je l'entends qui s'enrage contre son aiguille, en grommelant: "A chacun son métier! . . ." Il a bientôt fait, par exemple, de repasser ses chemises: il s'assied dessus, et les voilà toutes lisses; les plis sont effacés.

C'est de dix heures à onze heures que nous nous livrons à ces travaux de couture. A onze heures, on "7^ sert le dîner, dans la batterie où nous avons dormi, et où l'on installe, pour les repas, des tables et des bancs. Après le dîner commencent les divers exer- 5 cices: les manœuvres dans les voiles, Técole des tambours et Pécole du sifflet, les exercices de gymnastique, la manœuvre du canon, les leçons techniques -^ C^jV- q^^ l^s officiers donnent aux aspirants, Pétude de

la théorie pour les matelots. Tout le monde tra- 10 vaille, et il n'y a pas une minute de perdue.

Le soir, c'est la répétition de ce qu'on a fait dans la matinée. On redescend le pavillon; on redit la prière; on soupe. Puis on va chercher son hamac aux bastingages; on le remet en place; et on se 15 couche, disposé à bien dormir après avoir bien travaillé. Ceux-là seuls veillent, qui ont charge de diriger la marche du navire. Et, confiants dans le timonier qui surveille la roue du gouvernail, dans les mécaniciens qui chauffent la machine, dans les offi- 20 ciers qui se succèdent sur la passerelle, nous dormons d'un sommeil paisible, prêts à recommencer demain, après-demain, des journées de travail qui, sauf les accidents et l'imprévu, seront toutes pareilles à celle que je viens de décrire. 25

12 juillet. — Ce matin, le matelot Kervarec avait

. / ordre d'aller serrer le grand foc, la voile qui est tout

'^ • à fait à l'avant du navire. C'est une manœuvre des

plus dangereuses. Il faut s'avancer jusqu'au bout du mât de beaupré. Pendant quelque temps, on peut marcher sur le mât, en s'accrochant aux cordages qui le surmontent. Mais, quand on est arrivé

5 à l'extrémité, on n'a plus devant soi qu'une barre de ^

bois, ronde et lisse. Il faut chevaucher sur ce bâton, -f " ^ en le serrant entre la poitrine et les genoux, les mains l

étant occupées à saisir la voile qu'on veut haler et ramener. On dit que maintenant, dans les grands

10 navires de guerre, la précaution est prise de tendre,

au-dessous du boutjdehors, un grand filet, comme on -/ V. en voit dans les cirques où, en cas de chute, le filet reçoit l'acrobate précipité du haut de son trapèze. Mais, au Jean-Bart, nous ne connaissons pas en-

15 core ces perfectionnements, et le brave Kervarec en a supporté les conséquences.

Au moment où il allait enfin attraper le cordage qui retient le grand foc, la voile, secouée par le vent, est venue le souffleter en plein visage, et cela si

20 violemment qu'il a lâché prise, et qu'il est tombé, en avant du navire, dans le gouffre béant où il a disparu pendant quelques instants . . .

— "Machine en arrière!" a crié aussitôt le com-

' mandant, afin que le bâtiment ralentît sa marche. ^

25 Autrement on aurait risqué soit d'écraser le malheureux, que je voyais se débattre, en nageant comme un désespéré, soit de s'écarter trop vite et de rendre ainsi tout secours impossible.

— "Vite! une bouée à la mer!" a-t-il ajouté.

/v\(\ ^ La bouée de^sauvetage est une couronne, ou un

plateau de liège, ou de tôle creuse, qui surnage et qui peut supporter le poids d'un homme. Si Kervarec réussit à s'y cramponner, il n'épuisera plus r.es forces à nager, et pourra attendre, quelques

"VITEl UNE BOUÉE À LA MER!"

minutes de plus, le canot qu'on va envoyer à son secours.

Avec une rapidité extraordinaire, la chaloupe de sauvetage est descendue et mise à l'eau. Un lieu- lo tenant y saute, prenant avec lui quelques hommes de bonne volonté, choisis parmi les plus intrépides.

Nous suivons des yeux, avec anxiété, les mouve-

ments du canot. Une forte lame vient de s'abattre sur lui et de le recouvrir. Va-t-elle le faire chavirer "~\ et l'engloutir? . . . Non, par bonheur, le canot est intact. Nous l'apercevons qui rebondit sur la crête

5 des vagues. Kervarec est encore loin. Mais il nage toujours . . . Bravo! la bouée s'est assez rapprochée de lui pour qu'il puisse la saisir . . . Encore quelques vigoureux coups de rame et le canot l'aura rejoint . . . C'est chose faite! Le naufragé a été

10 saisi par ses sauveteurs, et l'embarcation revient vers nous.

Maintenant, il faut aborder le navire. Ce n'est pas chose facile: car la mer est mauvaise, et, malgré tous les efforts que font les rameurs, on dirait qu'une

15 puissance invisible s'obstine à les éloigner de nous. Enfin, les voilà à quelques mètres. On leur jette, en toute hâte, des cordes qui ont des nœuds coulants au bout. Ces cordes, par l'autre extrémité, sont solidement fixées à bord. Les matelots de la

20 chaloupe les saisissent, l'un après l'autre, et, en

quelques minutes, on a hissé et déposé sur le pont,

avec tous ceux qui sont allés exposer leur vie, le

malheureux qu'ils ont arraché à la mort.

Il était temps! Dans quel état ils nous le rame-

25 nent, le brave Kervarec. Il est à demi mort, tout

grelottant, asphyxié par la grande quantité d'eau -^w^ qu'il a avalée. Il reste inerte, les dents serrées, les lèvres bleues. Le médecin. du bord ne paraît pas

absolument rassuré. Il prend tout de suite toutes les précautions et donne tous les soins nécessaires. — "Enfin, il respire! s'écrie-t-il tout joyeux. Tout est sauvé! Quelques heures de repos, et il sera prêt à reprendre son service; et peut-être, 5 ajouta-t-il souriant et en regardant les sauveteurs, en état de vous rendre à vous-mêmes, à l'occasion, 'e service que vous lui avez rendu aujourd'hui. Il peut se vanter de l'avoir échappé belle! Il faut des bras forts comme les vôtres pour que la mer nous 10 ait rendu sa proie. Mais 'à cœurs vaillants, rien d'impossible!' n'est ce pas, Jossic?"

13 juillet. — Voilà quatre jours que nous naviguons lentement, sans forcer la vitesse. Où sommes-nous? Nous avons laissé à notre gauche le 15 golfe de Gascogne, et nous longeons depuis hier les côtes d'Espagne et de Portugal. Il nous a même semblé apercevoir, le temps étant très clair, le profil du cap Finisterre, dont le nom m'a rappelé agréablement celui du département où je suis né. 20

Mais, ce qui m'a rappelé encore bien plus les souvenirs du pays, c'est la conversation que j'ai surprise ce matin, pendant que je me promenais sur le , o pont, et que les aspirants déjeunaient déjà dans leur

«\ "^^ carré. A la première phrase que j'ai entendure, j'ai as

compris qu'il s'agissait, de moi. C'est un aspirant qui m'a témoigné quelque amitié: j'ai reconnu sa voix.

"C'est une folie, disait-il: ce pauvre petit croit

5 encore qu'il retrouvera son père. Il ne faut pas le contrarier dans son espérance; mais vous avouerez qu'il nourrit un espoir illusoire. Est-il vraisemblable que son père, dont il n'a pas eu de nouvelles depuis quatre ans, soit encore en vie!"

10 Je sais qu'il est mal d'écouter aux portes: mais la curiosité a été la plus forte; et, collant l'oreille contre la porte du carré, j'ai recueilli la suite de l'entretien.

— " Invraisemblable, tant que vous voudrez, di- 15 sait l'autre aspirant, mais c'est cependant possible.

. . . Tenez, je vais vous raconter une histoire qui vous le prouvera.

"Il y avait une fois ....

— "Ah! ah! c'est un conte de fées," interrom- 20 pirent les assistants, peu disposés à la crédulité.

Mais le narrateur continua sans se troubler:

— "Il y avait une fois, dans un petit port d'Angleterre, un brave pêcheur qui s'appelait Enoch Arden. Il était marié, il avait deux enfants; et les années

25 coulaient, joyeuses et douces, pour cette pauvre famille: années de santé, d'honnête travail et de mutuelle affection. Mais tout ce bonheur, hélas! se brisa brusquement. Un jour, Enoch tomba du

haut d'un mât et se cassa la jambe. Incapable de continuer son rude travail de pêcheur, il se décida à vendre son bateau. Avec Pargent, il acheta à sa femme un petit fonds de commerce d'épicerie, pour la faire vivre, elle et sa petite famille. Et lui-même, 5 acceptant un emploi de maît re d'é quipage sur un navire de commerce qui partait pour la Chine, il s'embarqua pour essayer d'aller faire fortune dans l'Extrême-Orient.

"Mais les mois, les années passent; et on n'a plus 10 de nouvelles d'Enoch Arden. Sa femme Annie se désole; elle s'obstine à espérer contre toute espérance; elle refuse de se remarier. Pourtant, après dix ans d'attente vaine et de lutte contre la misère, désespérant du retour d'Enoch, se croyant défini- 15 tivement veuve et ayant en apparence toutes les raisons de le croire, elle finit par céder aux instances d'un de ses voisins, un brave homme, honnête et riche: elle l'épouse, bien que le souvenir de l'absent, pour toujours disparu, ne l'abandonne jamais. 20

"Pendant ce temps, qu'est devenu Enoch? Les premiers temps de son voyage ont été heureux. Il faisait un commerce prospère dans un port d'Orient. Il gagnait quelque argent. Il travaillait dur et économisait de son mieux. Et déjà, pensant au retour 25 désiré, il avait acheté des jouets, entre autres un dragon chinois tout doré, pour les rapporter à ses enfants.

"Mais le navire sur lequel Enoch s'était embarqué, pour revenir au pays, fit naufrage dans la mer des Indes. Enoch fut jeté dans une île déserte, et y passa de longues années. Comment réussît-il à

5 vivre? Avait-il à sa disposition, comme Robinson Crusoe, les débris de son vaisseau naufragé? Ou bien trouva-t-il dans un terrain naturellement fertile les ressources nécessaires à son existence ? Toujours est-il qu'il vécut ainsi une dizaine d'années,

10 jusqu'au jour où un navire anglais aborda par hasard dans l'île inconnue, et recueillit le malheureux Enoch.

"Il revint défiguré, vieilli, dans sa petite ville. Personne ne le reconnut. Sans savoir qui il est, on

15 lui raconte les affaires du village; et il comprend combien il est plus malheureux encore qu'il ne pensait: il apprend que sa femme s'est remariée. Et alors Enoch, ce mort revenu à la vie par un sacrifice sublime, prend la résolution de ne pas dévoiler son

20 nom. Plutôt. que de troubler le bonheur nouveau de

sa femme, qui n'est plus la sienne, et de ses enfants,

qui ne le reconnaîtraient plus, il se laisse mourir!"

— " Mais c'est un roman que vous me contez là,

un roman du poète anglais Tennyson! . . .

25 — "Oui, c'est un roman; mais les romanciers et les poètes disent quelquefois la vérité. D'ailleurs, ajouta le narrateur, si les fictions des poètes ne vous satisfont pas, voici des faits, N'avez-vous pas en-

tendu parler des îles Crozet? On aflSrme que la plus grande de ces îles a donné asile, pendant près de deux ans, à l'équipage naufragé d'un baleinier, jusqu'à ce qu'il fût recueilli par un navire qui passait dans ces parages. Les îles Crozet sont situées 5 au sud de Madagascar, dans l'océan Antarctique. Elles sont à peu près stériles: leur végétation ne conf> siste qu'en quelques buissons rabougris. Et cepen-

"■^ dant, toute cette petite colonie de marins, grâce à

la pêche, a pu y vivre deux ans et y attendre le pas- w sage du vaisseau qui devait l'emmener . . ."

A ce moment il vint du monde sur le pont et je dus m'esquiver, sans entendre la fin d'une conversation qui m'intéressait beaucoup. Tout de même,

v^^' nie disais- je, en remontant dans les cordages, ce 15 n'est pas moi qui ferai comme les amis d'Enoch; et si je retrouvais mon père, même dans deux ans, dans cinq ans, je le reconnaîtrais, quelque changé qu'il soit, j'en suis bien sûr.

15 juillet. — Hier, toute la journée, nous avons 20 été en fête. Tout ce qu'on peut imaginer à bord d'un navire pour célébrer dignement l'anniversaire national du 14 juillet, nous l'avons fait.

D'abord, le matin, on a tiré une salve de 21 coups de canon, 25

Le Jean-Bart a été pavoisé de la tête aux pieds. -y

Des drapeaux partout, au plus haut des mâts, sur les bastingages, à tous les sabords. Et nous-mêmes, ^C^^ après avoir revêtu nos habits de fête, avec nos cols 5 bleus, nos vestes blanches, et nos joues rouges comme des pivoines, empourprées par le soleil du midi, nous paraissions avoir arboré les trois couleurs.

Les tables ont été servies avec plus de soin que 10 de coutume; la ration de vin a été doublée. On a bu, on a crié: "Vive la France! Vive la République!" On a dansé sur le pont.

Mais les choses sérieuses n'ont pas été oubliées. A deux heures, le commandant^ en second nous a 15 réunis:

— " Nous ne saurions mieux célébrer la fête de la France, a-t-il dit, qu'en rappelant le souvenir de quelques-uns de ceux qui l'ont honorée par leurs services. Je vais donc vous raconter l'histoire de Jean 20 Bart, le patron de notre navire."

D'abord Jean Bart s'était signalé par ses exploits, dans les parages mêmes où nous sommes. Nous dépasserons sans doute demain le cap Saint- Vincent, la pointe sud -ouest de l'Espagne. C'est là, en 25 juin 1693, il y a environ deux cents ans, qu'eut lieu une grande bataille, où la flotte française, sous les ordres de Tourville et de d'Estrées, prit une glorieuse revanche de la défaite de la Hougue, subie

P année précédente sur les côtes de Bretagne. Jean Bart contribua, pour sa bonne part, à détruire une flotte ennemie de 140 navires marchands, que les Anglais et les Hollandais envoyaient à Cadix et à Smyrne. A lui seul, il brûla six vaisseaux, dont le 5 plus petit était armé de 24 canons. Jean Bart a bataillé aussi dans les environs de Gibraltar, où f\^ ^ nous allons, dans un ou deux jours, aborder et stationner. . . .

^ ^ -^ Mais, en 1693, il n'en était pas à son coup^'essai. 10 Né à Dunkerque, en 1651, fils d'un pêcheur, disent - les uns, d'un armateur, disent les autres, il com-

^' mença, dès l'âge de douze ans, sa vie de marin. Il

fut d'abord corsaire, et il devint la terreur des commerçants de la Manche et de la mer du Nordr En 15 une seule année, en 1676, le nombre de ses prises s'éleva à 17 bâtiments.

De tous les traits de courage et d'audace, qui sont si nombreux dans la vie de Jean Bart, en voici deux qui m'ont, particulièrement frappé. 20

En 1689, Jean Bart naviguait dans la Manche, avec son ami Forbin, un autre marin, aussi intrépide que lui. Forbin, né en Provence, en 1656, /^ ^ s^tait sauvé, à quatorze ans, de la maison paternelle, en sautant par une fenêtre, afin de suivre sa 25 vocation et de rejoindre à Marseille une galère que commandait son oncle. Il se lia d'amitié avec Jean Bart, et il fut le compagnon de sa vie aven-

tureuse. Donc, en 1689, ils commandaient deux petites frégates, et ils avaient ordre d'escorter un convoi de vingt navires de commerce. Deux gros vaisseaux anglais leur barrant le passage, Jean Bart 5 et Forbin les attaquent, sans se soucier de la disproportion de leurs forces, et ils les occupent pendant deux heures. Plus des deux tiers des équipages français sont tués; Jean Bart et Forbin, euxmêmes, grièvement blessés et obligés de se rendre

10 aux Anglais. Mais qu'importe! le convoi de marchandises était sauvé . . . Emmenés prisonniers en Angleterre, à Plymouth, ils scient avec des limes les barreaux de leur prison; ils s'évadent, pendant la I nuit, dans un petit canot qu'ils détachent du rivage,

15 et traversent la rade au milieu des vaisseaux anglais. Enfin, après quarante-huit heures de traversée, ils débarquent sains et saufs à Saint-Malo.

Une autre fois, en Danemark, Jean Bart, avec l'imprudence et la bonne foi d'un homme de cœur,

70 avait accepté l'invitation d'un capitaine anglais, qui lui offrait à déjeuner, à bord de son navire. Le repas terminé, Jean Bart veut prendre congé de son hôte, et le remercie:

— "Vous êtes mon prisonnier, lui répond l'An- 25 glais. J'ai juré de vous prendre et de vous conduire en Angleterre."

— "Ah! c'est comme cela? s'écrie Jean Bart.

Nous allons bien voir."

Et il se précipite comme un fou sur le pont, renverse les matelots sur son passage, et crie très fort: "A moi! à moi!" afin d'être entendu des marins de son navire qui stationne près de là. Puis, apercevant un baril de poudre en avant du vaisseau, il 5 saisit une mèche, l'allume, la pose au-dessus du baril, et regardant fièrement l'auteur de l'indigne

-X- trahison qu'il a su déjouer: "Si vous me touchez, lui dit-il, le bâtiment saute avec vous!"

Les Anglais n'osent s'approcher. Et, pendant ïo qu'ils hésitent, les compagnons de Jean Bart se sont jetés dans une chaloupe, à l'appel de leur capitaine.

\-^ Ils montent à l'abordage, armés jusqu'aux dents, fet s'emparent du vaisseau anglais, que Jean Bart ramène triomphalement à Dunkerque. *«

17 juillet. — Quand on tourne la page, dans l'histoire de France, comme dans l'histoire de tous les pays du monde, on passe souvent du récit d'une victoire à celui d'une défaite. Avant-hier, nous célébrions les exploits de Tourville au cap Saint- Vincent. Aujourd'hui nous voici en face de Trafalgar, où la marine française, en 1805, a subi im terrible désastre. Trafalgar est un petit cap, qu'il serait possible d'apercevoir à notre gauche, si nous nous rapprochions un peu des côtes d'Espagne.

C'était sous le premier empire. Napoléon F^, qui a toujours fait la guerre, la faisait cette année aux Anglais, sur terre et sur mer. Les Espagnols étaient alors nos alliés. Le 21 octobre 1805, l'amiral 5 français Villeneuve rencontra la flotte anglaise, peutêtre à Pendroit même oîi en ce moment le Jean-Bart fend les flots. Il disposait de ^^ vaisseaux, 5 frégates et 2 bricks. Les Anglais n'avaient à mettre en ligne que 27 navires: mais ils avaient à leur tête

10 Nelson, le fameux homme de mer, qui, à lui seul, valait une flotte.

Le navire anglais, sur lequel Nelson avait arboré son pavillon, la Victory, prend le premier Toffensive, et cherche à rejoindre le vaisseau amiral fran-

15 çais, le Bucentaure. Mais pour cela il lui faut avoir raison du Jledoutable, qui se jette en travers, pour lui barrer le passage. Les deux vaisseaux s'accostent. L'équipage français, commandé par le brave capitaine Lucas, lance ses grappins d'abordage sur ^."^

20 la Victory. On se bat presque corps à corps, de vaisseau à vaisseau. Et pendant qu'à bâbord les \. matelots du Redoutable, grimpés dans les haubans ( et dans les hunes, dirigent sur le pont de la Victory un feu meurtrier, le Redoutable a aussi à se défendre

25 à trjbord, et canonne de ce côté un autre navire an- ^ glais, le Téméraire.

Le pont de la Victory est couvert de morts et de mourants. Nelson, impassible, debout sur le gail-

{^ lard d'arrière, donne des ordres à ses matelots et ^^ ^ défie la mitraille. Mais son heure était venue: une balle, partie des hunes du Redoutable, l'atteint à Tépaule. Il tombe sur ses genoux; il essaye de se soutenir avec son bras gauche, le seul qui lui reste. 5 Il se sent perdu.

— "Les Français en ont fini avec moi!" dit-il à son second.

V5. En effet, on l'emporte dans sa cabine, défaOlant

et à moitié mort. Le pont se vide en un instant, 10 tant l'émotion est vive dans l'équipage du grand amiral anglais.

Le capitaine Lucas, qui ne comprend pas ce qui se passe, mais qui voit que le moment est favorable, au milieu du désordre de ses adversaires, pour tenter 15 (\ ^ l'abordage, fait abattre sa grande vergue, afin d'établir comme un pont de communication entre les deux navires.

Hélas! au moment où, suivi de son lieutenant et ^^ ^^ de quelques hommes d'élite, il va toucher le bord 20 j ennemi, une épouvantable bordée de mitraille, lan-

cée par le Téméraire, s'abat sur ses compagnons et sur lui; et près de deux cents Français tombent morts ou blessés.

A partir de ce moment, la fortune tourne déci- 25 dément contre nous. D'autres vaisseaux anglais viennent seconder le Téméraire. La lutte est désormais impossible. Deux mâts du Redoutable tom-

bent sur le pont; son artillerie est démontée; le gouvernail est hors de service; Peau s'introduit dans la cale par de grands trous. Ce qui est plus grave encore, son commandant, le capitaine Lucas, est 5 frappé à mort. Sur 540 hommes d'équipage, 522 sont morts ou blessés. Il n'y a plus qu'à s'avouer vaincu, et à amener son pavillon.

La bataille ne nous est pas plus favorable sur les autres points. Dans la ligne centrale du combat,

xo d'où la Victory et le Redoutable se sont écartés en se poursuivant, le Bucentaure est aux prises avec plusieurs bâtiments anglais; il supporte un feu écrasant, et se défend avec désespoir. L'amiral Villeneuve voit son navire perdu: il veut se jeter dans

15 une chaloupe, pour aller arborer son pavillon sur un autre vaisseau, et continuer le combat. Mais toutes les embarcations ont été écrasées par la chute de la mâture. Il se résigne à se rendre: il n'avait pas su mourir! . . . Deux ans après, en 1807, dis-

20 gracié par Napoléon P^, il se tuait, en s'enfonçant une longue épingle dans le cœur.

De toutes parts, les Français et les Espagnols étaient battus, malgré des prodiges de valeur. Nous avions perdu sept mille hommes, ce qui montrait

25 bien avec quelle énergie on s'était défendu.

18 juillet. En rade de Gibraltar. — Cette page de mon journal sera beaucoup mieux écrite que les autres. C'est que, depuis ce matin, nous faisons

\]^ escale à Gibraltar; nous sommes au repus, et ma main n'a plus de mal pour tenir la plume; pendant

A quelques jours, plus de roulis ni de tan^ge!

On a jeté l'ancre, à six heures du matin; et, après avoir mis tout en ordre à bord, nous avons eu la per- 5 mission de descendre à terre. Dans le port, notre canot s'est glissé à travers une multitude de bâtiments. Il y en a de français aussi; et, en passant,

"^ nous avons levé nos bérets et poussé des vivats,

pour saluer un navire marchand de Marseille, qui 10 part, nous a-t-on dit, pour nos colonies du Sénégal ou du Congo.

C'est bon de revoir des Français! C'est bon aussi, quelque passion qu'on ait pour la mer, de retrouver la terre, le "plancher des vaches." La ville 15 nous a peu intéressés: nous n'y sommes guère restés que le temps d'aller au bureau de poste jeter des lettres. J'ai envoyé à ma mère tout ce que j'ai déjà écrit de mon journal, en y ajoutant quelques mots bien tendres. Mais quelle joie de courir dans 20 la campagne, -pendant l'après-midi, de nous asseoir au pied des arbres, de nous rouler dans les herbes, de ramasser des fleurs!

La végétation ne ressemble pas, sur cette côte méridionale de la péninsule espagnole, à celle de nos 25 côtes de Bretagne. On voit tout de suite, aux plantes exotiques, aux arbustes, qui poussent dans les environs de Gibraltar que nous ne sommes qu'à

quelques kilomètres des rivages d'Afrique. En face de nous se dresse la ville de Ceuta, sur le littoral du Maroc, dont les rochers commandent fièrement l'autre côté du passage qu'on appelle le détroit de Gi- 5 braltar. La nature a fait ici d'elle-même, entre l'Europe et l'Afrique, ce que les hommes, au prix de bien des travaux, ont créé à Suez, entre l'Asie et l'Afrique: une coupure entre deux continents, une sorte de canal, par où peuvent passer les vaisseaux,

10 et qui sert de communication entre deux mers.

Gibraltar est le seul point de la péninsule qui n'appartienne pas aux Espagnols ou aux Portugais. Les Anglais s'en sont emparés par surprise, en 1705, pendant la guerre de la succession d'Espagne. Le

15 traité d'Utrecht, en 17 13, ratifia cette conquête; et, malgré les efforts que les Espagnols, d'accord avec la France, ont tentés pour le reprendre, en 1785, Gibraltar est resté aux Anglais. Et ils ne le lâcheront pas: par là, en effet, ils ont dans les mains

20 les clés de la Méditerranée, de même qu'autrefois, en se maintenant à Calais qu'ils possédèrent si longtemps, ils tenaient la France par un bout.

Les anciens, les Grecs croyaient que c'était ici la fin du monde. C'est ce qu'ils appelaient les co- 25 lonnes d'Hercule, la limite extrême que ne pouvaient franchir les plus aventureux navigateurs. L'une des colonnes était le rocher de Gibraltar; l'autre, le rocher de Ceuta. Aujourd'hui, le détroit de Gi-

braltar, par oh Ton va de T Océan à la Médîterrannée, est devenu le passage maritime le plus fréquenté peut-être de tout Tunivers. C'est en effet le chemin qui mène en Amérique les riverains de la Méditerranée, et qui, dans l'autre sens, conduit 5 vers rinde et l'Orient la plus grande partie des navires provenant de la Grande-Bretagne, de la Hollande, du nord de PEurope, et aussi ceux du littoral français de l'océan Atlantique.

Port de commerce assez important, Gibraltar est 10 surtout une place de guerre imprenable, au pied d'un bloc isolé, de 429 mètres de hauteur. Nous en avons escaladé les pentes. Par toutes les fissures et les crevasses du rocher, poussent de jolies fleurs sauvages. Mais, dans des ouvertures plus grandes, il 15 y a des canons qui montrent leurs gueules, et que les Anglais ont installés dans des galeries intérieures, creusées aux flancs de la montagne.

Une des curiosités de Gibraltar, c'est qu'il y a des singes, de grands singes de quatre à cinq pieds de 20 haut, qui gambadent sur la falaise. Il n'y en a pas beaucoup, par exemple: on les compte. Ils ne sont pas plus de vingt-cinq, en tout. Les singes de Gibraltar sont les seuls qui vivent en liberté sur le continent européen, aujourd'hui du moins: car 25 en fouillant les terrains tertiaires, on a trouvé des singes fossiles, en Angleterre, en Grèce et même en France.

En revenant de nos courses à travers champs, nous nous sommes arrêtés, le soir, sur la grande place. Une musique militaire jouait Pair national anglais. Nous avons eu plaisir à Pen tendre: mais 5 combien nous aurions préféré écouter la Marseillaise, non pas seulement parce qu'elle est plus belle, mais parce qu'elle est française!

19 juillet. — La journée a été surtout employée à embarquer toutes les provisions prises à Gibraltar

10 et nécessaires pour ravitailler le Jean-Bart: charbon pour la machine, vivres pour les hommes; et nous sommes restés à bord pour mettre chaque chose en place. Mais un incident amusant et inattendu nous a égayés tout le jour. Ce matin, lorsque nous re-

15 montions de la batterie, en nous frottant les yeux et ^ encore un peu endormis, nous avons aperçu dans la mâture quelque chose de tout noir et de tout velu, qui grimpait le long des cordages. Nous nous regardions étonnés, nous demandant ce que cela pou-

î2o vait bien être.

— " J'y suis, a dit Jossic, le docteur a acheté hier, dans un magasin de Gibraltar, une vieille peau de singe. Ce galopin de Marius s'en sera emparé, bien sûr, et il s'est déguisé avec cet accoutrement, qui

25 lui va d'ailleurs comme un gant. Et tenez, le voilà qui nous fait une grimace, et qui se moque de nous! . . ."

Mais l'explication n'était pas sérieuse: Marius

arrivait précisément à ce moment, derrière nous. Il ne pouvait être à la fois dans les mâts et sur le pont.

Il fallut bien se rendre à Tévidence, et reconnaître que nous avions affaire à un vrai singe, tout pareil à 5 ceux que nous avions entrevus la veille sur les rochers de Gibraltar.

Mais comment est-il là? Comment est-il venu?

Qui Ta amené? Ces questions donnèrent lieu à toutes sortes de commentaires, et ce fut pendant 10 quelques minutes un feu roulant d'explications plus ou moins plaisantes.

— " Je sais ce que c'est, dit Marius, encore un peu vexé d'avoir été confondu avec un singe. Ce pauvre animal s'ennuyait à Gibraltar, avec ces mau- 15 dits Anglais: il avait le mal du pays; et, pour revenir auprès des siens, il se sera embarqué avec nous."

Ces plaisanteries auraient pu durer longtemps. Mais, voyant l'émoi général, un aspirant a bien 20 voulu nous donner le mot de l'énigme. Le commandant est allé hier faire visite au gouverneur de Gibraltar, un officier supérieur de la marine anglaise. Il en a reçu le plus gracieux accueil: les marins français sont partout certains de rencontrer une récep- 25 tion sympathique. Mais il paraît que le commandant avait déjà eu des relations particulières avec le gouverneur anglais, auquel il a rendu des services

pendant la campagne de Crimée, alors que les Français et les Anglais combattaient ensemble. Bref, après une entrevue des plus cordiales, le gouverneur a dit à notre commandant: — "Je voudrais bien 5 qu'il vous convînt d'accepter un souvenir de moi." Très embarrassé, notre commandant a d'abord refusé. Mais, comme son hôte insistait, il a fini par lui dire: — "Eh bien! il me serait agréable, ne serait-ce que pour amuser mon équipage, d'emmener

10 avec moi un de vos singes." Chose dite, chose faite: et voilà comment nous avons un passager de plus à bord du Jean-Bart.

Depuis qu'on sait que le singe, que nous appelons Joko, est le favori du commandant, tout le monde

15 dans l'équipage lui fait risette. C'est à qui lui ap- v-Ç^* portera des noix et des noisettes, ou des morceaux de sucre. Il est fort divertissant, quand il casse la noix, jette dédaigneusement la coque et avale le contenu ; très amusant aussi, quand on lui fait des aga-

20 ceries, et qu'il se met en colère: alors il bondit,

comme un forcené, de cordage en cordage. Nous

avons toujours peur qu'il ne tombe dans l'eau, et

qu'il ne nous faille crier: "Un singe à la mer!"

Ce ne sont pas les bons soins qui lui manqueront,

25 pour qu'il s'acclimate chez nous; et tout fait prévoir que, s'il fait la joie des matelots, il n'aura pas non plus à se plaindre d'eux. Ce n'est pas la première fois que des singes font partie de la cargaison d'un navire.

21 juillet. — Après trois jours de repos, nous voici de nouveau en marche. Nous allons parcourir toute la Méditerranée, ne devant nous arrêter qu'à Alexandrie ou à Suez: quinze jours de traversée au moins. . 5

La Méditerranée me paraît encore plus belle que rOcéan, avec ses flots bleus, sous un ciel plus bleu encore. Il ne faut pourtant pas s'y fier, à ce grand lac, qui diffère de l'Océan en ce qu'il n'a ni flux, ni reflux, mais qui, avec ses lames courtes, avec ses 10 vents violents, est aussi dangereux et aussi perfide que lui.

Si nous ne savions pas que nous longeons les côtes d'Afrique, ce qui nous est arrivé ce matin aurait suffi à nous l'apprendre. 15

— "Regarde donc! m'a crié l'ami Marius. Voistu, à tribord, ce petit nuage noir qui s'avance vers nous, comme un nuage de grêle ? Quelle forme singulière! Tantôt il s'allonge, tantôt il se rapetisse. «- Et comme il marche vite!" 20

Quelques minutes après, le nuage étrange crevait sur nous, non pas en gouttes de pluie, mais sous forme de milliers et de milliers de sauterelles. Les mâts, les voiles, le pont, les bastingages en étaient couverts. C'était une véritable inondation vivante; 25 et il a fallu plusieurs heures pour nous débarrasser de ces vilaines bêtes, qui s'accrochaient partout, à nos vêtements, à nos cheveux.

Un seul homirtfe à bord s'est réjoui de cette visite inattendue: c'est notre médecin, grand amateur d'insectes, dont il fait collection.

— " Voyez- vous, nous dit-il, ce petit insecte: un

5 seul ne pourrait pas grand'chose. Mais, comme il se multiplie d'une façon prodigieuse, il devient, quand il y en a des milliers ensemble, un des fléaux dévastateurs les plus terribles que l'on connaisse. Les sauterelles, en Algérie, forment de véritables

10 armées. Nées dans le Sahara, comme la nourriture leur manque dans le désert, elles viennent, par bandes affamées, se jeter sur les plantations de l'Algérie, sur les champs de blé, sur les vignes. Elles rappellent ces invasions de peuples barbares qui, au

15 commencement de l'ère chrétienne, ne se trouvant pas bien dans leur pays inculte et sauvage, émigraient en hordes vers l'Europe civilisée de l'occident. Quand les sauterelles s'abattent en masse sur une route, elles empêchent la circulation, et on

20 a vu des trains de chemin de fer arrêtés par elles. "Tous les moyens sont employés pour les combattre: mais, pour des millions de sauterelles que l'on parvient à détruire, il y en a des milliards qui survivent et continuent leur œuvre de dévastation.

25 Parfois, on se contente de les effrayer, en frappant ' sur des chaudrons de cuivre, sur des casseroles, en faisant beaucoup de bruit. Tantôt, on arrose de ^pétrole les broussailles où elles se sont posées, et on

les brûle vives. Tantôt, on envoie contre elles des escadrons de cavalerie, des bataillons d'infanterie qui les écrasent sous leurs pieds. On a aussi imaginé, dans ces derniers temps, de tendre, au-devant de leurs tribus voyageuses, de grandes bandes de 5 toile, qui, s'élevant à quelques mètres du sol, font une espèce de barrière: elles viennent s'y jeter par masses, et on- profite de cet arrêt pour les écraser. C'est tout de même vexant, pensions-nous, que ces maudites bêtes puissent faire tant de mal, et que 10 ^'^^'^ l'homme ne soit pas encore parvenu à avoir raison d'elles. — "L'union fait la force!" nous a dît sentencieusement Jossic; "c'est parce qu'elles marchent toutes ensemble qu'elles sont si puissantes.". Et il nous a rappelé — car Jossic sait tout — que i^s les désastres qu'elles occasionnent n'étaient pas chose nouvelle. Il est question, en effet, de sauterelles dans la Bible, oîi une invasion de ces insectes est comptée comme la huitième plaie d'Egypte.

23 juillet. — Depuis que nous naviguons sur la 20 Méditerranée, il nous semble que nous sommes de nouveau chez nous. La France est là-haut, dans le nord, à notre gauche, PAlgérîe, cette autre France d'Afrique, est à notre droite, à quelques kilomètres. Et les commimications sont incessantes et faciles ^

entre les deux rives de notre patrie. Mais, comme pour nous rappeler que la Méditerranée n'est pas une mer exclusivement française, un grand paquebot anglais vient précisément de nous dépasser. Il 5 a fait, comme nous, escale à Gibraltar. Son prochain mouillage sera sans doute Tîle de Malte, cet autre rocher anglais, oîi il n'y a de terre végétale que celle que les indigènes vont chercher en Sicile; mais où l'Angleterre a établi une forteresse inex-

lopugnable, d'où elle commande encore à la Méditerranée.

Combien de vaisseaux n'a-t-elle pas engloutis, cette Méditerranée aux eaux transparentes, d'un bleu de saphir! . . . Combien n'a-t-elle pas porté de naviga-

î5 teurs, dont le passage n'a laissé aucune trace, cette mer dont les rives ont vu se développer quelquesunes des plus brillantes civilisations de l'humanité, et qui, de toutes les mers du globe, a été la première fréquentée!

20 Ici ont navigué les Grecs, les Romains, les Carthaginois, au temps où les plus grandes embarcations étaient de petites galères qu'on hissait à mains d'homme sur le sable du rivage.

Plus tard, ce sont les croisés et leurs grandes ex-

25 péditions qui s'aventurèrent sur la Méditerranée, au cri de: "Dieu le veut!" C'est le roi Louis IX, qui, parti d'Aigues-Mortes, alla débarquer sur la côte d'Afrique, tout près de Tunis, pour y mourir de la

peste, en 1270. Aujourd'hui, la Tunisie est presque une terre française. Après des campagnes brillantes contre les Kroumirs, cette tribu belliqueuse, installée sur les frontières de l'Algérie, qui envahissait à chaque instant notre territoire, les soldats de la Ré- 5 publique française ont campé, en 1880, à deux kilomètres du palais du bey de Tunis; et, depuis lors, le bey y ayant consenti, la Tunisie, placée sous notre ' protectorat, est devenue comme un prolongement de la France d'Algérie. 10

Dans des temps plus rapprochés de nous, les mêmes vents qui en ce moment contrarient notre traversée, les vents du nord, chargés de pluie, qui nous poussent vers les rives d'Afrique où nous ne devons pas aborder, ont favorisé la marche vers i: Alger des navires français qui, en 1830, sont allés conquérir l'Algérie: conquête qui a donné à notre pays la plus belle de ses colonies, un territoire qui, par sa superficie de 670,000 kilomètres carrés, égale et dépasse même celui de la France européenne. 20

Bien avant 1830, d'ailleurs, nos compatriotes

avaient déjà porté sur les côtes d'Afrique la crainte

et le respect du nom français; et, dès le xvii® siècle,

les flottes de Louis XIV, incendiant Tunis et Alger,

^ avaient mis, pour un temps, à la raison les pirates 25

'^ africains qui infestaient la Méditerranée.

C'est de cette époque que date le dévouement d'un officier français, moins connu que Régulus, le

consul romain, mais qui a pourtant montré le même héroïsme. Prisonnier du dey d'Alger, le capitaine Porcon de la Barbinais fut mis en liberté provisoire, à condition qu'il apporterait au roi de France des 5 propositions de paix et s'emploierait à les faire accepter. On lui avait fait prêter serment de revenir, s'il ne réussissait pas. Or, la proposition était inacceptable: Porcon le savait. Il va à Saint-Malo, met ordre à ses affaires; puis, sans hésiter, quoiqu'il

10 ne puisse douter du sort qui l'attend, il revient à Alger. Le dey lui fit couper la tête. De même, deux mille ans auparavant, pour faire expier à Régulus l'insuccès de ses négociations, qu'il avait volontairement fait échouer, ne voulant pas compro-

15 mettre par un traité désavantageux l'honneur de Rome, les Carthaginois l'enfermèrent, dit-on, dans un tonneau garni de clous, qu'ils firent rouler du haut d'une montagne! . . .

ler août. — Voilà plusieurs jours que j'ai dû aban-

20 donner mon journal. A la suite d'une série de mau-^

vais temps, j'ai eu les doigts tout meurtris par le ÎS^^ maniement des voiles. On m'a dispensé de toute manœuvre: et me voilà occupé à ne rien faire. Mais je n'ai pas perdu mon temps. Grâce à Jossic

25 surtout, qui s'est constitué mon professeur, et qui

m'a expliqué en détail tout ce que coniporte le mé- ^^ canîsme d'un bateau à vapeur, j'ai appris avec précision beaucoup de choses, que j'ignorais, ou que je

ne savais que vaguement, ce qui revient à peu près au même. Ne pouvant utiliser mes mains, j'ai fait travailler ma tête.

5 août. — Que de chemin parcouru depuis que nous avons quitté Gibraltar! Ce matin, je suis re- 5 monté dans ma hune, et Ton m'a dit que nous allions apercevoir les côtes d'Egypte avant d'arriver à Port-Saïd et d'entrer dans le canal de Suez. Il faudra donc bientôt dire adieu à la Méditerranée.

Quelque déserte que soit la mer, quelque isolés 10 que nous nous trouvions dans notre usine flottante, il y a de temps en temps des rencontres qui nous rappellent la terre, et qui nous avertissent que nous avons atteint tel ou tel point de notre navigation. C'est ainsi qu'il y a quelques jours nous avons trouvé i< des pêcheurs de corail: nous étions aux environs de Bone. Plus loin, c'étaient des pêcheurs de thon et de sardine: nous passions au-dessous de la pointe sud de la Sardaigne.

Et ce qui suffirait à nous prouver que nous Ion- 20 geons toujours les côtes d'Afrique, c'est que nous continuons à sentir le souffle brûlant du sirocco. Ce vent du Sahara, qui dessèche les plantes et qui énerve les hommes, est plus tolerable sur mer. Nous nous passerions bien pourtant de sa compagnie. Heu- 25 reusement, les vents du nord viennent souvent tempérer la chaleur et rafraîchir l'atmosphère.

Décidément, nous approchons de l'Egypte. La

vîgîe vient de signaler Alexandrie. Quoiqu'on ne doive pas s'y arrêter, le commandant a donné ordre que le Jean-Bart, quittant la pleine mer, se rapprochât des côtes. Aussi, même à Tceil nu, nous aperce- 5 vons une masse blanche confuse; et les aspirants, .rj avec leurs lunettes, disent qu'ils distinguent des minarets, des palmiers.

Alexandrie est un des plus beaux ports de la Méditerranée; je dirais le plus beau, si je ne voulais

10 pas contrarier Marins, qui, naturellement, donne le premier rang à Marseille.

Pour creuser à nouveau le port d'Alexandrie, le vice-roi d'Egypte, Méhémet-Ali, employa 250,000 ouvriers: 20,000 moururent de chaleur et de fatigue.

15 L'Egypte a toujours été le pays de travaux énormes et des constructions prodigieuses. N'est-ce pas déjà quelque chose de surprenant que l'antiquité même de ce peuple, qui était constitué en nation peut-être 4,000 ans avant Jésus-Christ, et où sub-

20 sistent encore des monuments qui datent de quarante siècles, comme les Pyramides ?

Marins a entendu vaguement parler des Pyramides, et de leur hauteur: et il m'a demandé si, en montant au sommet d'un mât, il ne pourrait pas les

25 apercevoir. Je lui ai répondu que ces montagnes de pierre étaient fort loin du littoral, du côté du Caire; qu'elles n'étaient plus d'ailleurs le monument le plus élevé de la terre, puisque la plus haute

n'a que 142 mètres d'altitude et que la tour Eiffel en a 300. Je lui ai raconté que les Pharaons avaient employé plus de cent mille hommes' à les construire, pendant des années et des années, et que, pour bâtir "C ces fastueux tombeaux, des milliers de vies hu- 5 maines avaient été sacrifiées. La tour Eiffel, elle, a été bâtie en deux ans, et n'a coûté la vie qu'à un tout petit nombre d'ouvriers.

Non, nous ne verrons pas les Pyramides, ni tous les autres monuments du passé qui abondent sur la 10 terre d'Egypte; mais, en nous aidant de la carte que j'ai sous les yeux, je me rends compte du littoral que nous côtoyons. Nous avons déjà dépassé deux des sept embouchures du Nil, une, entre autres, qui n'est remplie que pendant l'été, au moment de la crue du 15 fleuve. La crue a commencé vers la fin de juin: elle n'arrivera à son maximum que vers le 25 septembre. Le Nil est le plus grand fleuve du monde, avec le Mississipi et le Congo: mais il est le seul qui déborde régulièrement chaque année, et qui, par le 20 limon bienfaisant qu'il dépose sur la terre, la fertilise et la féconde. Les eaux rouges et brunes qu'il jette dans la mer par ses sept bouches, et surtout par celles de Rosette et de Damiette, n'arrivent d'ailleurs pas jusqu'à nous: car les flots que nous traversons, 25 éclairés par un soleil de feu, sont toujours bleus et clairs.

Voici maintenant Aboukir, où la flotte française.

après trois jours de lutte, fut battue par les Anglais, par Nelson.

Plus loin, nous trouverons Damiette, dont Louis IX s'empara, en 1248. Plus loin enfin, Port-Saïd,

5 l'endroit où s'ouvre le canal de Suez, qui peut bien être considéré comme une victoire de la France, une victoire sur la nature, puisque ce sont des Français qui l'ont creusé.

7 août. En rade de Port-Saïd. — Ce matin a eu

10 lieu la distribution du courrier de France. Le paquebot venant de Marseille, et qui marche beaucoup plus vite que nous, puisqu'il a fait la traversée de Marseille à Port-Saïd en six jours, est arrivé hier. Quand le vaguemestre est revenu de terre, \r*

15 avec son gros paquet de journaux et de lettres, nous étions en train de déjeuner: c'a été une émotion générale. Chacun se disait tout bas: "Y en aurat-il pour moi?" On ne songeait plus à la distribution de la soupe ou à sa part de viande. On aurait

20 bien volontiers fait le sacrifice de son déjeuner, pour

être au nombre des heureux, qui allaient trouver,

dans une lettre, des nouvelles de leur famille. A

vrai dire, il y en a eu pour presque tout le monde.

Je me suis mis dans un coin, pour être bien seul,

25 et j'ai lu et relu les quatre pages de la lettre de ma bonne sœur Yvonne.

15 juillet. Espoir-sur-Mer. "Que je te le dise tout d'abord, mon cher Yvan, parce que c'est la

chose, certainement, que tu désires le plus savoir: nous allons tous bien, et, comme disent les militaires, nous souhaitons que la présente te trouve de même.

"Il n'y a pas quinze jours que tu es parti, et il 5 nous semble à tous qu'il y a une éternité. C'est que tu es si loin, si loin ! Ce ne sont pas seulement les jours écoulés qui nous séparent de toi: ce sont aussi les distances qui, chaque jour, t'éloignent davantage. Chaque matin, en me levant, je me dis: 10 Voilà encore -quelques centaines de kilomètres de plus entre nous et lui. Quand tu étais à Brest, tu restais parfois six mois sans qu'on te vît à la maison : tu nous manquais moins cependant. Nous te savions à deux pas de nous; en quelques heures, nous 15 aurions pu être à tes côtés. Mais maintenant, s'il t'arrivait du mal, qui donc te soignerait ?

"Hier, une bohémienne est passée, une de ces diseuses de bonne aventure, qui vont mendiant de porte en porte. Tu sais que je ne crois pas à leurs 20 prédictions. Et pourtant, quand elle est partie, toute réconfortée par une bonne tasse de lait, — du lait de notre vache que je venais de traire — et qu'elle m'a crié en s'éloignant: 'Ils reviendront! Ils reviendront!' j'ai été tout émue. Je l'aurais em- 25 brassée, quoiqu'elle soit bien laide ... Et je crois que je serais morte de douleur, si elle m'avait dit au contraire: *Ils ne reviendront pas!'

"Que te dirai-je de nouveau? Nous ne sommes pas comme toi, grand coureur, qui, tous les jours, vois des choses imprévues,- extraordinaires, dont tu nous feras le récit à ton retour. Ici, tout va à Tac- 5 coutume, et nous ne désirons pas du nouveau; car, dans les champs, le nouveau, cela ne peut être qu'un malheur: un orage, qui dévaste les récoltes, une épidémie qui fait périr les troupeaux. Moins ils ont de choses à raconter, les gens de la campagne

10 comme nous, plus ils sont heureux.

"Notre récolte en blé a été bonne. 'C'est la dernière fois que j'aurai fait la moisson, disait ton pauvre vieux grand-père, qui se sent de plus en plus affaibli: mais je n'en ai jamais eu de plus belle et

15 je suis content.' Il y avait beaucoup de gerbes; et, cet hiver, à l'étable ce n'est pas la paille qui manquera pour faire la litière de nos bœufs: ils l'auront bien gagnée, car ils ont rudement travaillé. Le rendement de notre blé a été de douze fois la

20 semence. Le voisin, Paul-Louis, n'a récolté que sept ou huit fois ce qu'il avait semé. Ton grandpère, qui, depuis quelque temps, écouté beaucoup les conseils de M. Pierre et lit sans cesse des livres d'agriculture, prétend qu'il doit ce rendement su-

25 périeur aux engrais qu'il a employés, et aussi au choix qu'il a fait d'un bon grain de semence. Je crois, pour ma part, qu'il y est bien, lui aussi pour quelque chose, ainsi que ton frère aine, par le soin

6o WAN GALL

qu'ils ont apporté au labour, par toutes les peines qu'ils se sont données pour bien préparer la terre. -^-\ ,-^ Mais ton grand-père n'en veut pas démordre: ce ç/^ sont les nouvelles méthodes de fumure et d'ense-

mencement qui ont tout fait. 'Si je vivais seule- 5 ment cinq ans de plus, dit-il, j'arriverais à seize fois la semence.'

"Espérons qu'il vivra assez pour voir cela, le pauvre grand-père!

"Maman, avec le ménage à diriger — nous som- 10 mes sept personnes à habiller et à nourrir — a fort , à faire: mais tu sais qu'il lui faut de l'occupation. Je l'aide de mon mieux; mais je suis surtout préposée à la laiterie; et, tous les matins, je vais vendre le lait de notre vache bretonne dans les rues 15 d'Espoir-sur-Mer. Je rapporte une vingtaine de sous chaque fois; et cet argent-là, nous n'y touchons pas. Maman le place à la caisse d'épargne, pour nous faire une dot, dit-elle, à mes sœurs et à moi. Ces jours-ci, il m'a fallu apporter du lait dans la 20 vieille maison où nous sommes nés. Quand j'ai revu notre cuisine, où père nous berçait, en répétant sa chanson de marin, celle qui commençait ainsi, tu te rappelles:

C'était trois matelots de Groix ; 25

Ils étaient partis tous les trois Pêcher la sole ;

Les pauvres garçons n'avaient pas

Plus de sextant que de compas

£t de boussole. ... 30

LE PUPILLE DE LA MARINE 6l

eh bien! je me suis mise à pleurer, tant de chers souvenirs me remontaient au cœur.

"Mais je ne veux pas terminer cette lettre suides pensées tristes. Hier, nous n'avons pas oublié 5 que c'était l'anniversaire de ta naissance, la fête de tes seize aïis. Les plus petits n'ont pas été les moins gais. Marcel, qui est très studieux, et qui emporte des livres pour lire dans les champs, quand il va garder les bœufs au retour de l'école, Marcel

lo s'est imaginé de t'envoyer, pour ta fête, une belle page de son écriture: ^Yvan ne se moquera plus de moi,' m'a-t-il dit, tout fier de son chef-d'œuvre. Quant à Marie et à Louise, elles se sont mis en tête de te faire un bouquet. Elles ont couru toute la

15 journée, comme des folles, dans les prés et sur la falaise, pour ramasser des fleurs des champs. Elles s'imaginaient, les pauvres petites, que rien n'était plus facile que de te faire parvenir leur bouquet. La bonté consiste à donner ce que l'on a: des fleurs,

20 quand on n'a pas autre chose. Lorsqu'elles ont su qu'il n'y avait pas moyen de t'envoyer leurs fleurs, je n'ai pu les consoler, qu'en leur promettant de te faire savoir ce qu'elles avaient voulu faire pour toi, et, aussi, de détacher de leur énorme bouquet la

25 plus belle marguerite, celle que j'enferme dans ma lettre."

20 août. — Comme nous voilà dépaysés! A 3155 kilomètres de la France! Voilà deux semaines que nous stationnons ici; et nous y demeurerons quelques jours encore, pendant qu'on radoube la coque du Jean-Bart, qui a été endommagée en plusieurs 5 endroits. Ce n'est pas le temps qui nous aura manqué pour faire connaissance avec Port-Saïd, où nous débarquons presque tous les jours.

Quel étrange pays que celui-ci ! D'abord sommesnous en Afrique ou en Asie ? il est difficile de le dire. 10 Il y a trente ans, il n'y avait ici qu'un désert, qui servait de point de jonction entre les deux continents. Mais l'isthme a été coupé par l'ouverture du canal de Suez, et, puisque ce sont des Français qui ont dirigé l'entreprise, nous pouvons bien dire que 15 nous sommes en France. Aujourd'hui, Port-S^d est une petite ville, avec un vaste port, qui ressemble à une forêt de mâts, et oîi flottent les pavillons de toutes les nations.

Notre première visite a été pour un musée, où il » y a un très beau plan du canal de Suez. Sous la conduite de quelques aspirants, nous avons pu nous rendre compte, dans tous ses détails, de la grande œuvre accomplie par ]\I. Ferdinand de Lesseps.

Ce qui nous a divertis tout d'abord, c'a été de 25 voir un tout petit bateau en bois, portant le nom de

notre Jean-Bart, et qu'on a placé dans le port, juste à la place que nous occupons, entre un vaisseau hollandais, qui arrive de Java, et un navire français, qui va au Tonkin. On a soin en effet, chaque jour,

5 de piquer sur le p^an des petits modèles de vaisseaux, qui représentent tous les navires de passage, soit ceux qui font relâche à Port-Saïd ou à Suez, soit ceux qui sont en train de traverser le canal. D'après les -télégrammes qui se succèdent, on sait à Port-

10 Saïd ce qui se passe à Suez, à l'autre extrémité du canal, et aussi dans la traversée des i6o kilomètres qui séparent ces deux villes. On modifie, d'après les indications du télégraphe, les positions des divers navires. Il y a à Suez un plan analogue: de sorte

15 que les employés de l'administration savent, aux deux bouts du canal, et très exactement, quel est le mouvement des bâtiments, et à quel endroit ils se trouvent.

Et il n'est pas inutile qu'ils le sachent. Le canal,

20 en effet, qui n'a qu'une largeur de 68 à 100 mètres, pourrait être à certains moments encombré. Ce n'est pas ici comme sur la mer, où il y a plus de place qu'il n'en faut. Dans le canal de Suez, où passent par an près de 4000 navires, soit une dizaine

25 par jour, l'espace est mesuré. Pour éviter les rencontres, on a établi de distance en distance, des haltes, des gares, pour ainsi dire, où les vaisseaux stationnent et s'attendent. C'est comme sur les

lignes de chemin de fer, quand il n'y a qu'une seule voie, et qu'un train attend, dans une halte de jgarage, que l'autre train soit passé.

Les aspirants qui nous accompagnaient nous ont raconté l'histoire du canal de Suez: comment, lors 5 de l'expédition d'Egypte, Napoléon F^ en avait conçu la première idée; comment, en 1854, M. de Vesseps l'avait reprise, et, malgré les résistances de J' Angleterre, était arrivé en dix ans, de 1859 à 1869, à exécuter son projet. Aujourd'hui, le canal est 10 devenu la route de l'Inde et de l'Extrême-Orient. Il fallait, autrefois, faire le tour de l'Afrique, doubler le cap de Bonne-Espérance, et repasser par le chemin que Vasco de Gama avait suivi au XVF siècle, lorsque, à travers les tempêtes, il fit son 15 voyage dans l'Inde. Grâce au canal, qui a considérablement abrégé la distance, Marseille qui, par le Cap, était à 5600 lieues de Bombay, n'en est plus qu'à 2400. Pour creuser dans les sables un fossé profond de 7 à 8 mètres, suffisant pour que les vais- 20 seaux du plus fort tonnage puissent y passer, et où les eaux de la Méditerranée sont venues se mêler aux eaux de la mer Rouge, il a fallu beaucoup d'argent et beaucoup de travail. Le pays des Pyramides a revu des équipes de milliers d'ouvriers, 25 occupés cette fois, non à élever dans les airs les monuments inutiles de la vanité des rois, maïs à faire un trou dans le sol, pour faciliter le commerce

et augmenter la richesse des peuples. S'il a coûté cher, le canal rapporte d'ailleurs beaucoup à ceux qui ont placé leur capital dans cette colossale entreprise: chaque navire qui passe paye un droit, et le 5 revenu net a été de 36 millions en 1888.

Après avoir vu le canal en peinture, nous sommes allés nous promener sur ses rives. Marius pensait toujours y trouver des crocodiles; mais il n'y en a que sur les bords du Nil, et nous en sommes loin. 10 Ce qu'on ne voit pas ici non plus, ce sont des arbres et de la végétation. Il n'y a eu à Port-Saïd, depuis trois ans, qu'une légère averse. Aussi l'herbe est rare, l'aridité extrême.

De loin en loin cependant, on aperçoit quelques 15 champs verdoyants où le blé a poussé, grâce à des travaux d'irrigation; et des prairies maigres, où paissent des troupeaux de buffles, noirs et laids.

Nous avons rencontré aussi quelques caravanes, avec leurs chameaux; et nous avons pu visiter quel- 20 ques tentes d'Arabes, où hommes et animaux vivent pêle-mêle.

30 août. — On m'aurait bien étonné, il y a quelques années, quand j'étudiais l'Histoire sainte, si l'on m'avait prédit que je passerais un jour par où 25 sont passés les Hébreux, à ce que raconte la Bible, lorsque, sous la conduite de Moïse, 4eur libérateur, ils traversèrent la mer Rouge.

On vient précisément de nous montrer, à notre

gauche, sur la rive déserte de l'Arabie, vaguement entrevu dans la clarté d'un ciel pur, le sommet du mont Sinaï, au pied duquel les Hébreux s'établirent, et d'où Moïse rapporta les tables de la loi. Aujourd'hui, sur le flanc du Sinaï, est bâti un couvent 5 de religieux. On fait souvent le pèlerinage de ces lieux saints: dé Suez au mont Sinaï, il ne faut que quelques heures de traversée ou de marche. Chose curieuse, c'est un peu plus bas, sur la même côte de l'Arabie, que les mahométans vont faire le pèleri- 10 nage de la Mecque, où naquit Mahomet. Cette terre d'Arabie, si pauvre et matériellement si inféconde, I

et où Moïse était obligé d'invoquer le secours de Dieu pour faire jaillir une source d'eau vive, a été 1

fertile en idées religieuses; elle est le berceau de 15 deux religions.

Voilà vingt-quatre heures que nous naviguons sur la mer Rouge. C'était, dans le canal, comme une procession de bateaux. A Suez, nous avons retrouvé quelques-uns de nos camarades, qui avaient » profité de notre relâche à Port-Saïd pour faire une visite au Caire, la capitale de l'Egypte. Ils en rapportent beaucoup d'impressions agréables, mais pas le moindre crocodile, pas la moindre momie. Jossic, qui était du voyage, déclare que le Caire res- 25 semble à une ville française. "C'est tout de même drôle! dit-il; pendant qu'à Paris à la grande Exposition universelle, on exhibe, dans une construe-

tîon de fantaisie, une rue du Caire, avec ses Arabes, avec ses juifs, avec ses ânes et ses chameaux, avec ses concerts mauresques, et les mille curiosités de rOrient, ici, au Caire il semble qu'on ne songe plus

5 qu'à exposer un peu partout, dans la réalité des constructions nouvelles, des rues ou des places de Paris . . . Pour voir un obélisque, le plus sûr moyen est encore d'aller à Paris, sur la place de la Concorde! Dans quelque temps, ce ne sera plus la

10 peine de voyager: quand notre civilisation européenne aura fait le tour du monde, on trouvera partout des cuisiniers français, des commerçants anglais, des banquiers allemands, dans des rues construites à l'instar de Paris ..."

1$ Je ne suis pas de l'avis de Jossic; et plus j'avance dans mon voyage, plus je suis frappé de ce qu'il y a, dans chaque pays, d'original et de nouveau pour moi. Ce que l'expansion de la civilisation ne <:hangera jamais, en tout cas, ce sont les climats; c'est

20 le pittoresque de la nature, qui se montre à nous sous des aspects si différents.

La mer que nous parcourons, par exemple, ne ressemble à aucune de celles que nous avons déjà vues, et je comprends maintenant pourquoi le golfe Arabi-

25 que se nomme la mer Rouge. Tout est rouge, en effet, sous ce soleil de feu: les roches du rivage sont rougeâtres; les coquillages de la rive sont tout roses. Et du haut de ma hune, oîi le soleil me

grille, je vois parfois, dans le sillage du navire, des vagues qui sont teintées de rouge et dont l'écume a une couleur de sang.

On nous avait bien prédit que nous souffririons de la chaleur, sur ces flots embrasés. Mais nous 5 n'avions pas idée encore d'ime pareille température. Ceux qui sont le plus à plaindre, ce sont les mécaniciens, les chauffeurs. Dans leur fournaise, ils ont jusqu'à 55 degrés de chaleur. Aussi a-t-on soin de remplacer les mécaniciens toutes les quatre heures, 10 et les chauffeurs d'heure en heure.

Nous avons échangé le salut avec quelques navires qui reviennent de l'Inde et de la Cochinchine. Mais, à part ces rares rencontres, tout est mort, tout est solitaire et silencieux, sauf quelques poissons volants 15 qui rasent l'eau. Pas de bateaux de pêche, sur ces côtes stériles; pas même d'oiseaux dans le ciel! Il y en a pourtant quelquefois, et l'on nous a fait lire, dans le roman de Loti, Pêcheur d'Islande, im passage qui le prouve, et que je transcris: "Une 20 fois, dans sa hime, pendant la traversée de la mer Rouge, Sylvestre fut très amusé par des nuées de petits oiseaux, d'espèce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire, comme des tourbillons de poussière noire. Ils se laissaient prendre et caresser, n'en 25 pouvant plus. Tous les gabiers en avaient sur leurs épaules. Mais, bientôt, les plus fatigués commencèrent à mourir ... Ils mouraient par milliers, sur

LE PUPILLE r>E LA MARINE 69

les vergues, iSur les sabords, ces tout petits, au soleil X^terrible de la mer Rouge. Ils étaient venus de par delà les grands déserts, poussés par un vent de tempête. Pour peur de tomber dans cet infini bleu qui

5 était partout, ils s'étaient abattus, d'un dernier vol épuisé, sur ce bateau qui passait ..."

Nous n'en avons pas vu un seul de ces pauvres oiseaux; et nous ne le regrettons pas. Ils ont bien fait de rester dans les frais palmiers des oasis, plu-

10 tôt que de venir mourir dans nos mains.

3 septembre. — Nous avons jeté Tancre à Aden; et ma surprise a été grande d'y trouver une nouvelle lettre d'Yvonne. Elle m'a désolé. La voici: Espoir-sur-Mer, 8 août. "Je te le disais bien,

15 mon cher Yvan, qu'il ne fallait pas souhaiter du nouveau à la campagne. Nous sommes consternés. Hier, un orage de grêle s'est abattu sur nous. Les grêlons étaient énormes. J'en ai ramassé qui étaient gros comme des œufs de poule; mais la plupart

20 étaient comme des œufs de pigeon. Un vent furieux accompagnait l'orage et secouait nos pommiers, comme s'il eût voulu faire tomber toutes les pommes. Et il y a réussi : il n'en reste pas une. Nos pauvres arbres, chargés de fruits, n'ont même plus de feuil-

25 les. Voilà notre récolte perdue. Plus de cidre

70 YVAN GAIX

pour cette année. Les pressoirs que ton grandpère avait achetés, suivant les avis de M. Pierre, n'auront rien à pressurer. Et notre cave restera vide!

"C'est maman qui est la plus attristée. Tu sais 5 combien les orages la surexcitent, depuis que notre pauvre père n'est pas revenu. Chaque fois, elle croit assister à une tempête, comme celles qui sur rOcéan font les naufrages. Cette fois-ci, comme elle te sait exposé, à ton tour, aux dangers des mers, 10 elle a été plus troublée que jamais.

— "'Quel terrible ouragan! me disait-elle, pendant que, derrière les vitres fouettées par la pluie qui a succédé à la grêle, nous regardions notre verger dévasté. Il y en a comme cela sur l'Océan. 15 Ici, ce sont les pommes qui tombent; mais, sur la mer, ce sont les hommes!'

"L'orage n'a duré que quelques minutes, et cela lui a suffi pour tout ravager. Ce ne sont pas seulement les fruits de Tannée qui sont perdus: les 20 bourgeons de l'année prochaine ont été fortement endommagés. Les branches sont toutes blessées et porteront longtemps les cicatrices des coups qu'elles ont reçus des grêlons.

"Mais il n'y a pas que nos pommiers qui aient 25 souffert: l'orage a dévasté aussi nos prairies, nos fourrages, dont la troisième coupe s'annonçait bien. Heureusement, nous avions déjà fait deux bonnes

coupes; et, cet hiver, notre vache, nos bœufs ne manqueront pas de foin. Nous ne manquerons pas de pain non plus: car le blé était rentré, et il est à Pabri dans la grange.

5 "L'orage, qui venait de la mer, s'est étendu dans rintérieur des terres, et nous Pavons entendu gronder longtemps vers Test. Mais, autour de nous, il n'a presque pas fait de ravages. A quelques centaines de mètres de notre maison, il n'est pas tombé un

lo grêlon. Le verger de M. le maire n'a pas été atteint. Les orages de grêle, comme tous les fléaux de ce monde, distribuent au hasard les malheurs dont ils sont la cause. Ils frappent parfois le plus pauvre, et épargnent le plus riche. Mais nous ne

15 nous plaignons pas, et nous n'envions pas le bonheur des autres.

"Ton grand-père ayant pris une assurance contre la grêle, on lui donnera quelques ecus en compensation du dommage subi. Hélas! cela ne nous ren-

20 dra pas nos belles pommes! "

4 septembre. — Sous l'impression de tristesse que m'a causée la lettre d'Yvonne, Aden m'a paru un endroit fort désagréable. Ah! les orages de grêle seraient les bienvenus dans ces parages, à cause de

25 la pluie qui les accompagne toujours: il n'a pas plu à Aden depuis plusieurs années. La sécheresse est perpétuelle. Sur les routes poussiéreuses, on rencontre des files de dromadaires, qui viennent de fort

loin, de 7 ou 8 lieues, chargés d'ouïes pleines d'eau, et qui vont, de maison en maison, comme des porteurs d'eau, distribuer leur marchandise. Au bout de la ville, il y a aussi des réservoirs d'eau, d'énormes bassins, creusés dans le roc, et que l'on approvi- 5 sionne de temps en temps. Heureux les habitants assez riches pour posséder un filtre, afin de débarrasser de toutes les impuretés qu'elle contient, de tous les microbes qui l'empoisonnent, l'eau malpropre qu'ils sont obligés de boire! 10

Quoique Aden soit une possession anglaise, et que les Anglais n'aiment guère se servir des choses qui n'ont pas été fabriquées chez eux, nous avons aperçu dans im magasin, à côté de jouets allemands et d'horloges suisses, des lampes françaises et aussi des is filtres Chamberland, méthode Pasteur. M. Pasteur n'a pas travaillé seulement pour la France; et les microbes d'Arabie, comme les microbçs de tous les pays du monde, ont maintenant affaire à lui.

Ce qu'il y a de plus intéressant dans une ville, 20 c'est bien souvent la place où se tient le marché: on y voit les produits du pays et les costumes des indigènes. Ici, le marché est encombré de chameaux, qui apportent de l'intérieur toutes sortes de marchandises: du bois, du fourrage, du blé, du café, 25 des épices. Il y a, dit-on, non loin d'Aden, dans la partie méridionale de l'Arabie, celle qu'on a appelée l'Arabie Heureuse, quelques vallées verdoyantes, per-

dues" au milieu de montagnes rocheuses. De petits cours d'eau — PArabie n'a pas de grand fleuve — y répandent la fertilité et la fraîcheur. Les vents de la mer des Indes y maintiennent une certaine hu- 5 midité. On y voit du blé, dont les épis dépassent de plusieurs pieds la tête d'un homme.

Les indigènes sont très amusants à voir: noirs comme du jais, avec de longs cheveux laineux. Il paraît qu'ils ne se trouvent pas beaux eux-mêmes,

10 tels que la nature les a faits: car ils teignent leur chevelure en rouge ou en jaune.

Ce qui nous a intéressés aussi, ce sont tous les animaux qui circulent dans les rues. Nous venions de rencontrer deux autruches apprivoisées, qui se

15 promenaient librement et gravement devant nous. Les soldats européens anglais, ou les cipayes indiens, qui tiennent garnison ici, n'ont pas plus fière attitude. Un peu plus loin, nous avons aperçu dans un jardin, vivant pêle-mêle et en bonne amitié, des

20 gazelles, des perroquets et des singes, dont un tout vert: il y a des singes bruns, des singes verts, comme il y a des hommes blancs et noirs.

Les Anglais sont les maîtres à Aden et dans le territoire environnant. Ce que c'est qu'une bonne

25 situation géographique! Aden n'est par lui-même qu'un rocher stérile: mais ce rocher commande la route des Indes; et on y a établi un dépôt de charbon, un port de commerce; c'est là que viennent se

ravitailler presque tous les navires qui vont en Orient; de là qu'on exporte en quantités considérables le café d'Arabie, l'excellent moka.

8 septembre, 6 heures soir. — J'allais achever de raconter notre petite expédition à Obock, et com- 5 ment, après mille pérjpéties, dans une mer houleuse, ^'^ nous avions fini par rejoindre le Jean-Bart, à Aden, quelques heures avant qu'il appareillât . . . Mais C j'ai été interrompu dans mon récit, vers une heure de l'après-midi, par une terrible tempête, par un 10 cyclone, puisqu'il faut l'appeler par son nom, La mer des Indes a voulu nous montrer tout de suite ce qu'elle était capable de faire: car on sait qu'elle a, pour ainsi dire, la spécialité des cyclones, depuis l'Hindoustan jusqu'à Madagascar. 15

Vers deux heures, le ciel s'est subitement assombri; il faisait une chaleur étouffante. On sentait bien qu'il y avait de l'orage dans l'air, et que l'atmosphère était saturée d'électricité. Les lames se heurtaient avec violence. Une sorte de brouillard, 20 une buée épaisse nous entourait de tous côtés.

Nous avons entendu le commandant qui disait à son second: — "Il n'y a pas de doute: c'est un cyclone qui nous menace. Ce n'est pas le premier que je vois, et je ne puis m'y tromper. Qui aurait 25 pu prévoir cela ce matin, quand nous avons levé l'ancre? La mer paraissait si calme et si belle! . . .

— " Je n'ai aucune expérience de ces tempêtes-là, répondait le second. Que faut-il faire?

— "Faites descendre tous les hommes des himes; ^ ordonnez qu'on cale les mâts, qu'on cloue les pan- ' ^ neaux, qu'on fixe sur le pont tout ce qui peut être amarré. Que les hommes ne circulent plus qu'avec 5 des filières. Qu'on marche à toute vapeur vers la droite, puisque l'orage vient par bâbord. Peut-être ^-^ aurons-nous la chance d'éviter ainsi le cyclone. Et puis, attendons! ..."

En disant cela, le commandant était tout pâle.

10 Quoiqu'il conservât son sang-froid, on voyait bien

qu'il avait la conscience du danger et le sentiment

de sa responsabilité. Le sort du navire et de nous

tous allait se jouer en quelques minutes.

Pendant qu'on exécute les ordres donnés, tout 15 d'un coup un éclair fend les nuages, sombres dont nous sommes comme enveloppés. Le tonnerre gronde; la mer se soulève. Le Jean-Bart est secoué, comme un noyer dont on abat les noix. Une pluie formidable crève sur nous. Mais qu'est-ce 20 que la pluie auprès des énormes masses d'eau que la mer jette sur le navire ? Avec une violence irrésistible, les lames balayent tout sur leur passage: des vergues, des tonneaux mal assujettis, même une de nos chaloupes, des hommes peut-être! La plus 25 grande partie de l'équipage est rentrée dans l'intérieur du bâtiment. Mais ceux que les manœuvres condamnent à rester sur le pont ont bien de la peine à ne pas être enlevés, même en se cramponnant aux

bastingages. Il nous est impossible, dans le désordre où nous sommes, avec Teau qui nous fouette le visage et nous aveugle, de reconnaître si quelqu'un de nous a été emporté. On dirait que Peau du ciel veut rejoindre Teau de la mer: les nuages ne font 5 qu'un avec les vagues. Cependant le Jean-Bart résiste. Nous avons réussi à ne pas entrer dans le centre du cyclone, où nous aurions été sûrement engloutis. Le ciel devient moins sombre. Un rayon v^ "b de soleil blafard nous éclaire. Nous sommes sauvés! 10 ^ Seul, semble-t-il, le singe Joko, qu'on n'avait pu

décider à descendre des mâts, a été emporté par le tourbillon. Pauvre Joko! . . .

Mais tout n'est pas fini. "Machine à bâbord!" a crié le commandant. Pourquoi ce changement de 15 marche? Nous regardons, tout effarés, et nous apercevons, à notre droite, une immense colonne d'eau, dont la base s'enfonce dans les flots, et dont le haut se perd dans le ciel. C'est comme un grand fantôme qui s'avance avec rapidité. "C'est une 20 trombe ! crient les matelots. Nous sommes perdus ! ' '

Et nous l'aurions été, en effet, si le grand fantôme nous avait atteints. Mais, grâce à l'énergie du commandant, qui n'a pas quitté un seul instant la passerelle, au risque d'être à chaque instant précipité 25 dans l'abîme, grâce au courage de tout le monde, le Jean-Bart a pu s'écarter assez vite vers la gauche, pour échapper à la rencontre fatale.

— "Vous en avez été quittes pour être mouillés et bien lavés, camarades/' nous dit Jossic, tout riant, en faisant l'appel de ses hommes, et en constatant qu'il ne lui manque personne. "Toute l'eau

"c'KST une trombe I " CRIENT LES MATELOTS.

5 de la mer, voyez-vous, comme dit le proverbe indien, ne va qu'aux genoux de l'homme qui ne craint pas la mer!"

Du lo septembre au 15 novembre, une grande lacune dans le journal d'Yvan. Quand il le repren- 10 dra, après une interruption de plus de deux mois.

ses premiers mots seront: " Je ne veux ni relater, ni même me rappeler ce qui m^est arrivé de personnel, depuis le lo septembre ..." Il nous faut donc raconter à sa place, en faisant appel aux souvenirs de ses compagnons de voyage, quels furent les incidents, 5 malheureux ou heureux, de cette partie de sa traversée. Des uns, Yvan n'a pas voulu parler luimême, par tristesse, parce qu'ils Pavaient trop profondément troublé et affligé; des autres, par modestie, parce qu'ils étaient trop à son honneur, w Voici ce qui nous a été rapporté:

Le 10 septembre, au matin, alors que le Jean- ^ ^. Bart naviguait mollement sur les flots apaisés du golfe d'Oman, on remarquait à bord une animation, une émotion extraordinaire. Sur le pont, des is matelots se groupaient et chuchotaient entre eux, à voix basse. D'autres allaient et venaient, discutant vivement, et, parmi eux, Jossic et Marius, les amis d'Yvan, qui paraissaient consternés. D'autres, en- «\ fin, entraient dans le carré des officiers, apportant 20

des chaises et des bancs: ils avaient ordre de transformer le carré en salle d'audience, pour le conseil de guerre, qui allait se réunir . . .

Nous voici dans la salle des séances. Autour de la table, recouverte d'un tapis vert, siège le tribunal. 25 L'audience est publique, et ceux des hommes de l'équipage que ne retient pas leur service s'entassent, comme ils peuvent, autour de la table.

— "Faites entrer le prévenu," dit d'une voix f;:|* grave le commandant. "^

Le prévenu est introduit, au milieu d'un murmure général d'étonnement. C'est que le prévenu, uni- 5 versellement estimé et aimé à bord du Jean-Bart, n'est autre que notre ami Yvan.

— "Vous savez de quoi vous êtes accusé, Yvan Gall, dit le commandant. Un billet de cinquante francs, que le commissaire du bord avait laissé sur

lo sa table, a disparu : il a été soustrait . . . Les charges iry^ les plus accablantes pèsent sur vous. On vous a vu entrer dans la chambre du commissaire. Et, ce qui semble vous condamner d'avance, le billet de cinquante francs a été retrouvé dans votre boîte. Qu'a- 15 vez-vous à dire pour votre défense?" p • Tous les regards se portent sur Yvan, qui paraît

' chanceler sous l'accusation, hésite, ouvre la bouche,

comme s'il voulait parler, et finit par ne rien dire, en baissant les yeux. Il était visible qu'un combat m- 20 térieur se livrait dans son âme. Tout le monde attendait avec angoisse qu'il s'expliquât. Mais, d'une ' voix altérée, il se contenta de répondre:

— " Je suis innocent ! Je jure que suis innocent ! " Et comme il persistait à ne rien ajouter, à ne pas

25 fournir les preuves de son innocence, le commandant, après avoir délibéré quelques minutes avec ses ■^r — assesseurs, se leva lentement, et dit:

— "Yvan Gall, votre silence vous condamne au-

tant que les faits relevés à votre charge: le conseil de guerre prononce^ contre vous la peine de trois ans de prison.''

Yvan tressaillit sous le coup, et il semblait prêt à b défaillir pendant qu'on l'amenait • dans la prison, 5

pour le mettre aux fers.

— "Non, il n'est pas possible qu'il soit coupable, s'écriait Jossic dans un groupe. Je parie que c'est le mousse Joko qui a fait le coup. Avez-vous remarqué comme il avait l'air confus et gêné, pendant 10 la séance du conseil ? Comme il est aussi lâche que coquin, nous allons bien voir!"

Aussitôt dit, aussitôt fait. Jossic s'empare brutalement de Joko: il l'emmène seul à l'arrière du navire; et là, le regardant dans le blanc des yeux: 15 — " Je sais tout, lui dit-il, c'est toi qui as volé les cinquante francs. Si tu ne l'avoues psis tout de suite, tiens, tu vois cette vague qui nous suit et ces requins qui montrent leurs dents! . . . comme je le dis, je le ferai: je te jette à l'eau, misérable ..." » ^^ Joko balbutia, tout tremblant:

— "Lâchez-moi; oui, c'est moi qui ai pris les cinquante francs, et qui, craignant d'être découvert, les ai cachés dans la boîte d'Yvan."

Tout triomphant, Jossic conduisit aussitôt le mal- 25 heureux devant le commandant. Tout s'expliqua.

— " Quel chagrin tu nous as causé, vilain enfant! . . ."

LE .PUPILLE DE LA MARINE 8l

Et Yvan répondît à Jossic:

— " Que veux-tu ? Je n'ai pas voulu dénoncer Joko, quoique je Teusse vu, au moment où il ouvrait ma boîte. Je savais bien que la vérité finirait

5 par éclater, et que mon innocence serait reconnue tôt ou tard.

— "Tout est bien qui finit bien," répliqua Jossic, et nous n'avons jamais douté de toi. Seulement, crois-moi, dans l'avenir, que la leçon te profite: si

lo tu es accusé injustement, défends-toi. "Voler un voleur n'est pas voler!'* dit un proverbe, qui n'est peut-être pas tout à fait juste. Mais dénoncer un voleur, c'est une bonne action."

Quoique réhabilité aux yeux de tous, Yvan, de-

15 puis sa condamnation, était demeuré triste, un peu malade d'émotion et de chagrin. On naviguait maintenant dans le golfe du Bengale. Le 20 septembre, par une mer démontée, Yvan était dans la hime, avec son ami Marius. Tout d'un coup, le

20 commandant donna l'ordre d'aller prendre un ris dans les voiles.

— "Tu es fatigué, Yvan, dit Marius. C'est moi qui vais faire la besogne!"

Et le pauvre Marius monta résolument dans les 25 cordages. Mais la mer était de plus en plus courroucée; le navire roulait avec violence. Au moment où Marius atteignait la voile qu'il s'agissait de ployer contre la vergue, le pied lui manqua: et

il tomba sur le pont. On le ramassa à demi mort, les membres fracturés.

Le médecin jugea nécessaire Pamputation des deux jambes. Marius supporta avec courage cette terrible opération. Il ne voulut pas qu'on Tendor- 5 mît au moyen du chloroforme, qui supprime la sensibilité et, par suite, la douleur du patient. Le chirurgien procéda avec beaucoup d'habileté, mais, malgré toutes les précautions prises, quelques heures après l'opération, Marius expirait dans d'atroces 10 souffrances.

Yvan était désespéré: — "C'est moi qui suis cause de sa mort, répétait-il en sanglotant. Pourquoi fautil que je l'aie laissé monter à ma place dans les voiles! . . ." 15

Ce fut une lugubre matinée que celle où l'on jeta à la mer le corps du malheureux Marius. La tempête, ce jour-là, faisait rage. On eût dit que les flots se préparaient à engloutir leur proie. Un brouillard épais empêchait de voir à plus de cin- 20 quante mètres, et la sirène faisait entendre, comme \ \ V un glas funèbre, son cri strident et sinistre. Le ciel et la mer étaient en deuil.

Tous les matelots se rangèrent sur le pont, le béret à la main. Plus d'un avait les larmes aux 25 yeux, même de ceux qui avaient déjà assisté, nombre de fois, à des cérémonies du même genre. Sur les navires de commerce, sur les paquebots de voya-

geurs, on dissimule d'ordinaire ces tristes événements: c'est à cinq heures du matin qu'on envoie furtivement à la mer le funèbre dépôt. Mais, sur les bâtiments de guerre, où, par profession, il faut 5 apprendre à envisager la mort en face, c'est, au contraire, avec solennité que l'on rend aux morts les derniers devoirs. Tous les officiers étaient présents jL^ \ et en grande^tenue, pour saluer une dernière fois ( celui qui avait succombé, en quelque sorte, au

10 champ d'honneur, en faisant courageusement son service.

Quatre hommes apportèrent le cadavre, enveloppé dans une toile que le voilier avait coupée, avec ses grands ciseaux, dans une vieille voile hors 15 d'usage, une voile que, de son vivant, Marîus avait peut-être carguée ou dépliée maintes fois.

^ L'aumônier dit les dernières prières. Puis, par

la coupée ouverte, et dans le trou béant des vagues qui s'entr'ouvrent, le pauvre abandonné disparaît. 20 Les flots noirs, sous le ciel assombri, se referment, recouvrant à jamais la dépouille de leur victime. Tout est fini ...

Tout n'est pas fini pour Yvan, dont la douleur augmenta, loin de décroître, durant les jours qui 25 suivirent. Avec quel soin pieux il recueillit tout ce qui avait appartenu à son cher mort: ses vêtements usés par le travail et le mauvais temps; le petit livre où, sous la direction d'Yvan, il s'était décidé à ap-

prendre un peu de géographie; une photographie de sa mère, qui ne le quittait jamais, toute tachée du sang d'une des blessures qu'il s'était faites en tombant du haut du mât . . . Tout cela, Yvan le serra précieusement, avec la pensée qu'il pourrait, un jour, remettre ces souvenirs à la mère du défunt, qui vieillissait là-bas, toute seule, dans les environs de Marseille, sans se douter que ces quelques objets étaient tout ce qui restait de son fils.

Le 20 octobre 18 . . ., l'Avenir du 'Tonkin, un des 10 principaux journaux de Hanoï, publiait le récit suivant:

"Le 10 octobre, dès le matin, on apprenait que la petite garnison, de quarante à. cinquante hommes, cantonnée à Phu-Doan, était bloquée par des bandes 15 considérables. Phu-Doan est un de ces postes fixes et isolés qu'on a dû établir, de distance en distance, pour surveiller le pays, et fermer les routes par lesquelles les pirates descendent et pénètrent dans l'intérieur. Des renforts étaient demandés, et en toute 20 hâte: notre petite troupe, quelque résolue qu'elle fût, ne pouvant résister longtemps à l'assaut qui allait lui être donné par plusieurs centaines d'hommes bien armés.

"Mais où prendre les renforts nécessaires? Nos 25

troupes ne sont pas encore revenues de l'expédition qu'il a fallu diriger sur les frontières de Chine, pour en finir avec les grandes compagnies qui, commandées par des officiers chinois, dévastent les régions

5 septentrionales du Tonkin. Nos beaux régiments français, nos fidèles tirailleurs indigènes ne sont guère représentés en ce moment, à Hanoï, que par les blessés, les malades et les invalides.

"Toute la journée, c'a été un va-et-vient d'esta- ^^

10 fettes entre le quartier général de l'armée et le palais du gouverneur civil, qui dispose, comme on sait, de nos forces militaires. Enfin, on a réussi à organiser une petite colonne expéditionnaire, avec quelques artilleurs et deux canons, et en faisant appel à l'é-

15 quipage du Jean-Bart, qui a débarqué récemment à Haï- Phong. Quelques officiers de cette frégate, une compagnie de fusiHers marins, quelques volontaires ""^ i^ aussi, et, entre autres, un gabier dont nous donnons \, ^ le nom tout de suite, Yvan Gall, parce qu'il a joué

20 un rôle distingué dans l'affaire, ont rejoint, le plus vite qu'ils ont pu, le gros de la colonne.

"15 octobre. — C'est seulement après cinq jours de navigation sur le fleuve Rouge et de marches pénibles à travers une région boisée, montueuse,

25 profondément ravinée, que la colonne a pu arriver dans les parages de Phu-Doan. Le temps était heureusement très sec, comme il l'est presque toujours en automne, au Tonkin; la chaleur, très modérée.

"Le 15 au soir, vers cinq heures, au moment où Ton arrivait au sommet d'une colline, dont les pentes broussailleuses n'avaient été gravies que très péniblement, on entendit crépiter au loin quelques coups de fusil; et l'on découvrit à l'horizon le fort de Phu- 5 Doan, avec la tour traditionnelle des forteresses du Tonkin.

— "Nous n'arrivons donc pas trop tard," s'écria joyeusement le commandant. "J'aperçois les trois couleurs qui flottent là-haut. La garnison tient tou- 10 jours! . . . Allons, mes enfants, du courage! L'ennemi est à quelques kilomètres. Nous pourrions bien avertir de notre arrivée, pour leur donner espoir, les braves qui nous attendent, en tirant quelques fusées tricolores. Mais cela trahirait notre pré- 15 sence, et il vaut mieux que les bandits, qui nous séparent d'eux, ne sachent que nous sommes là qu'en entendant siffler nos balles et gronder nos boulets. Pour aujourd'hui, nous n'avons qu'une chose à faire: bivouaquer sans bruit, sans allumer 20 de feux. Demain matin, nous reconnaîtrons la situation; demain, dans l'après-midi, nous enlèverons les positions de l'ennemi; et demain soir, peut-être, nous coucherons à Phu-Doan!"

"16 octobre. — On dormit peu cette nuit-là. L'en- 25 némi, prévenu par ses espions, pouvait, d'un instant à l'autre, fondre sur notre campement. Le réveil ne fut pas plus gai: les éclaireurs, envoyés en re-

connaissance, furent unanimes à déclarer que les pirates étaient très nombreux et terriblement retranchés: tout semblait préparé, de leur part, pour une vigoureuse résistance. Nos émissaires s'étaient 5 approchés d'assez près pour apercevoir, plantées au bout d'une dizaine de lances, suivant l'usage de ces barbares, des têtes de soldats français, reconnaissablés à leur casque blanc, et qui avaient été tués, sans doute, au cours d'ime sortie malheureuse.

10 "17 octobre. — Il n'y avait pas d'illusions à se faire: l'affaire serait chaude. Barricadé derrière ses terrassements, l'adversaire serait difficile à déloger. On ne pouvait songer à le tourner, puisqu'il entourait la citadelle d'un circuit de postes et de

15 retranchements, la tenant prisonnière de tous les côtés. Il n'était pas possible non plus de passer par un étroit défilé, qui s'ouvrait à gauche, entre deux petites collines: c'eût été placer nos soldats dans une situation des plus désavantageuses, entre

20 deux feux. D'autre part, dans les massifs de bambous qui couvraient les flancs du mamelon qu'on avait en face de soi, l'ennemi devait être en nombre, invisible, à l'affût derrière chaque arbre. Il n'y avait donc pas moyen de l'aborder par là. Aussi,

25 sur le rapport qui lui fut fait que, de l'autre côté de Phu-Doan, le versant des collines n'était couvert que de broussailles, le commandant n'hésita pas à ordonner à ses troupes de se diriger sur ce point; et l'attaque, par suite, fut remise au lendemain.

" i8 octobre. — Dès six heures du matin, à l'aube, l'ordre d'avancer est donné. Nous étions arrivés à cent mètres environ des ouvrages chinois: l'ennemi qui avait reçu jusque-là, sans broncher, les boulets de nos canons, se démasque enfin. Un feu roulant 5 accueille notre tête de colonne. Quinze hommes, dont un capitaine, tombent morts ou blessés. Yvan Gall, le jeune gabier, a la jambe droite traversée par une balle. — "Ce n'est rien!" dit-il; il va se

\ faire panser; et il revient à son poste, en tirant un 10

peu la jambe.

"Nos soldats ont ouvert le feu, à leur tour. Ils tirent sur les pirates, toutes les fois que ceux-ci montrent leurs têtes grimaçantes au-dessus de leurs parapets de terre. Yvan Gall s'aperçoit que son lieu- 15 tenant, qui a gardé sa casquette marine aux galons d'or, est particulièrement visé par les fusils ennemis. — * Voulez-vous prendre mon casque blanc, mon lieutenant, lui dit-il, et me donner votre casquette dorée?' Et il la plante au bout d'un bâton, qu'il 20 dissimule dans un pli de terrain, où elle devient la

'/ "* cible inutile du tir des Chinois ... Ce n'est pourtant

pas le moment de rire!

— "A la baïonnette!" crie le commandant.

"Un immense hourra éclate dans les rangs. La 25 V charge retentit. Nos deux clairons sont atteints:

* \ l'un roule, mort, dans im fossé; Pautre, qui a deux balles dans le ventre, s'allonge dans les broussailles

et continue à sonner furieusement. En quelques minutes, l'espace qui nous sépare des Chinois est franchi, au pas de course. Tous, hélas! n'arrivent pas au sommet du talus: les balles continuent à

5 pleuvoir sur les assaillants. Le porte-drapeau est frappé mortellement. C'est Yvan Gall qui ramasse le drapeau, et il entonne le chant bien connu de la marine:

* A nos couleurs sacrées soyons toujours fidèles ! '

10 "Yvan Gall voudrait bien être le premier à planter les trois couleurs sur le fort chinois. Mais sa blessure le gêne et ralentit sa marche. Il arrive, pourtant, assez à temps pour prendre part à la lutte corps à corps, qui s'est engagée sur le talus. Lutte meur- 6'\ ^^-^

15 trière! Plus de cent pirates y trouvent la mort: nous perdons, de notre côté, une trentaine d'hommes. "Le reste des pirates s'enfuit de droite et de gauche. On les poursuit: ils se glissent, comme des couleuvres, dans les broussailles. Un grand nom-

20 bre réussissent à s'échapper. Mais, peu importe! le but est atteint: le chemin est maintenant ouvert et libre jusqu'à Phu-Doan.

" — 'C'est vous, Yvan Gall, dit le commandant, qui, dans le désordre de l'escalade, avez relevé le

25 drapeau, tombé des mains mourantes de celui qui avait charge de la porter. Vous aurez l'honneur de le garder, jusqu'à ce que nous le plantions làhaut, sur la citadelle dç Phu-Doan, à la place de

celui que vous apercevez, et qui paraît bien usé et en lambeaux . . . Mais ne perdons pas de temps. Ce n'est pas seulement un drapeau neuf que réclament les pauvres malheureux qui nous attendent. Us ont besoin surtout de vivres. En avant!' 5

"Il était temps qu'on arrivât. Les assiégés de Phu-Doan, comme les passagers d'un navire en détresse, ne mangeaient plus, depuis quelques jours, que de conserves et de biscuits savamment rationnés. 10

'* — *Tout le monde s'est bien conduit, disait le commandant, dans son ordre du jour. Nous avons sauvé l'honneur du drapeau français. Nous avons aussi arraché à l'inanition une trentaine de compatriotes qui allaient mourir. Mais nous devons i; des félicitations spéciales à la marine, qui, une fois de plus, s'est associée aux périls et aux gloires de la conquête du Tonkin, et, en particulier, au plus jeune des matelots du Jean-Bart, au brave gabier Yvan GalL' " 20

5 novembre. — Je ne veux ni relater, ni même me rappeler ce qui m'est arrivé de personnel depuis le 10 septembre. Je tiens pourtant à consigner dans mon journal quelques notes sur mon séjour dans l'île de Ceylan, avant ma longue station au Tonkin. 25

— Ah! le magnifique pays que cette île de Ceylan, toute parfumée de fleurs, avec sa végétation luxuriante, la plus belle qui soit au monde, peut-

être! Avant même d'aborder à Colombo, la capitale, nous sentions déjà les parfums aromatiques qui se dégagent des palmiers, des cocotiers, des bananiers, et de tant d'autres arbres ou arbrisseaux, qui 5 peuplent ce pays merveilleux et toujours vert. Nous avions aperçu aussi, par un temps clair, dominant toute rîle, le pic d'Adam.

Nous aurions bien voulu l'escalader, ce pic d'Adam, qui n'a que 2280 mètres de hauteur. Mais

10 le temps nous a manqué, pour tenter l'ascension et pour nous joindre aux innombrables pèlerins qui viennent, de toutes les parties de l'Inde et même de la Chine, faire leurs dévotions sur cette cime sacrée. Nous aurions voulu voir de nos yeux la fameuse en-

15 taille de rocher, qui serait l'empreinte même du pied d'Adam, au dire des musulmans, du pied de Bouddha, au dire des bouddhistes. D'après les uns, lorsque Adam fut chassé du paradis terrestre, un ange, l'emportant dans ses bras, l'aurait déposé sur

20 le sommet du pic. Bouddha, d'après les autres, avant de remonter au ciel, aurait, sur ces hauteurs, proclamé les principes de sa religion, qui enseigne aux hommes à chercher le bonheur dans le renoncement, à vivre sans désirs et sans passions. Il y a

25 même une autre opinion, d'après laquelle ce serait Alexandre le Grand, le premier conquérant de l'Inde, qui aurait laissé dans le roc le vestige de son pied. Un grand pied, en tout cas, puisque l'entaille mesure plus de dix mètres!

Des spectacles d'un autre genre m'étaient réservés. Les éléphants abondent à Ceylan; fls y sont employés à divers travaux, notamment à transv^ porter des moellons. Et précisément, au moment

"^ de notre passage, c'était l'époque où a lieu la chasse 5

aux éléphants, qui est une sorte de fête nationale, à laquelle tout le monde prend part, et qui ne se renouvelle que tous les deux ans. On nous a conduits à quelques lieues de Colombo, à travers d'épaisses forêts, où les singes sautent d'arbre en arbre, en se 10 servant des lianes pendues aux branches, comme d'autant de cordes; où, la nuit, les mouches à feu font comme une illumination naturelle dans le feuillage; où l'on peut rencontrer des tigres, des léopards, des ours, et où, tout en cheminant, nous avons aper- 15 çu des serpents. Il y a des serpents- jusque dans les villes: et, à Colombo, dans chaque maison, on entretient volontairement un serpent, qui a 'pour charge de tuer les rats.

— " J'aime mieux les éléphants, me dit Jossic. 20 Au moins, on les distingue de loin: ils sont assez gros pour être vus; et puis ce sont de si bonnes bêtes, si inoffensives, si douces!"

Pas si douces que cela! . . . Nous l'avons bien vu

^ dans le corral, c'est-à-dire dans l'amphithéâtre, dans 25

- - "li . " le cirque immense, où les manœuvres de rabatteurs

habiles réussissent à attirer et à emprisonner des

bandes d'éléphants sauvages. Au moment où nous

y arrivions, un énorme éléphant, malgré le lasso qu'un dompteur avait enroulé autour d'une de ses Uw jambes de derrière, était en train de se débattre furieusement, brisant les plus gros arbres comme des

^ 5 baguettes, trépignant à faire trembler la terre, et ^^

/ envoyant, avec sa trompe, un chasseur imprudent rouler dans les herbes. Mais la rage du malheureux captif finit par tomber, et, au bout de quelques minutes, je vis la colossale bête plier les genoux, 10 baisser la trompe, comme si elle se résignait à son sort. Comment avait-on réussi à lui passer une corde autour des jambes? c'est ce que j'étais curieux d'apprendre. On n'y parvient qu'avec toute sorte de ruses: la principale consiste à mettre en contact 15 avec les éléphants sauvages des éléphants apprivoisés, qui portent sur leur cou chacun un cornac, P* 1r>^ muni de courroies et de cordages, et derrière lesquels on dissimule un dompteur, muni, lui aussi de ^' cordes et de nœuds coulants. Cela ressemble un peu

20 au procédé qu'emploie l'oiseleur, avec une alouette en cage, pour attirer les autres alouettes.

J'ai assisté à la chasse aux éléphants; j'aurais bien désiré aussi voir la pêche aux perles, qui est une des curiosités de Ceylan. Mais il eût fallu pour

25 cela nous rendre sur les côtes septentrionales de l'île, où se trouvent les pêcheries, et le temps manquait. On nous a raconté qu'en certaines années on avait pris jusqu'à trente-cinq millions d'huîtres perlières.

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