‹ Zadig, and other storiesChapitre 15 sur 86 · LES DISPUTES ET LES AUDIENCES · texte numérisé non relu

LES DISPUTES ET LES AUDIENCES

C'est ainsi que Zadig montrait tous les jours la subtilite de son genie et la bonte de son ame; on 5 Tadmirait, et cependant on Taimait. II passait pour le plus fortune de tous les hommes, tout Tempire etait rempli de son nom: toutes les femmes le lorgnaient; tous les citoyens celebraient sa justice; les savants le regardaient comme leur oracle; les pretres meme 10 avouaient qu'il en savait plus que le vieux archimage Yebor. On etait bien loin alors de lui faire des proces sur les griffons ; on ne croyait que ce qui lui semblait croyable.

II y avait une grande querelle dans Baby lone qui is durait depuis quinze cents annees, et qui partageait Tempire en deux sectes opiniatres: Tune pretendait qu'il ne fallait jamais entrer dans le temple de Mithra^ que du pied gauche; Tautre avait cette coutume tnf abomination, et n'entrait jamais que du pied droit.j^o On attendait le jour de la fete solennelle du feu sacre pour savoir quelle secte serait favorisee par Zadig. L'univers avait les yeux sur scs deux pieds, et toute la ville etait en agitation et en suspens. Zadig entra dans le temple en sautant a pieds joints, et il prouva 9$ ensuite par un discours eloquent que le Dieu du ciel et de la terre, qui n'a acception de personne. ne fait

pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite. L'Envieux et sa femme pretendirent que dans son discours il n'y avait pas assez de figures, qu'il n'avait pas fait assez danser les montagnes et les col-

S lines. II est sec et sans genie, disaient-ils ; on ne voit chez lui ni la mer s'enfuir, ni les etoiles tomber, ni le soleil se fondre comme de la cire :^ il n'a point le bon style oriental. Zadig se contentait d'avoir le style de la raison. Tout le monde fut pour lui, non pas parce

10 qu'il etait dans le bon chemin, non pas parce qu'il etait raisonnable, non pas parce qu'il etait aimable, mais parce qu'il etait premier vizir.

II termina aussi heureusement le grand proces entre les mages blancs et les mages noirs. Les blancs

15 soutenaient que c'etait une impiete de se tourner, en priant Dieu, vers Torient d'hiver ; les noirs assuraient que Dieu avait en horreur les prieres des hommes qui se toumaient vers le couchant d'ete. Zadig ordonna qu'on se tournat comme on voudrait.

30 II trouva ainsi le secret d'expedier le matin les affaires particulieres et generales; le reste du jour il s'occupait des embellissements de Babylone; il faisait representer des tragedies ou Ton pleurait, et des comedies ou Ton riait; ce qui etait passe de mode

as depuis longtemps, et ce qu'il fit renaitre parce qu'il avait du gout. II ne pretendait pas en savoir plus que les artistes ; il les recompensait par des bienfaits et des distinctions, et n'etait point jaloux en secret de leurs talents. Le soir il amusait beaucoup le roi, et

50 surtout la reine. Le roi disait: Le grand ministrel la reine disait : L'aimable ministre ! et tous deux ajoutaient: C'eut ete grand dommage qu'il eut ete pendu.

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